Lecture / Ecriture
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L'appel du fleuve de Robert Olen Butler

Robert Olen Butler
  Un doux parfum d'exil
  Meilleur souvenir
  Tabloid Dreams
  La nuit close de Saïgon
  La fille d’Hô Chi Minh-Ville
  L'appel du fleuve

Robert Olen Butler est un écrivain américain né en 1945.
Il a obtenu le Prix Pulitzer en 1993.

L'appel du fleuve - Robert Olen Butler

Vietnam cicatrice
Note :

    En Floride, dans la région de Talahasse, Robert Quilan et son épouse Darla dînent dans un restaurant. C'est alors qu'entre un SDF, il compte sa monnaie et Robert interpellé par son allure, lui offre son repas. Ils échangent quelques mots. Il s'appelle Bob et semble avoir fait la guerre.
   
    Les souvenirs de Robert le hantent à jamais. Alors jeune étudiant, lui aussi a fait la guerre du Vietnam et s'il a refusé de combattre en prenant un poste administratif, il a été confronté aux horreurs de la guerre, une nuit de 1968 lors de l'offensive du Têt. Il a tiré sur une ombre noire pour se protéger mais cet acte l'a meurtri pour toujours et il n'en a jamais parlé.
   
    Revient alors entre rêve et réalité cette ultime nuit qui a marqué la fin d'un monde et d'un grand amour avec une jeune vietnamienne, Lien.
   
    Alors qu'il apprend que son père est au plus mal, Robert se voit contraint d'affronter celui pour lequel il est parti à la guerre, surnommé Senior.
   
    Son père est aussi un vétéran de la 2ème guerre mondiale, un homme dur qui n'a jamais voulu revoir son autre fils Jimmy, qui a fui au Canada pour ne pas combattre au Vietnam.
   
    47 ans se sont passés et ces trois hommes vont se revoir. Une façon pour eux de remonter et revivre ce passé qui les a séparés. Chacun avec ses convictions, ses rancœurs et ce temps perdu qui ne pourra plus jamais être rattrapé.
   
    Grande voix de la littérature américaine, Robert Olen Butler, sait qu'on ne revient jamais intact d'une guerre. Il revisite une fois de plus et admirablement ce pays connu, le Vietnam, puisqu'il y a été interprète pendant les conflits.
   
    Une grande part certainement autobiographique fait de ce roman un véritable coup de cœur pour ces personnages cabossés par des drames qui les dépassent.
   
    L'auteur a une sensibilité et une exactitude pour analyser les sentiments et la psychologie de cette famille marquée par l'éclatement, l’éloignement et les non-dits.
   
    Dans une Amérique qui se veut flamboyante dans ses droits mais qui reste hantée par le poids de ses guerres.
    ↓

critique par Marie de La page déchirée




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Une Amérique de ratages et d'émotions
Note :

    Robert Olen Butler, assez peu connu en France, est un auteur célèbre outre-Atlantique. Pulitzer 1993 pour Un doux parfum d'exil. C'est la première fois que je l'aborde, ne sachant rien d'autre. Chez Actes Sud est sorti L'appel du fleuve. Un vieillard vient de mourir, vétéran de la World War II. Ses deux fils, quasi septuagénaires sont fâchés entre eux depuis le Vietnam. Le cadet Jimmy est en plus fâché avec son père depuis le Vietnam, qu'il a refusé en filant au Canada. L'aîné Robert lui, y est allé au Vietnam, mais très protégé et loin du front. Ses rapports avec son père ont été pour le moins distants. Robert est professeur d'université en Floride. Jimmy crée de la maroquinerie. Plus rien en commun, sauf un père décédé, des souvenirs d'altercations triangulaires. La famille dans toute sa splendeur, des épouses... épouses avec ce que cela implique. Un minimum de retrouvailles est-il envisageable, au moins au funérarium?
   
    C'est un roman que l'on n'oublie pas, creusant encore et encore le fossé des générations qui est le nôtre. Dans cette version américaine qui ne cherche jamais l'effet pathétique ni la surenchère, on suit Robert essentiellement. Une rencontre avec un SDF, Bob, un peu sans âge, est-ce un vétéran d'une quelconque autre guerre, agira comme un révélateur, et comme un lien avec ce passé enfoui, dont les opinions sur le Vietnam et le Summer of love seront étincelles qui éteindront la communication fraternelle, déjà faiblarde.
   
    L'appel du fleuve fait écho au drame vietnamien de Robert, pas précisément, un fait d'armes. Ainsi chacun revisite le temps passé. On hésite sur un coup de fil à donner, priant (qui de nous ne l'a pas fait) pour tomber sur ce merveilleux répondeur qui permet de dire quelque mots sans risques et ainsi mettre la balle du côté de l'autre. Délicieuses petites lâchetés. Quarante-sept années que les frères Quinlan, Robert et Jimmy ne se sont ni vus ni même parlé. Jimmy: "Entendons-nous sur un point. Evitons de nous disputer à propos du passé. Si l'on doit se mettre en colère, que cela concerne quelque chose d'immédiat." Robert: "D'accord mon vieux. Seulement on n'a que ça, le passé, toi et moi. Si on se met à parler d'autres choses vont ressortir."
   
    Alors il me vient à l'esprit que seul un long silence s'impose quand un demi-siècle de scories recouvre la jeunesse des frères. Ce même silence convient aussi très bien à cette chronique. Lisez L'appel du fleuve, une Amérique de ratages et d'émotions. Ca me va plutôt.
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critique par Eeguab




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Un roman magnifique
Note :

   On sait que Richard Olen Butler est, sa vie durant, resté hanté par les images de cette période passée au Vietnam où il fut interprète pour l’armée américaine. Toute une partie de son œuvre est ainsi consacrée à des récits où imaginaire et réminiscences s’entrecroisent. Son roman, L’appel du fleuve, s’inscrit en partie dans cette veine même s’il se situe en réalité dans un cadre formel beaucoup plus large.
   
   Comme Butler lui-même, Robert Quinlan est arrivé au seuil de la vieillesse. Âgé de soixante-dix ans, il continue d’enseigner l’histoire américaine du XXème siècle dans une université secondaire de Floride. Une vie en apparence tranquille et aisée passée au côté de la femme, son épouse, elle-même professeur en sémiologie dans la même université, qui l’accompagne depuis près d’un demi-siècle. Derrière ces apparences se cachent en réalité des terreurs, des hontes, des conflits qui parce qu’ils n’ont jamais été réglés et qu’il s’est évertué à les refouler le plus soigneusement possible empoisonnent sa vie, transformant certaines nuits en cauchemars, provoquant des bouffées d’angoisse sans crier gare.
   
   Il suffit le plus souvent d’un rien pour remettre en branle la machine à culpabilisation. Ce soir-là, alors qu’il dîne dans un restaurant bobo avec son épouse, ce sera le regard échangé avec un SDF suivi d’une invitation de Robert à ce dernier à venir se servir à ses frais qui sera le déclencheur. Tout cela parce que le clochard fait penser à un ancien militaire, un vétéran comme l’est lui-même Richard. Or dès que le souvenir de l’armée est évoqué, Richard repense à ces années passées au Vietnam où il s’engagea comme volontaire dans une fonction a priori lui garantissant d’être tenu loin du front. Des années de plaisir avec son premier amour, la jeune et belle Lien. Des années qui finirent aussi dans la souffrance et l’humiliation lorsque, pour sauver sa peau lors de l’offensive du Têt, il dut froidement tuer un homme.
   
   Dès lors, Richard Olen Butler nous plonge dans l’inconscient de personnages dont les vies et les destins se croisent à distance. Quinlan se débat avec ses souvenirs du Vietnam jamais avoués et une relation avec un père mourant pleine de non-dits, d’incompréhension, de crainte et de détestation. Le SDF quant à lui vit un délire schizophrène qui fait surgir un père terrifiant avec lequel une guerre permanente semble se livrer, transformant chaque nouveau visage croisé en une menace potentielle. Quant au frère de Quinlan, il a fui un père militariste encore ancré dans son passé de soldat au service de Patton lors de la Deuxième Guerre Mondiale, pour échapper à conscription qui l’aurait envoyé dans la jungle vietnamienne. Une fuite jamais cicatrisée et qui laisse, un demi-siècle plus tard, une famille en morceaux. Dès lors, il faudra pour chacun trouver un moyen de tuer le père, symboliquement parlant, afin de faire sauter un barrage mental qui inhibe tout travail de pardon à soi-même, aux autres et de reconstruction.
   
   Richard Olen Butler signe là un roman magnifique, adroitement construit, sautant en permanence dans la psyché de ses personnages pour amener un dénouement en forme de coup de poing seul capable de faire briser les lignes.

critique par Cetalir




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