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A la ligne - Feuillets d'usine de Joseph Ponthus

Joseph Ponthus
  A la ligne - Feuillets d'usine

A la ligne - Feuillets d'usine - Joseph Ponthus

D'abord, il y a la forme
Note :

   "L'usine bouleverse mon corps
   Mes certitudes
   Ce que je croyais savoir du travail et du repos
   De la fatigue
   De la joie
   De l'humanité"
   

   D'abord il y a la forme, à mi-chemin entre prose et poésie, une longue phrase sans point final, organisée en 66 séquences, la forme imposée par le rythme de la ligne de production où travaille l'auteur-narrateur. Pas le temps de réfléchir, la machine impose sa vitesse et les aléas mécaniques doivent sans cesse être compensés par les efforts humains.
   
   Adaptabilité des horaires, adaptabilité des corps, l'usine règne en maîtresse absolue . Il ne faut pas déplaire aux petits chefs, ne pas refuser les missions d'intérim, sans quoi on se retrouve sur le carreau, main d’œuvre infiniment remplaçable.
   
   Pour tenir le coup, l'auteur puise dans sa culture (il a fait des études de lettres, a été dans une autre vie éducateur social, mais en Bretagne où il a choisi de vivre avec sa femme, il travaille dans une conserverie de poissons ou aux abattoirs), culture littéraire ou populaire, les chansons tenant une place importante sur les chaînes de production.
   
   Il dit la fatigue qui empêche de retrouver la phrase trouvée au boulot, "Mes mots peinent autant que mon corps quand il / est au travail ", la solidarité entre certains ouvriers, mais aussi l'énervement contre les tire-au flanc. Il a aussi des réflexions surprenantes quand il compare les effets de la psychanalyse et de l'usine sur lui-même. Il pose surtout des mots forts et vrais sur tout ce qu'on ne peut pas raconter, comme le dit sa tante page 93.
   
   Un texte nécessaire et inoubliable.
   
   Évidemment sur l'étagère des indispensables.
   
   263 pages piquetées de marque-pages.
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critique par Cathulu




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Même pas le temps de chanter
Note :

   Où?
    Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne dans la région de Lorient. On y évoque aussi des voyages vers la Normandie, Le Mont-Saint-Michel en passant par Villedieu-les-Poêles et vers la Lorraine du côté de Nancy.
   
   Quand?
    L’action se situe de nos jours.
   Premier roman
   
   En deux mots:
    N’ayant pas trouvé de travail dans son domaine, un jeune homme accepte des contrats d’intérimaire dans une usine de transformation des fruits de mer puis dans un abattoir. Un choc physique et mental qu’il parvient à retranscrire dans une longue phrase qui suit le rythme infernal qui lui est infligé.
   
   Ma chronique:
   Les temps modernes
   Joseph Ponthus est l’une des vraies surprises de cette rentrée. Sa description du monde de l’usine en une longue phrase, sorte de poème scandé sur quelques 272 pages, va vous prendre aux tripes.
   
   À chaque rentrée littéraire, on croise quelques OVNIS, objets au verbe nouveau inimitable. En septembre, K.O. de Hector Mathis avait ainsi émergé. Pour la rentrée de janvier, c’est À la ligne qui rafle la mise. Oubliez la ponctuation et laisser vous emporter par ce long poème en prose, par le rythme imposé par ces lignes. Essayez la scansion et vous constaterez dès les premières lignes combien vous êtes plongé dans un monde qui ne vous laisse quasiment pas respirer, un monde qui cogne, qui tape, qui aliène
   "En entrant à l’usine
   Bien sûr j’imaginais
   L’odeur
   Le froid
   Le transport de charges lourdes
   La pénibilité
   Les conditions de travail
   La chaîne
   L’esclavage moderne"

   C’est ce quotidien que doit endurer le jeune homme qui arrive en Bretagne, ne trouve pas d’emploi dans son domaine et se retrouve contraint à accepter des contrats d’intérimaire dans des usines de transformation du poisson et fruits de mer puis dans un abattoir. Le choc est rude pour lui qui est plutôt intellectuel. Le rythme, le bruit, l’odeur sont autant d’agressions physiques mais aussi morales. Aux caisses de crevettes qu’il faut laver, trier, empaqueter va bientôt succéder le nettoyage des abattoirs, du sang des animaux découpés à la chaîne dans des cadences qui ne permettent pas d’éviter quelques dérapages avec l’éthique. Ni le pouvoir des petits chefs mis eux-mêmes sous pression par une hiérarchie avide de gain.
   "Le capitalisme triomphant a bien compris que pour exploiter au mieux l’ouvrier
   Il faut l’accommoder
   Juste un peu
   À la guerre comme à la guerre
   Repose-toi trente minutes
   Petit citron
   Tu as encore quelque jus que je vais pressurer"

   
   Pour résister, il y d’abord cette solidarité entre exploités qui n’est pas un vain mot. L’imagination, les petits mots d’encouragement, les tactiques pour gagner un peu de temps, un peu d’air, un peu de liberté sont autant de soupapes qui aident à tenir.
   
    Puis viennent les stratégies individuelles, les moyens développés par chacun pour s’échapper en pensée. Pour le narrateur, ce sont les poèmes et les chansons. Apollinaire, Aragon, Céline ou Cendrars vont l’accompagner tout autant que Trenet, Souchon, Goldmann, Barbara ou "ce bon vieux Pierrot Perret". Des chansons que l’on fredonne et qui sont le vrai baromètre de l’ambiance.
   "L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues
   "Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter"

   Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière
    Ces moments où c’est tellement indicible que l’on n’a même pas le temps de chanter
    Juste voir la chaîne qui avance sans fin l’angoisse qui monte l’inéluctable de la machine et devoir continuer coûte que coûte la production alors que
    Même pas le temps de chanter
    Et diable qu’il y a de jours sans"

   Après avoir cuit des bulots et déplacé des carcasses viendra finalement le jour de la délivrance. Mais de cette expérience il nous restera cet OVNI, comme une pierre précieuse qui, à force d’être polie et repolie étincelle de mille feux.

critique par Le Collectionneur de livres




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