Lecture / Ecriture
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Dites-leur que je suis un homme de Ernest-J Gaines

Ernest-J Gaines
  Colère en Louisiane
  Par la petite porte
  4 heures du matin
  D'amour et de poussière
  Ti-Bonhomme.
  Dites-leur que je suis un homme
  Le nom du fils

Ernest J Gaines est né en 1933 dans une plantation de Louisiane. A neuf ans, il y ramasse des pommes de terre pour 50 cents par jour. À quinze, il rejoint la Californie et commence à lire avec passion, en regrettant que "son monde" ne figure pas dans les livres. Il décide d'écrire pour le mettre en scène et s'affirme vite comme un des auteurs majeurs du "roman du Sud". Le National Book Award, décerné en 1994 à "Dites-leur que je suis un homme", ainsi qu'une nomination pour le prix Nobel de Littérature en 2004, récompensent l'ensemble d'une oeuvre magistrale. (Source l'éditeur)
Il est mort le 5 novembre 2019 à 86 ans.

Dites-leur que je suis un homme - Ernest-J Gaines

Un condamné à mort
Note :

   Né en plantation en Louisiane en 1933, E.J. Gaines savait évoquer dans ses romans l’atmosphère de son monde peinant dans les champs de canne à sucre, supportant la cruauté méprisante des Blancs : des Noirs certes pauvres mais généreux et solidaires. Dans les années 1940 Jefferson, jeune noir illettré au cœur de ce récit, est accusé à tort d’avoir tué M. Gropé, un blanc patron de bar. Traité de "porc" par l’avocat lors de son procès, sa marraine, Emma, fait pression sur l’instituteur, Grant Wiggins, pour qu’il visite en prison le jeune détenu et fasse de lui un homme. L’écriture reste très classique, excepté la transcription des pages du cahier de Jefferson. Et c’est cette absence de recherche stylistique qui rend ce récit tragique authentique et émouvant.
   
   Au White Rabbit Bar deux hommes ivres ont tué le patron pour une bouteille d’Apple White. Jefferson les accompagnait, simplement il s’est trouvé "au mauvais endroit au mauvais moment" et n’a pas quitté la scène de crime. Miss Emma s’exclame : "Porc ils ont appelé mon garçon... j’veux pas voir un cochon monter sur cette chaise, j’veux que ce soit un homme". A ses yeux seul l’instituteur peut laver l’affront.
   
   Mais Grant Wiggins se révèle fragile et ambigu. Ses parents ont fui en Californie, il vit chez sa tante Lou ; sa petite amie Vivian, elle aussi institutrice et mère de deux enfants est en instance de divorce. Elle seule rattache Grant à la vie : il ne rêve que de s’enfuir avec elle. Remarqué par son maître, il a poursuivi ses études à l’université et enseigne désormais aux enfants de la plantation de tous les niveaux du primaire sans aucune motivation : "je fais la classe mais je déteste ça". Leur apprendre à lire, écrire et compter, c’est ce que les blancs attendent de lui ; il se vit comme leur esclave. De fait, "il faut croire pour être instit" déplore-t-il ; or à quoi croire dans les plantations où rien ne change, où les enfants n’ont aucun avenir ? D’autant plus que ses études lui ont fait perdre la foi. Dès lors Grant s’interroge : "Je suis censé en faire un homme. Est-ce que je sais ce qu’est un homme ?" Mais peu à peu, d’Octobre à Avril, poussé par Vivian et Emma, Grant entrevoit sa mission auprès de Jefferson : en l’amenant à se rebeller contre l’injustice il lui rendra sa dignité d’homme et toute la communauté noire retrouvera la sienne.
   " Les Blancs se croient meilleurs que tous les autres ; et ça c’est un mythe. [...] La dernière chose qu’ils veulent voir c’est un Noir faire front, et penser, et montrer cette humanité qui est en chacun de nous. Ça détruirait leur mythe […] Tant qu'aucun de nous ne relèvera la tête ; ils seront à l’abri...Je veux que tu ébrèches leur mythe". Désormais, Jefferson va mourir sacrifié un vendredi, belle figure christique, pour sauver tous ses frères noirs.
   
   L’instituteur athée s’oppose au révérend Ambrose et lui fait avouer qu’il use de mensonge "pour soulager la souffrance" de ses paroissiens. Grant refuse l’hypocrisie du discours catholique et sait que le prêtre "se sert de leur Dieu pour se donner de la force", mais il reste lui aussi un esclave des Blancs. Grant comprend désormais que ses frères "doivent croire, ne serait-ce que pour libérer leur esprit" : le mensonge de la vie post-mortem, du salut de leurs âmes rend leur servitude supportable. Grant ne bénéficie pas de ce secours. Néanmoins il a mené à bien sa mission à hauteur d’homme. "a dieu...suis un omme" a noté Jefferson. Mais il n’assiste pas à l’exécution, il n’a pas la force du condamné — "Je t’aurais fait honte" mais "ma foi est en toi Jefferson".
   
   On ne sort pas indemne de ce roman d’une grande ferveur humaniste dans l’esprit de l’antique Térence, "Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger".

critique par Kate




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