Lecture / Ecriture
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Cora dans la spirale de Vincent Message

Vincent Message
  Les veilleurs
  Défaite des maîtres et possesseurs
  Cora dans la spirale

Né en 1983, Vincent Message enseigne la littérature à l'université Paris 8 Saint-Denis. Paru au Seuil en 2009, son premier roman Les Veilleurs a été récompensé par le prix Laurent Bonelli Virgin-Lire et le prix de la Vocation.
(Source éditeur)

Cora dans la spirale - Vincent Message

Une femme de notre époque
Note :

   Cora voulait devenir photographe, mais elle a dû renoncer à ses rêves de jeunesse pour avoir un emploi stable et un vrai salaire : la voilà au seuil de la trentaine avec un compagnon un bébé et ce travail au sein de la compagnie d’assurance Borélia , au service marketing : pendant son congé de maternité, Borélia a été rachetée par des actionnaires : il n’y a plus de "patron" mais une direction moderniste soucieuse de faire des économies : Edouard , le collègue à qui elle était très attaché , qui était plus un ami qu’un supérieur hiérarchique a négocié un départ volontaire. L’entreprise déménage à la Défense, et Cora doit travailler dans un "open space "; elle ne s’y fait pas…
   Accepte une entrevue avec un collègue anonyme qui lui donne rendez-vous dans un restau, après le travail, un rendez-vous évidement ambigu, elle croit que c’est son nouveau chef, Frank Tommaso, à qui elle plaît, et qui ne lui est pas indifférent, ceci dit, ils se détestent…
   
   Cora se met à vivre plusieurs aventures qui la déstressent de son travail, qu’elle essaie sans y arriver vraiment, de rendre moins routinier. Elle tombe littéralement sur un réfugié malien qui squatte dans la gare st Lazare ; l’aider, lui trouver un avocat susceptible de lui faire avoir un droit d’asile, parler longuement avec lui, admirer ses dessins, le photographier ainsi que le contexte dans lequel il vit, cela devient sa priorité. La jeune femme s’investit dans trop de choses à la fois, et commence à perdre pied…
   
   Je ne sais trop quoi penser de ce livre, qui veut faire le procès de l’entreprise livrée au capitalisme, et fait surtout le portrait d’une femme qui a beaucoup de mal à "gérer son quotidien" comme on dit maintenant. Le récit de sa relation avec Maouloun pourrait faire l’objet d’un roman à lui seul, mais il témoigne bien du mal être de la jeune femme et de sa détermination à vivre une existence qui lui plaît, parallèle au quotidien qui la déçoit.
   
   Au final, pour l’aspect positif du roman, on a un portrait de femme très intéressant, une femme de notre époque, qui a pas mal d’atouts dans sa manche (un compagnon intelligent et sympathique, large d’esprit, un CDI et un vrai salaire, un peu de temps pour se cultiver et vivre une vie personnelle) et des problèmes sérieux (un métier difficile, moyennement attrayant, des supérieurs hiérarchiques pénibles, des aspirations déçues) qui fait une dépression et remonte la pente. L’autre bon côté du roman c’est l’écriture, classique et efficace.
   
    Le côté négatif c’est le drame qui se produit aux deux tiers du roman très peu crédible, eu égard à la personnalité du personnage principal. S’il fallait que Cora soit victime d’un gros pépin en rapport avec son "burn -out" , on aurait pu trouver mieux ! Quant à l’enquêteur qui relate son histoire, vu son identité qu’on découvre à la fin du roman, j’ai été choquée qu’il ait accès aux carnets intimes de Cora…
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critique par Jehanne




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Tous les visages de Cora
Note :

   Où?
   Le roman se déroule en France, à Paris et banlieue, à Montreuil, Bobigny, Courbevoie, Nanterre et Saint-Denis. On y évoque un séjour à Berlin, une escapade en Normandie, de Rouen à Fécamp, des vacances dans le Sud, du côté de Collioure et du Col d’Èze ou encore à Lisbonne.
   
   Quand?
   L’action se situe il y a quelques années.
   
   En deux mots:

   Cora est l’épouse de Pierre et la mère de la petite Manon, mais Cora est aussi cadre chez Borélia. Cette société d’assurances entend se restructurer pour augmenter ses profits. Entre peurs, ambitions et violence économique, elle va essayer de mener sa barque entre les écueils.
   
   Ma chronique:
   Dire que le nouveau roman de Vincent Message a pour thème l’entreprise serait trop réducteur. À travers le portrait de Cora, il dessine aussi la complexité de la vie d’une femme d’aujourd’hui et détaille notre société. Brillant!
   
   C’est à la page 270 de ce somptueux roman que Vincent Message nous en livre la clé: "Je rêve d’un monde où on se raconterait les vies humaines les unes après les autres, avec assez de lenteur, d’incertitudes et de répétitions pour qu’elles acquièrent la force des mythes. Fidèle à l’utopie, je rêve d’une société où on aurait les moyens de faire ça, et où on n’aurait rien de plus urgent à faire. Mais je sais bien, en fait, qu’on ne sait pas qui a vécu sur terre. On ne connaît pas les noms."
   
   En suivant les méandres de ses personnages – et en particulier le parcours de Cora – il s’approche de cette ambition. Au fil des pages, d’une densité peu commune, on voit Cora de plus en plus nettement, comme si des jumelles que l’on règle jusqu’à voir une image parfaite. Côté famille, rien de particulier à signaler, si ce n’est l’usure du couple et la lassitude croissante, après la naissance de Manon, à trouver du temps pour elle et pour Pierre, son mari. Cora est davantage dans la gestion du stress, essayant de mener de front sa carrière chez Borélia, sa vie de famille et ses loisirs, la photographie et l’opéra. À l’image du monde dans lequel elle évolue, elle est constamment en mouvement, alors qu’elle aimerait avoir du temps pour réfléchir, pour comprendre. Par exemple comment la société d’assurances qui l’emploie, fondée par Georges Bories en 1947 sous le statut d’une mutuelle appelée Les Prévoyants et qu’il dirigera durant 32 ans avant de laisser les rênes à son fils Pascal, est aujourd’hui contrainte de restructurer. Pourquoi la gestion par croissance interne et le rachat au fil des ans de quelques petites mutuelles n’est aujourd’hui plus suffisante. Pourquoi, après le rachat de Castel, dont la culture d’entreprise est différente, il va falloir lancer le programme Optimo avec l’aide d’un cabinet-conseil et élaguer sévèrement les effectifs.
   
   Vincent Message a construit son roman avec virtuosité, convoquant un journaliste qui aimerait raconter la "vraie histoire" de Borélia afin de nous livrer un regard extérieur sur ce qui se trame et laissant ici et là des indices sur cet épisode dramatique que l’on découvrira en fin de lecture. D’ici là, le romancier nous aura entraînés sur bien des sentiers et nous aura offert quelques digressions propres à enrichir le récit – un séminaire en Afrique, une femme qui se jette sur les voies à la station Oberkampf, un rendez-vous manqué à l’opéra, une escapade à Fécamp, une autre dans les sous-sols de la capitale – sans que jamais la fluidité de la lecture en soit affectée. Les liaisons sont logiques, la phrase suit allègrement son cours tout en enrichissant constamment le récit, en complexifiant le portrait de Cora. Quand elle cède aux avances d’un chef de service sans vraiment le vouloir, puis quand elle se retrouve dans les bras de Delphine Cazères – engagée pour mettre en œuvre le plan Optimo – et découvre l’amour entre femmes. Sans oublier son engagement pour régulariser la situation de Maouloun, le réfugié de Tombouctou qui est venu à son secours après une chute à la Gare saint-Lazare.
   
   Oui, Cora Salme, née le 18 mai 1981, dans le XVe arrondissement de Paris est une femme d’aujourd’hui, confrontée à une société de la performance, à des enjeux qui la dépassent, à un avenir qui – contrairement à celui de ses parents – est pour le moins anxiogène. Et s’il fallait lire ce roman comme un constat. Celui qu’il est désormais envisageable que l’homme, à coups de "progrès", ne finisse par se détruire. Comme l’aurait dit Romain Gary, au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable.

critique par Le Collectionneur de livres




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