Lecture / Ecriture
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Palestine de Hubert Haddad

Hubert Haddad
  Palestine
  Vent printanier
  La double conversion d’Al-Mostancir
  Théorie de la vilaine petite fille
  La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole
  Oholiba des songes
  Le peintre d'éventail
  Quelque part dans la voie lactée
  Corps désirable
 

Hubert Haddad est un écrivain français né en 1947 en Tunisie.

Palestine - Hubert Haddad

De l'autre côté du miroir
Note :

   Nous sommes en Cisjordanie, Cham, un jeune officier de Tsahal, part en permission et se fait dérober ses papiers d'identité. Au check-point, il reste discuter avec un adjudant. C'est là que tout bascule, l'espace de quelques coups de feu. L'adjudant tombe, Cham, blessé, est fait prisonnier. Commence alors un voyage étonnant et peu ordinaire, entraînant le jeune soldat israélien et le lecteur dans un monde où les repères n'ont plus cours.
   
   Cham, sous le choc, est amnésique, perd son identité pour en recouvrer une autre, pour devenir l'Autre, prenant le nom d'un disparu palestinien. La mémoire perdue lui fait traverser le miroir, regarder au-delà et voir autrement le déroulement du monde. Cham devient Nessim, fils d'une veuve aveugle Asmahane, frère d'une jeune fille anorexique Falastin, Cham devient palestinien, Cham vit le couvre-feu, les vexations, la peur, la haine, le désarroi et l'envie que ces absurdités s'achèvent. L'autre côté du miroir est fait de miradors, de filtrages, de champs désertés par leurs paysans, d'olives récoltées dans la peur, de fouilles humiliantes et d'irrespect de l'autre.
   
   Le voyage de Cham/Nessim est celui de l'altérité et du double avec tout ce que cela comporte d'interrogations, d'étonnements, de douleurs, d'amour et d'étrangeté. Ce jeune officier ira jusqu'au bout de lui-même, ira jusqu'au bout de sa découverte: celle d'un cousinage tellement proche qu'il en devient absurde de se battre et s'entretuer. La guerre israëlo-palestinienne engendre d'improbables rencontres et d'incroyables rapprochements devant l'outrance des violences commises de part et d'autre: les pacifistes existent dans les deux camps, au péril de leur vie, et tentent de faire entendre la voix de la tolérance et de la compréhension.
   
   Haddad emmène son lecteur, au gré de son écriture d'une intense poésie, dans les méandres des sentiers et des ruelles, dans les labyrinthes des quartiers assiégés et des sentiments contradictoires, dans le ventre sombre de pleurs, de peur et de sang d'une tragédie vécue par deux peuples qui ne sont pas encore en mesure de se comprendre. "Palestine" est un roman qui est un plaidoyer à l'arrêt de l'occupation et de la construction de colonies israéliennes. Comme Nessim/Cham, le lecteur ne peut comprendre qu'un peuple puisse en faire souffrir un autre au nom d'une idéologie qui en d'autres temps (pas si lointains) a fait frémir l'Europe entière!
   Un roman empreint d'humanité qui s'interroge sur le regard que pourrait porter un officier israélien devenu un fugitif palestinien sur la réalité de ce monde coupé en deux. Une lecture sublime qui ne peut laisser indifférent!
   
   "Dans le poudroiement ocre du petit matin, le paysage s'épanouit en éventail, avec ses terrassements méandreux où s'alignent les oliviers. La corne d'une lune pâlie désigne, très loin, les faubourgs indéfinis d'Hébron. Au pied de la colline, autour d'éminences moindres, les vestiges d'un bourg et le tracé calcaire d'anciennes closeries se perdent en vis à vis d'escarpements ça et là excavés de grottes aux contours géométriques. Un champ de pierres dressées qu'un muret entoure s'étend à main gauche, entre deux routes crevassées où s'amasse la poussière. - C'était un village heureux, dit pour lui-même le fedayin rendu nerveux par de mouvantes réverbérations sur la ligne d'horizon." (p 22)
   ou encore
   "Dans la lumière verticale, les champs d'oliviers ont un tremblement argenté évoquant une source répandue à l'infini. L'ombre manque à midi, sauf sous les arbres séculaires aux petites feuilles d'émeraude et d'argent, innombrables clochettes de lumière au vent soudain et qui tamisent le soleil mieux qu'une ombrelle de lin. A l'est d'Hébron, du côté des colonies et au sommet des collines, ils ont presque tous été arrachés, par milliers, mis en pièces ou confisqués, sous prétexte d'expropriation, de travaux, de châtiment." (p 47)
   
    Prix Renaudot du format Poche 2009
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critique par Chatperlipopette




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Changer de rôle
Note :

   Cham est soldat dans l'armée de Tsahal en Cisjordanie.
   À quelques heures de sa permission il est désigné pour effectuer une dernière patrouille le long de la clôture de protection.
   Soudain, alors que tout paraît tranquille, lui et l'officier qui l'accompagne sont pris en embuscade par un commando palestinien.
   L'adjudant Tzvi est tué et Cham, blessé à l'épaule, est enlevé.
   Quand il reprend conscience, il est devenu un prisonnier des fedayins. Le traumatisme de l'assaut ainsi que sa blessure l'ont rendu amnésique. Qui est-il ? Il ne porte sur lui aucun papier d'identité.
   Fiévreux, à demi inconscient, il est soigné au domicile d'une veuve aveugle, Asmahane, et de sa fille Falastìn. Le père, responsable politique opposé à la lutte armée, a été abattu dans sa voiture lors d'un accrochage avec l'armée israélienne. Nessim, le frère de Falastìn, a disparu sans que l'on sache s'il s'est engagé dans les rangs de tel ou tel groupuscule, ni s'il est mort ou encore en vie.
   Afin de protéger Cham, soldat sans mémoire, la jeune fille et sa mère vont lui faire endosser l'identité de ce dernier. Il va donc devenir Nessim, un jeune palestinien confronté à l'absurdité et à l'horreur d'un conflit qui ne cesse de s'éterniser.
   Cham / Nessim va donc se retrouver de l'autre côté du miroir.
   
   Devenu palestinien, il va vivre la dure réalité de cette population prise en otage entre les fanatiques des deux camps. Il va subir les humiliations aux check points où les files d'attente durent des heures, il va devoir suivre les itinéraires labyrinthiques que doivent emprunter les hommes et les femmes de ce pays afin de se rendre à leur travail, visiter leurs familles ou simplement trouver de quoi se nourrir. Dans cette Cisjordanie occupée, morcelée, où s'établissent les colons sionistes, nul n'est à l'abri d'un jet de pierre, de la balle d'un sniper ou d'une intervention musclée des troupes de Tsahal. Nessim va apprendre la peur puis la colère et enfin la révolte.
   
   Avec «Palestine» Hubert Haddad nous offre un récit surprenant et tragique sur les conditions de vie des habitants des territoires occupés. Cette tragédie moderne aux accents universels ne prend parti pour aucun des deux camps (si toutefois l'on peut réduire à deux camps les innombrables factions qui se divisent et se déchirent), elle vise surtout à nous démontrer l'inanité de ce conflit où depuis tant d'années la violence ne cesse de répondre à la violence. Elle nous décrit les souffrances et les espérances de toute une population dont le quotidien est devenu un cauchemar et dont les aspirations à une vie redevenue normale relèvent du domaine de l'utopie.
   
   Ce livre est aussi l'occasion de nous faire découvrir deux très beaux portraits de femmes : celui de Falastìn, la jeune et fragile étudiante en droit devenue anorexique après avoir vu son père abattu sous ses yeux, celui d'Asmahane, sa mère, aveugle et rongée par le chagrin d'avoir perdu un fils et un mari, celui de Layla, la tante de Falastìn, professeur d'histoire à l'école polytechnique, femme d'un universitaire détenu pour avoir participé au démembrement de plusieurs barrages édifiés par l'occupant.
   C'est aussi le portrait touchant de Manastir, le vieux photographe libre penseur, dont l'arrière-boutique sert de refuge aux uns et aux autres...
   
   Ainsi, prennent vie sous nos yeux ces visages anonymes entrevus dans les reportages télévisés, ceux des acteurs, des victimes et des témoins d'un drame sans cesse renouvelé. Des toponymes frappent notre mémoire : Hébron, Tulkarem, Ramallah, Qalqilyah... Ces lieux et ces visages si lointains deviennent tous d'un coup si proches que le lecteur ne peut s'empêcher de s'identifier avec les personnages décrits et de partager leurs craintes et leurs aspirations.
   
   Baroque, poétique et sensuelle, l'écriture de Hubert Haddad nous transporte vers ce Moyen-Orient troublé et divisé. Au fil des pages la lecture alterne entre la quiétude du paysage, de ces crépuscules rougeoyants et de ces aubes paisibles où résonne l'appel à la prière, et les scènes heurtées, violentes et meurtrières du conflit armé.
   
   Avec ce roman, Hubert Haddad nous immerge au sein d'un drame contemporain qui ne cesse de s'étaler sous nos yeux mais dont la relative distance ne trouve que peu d'échos dans nos sociétés européennes. «Palestine» nous force à ouvrir les yeux sur ce conflit, sans prendre parti pour l'un ou l'autre des belligérants, mais nous démontre, à travers les portraits de ces hommes et de ces femmes meurtris, le désir de paix qui anime une grande majorité de la population, désir malheureusement entravé par les extrémismes de tous bords.
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critique par Le Bibliomane




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Plus spectateur distant qu’acteur impliqué
Note :

   Le prolifique Hubert Haddad publie chez Zulma ce roman. C’est au cœur de l’actualité, celle de l’intifada, des territoires occupés et d’une lutte qui n’en finit pas de semer des victimes innocentes que l’auteur a choisi cette fois-ci de nous emmener.
   
   Sa langue y a gagné en simplicité. Bizarrement, elle s’est presque désorientalisée alors même que l’action se situe peu ou prou sur le même terrain que celui de "Oholiba des songes" que j'avais beaucoup aimé.
   
   D’ailleurs, il y a une autre similarité entre "Palestine" et "Oholiba des songes". Dans ces deux romans, c’est d’usurpation involontaire d’identité dont il est question ainsi que de voyage initiatique qui ne peut se terminer que par la mort.
   
   Autant la langue dans Oholida était époustouflante, riche, épique et classique, autant elle est ici dépouillée, ce qui est assez rare chez cet auteur pour être souligné, afin de rendre dans toute sa crudité le côté intolérable de ce qui se passe en Palestine. Tout juste y trouve-t-on quelques fulgurances qui démontrent que la maîtrise de la belle langue est toujours là.
   
   Cham est un jeune soldat israélien, arrivé dans les territoires occupés depuis trois mois. Alors qu’il patrouille avec un adjudant expérimenté, sans aucune alerte, ce dernier s’écroule, tué d’une balle en plein front. Blessé, Cham s’évanouit. Il sera recueilli par l’une des factions ennemies qui veut en faire une monnaie d’échange.
   
   Tsahal ne laissant jamais ce genre d’incidents impuni, les rebelles auront tôt fait d’être anéantis. Par miracle, Cham en réchappera et sera recueilli par une vieille femme qui verra en lui son fils revenant. C’est ainsi que Cham, juif israélien, devient Nessim, palestinien.
   
   En état de choc, il perd toute notion de son identité réelle et devient Nessim pour de bon, par nécessité. Soumis à l’autorité aveugle de l’armée d’occupation, Nessim va voir celles et ceux qui le recueillent se faire arrêter ou tuer, en tout arbitraire. Il rencontrera aussi en Falastin, la sœur de Nessim, la femme qu’il a toujours recherchée, à la fois sœur, mère et chaste épouse. Mais Falastin à son tour sera broyée et c’est en devenant un martyre que Nessim retrouvera sa véritable identité, devenue trop lourde à porter.
   
   Malheureusement, malgré un thème parfaitement adapté à la tragédie, Hubert Haddad passe un peu à côté de son sujet. Certes la langue est belle. Certes, certaines scènes décrivent de façon criante la violence et l’injustice qui s’abattent au quotidien sur les civils palestiniens. Une violence qui nourrit le terrorisme, l’absence d’espoir, de perspective, d’avenir, la disparition des siens ne pouvant conduire ailleurs que vers des abîmes de terreur.
   
   Mais il manque un certain souffle épique, une folie qui aurait donné à ce roman un caractère inoubliable comme a su le faire Sayed Kashua dans "Et il y eut un matin" . On reste en dehors du récit, plus spectateur distant qu’acteur impliqué. Le livre n’est pas pour autant mauvais. Il manque juste du souffle qui anime les tragédies classiques.
   
   Un témoignage plus intellectuel que chargé d’émotion.

critique par Cetalir




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