Lecture / Ecriture
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A moi pour toujours de Laura Kasischke

Laura Kasischke
  Un oiseau blanc dans le blizzard
  A moi pour toujours
  A suspicious river
  Rêves de garçons
  La Couronne verte
  En un monde parfait
  Les revenants
  Esprit d’hiver
  La vie devant ses yeux
  Si un inconnu vous aborde...

Laura Kasischke est une écrivaine américaine née en 1961.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

A moi pour toujours - Laura Kasischke

Des billets anonymes intriguants
Note :

   "Quand, me demandai-je en la regardant dans mon bureau, avons nous donc vieilli?"
   
   Le jour de la Saint Valentin, outre les roses de son mari Jon et le petit mot de son fils Chad, Sherry trouve dans son casier de professeur, à l'université où elle enseigne l'anglais, un billet anonyme où est écrit "Sois à moi pour toujours". Elle en parle le soir même à son mari alors qu'ils célèbrent ensemble la fête des amoureux au restaurant. Mais elle n'a aucune idée de l'admirateur secret qui lui a glissé ce petit message. Quelques jours plus tard, elle en découvre un second, avec la même écriture, sur le même papier jaune : "Sherry, j'espère que tu vas passer un merveilleux week-end. Je penserai à toi. Je pense sans cesse à toi.." . Elle en parle aussi à Sue, son amie de toujours, qui semble excitée par cette missive. Enfin, Garrett, un ancien ami de son fils, qu'elle croise souvent à la faculté, lui confie qu'il sait qui est l'auteur de ses missives désormais périodiques. Il s'agirait de Bram, le professeur de mécanique, qui décrit volontiers Sherry comme "canon". Intrigué, elle finit par aller boire un verre avec cet homme et nouer une relation extraconjugale avec lui. Mais à sa grande surprise, elle apprend qu'il n'est pas l’expéditeur de ces mots...
   
   Outre l'aspect thriller psychologique de ce roman palpitant et oppressant, j'ai beaucoup aimé dans ce livre le portrait de cette femme, qui a un âge "où on cesse de regarder les autres hommes". Le portrait qu'en fait la romancière est touchant : l'arrivée de la ménopause, la vieillesse qui pointe, le syndrome du nid vide avec ce fils parti et qui s'éloigne de plus en plus d'elle, la nostalgie du temps qui passe avec des flash back très émouvants sur son rôle de mère lorsque Chad était encore un petit enfant ayant un besoin vital d'elle : "Toutes ces années passées à le nourrir et à le bercer, et toutes ces fêtes d'anniversaire - le gâteau et les bougies ajoutées l'une après l'autre jusqu'au moment où la surface toute entière du gâteau dansait sous les flammes-, tous ces trajets pour l'accompagner aux rencontres d'athlétisme, aux répétitions de l'orchestre, au football, durant toutes ces années, c'était en fait vers l'âge adulte que je le conduisais.. Vers l'oubli aussi. Vers ma propre obsolence."
   
   J'ai beaucoup beaucoup aimé ce livre. Fin, sensible, délicat, j'ai été touchée et je me suis sentie proche des réflexions de cette femme d'âge mûr qui est à un tournant de sa vie.
   
    Une narration habile aussi avec de multiples rebondissements où les secrets se dévoilent et la façade se fissure pour montrer petit à petit l'envers d'un décor. Les billets anonymes sont la pièce maîtresse qui fait vaciller la narratrice, ils la déroutent et la plongent dans un univers particulier, qui vire parfois au cauchemar.
   
   Particulières aussi et déroutantes ses relations avec son mari, mais qui sous tendent magnifiquement l'action.
   
   Vraiment un beau moment de lecture, une écriture admirable et un superbe portrait de femme.
    ↓

critique par Clochette




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Middle-Class
Note :

   Si je n'avais pas entendu parler auparavant de Laura Kasischke, je n'aurais sûrement jamais lu ce roman.
   
   Il faut dire que, à première vue, la couverture et le titre sirupeux à souhait de ce roman ne pouvaient que m'évoquer les titres dégoulinants de niaiserie (sans parler du contenu!) des ouvrages de Marc Lévy ou de Guillaume Musso.
   
   Mais voilà, j'avais entendu dire peu de temps auparavant que Laura Kasischke était considérée comme la nouvelle Joyce Carol Oates, que son œuvre s'attachait à radiographier la Middle-Class américaine afin d'en libérer les obsessions, les secrets honteux et les pensées inavouables dissimulées sous la surface lisse et pimpante des banlieues chic.
   
   C'est dans une de ces banlieues qu'habitent Jon et Sherry Seymour.
   
   Quand ils sont arrivés, une vingtaine d'années plus tôt, c'était encore la campagne. Puis, peu à peu, des lotissements se sont construits ça et là, le trafic routier s'est développé et chaque jour passent devant chez eux des voitures dont ils ne connaissent pas les occupants, voisins anonymes qui vaquent à leurs affaires avant de rentrer chez eux s'effondrer devant leurs postes de télévision.
   
   Jon et Sherry ont dépassé la quarantaine. Il travaille dans l'informatique, elle est professeur d'anglais à l'université. Leur fils Chad a récemment quitté le nid familial pour poursuivre ses études en Californie. Il vient leur rendre visite lors des vacances et, quand il n'est pas là, communique avec eux par téléphone et par internet.
   Sherry ne se l'avoue pas, mais elle a du mal à accepter le départ de son fils. Le fait que celui-ci soit devenu un homme la force à admettre que les années de sa jeunesse sont définitivement derrière elle, que l'enfant qu'elle a vu et aidé à grandir aura désormais de moins en moins besoin de ses parents. Aussi, pour tenter de faire revivre cette époque bénie s'évertue-t-elle, lorsque Chad revient pour les vacances, à inviter l'un de ses amis d'enfance, Garrett.
   
   Garrett n'a pas eu autant de chance que Chad. Ses parents sont morts et depuis il vit seul. Garrett n'est pas parti forger son destin dans une lointaine université mais est resté sur place et suit des cours de mécanique auto. Malgré le fait que Chad n'éprouve plus qu'indifférence pour son ancien camarade de jeux, sa mère persiste pourtant à les réunir, tentant par ce moyen de faire revivre des instants qui n'appartiennent plus qu'à un passé révolu.
   
   Parfois, Sherry n'a plus l'impression d'exister. Elle n'est plus la jeune fille derrière laquelle les garçons se retournaient, elle n'est plus la mère attentive et aimante de son petit garçon, elle n'est plus qu'une femme qui voit s'approcher de manière irrémédiable l'automne de sa vie.
   Le naufrage de la vieillesse, elle le voit s'incarner en la personne de son père, cet homme si fort et si dur qui aujourd'hui est pensionnaire d'une maison de retraite, cet homme dont la mémoire et la raison partent en lambeaux.
   
   Aussi, quelle n'est pas sa surprise lorsqu'un jour de St Valentin, elle trouve dans son casier à l'université, un billet anonyme. Sur celui-ci, une seule phrase: «Sois à moi pour toujours.»
   Est-ce une blague de potache? Est-ce une farce initiée par ses collègues professeurs? Et qu'y a-t-il derrière ce message? Un sentiment sincère et inavoué, une tentative de harcèlement ou une plaisanterie de mauvais goût?
   D'autres billets suivront, tout aussi mystérieux. Sherry s'interroge, en parle même à son mari, qui trouve amusant que sa femme ait un admirateur secret. Mais peu à peu, ce mystère commence à obséder Sherry. Qui est l'auteur de ces billets? Quel est son but? Secrètement, elle se sent flattée de ces attentions. Après tout, elle est encore une fort jolie femme et cet admirateur anonyme ne peut que lui renvoyer une image d'elle-même dont elle était convaincue qu'elle était définitivement effacée.
   Alors Sherry va tenter de trouver qui est réellement son mystérieux admirateur et ce qui pouvait sembler au départ être un jeu innocent va peu à peu la plonger vers des aspects de sa personne qu'elle n'aurait jamais soupçonnés...
   Très vite en effet sa vie va déraper et l'aspect lisse et un peu terne de son existence va voler en éclats jusqu'à ce qu'advienne l'irréparable...
   
   Construit comme un thriller, «À moi pour toujours » n'en est pas pour autant un polar. C'est ici la tension psychologique qui monte cran par cran jusqu'à ce que les protagonistes du drame qui se joue ici se retrouvent nus, dépouillés de leurs faux semblants et d'un vernis social qui leur permet de s'affirmer comme des gens ordinaires.
   
   Le récit commence en effet comme une innocente historiette où le lecteur pense à tort que ce qui adviendra correspondra à ce qu'il a déjà lu maintes et maintes fois dans d'autres romans. Il n'en est rien. Très rapidement tout bascule, tout dérape dans une sorte de chaos, un tourbillon dans lequel les personnages vont se trouver entraînés à leur insu ou de manière volontaire. L'enchaînement des évènements, suite à un minuscule grain de sable coincé dans les rouages de cette société si parfaite, va finir par prendre des proportions dramatiques et inattendues. Les masques vont tomber les uns après les autres et les protagonistes vont se révéler bien différents de l'image qu'ils s'évertuent à projeter autour d'eux.
   
   Lire un roman de Laura Kasischke, c'est un peu comme regarder un film de David Lynch. Au début, tout semble effroyablement banal et convenu. Puis, peu à peu l'insolite, le dérangeant, s'installent par petites touches jusqu'à envahir l'écran, et lorsque la lumière se rallume dans la salle de cinéma, on se sent complètement hébété, bluffé par ce qui semblait être au départ une histoire prévisible et convenue, une histoire qui s'est muée sous nos yeux en un récit complètement différent de ce à quoi nous aurions pu nous attendre.
    ↓

critique par Le Bibliomane




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Quatre mots perturbateurs
Note :

   Ce sont ces mots constituant le titre qui font basculer Sherry dans un monde inconnu et inexploré jusqu’alors, celui de la possible infidélité. Cette prof trouve, de plus en plus régulièrement, des bouts de papier dans son casier. Au départ, elle en rigole avec son mari, puis, petit à petit commence la perturbation. Elle cherche à savoir. Puis arrive un second élément, elle tue une biche en se rendant sur son lieu de travail, loin de sa cité devenue dortoir. Et toutes les questions se posent alors.
   
   La première partie est consacrée à cette vie de famille qui évolue. Le fils unique Chad s’envole du nid familial pour ses études, rendant ses parents nostalgiques de sa petite enfance. La vie du couple, sans être catastrophique, puisque la complicité est de mise, s’érode. Le mari essaye maladroitement de mettre du piment dans tout cela. Les amis s’éloignent. Tout est réuni pour qu’il se passe quelque chose. Et il va se passer des choses.
   
   Dès cette première partie, je me dis ouh là là, là y’a du roman cousu main, ou plutôt cousu cœur, on voit la fin avant d’en avoir lu le début, y’a des chances de s’ennuyer pas mal. Et puis non. Passée la première partie descriptive du trouble, le récit se fait plus tendu, le style plus incisif, la description plus précise. Les scènes de sexe sont crûment restituées. Les questionnements du personnage de Sherry, narratrice de ses propres aventures, sont crédibles. L’auteur nous mène alors, l’air de rien, par le bout du nez.
   
   Même si l’épilogue n’est pas sans surprise et que les personnages ne sont pas bêtement manichéens, on s’attend à la chute réservée aux personnages principaux. Cette description d’un certaine classe moyenne américaine m’a semblé juste et sans grande concession au romanesque. Et surtout le trouble ressenti par le personnage de Sherry est talentueusement exposé.

critique par OB1




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