Lecture / Ecriture
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Abreuvons nos sillons de Skander Kali

Skander Kali
  Abreuvons nos sillons

Abreuvons nos sillons - Skander Kali

Le feu
Note :

   Tout commence par une émeute dans la prison Notre-Dame. C'est l'été 2003 et la canicule fait monter la température à 42 degrés dans les cellules. Les taulards se mutinent et très rapidement la situation dégénère. Des matons sont tués et le directeur est pris en otage. Les détenus les plus enragés veulent le mettre à mort. Abdul, Karim et Cissé s'interposent. Au nom des Droits de l'Homme ils organisent un procès.
   Peine perdue, leur tentative d'appliquer la justice se heurte à la colère et à la sauvagerie des autres détenus. Le directeur est poignardé puis décapité, Karim et Abdul sont pendus, Cissé est lynché et laissé pour mort dans la cour de la maison d'arrêt incendiée.
   
   Cissé sait qu'il va mourir là, dans le sang et les flammes. Alors ses souvenirs remontent à la surface en un lent flashback expliquant les multiples raisons qui l'ont amené à mourir dans cette cour de prison.
   
   C'est d'abord son adolescence et ses années de collège à Vitry, dans cette banlieue si proche et si lointaine de la capitale. Comme tant d'autres, Cissé se heurte à l'autorité des profs et des pions. Alors pendant les cours Cissé s'évade en imagination vers la ligne de RER et l'avenue de Stalingrad où le bus 183 mène les voyageurs vers Paris, ce continent inconnu qui n'est pourtant distant que de trois kilomètres.
   Paris c'est aussi le lieu où vit Mlle Baudricourt, la monitrice de colonie de vacances dont Cissé est tombé amoureux lors des vacances d'été. Mais les choses ne sont pas si simples et la réalité a bien peu de points communs avec l'imagination d'un jeune homme de 17 ans. Cissé va être obligé d'admettre que les sentiments qu'il éprouve pour Mlle Baudricourt ne seront jamais payés de retour et que l'amour de celle-ci lui restera définitivement interdit. Cette cruelle déception sera renforcée par l'interprétation d'une phrase du Cid de Corneille où il est question de «sang pur».
   
   Extrait :
   «J'ai dit ce qu'ils attendaient d'un mec comme moi. La misère.
   Je pouvais pas leur parler de la beauté du monde, ils s'en foutaient. De toute façon, pour eux, j'étais incapable de la voir. Je ne pouvais pas parler de l'Univers, de la Mer, de l'Aube, des belles journées d'hiver, du Kendo ou des après-midi à lire Kenshin, le Vagabond.
   Pourquoi ?
   Parce que ces gens-là sont encore des racistes jusqu'à l'os. Dans leur tête, ils ont juste remplacé le mot raciste par le mot humanitaire. »

   
   Premier roman de Skander Kali, « Abreuvons nos sillons » n'est pas un énième roman sur la banlieue avec tous les clichés qui l'accompagnent généralement.
   
   Bien au contraire, ce roman bat en brèche les idées toutes faites et réductrices attachées au sujet des jeunes des cités. Il est d'ailleurs bien peu question dans ce livre du climat d'insécurité qu'aiment à nous ressasser des médias soucieux d'entretenir et d'instrumentaliser les peurs et les fantasmes du plus grand nombre.
   
   Le roman de Skander Kali nous immerge dans l'univers mental d'un de ces jeunes, un univers chaotique, lucide et désenchanté.
   
   Revisitant le mythe d'Aphrodite et d'Héphaïstos, Skander Kali nous offre, avec le personnage de Cissé, le portrait d'un enfant du siècle doté de toute la dimension tragique d'un être soumis aux lois incontournables du destin.
   
   Emaillé de symboles mythologiques et historiques en rapport avec le feu mais aussi avec le sang, ces deux éléments propres à toute l'humanité, le récit de Skander Kali, bien au delà du monde des banlieues et des inégalités sociales, offre un regard sur le monde ou l'anecdote cède le pas à l'universalité de la condition humaine.
   
   Bouleversant, tragique, drôle aussi, «Abreuvons nos sillons» est un roman noir traversé d'éclairs de violence et d'amour. Un météore.

critique par Le Bibliomane




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