Lecture / Ecriture
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Le cri du sablier de Chloé Delaume

Chloé Delaume
  Le cri du sablier
  J'habite dans la télévision
  Dans ma maison sous terre
  Les juins ont tous la même peau

Chloé Delaume est le nom de plume de Nathalie Dalain, écrivaine française née en 1973.

Le cri du sablier - Chloé Delaume

Apre et douloureux
Note :

   Un couple mixte, elle est prof de lettres et pédagogue, il est militaire et Libanais. Un enfant naît... c'est une fille et la fêlure apparaît au grand jour: la déception paternelle est muette mais cruellement parlante. Certes, l'enfant aura un nom puisque l'Etat Civil l'exige mais elle ne sera jamais nommée ni appelée. Ses parents ne la voient pas, l'oublient, engoncés dans leur déception, elle d'avoir failli, lui de n'avoir pas eu de garçon. Très vite, le père est l'absence et la violence cruelle et incompréhensible: le monde est meilleur quand il n'est pas là, la lumière même faible éclaire le quotidien; tout s'assombrit et devient amer à chaque retour, plus difficiles les uns après les autres. L'amour maternel est loin d'être au rendez-vous: elle n'aime pas son enfant, sa honte, sa douleur, elle regarde sa petite fille de ses yeux extérieurs de pédagogue, dotés d'une froideur douloureuse tant pour l'enfant que pour le lecteur, en pleine empathie et révolte devant ce manque d'amour manifeste et la volonté de la faire briller en société, exhibée comme un petit singe savant. Le grain de sable survient lorsque, prête à quitter son mari, la mère est tuée par ce dernier qui ensuite se tue, devant la fillette épouvantée par tant de violence et de sang. Elle n'a pas été tuée: pourquoi? par oubli? Parce qu'elle a été mise à part, irrémédiablement, de la vie parentale?
   
   Elle est emmenée chez des inconnus, pourtant de la famille, où elle habitera plus que ne vivra. Une totale incompréhension s'instaure entre une fillette, puis une jeune fille et enfin une jeune femme en quête incessante d'amour et de normalité, et une famille sectaire loin de toute capacité à s'ouvrir aux autres et à leur personnalité aussi diverses que leurs horizons d'origine. Ils ne peuvent comprendre son manque d'amour et sa demande d'amour.
   
   L'écriture de Chloé Delaume est celle des chaos de l'existence: elle est hachée, âpre, douloureuse, inscrite dans l'attente d'une délivrance qui ne vient pas. C'est l'attente d'une tendresse, d'une affection qui ne viennent pas, c'est l'attente du passage du temps, l'attente de redevenir une poussière de sable et de réintégrer le sablier du Temps. Mais le sable continue de râper la peau sensible, par les mots du désespoir dû à cette attente éternelle, la plume grinçante de Chloé Delaume égratigne les hommes, la figure du père, du compagnon, de l'oncle mais aussi les femmes qui auraient du protéger l'enfance de la fillette, son adolescence: la mère et la tante ont failli non seulement à leur rôle de protectrice et de figure aimante mais aussi à leur rôle de passeuse vers l'acceptation et l'épanouissement de la féminité.
   
   Parfois le style de Chloé Delaume est hermétique, profond, entraînant le lecteur dans les abysses du psychisme où la poésie des phrases le désoriente tout en le charmant avec intensité. Le lecteur subit un choc esthétique, littéraire en lisant les phrases inachevées, souvent absconses au départ puis lumineuses quand il tient fermement le fil conducteur de la poésie de l'auteur, parvenant ainsi à la suivre dans le labyrinthe de son écriture et de ses sentiments et de ses souvenirs sombres et étouffants. Le style lapidaire, violent, accélère la vitesse de la lecture, sans ménager beaucoup d'espaces de respiration pour soulager le lecteur qui a alors envie de détourner son regard, de se voiler la face derrière ses mains, comme s'il redevenait un petit enfant apeuré par un spectacle difficile à regarder.
   
   Il faut passer le choc premier du style de l'auteur pour se sentir pris par le texte et tout ce qu'il véhicule comme interrogations, peurs, angoisses et révoltes. Une lecture que l'on garde longtemps à l'esprit, une atmosphère prenante que l'on ne quitte pas de si tôt.
   
    "Maman se meurt première personne. Elle disait malaxer malaxer la farine avec trois œufs dedans et un yaourt nature. Papa l’a tuée deuxième personne. Infinitif et radical. Chloé se tait troisième personne. Elle ne parlera plus qu’au futur antérieur. Car quand s’exécuta enfin le parricide il fut trop imparfait pour ne pas la marquer." (p.20)
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critique par Chatperlipopette




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Roman autobiographique
Note :

   Chloé, c’est aussi Chloé dans la fiction.
   
   Je ne connais pas son vrai nom, mais elle est née le 10 mars 1973. 
   
   Boris Vian est né un 10 mars (1920). Et Chloé, vous le savez comme moi, c'est cette amie de Colin qui se trouve mourir d'un nénufar dans la poitrine. Le célèbre roman "l'Écume des jours".
   
   Mais rien, chez Chloé Delaume, ne rappelle Vian.
   
   Ici, elle nous raconte un épisode traumatisant de sa vie et ce qui s'en suivit.
   Son père a tué sa mère, un jour, elle avait dix ans, en 1983.
   Elle s’adresse à une sorte de psy qu’elle a l’impression d’étonner, genre vous comprenez, moi je suis revenue de tout…
   Elle a une excellente maîtrise du vocabulaire. Elle surcharge abondamment dans les vingt premières pages et les trente dernières. 
   Le milieu du récit est moins recherché.
   Ce «forcing baroque», cet amoncellement de mots qui se demandent ce qu’ils font ensemble et sur quoi l’on tombe, et qu’on relit en s’interrogeant, c’est le récit du crime.
   On m’a appris qu'elle composait des alexandrins en prose.
   Effectivement...
   A l’écrit, ça ne passe pas.
   A lire à voix haute, surprise! C’est génial.
   De la littérature orale.
   Il faudrait une vidéo…

critique par Jehanne




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