Lecture / Ecriture
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Comptines assassines de Pierre Dubois

Pierre Dubois
  Comptines assassines
  D comme: La légende du Changeling
  Dès 06 ans: La Grande Encyclopédie des Lutins

Comptines assassines - Pierre Dubois

Promenons-nous chez Dubois...
Note :

   Pierre Dubois est un ogre aux dents pointues mais quelle belle langue !
   
   Piquante et goûtue, d'un vermillon éclatant, d'une légèreté entêtante, d'une générosité débordante, d'une aisance étourdissante and last but not least d'une simplicité déconcertante.
   
   Jamais écrivain n'a autant porté en lui son écriture. Regardez-le bien et vous entrez déjà dans son monde.
   
   Il y a chez cet homme l'inclination rare d'une belle littérature, d'une littérature qui se veut honnête et donnée aux autres, d'une littérature qui ne fait pas de bruit, qui ne se saoule pas à la Closerie des Lilas, une littérature que les adultes font semblant d'ignorer: le conte.
   
   Chez Pierre Dubois, le monde est différent. Après trois encyclopédies sur les Lutins, les Fées et les Elfes, après divers contes, après un premier détournement de contes "Les contes de crimes" en 2000, voici donc le bien-nommé "Comptines assassines". Sous les masques, gronde la colère, la rage et l'envie de tuer. Que du bonheur (sadique)!
   
   Superbe couverture illustrée par Jean-Baptiste Monge (faites un tour sur son site, ses dessins sont splendides) représentant un petit chaperon rouge que je détesterais croiser à l'orée d'un bois.
   
   Neuf contes : "Le chat botté", "Croquemitaine", "La dame blanche", Les musiciens de la ville de Brême", "Les trois souhaits", "Barbe-bleue", "Le conte de Dracula" et "La vieille femme qui habitait dans un soulier".
   
   Les contes de Pierre Dubois sont déroutants. Dans des paysages bucoliques ou des foyers chaleureux, se jouent des drames pleinement - et strictement pourrais-je dire - humains.
   
   Il n'y a là aucune sinuosité psychologique. La méchanceté n'est que méchanceté, gratuite et sans explication. L'égoïsme ne cherche aucune indulgence. Le conte ne livre pas le "pourquoi" ils font ce qu'ils font; il le raconte, c'est tout. C'est comme ça. C'est humain.
   
   Le Chat botté se délecte de son propre sadisme. Il exulte, il en jouit. Le vieil homme ne se repent pas de son égoïsme trop heureux du bonheur retrouvé. Blanche-Neige est sans scrupule et n'a que faire des bonnes intentions. Parfois ils gagnent, parfois ils perdent. Peu leur importe. Les contes ne se finissent pas toujours bien...
   
   Je n'ai pas lâché ce livre!
   Toutes les occasions étaient bonnes pour me replonger dedans et vite, vite finir le conte que j'avais entamé.
   Il y a une atmosphère dans les lignes, une vraie de vraie. Une couleur aussi, des odeurs. De la magie peut-être...
   
   Je vous laisse juge et pour ce faire je vous offre quelques débuts de contes (ou incipit):
   
   - "Il était une fois un petit vieux et une petite vieille qui s'étaient tranquillement détestés tout le long de nombreuses années que le grignotage constant des calendriers des postes successifs effilochait. Au bon an avec son meilleur voeu, le facteur, en échange d'une heureuse image d'almanach à accrocher au mur, emporte en vérité dans son sac une étrenne - ici on dit une dringuelle - de trois cent soixante-cinq jours. " ("La dame blanche").
   
   - "Il était une fois, il n'y a pas si longtemps, en ces lendemains incertains quand les horreurs de la Grande Guerre avaient réduit celles du Grand-Guignol à d'innocentes pitreries de patronage, un tueur d'infirmes.
   Il y a des tueurs de pleine lune, des tueurs de filles perdues, des tueurs d'enfants, des tueurs de veuves, des tueurs de dames un peu boulottes, des tueurs de petits épargnants, des tueurs de daims et des tueurs de temps. Celui-ci était tueur d'infirmes." (Le Chat botté)
   
   - "Il pleut, il mouille
   c'est la fête à la grenouille...
   chantonnait Sherlock Holmes en accompagnant sur les cordes du violon les pizzicati des gouttes de pluie contre les vitres d'un petit cottage perdu sur les Downs du Sussex enchifrené d'automne. Saison grise, pensées grises.
   Il était une fois un roi qui s'ennuyait, un roi des détectives dont la couronne ternissait. Parfois, lorsque sa mémoire régressait dans le temps, il la laissait dangereusement s'éloigner jusqu'aux trompe-l'oeil de l'enfance, au bord de la mare aux comptines, aux nursery rythmes... et la cocaïne à sept pour cent n'y était pour rien." (Croquemitaine)
   
   - "Il était une fois un assassin. Il était une fois une victime. Il était une fois une ville apparemment encline à favoriser leur rencontre. Il y a ainsi des villes bénies des anges noirs dont l'atmosphère, l'architecture, l'influence géographique et tellurique du lieu où elles sont enracinées distillent une alchimie particulière qui attire le crime et le mystère aussi insidieusement que, de fog en fog, Londres suscita et formula le mythique Jack l'Eventreur. On connaît le Golem de Prague, le Boucher de Hanovre, les sordides Burke et Hare d'Edimburg, l'Etrangleur de Boston, le Dépeceur de Mons. Gand avait son Halewyn." (Barbe-Bleue)

   
   Mon cher&tendre qui ne partage pas toujours (souvent) mes goûts littéraires mais curieux tout de même de connaître de plus près les auteur(e)s qui me plaisent tant, s'est emparé de ce livre et m'a fait une remarque très pertinente sur l'ambiance créée par Pierre Dubois: elle ressemble étonnamment à celle qu'a élaborée Patrick Süskind dans «Le parfum».
   
    Dûment diplômée "enquêtrice" professionnelle, je me suis ruée dans notre bibliothèque où j'ai retrouvé le fameux ouvrage!
   
   Et donc pour vérifier cette évocation de P. Süskind, voici les premières lignes du Parfum :
   "Au XVIIIe siècle vécut en France un homme qui compta parmi les personnages les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui pourtant ne manqua pas de génies abominables. C'est son histoire qu'il s'agit de raconter ici. Il s'appelait Jean-Baptiste Grenouille et si nom, à la différence de ceux d'autres scélérats de génie comme par exemple Sade, Saint-Just, Douché, Bonaparte, etc., est aujourd'hui tombé dans l'oubli, ce n'est assurément pas que Grenouille fût moins bouffi d'orgueil, moins ennemi de l'humanité, moins immoral, en un mot moins impie que ces malfaisants plus illustres, mais c'est que son génie et son unique ambition se bornèrent à un domaine qui ne laisse point de traces dans l'histoire : au royaume évanescent des odeurs."
   
   Pas faux, pas faux... Pierre Dubois aurait su et aurait pu en faire autant!
   Arghhhh ! Mais comment n'y ai-je pas pensé moi-même??? Shame on me!
   Pour les nostalgiques donc du "Parfum" (car vous noterez qu'aucun autre livre de cet auteur n'a fait parler de lui alors qu'en 2006 sortait "Sur l'amour et la mort"); pour ceux qui aimeraient lire des contes sans s'infantiliser; pour les gourmands d'une langue française riche et pétillante: je clame haut et fort: lisez Pierre Dubois!
   
   Un excellent moment de lecture, un splendide voyage dans un pays inaccessible autrement qu'à travers la plume de cet elficologue brillant et passionné.

critique par Cogito




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