Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'Aleph de Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges
  Six problèmes pour Don Isidro Parodi
  Fictions
  L'Aleph

Jorge Luis Borges est un écrivain et poète argentin né en 1899 et décédé en 1986.

L'Aleph - Jorge Luis Borges

Lecture magique
Note :

    La première nouvelle de l'Aleph de Jorge Luis Borges s'appelle "L'Immortel". Cette nouvelle est parue pour la première fois dans la revue Los Anales de Buenos Aires, vol. 2, n° 12, en février 1947, sous le titre original "Los Immortales".
   
   Elle débute par une citation de Francis Bacon sur Salomon et sur Platon, qu'il conviendra d'étudier de plus près (théorie de la réminiscence de Platon).
   
   Caché dans un des volumes de l'Iliade de Pope, un petit manuscrit est retrouvé. Il raconte l'histoire d'un tribun d'une légion romaine, Marcus Flaminius Rufus, intrigué par la Cité des Immortels contée par un cavalier mourant venant de l'Orient. Le romain entraîne une de ses troupes vers un voyage périlleux dont il ressortira unique survivant. Alors que la mort semble lui ouvrir ses bras, Marcus s'évanouit: «Insupportablement, je rêvais d'un labyrinthe net et exigu avec, au centre, une amphore que mes yeux voyaient, mais les détours étaient si compliqués et si déroutants que je savais que je mourrais avant de l'atteindre.» C'est la fin du chapitre I.
   
   
   Découpage(s)
   
   A la lecture de la présentation de Roger Caillois dans la présente édition de Gallimard (collection "L'imaginaire"), il m'apparaît inutile de commenter autrement les nouvelles qui composent l'Aleph de Jorge Luis Borges:
   "Les présents récits placent dans des symétries abstraites presque vertigineuses, des images à la fois antinomiques et interchangeables de la mort et de l'immortalité, de la barbarie et de la civilisation, du Tout et de la partie. Par là, ils illustrent la préoccupation essentielle d'un écrivain obsédé par les rapports du fini et de l'infini."
   
   Tout est dit en quelques mots, et je ne vois pas ce qu'un bloggeur pourrait rajouter à ce qu'un critique (et écrivain), traducteur de quelques nouvelles de Borges, a si bien exprimé.
   
    Avant de clore ce billet, je tiens à préciser que ce livre est un monument de la littérature internationale, un recueil de nouvelles qui exhalent le talent, le génie, la virtuosité, la culture, la finesse, l'efficacité. A partir d'ingrédients qui peuvent en rebuter plus d'un, Borges arrive à mettre en place un univers où les opposés s'attirent: simple et complexe, ordre et chaos, fini et infini, mortalité et immortalité, ... Oups, j'essaie de faire mon Roger Caillois... Il avait pourtant tout dit, inutile d'en rajouter.
   
   Une lecture absolument magique, qu'il conviendra d'étoffer.
   Borges, j'ai adoré!
    ↓

critique par Julien




* * *



L'immortalité, c'est surfait
Note :

   Cette nouvelle est précédée d'un aphorisme de francis bacon "Salomon said there is no new thing upon earth"
   
   "J'ai été Homère, bientôt je serais Personne, comme Ulysse ; bientôt je serai tout le monde, je serai mort".
   
   Ainsi se termine le fascicule indiqué comme étant la narration de Joseph Cartaphile, que la princesse de Lucinges trouve à Londres dans un volume de l'Iliade traduction de Pope, qui lui a été donné par le libraire, ce même Joseph qui a dissimulé son histoire dans l'Iliade.
   
    Le récit c'est sa lecture de ces feuillets :
   "A l' origine, écrit Cartaphile, à la première personne du singulier, il s'appelle Marcus, et il est soldat de l'empereur Dioclétien. Il a participé à des conflits armés en Egypte notamment, mais la guerre en tant que soldat romain ne lui a pas permis d'être un héros. Dans les jardins de Thèbes, un cavalier vient lui révéler l'existence d'un fleuve donnant l'immortalité et d'une cité "des Immortels".
   

   Il part avec ses hommes (dont il se débarrasse en route) vers la cité en question, se lance dans cette aventure qu'il espère enfin héroïque.
   
   Les philosophes romains disaient "allonger la vie, c'est allonger l'agonie" Cette pensée le fait hésiter. Pourtant la vie avec la mort au bout est elle-même une agonie. Atteint dès le départ par le processus de vieillissement, le corps est tout entier tendu vers la mort.
   
    Toutefois, il s'introduit dans le labyrinthe, une pièce donnant sur une autre toute semblable... Tout en faisant des rêves prémonitoires, il atteint la cité en question.
   
   Il rencontre les Troglodytes (ici cela a le sens de "barbare") qui sont immortels ils sont devenus muets et illettrés ; l'oubli a fondu sur eux.
   
   Comme les Lotophages dans l'Odyssée.
   
   Cette cité, raconte l'ex-soldat, n'est pas comme le labyrinthe conçu pour y parvenir et qui plonge l'homme dans la confusion.
    La cité est seulement absurde, sans invention dans son architecture, un complet "non-sens"
   Elle est insupportable et elle rend fou. Pas de description possible. Elle résiste à toute synthèse.
   "Etre immortels est insignifiant ; à part l'homme, il n'est rien qui ne le soit, puisque tout ignore la mort. Le divin, l'incompréhensible, c'est le savoir immortel".
   

   La roue des indiens : chaque vie est la conséquence d'une vie intérieure et détermine la suivante. Aucune ne détermine l'ensemble.
   
   Les Immortels voulurent vivre (après la cité) dans la pensée et la pure spéculation ; la vanité de toute entreprise leur est apparue.
   
   Le héros boit à un ruisseau devant la cité pour ne pas mourir de soif.
   
   Devenu lui-même immortel, il espère "un autre fleuve" dont les eaux effacent l'immortalité. Car le mode de vie des Immortels c'est d'être invulnérable à la pitié, le destin personnel ne les intéresse plus. Corps dociles, animal domestique. Plaisir de la pensée. Parfois restitution du monde physique, grâce à une excitation particulière produite par ce phénomène naturel qu'est la pluie.
   
   Mais l'aventure en est absente : ce qui fait l'intérêt de la vie, cette urgence qui donne du poids à ce que l'on fait, même les menues activités, c'est la pensée que l'on va mourir...
    Si cette pensée vient à manquer, l'on sombre dans un cauchemar qui n'a rien de commun avec ceux des vivants.
   
   Comme disait Franz Kafka "l'éternité c'est bien long, surtout vers la fin". Le héros du conte n'en peut plus...
   
   En 1921, il se trouve à boire dans un ruisseau d'eau claire. Un arbuste le déchire et il sent la douleur et voit son sang : il est redevenu mortel tels qu'autrefois, ayant bu dans un fleuve qui entourait Thèbes. Il retrouve son état antérieur en buvant à une source un peu semblable à celle qui le fit muter.
   
   Le héros évoque ensuite ses vies diverses dont il se souvient pour chaque d'un fait saillant : traducteur, joueur d'échec, astrologue lecteur d'Homère, assistant de Giambattista Vico qui conçut l'histoire "circulaire" en opposition à linéaire.
   Commentaires sur ses vies : "mots déplacés et mutilés, mots empruntés à d'autres, telle fut la pauvre aumône que lui laissèrent les hommes et les siècles".
   
   Lorsque s'approche la fin, il ne reste plus que des mots. "Il n'est pas étrange que le temps ait confondu ceux qui furent symboles du sort de l'homme qui m'accompagna tant de siècles."
   

   J.Cartaphile dit qu'il lui semble parler un peu toutes les langues. Il est libraire en 1929.
    Meurt peu après.
   
   Ce héros ressemble à Borges lui-même, pour qui l'héroïsme est un thème central. Il veut, comme chez Hegel, mettre sa vie en jeu, et non travailler comme l'esclave.
   
   L'autre thème est l'éternel retour (histoire circulaire, répétition des mêmes schémas toutefois dans des existences diverses).
   
   Un conte philosophique auquel on peut encore réfléchir.

critique par Jehanne




* * *