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Des bibliothèques pleines de fantômes de Jacques Bonnet

Jacques Bonnet
  Des bibliothèques pleines de fantômes
  Quelques Historiettes

Des bibliothèques pleines de fantômes - Jacques Bonnet

Petit traité sur l'art de vivre avec trop de livres
Note :

   Il existe de nos jours de nombreuses manières de vivre des expériences extrêmes. On peut franchir le Cap Horn en pédalo, faire l'ascension de l'Everest avec des tongs aux pieds, lire l'intégrale des œuvres de Barbara Cartland ou encore regarder un épisode de «Plus belle la vie» sans se retrouver en état de mort cérébrale…
   
   Une de ces expériences extrêmes – de moins en moins pratiquée, il faut le dire – est celle de vivre entouré de milliers – voire de dizaines de milliers – de livres. Cette aventure humaine, Jacques Bonnet la vit depuis de nombreuses années et c'est cette expérience qu'il raconte dans cet excellent ouvrage.
   
   Ce petit traité sur l'art de vivre avec trop de livres nous fait partager les joies mais aussi les affres ressenties par tout bibliomane ayant consenti pour le meilleur et pour le pire à vivre au milieu d'une multitude de ces parallélépipèdes de papier et de carton qui finissent par encombrer chaque pièce d'habitation, envahissant parfois – ce fut le cas pour Jacques Bonnet – jusqu'à la cuisine et à la salle de bains.
   
   Comment faut-il s'organiser pour coexister avec ces innombrables ouvrages? Et surtout, comment s'organiser pour les faire coexister les uns avec les autres? Faut-il les ranger au hasard ou tenter de les classer? Mais comment les classer? Par sujets? Par éditeurs? Par époques ou par zones géographiques? Par formats, par couleurs? Par genres littéraires, par ordre alphabétique? Le problème est vaste et reste à ce jour irrésolu.
   
   Au delà de cet aspect pratique, Jacques Bonnet s'interroge sur le pourquoi et comment lire? Quel étrange destin pousse certains êtres humains à s'entourer d'une citadelle de livres? Simple curiosité ou désir compulsif d'appréhender à travers l'écrit la finalité du monde et l'extraordinaire complexité de la condition humaine?
   Ici, l'auteur émet une distinction entre deux catégories regroupées sous le même terme de «bibliomanes»: les collectionneurs et les lecteurs acharnés. Des collectionneurs, il nous en parle brièvement, décrivant ces personnages en quête d'éditions rares, tentant de rassembler, par exemple au cours de leur vie toutes les éditions connues d'un même ouvrage, ou alors s'acharnant à réunir tous ceux portant sur une époque, un fait ou un auteur précis.
   
   Jacques Bonnet, quant à lui, appartient à la deuxième catégorie, les lecteurs compulsifs, les "entasseurs", ceux qui amassent tout et n'importe quoi, accordant plus de valeur au contenu des livres qu'à leur contenant ou à leur valeur sur le marché de l'occasion. Ces lecteurs s'éparpillent en effet vers de multiples centres d'intérêt suscités par les sujets ou les contextes propres aux ouvrages qu'ils lisent, et qui les dirigent ainsi vers de nouvelles explorations littéraires, à la manière du célèbre jeu du «Chemin de Fer – Fer à Cheval – Cheval de Course – Course à Pied...»
   
   Vient ensuite la question du «Comment lire?» Assis? Allongé? Chez soi? À la terrasse d'un café? En train? En avion? Dans la solitude ou au milieu de l'agitation d'une foule bourdonnante? Faut-il annoter ses propres réflexions dans les marges?
   Et qu'en est-il de ces notes lorsqu'on les retrouve vingt ans plus tard en rouvrant un ouvrage longtemps laissé de côté? Aurions-nous souligné le même passage de cet auteur? Pourquoi avoir réagi alors sur telle ou telle phrase qui nous semble aujourd'hui anodine alors que tel autre passage, qui nous paraît aujourd'hui d'une importance capitale, n'avait, semble-t-il, pas attiré notre attention? En cela, le lecteur et son livre sont comme le fleuve d'Héraclite, ils ne sont jamais deux fois les mêmes. Bien sûr le livre reste identique à ce qu'il était lorsque nous l'avons lu de nombreuses années auparavant – mêmes phrases, même nombre de pages, mêmes mots – mais notre perception de celui-ci peut avoir tellement changé qu'il peut nous apparaître alors comme totalement différent de l'image qui nous en était restée lorsque nous l'avions lu autrefois. Notre subjectivité fait alors de ce livre autre chose que ce que nous avions gardé en mémoire, une sorte de double qui diffère cependant de l'original par d'infimes détails jusqu'alors non décelés et par des implications ou références qui nous avaient échappées lors d'une première lecture.
   
   C'est ce qui fait qu'un bibliomane ne se sépare pas de ses livres, il les garde en vue d'une possible relecture qui lui permettra de découvrir au détour d'un ouvrage des perspectives jusqu'alors insoupçonnées. Jacques Bonnet avoue à ce propos n'avoir jamais lu un livre qui ne lui ait fait découvrir au moins une chose digne d'intérêt (mais il n'a peut-être jamais lu Guillaume Musso ou Marc Lévy).
   
   C'est ainsi qu'au fil des années les livres s'entassent par centaines puis par milliers sur des rayonnages de plus en plus envahissants et c'est ainsi que se crée petit à petit un univers en réduction, un univers à l'image du lecteur qui en est le centre mais aussi la périphérie.
   
   Car la bibliothèque, par une mystérieuse alchimie, finit par acquérir sa propre vie, indépendante et imprévisible. En son sein évoluent des fantômes et la nuit l'on peut entendre murmurer entre eux Anna Karénine et le capitaine Achab, Don Quichotte et Long John Silver, Fabrice del Dongo et le Vicomte de Valmont...
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critique par Le Bibliomane




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Who're U gonna call? Ghostbusters!
Note :

    Je suis de mauvaise humeur et il y a de quoi! Pourquoi faut-il que je laisse traîner des livres lus pendant des mois avant de me décider à en parler? Vous me direz peut-être que je pourrais tout aussi bien jeter l’éponge et renoncer à faire un billet sur ces lectures fantômes, mais alors c’est mon clavier qui s’insurgerait avec raison et qui craquerait mais résisterait sous mes tentatives acharnées… car bizarrement, les quelques chroniques qui traînent depuis des mois correspondent à de très agréables lectures (de toute façon il y a un Henry James dedans, comment le snober?).
   
   Me voilà donc en train de feuilleter "Des Bibliothèques pleines de fantômes" de Jacques Bonnet… heureusement, j’avais noté certains passages, ce qui devrait me donner quelques pistes pour un billet qui s’annonce franchement laborieux!
   
   Tout commence avec l’amour de la lecture – soupirs et pâmoison! Car Jacques Bonnet fait rapidement la différence entre deux spécimens différents: le bibliomane qui collectionne l’objet livre, et le lecteur devenu bibliomane en lisant et en conservant une trace de toutes ses lectures. « La lecture démultiplie notre réalité forcément limitée, et nous permet de pénétrer les époques éloignées, les coutumes étrangères, les cœurs, les esprits, les motivations humaines, etc. (…) La liberté se trouvait à portée de main (…). Il a suffi d’adjoindre à cette curiosité infinie un certain esprit de système poussant à lire tous les livres d’un écrivain, puis les livres sur lui, puis ceux d’un autre écrivain, et aussi tous les ouvrages consacrés à un sujet et la littérature d’une certaine époque, ou d’un pays, et de vouloir, au fur et à mesure, conserver les livres lus (…), et avec le temps d’accumuler les sujets d’intérêts, pour devenir un lecteur-bibliomane. » p 35-36
   
   Le lecteur-bibliomane est en quelque sorte condamné d’avance, comme l’indique cet extrait de "La Maison en papier" de Carlos María Domínguez (roman évoqué à plusieurs reprises): «Les livres avancent dans la maison, silencieux, innocents. Je ne parviens pas à les arrêter» p 26-27.
   
   Ce livre est avant tout celui du lecteur qui, par amour des livres, peut devenir bibliomane, accumuler et se retrouver confronté à une bibliothèque parfois immense qu’il devra gérer. Les grands bibliomanes, les lecteurs vraiment envahis se retrouveront dans le cas de celui qui finit par se poser des questions métaphysiques pour classer ses milliers de titres. Période? Ordre Alphabétique? Collection? Esthétique? Thématique? Date de parution?
   
   On se retrouve dans les cheminements du lecteur qui, parfois rappellent notre propre expérience. Par exemple, en ce qui me concerne, le rejet des lectures obligatoires (non pas scolaires mais ces livres dont on me rebattait les oreilles en en faisant des livres qu’il fallait avoir lus) et la découverte tardive de certains grands classiques. Paradoxalement je me rends compte aujourd’hui que je prends de plus en plus de plaisir à redécouvrir la littérature française du XIXe après avoir passé un certain temps à me plonger dans la littérature victorienne, ayant eu envie de retrouver les Français afin de faire des ponts entre des auteurs écrivant à la même époque, sur Londres ou Paris par exemple.
   
   Le livre regorge d’exemples de bibliomanes et tente parfois de répondre à cette question: comment en sont-ils arrivés là (et comment mourir écrasé sous sa PAL ? c’est une question qui me taraude!)? Il rappelle aussi la grande part d’irrationalité chez le lecteur-bibliomane qui conserve des livres qu’il ne relira jamais; ou encore cette façon d’offrir un livre lu, apprécié, mais dont on ne garde qu’une vague impression.
   
   C’est un bel hommage à la lecture, car l’auteur rappelle qu’un livre ne prend corps qu’une fois ouvert. Prenez un titre au hasard, peut-être le connaissez-vous «de nom», peut-être pas. Quoi qu’il en soit il n’a jusqu’ici aucune consistance à vos yeux. C’est tout au plus une ombre qui entoure le titre de quelques idées vagues. En l’ouvrant, c’est tout un monde qui s’offre à vous, des héros qui naissent, une histoire bien matérielle pour vous. Et, jusqu’à un certain point, des personnages et une vie imaginaire plus réels que le monde qui vous entoure. En quelque sorte, tous les livres se ressemblent sur leurs étagères avant d’être ouverts, à l’image de «coffres de banque». Lire c’est en quelque sorte conquérir, un univers, un auteur, un savoir, et peut-être, voilà en tout cas mon avis, se découvrir soi-même.
   
   J’ai été plus séduite par la première partie du livre, sans doute plus proche de mes centres d’intérêt et de l’idée que je me faisais du livre. Quelques chapitres me semblent passablement ennuyeux, à l’exemple de «Lire les images», qui évoque la partie livres d’art de la bibliothèque de l’auteur et qui rentre dans des détails et des considérations personnelles tels que le monologue sonne un peu creux –du moins n’a-t-il pas trouvé de résonance en moi. Le débat sur Internet est aussi évoqué et les arguments de l’auteur me semblent moyennement convaincants (les livres seraient-ils réellement menacés par le numérique? comme beaucoup de lecteurs, je suis convaincue que non – je me demande d’ailleurs si les plus optimistes ne sont pas justement des générations plus habituées à se confronter au numérique et donc plus tentées de relativiser son impact sur le cours des choses).
   
   C’est un livre que je garderai justement précieusement dans ma bibliothèque. Je relirai certains chapitres avec plaisir, m’y reconnaissant et m’amusant devant les péripéties de lecteurs envahis eux aussi par leur monstrueuse bibliothèque. Les ouvrages cités et les pistes de lectures ne manquent pas non plus. Les propos parfois trop généralistes ou au contraire, trop personnels des derniers chapitres m’ont un peu déçue mais le plaisir que j’ai éprouvé en lisant le début compense largement ce petit inconvénient. Un livre lui aussi chaudement recommandé aux LCA* !
   
   Et pour finir une phrase en particulier :
   
   «C’est avec "L’Ecume des Jours" que, vers quinze ans, (…) je découvris que les romans pouvaient être plus qu’une histoire pouvant faire rêver et que le mot de "littérature" commença à prendre du sens. » (p25)
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critique par Lou




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Enfoncement de portes ouvertes
Note :

   "Il est bien rare qu'un mauvais livre n'ait pas un mérite quelconque pour un homme instruit." On ne saurait mieux expliquer mon pervers penchant pour la romance. Et les harlequinades. Et les romans de SF vintage. Et les romans jeunesse écrits à la truelle (ah non, ça en fait, je me suis lassée, nul n'est parfaite).
   
   Mais commençons par le commencement, chers happy few: where que j'ai bien pu dénicher cette citation qui me donne des envies de dissertation?
   
   Là.
   
   Dans "Des bibliothèques pleines de fantômes" de Jacques Bonnet.
   
   (Cet ouvrage a été publié en 2008, je suis, comme vous pouvez le constater à la pointe de la modernité. Fini le temps où je me fadais une quarantaine de romans de la Rentrée, les nouveautés ne passeront plus par moi.)
   
   Bon. Et sinon, il fait beau chez vous?
   
   Oh, ça va, hein, si la galéjade n'est plus permise, où va-t-on entre le bar et la pétanque, je vous le demande. (Je dis ça mais je ne pétanque point, ça demande trop d'effort.)
   
   "Des bibliothèques pleines de fantômes" est un petit essai sur les acheteurs compulsifs de bouquins (qui sont en général, comme c'est étonnant, doublés de lecteurs compulsifs) et sur le grand drame de leur vie: comment et où ranger tous ces livres que nous achetons avec ardeur? (Certains plus que d'autres, moi, par exemple, je suis un modèle de sagesse palesque, je n'ai acheté que 19 romans ces derniers 15 jours, je gère le pâté comme dirait un ado de ma connaissance.) Jacques Bonnet fait partie de ce club pas si fermé des possesseurs de plus de 10 000 ouvrages (ça fait peur, je sais, à moins d'habiter un modeste château en banlieue ouest, en toute simplicité, of course) (bon, en fait, il s'avère après estimation a visto de naz comme on dit chez moi que j'approcherais dans mon appart' parisien des 3 500 ouvrages) (quand on sait que je désherbe énormément, que je donne beaucoup et que j'emprunte depuis des lustres, mon dieu, si je ne faisais pas tout ça, il y a longtemps que j'aurais péri ensevelie sous mes livres et mangée par mes chiens) (ah, je n'ai pas de chiens, ouf) et (vous croyiez que je m'étais fait avoir par toutes ces parenthèses, mais non, mouhahahahaha, je surgis de la dernière, telle une warrior de la syntaxe) donc, disais-je, Jacques Bonnet nous livre quelques réflexions sur la façon de ranger une bibliothèque (il en déduit brillamment qu'il y a autant de façons de ranger que de lecteurs, avouez que vous n'y auriez pas pensé tout seuls) et sur ce rapport très particulier qui unit le lecteur aux livres.
   
   Rien de nouveau sous le plafond de la bibliothèque pour cet ouvrage certes plaisant à lire mais qui souffre d'un problème de cible. Les LCA* que nous sommes n'apprennent rien et baillent (il paraîtrait même qu'ils siestent), les autres n'ont à mon avis même pas l'idée d'ouvrir ce genre de bouquin: franchement, vous iriez lire un traité de pêche à la mouche pour mieux comprendre cette addiction, vous? C'est bien ce que je pensais.
   
   
   * LCA = Lecteur Compulsif Anonyme

critique par Fashion Victim




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