Lecture / Ecriture
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Brothers de Yu Hua

Yu Hua
  Brothers
  La Chine en dix mots
  Le septième jour
  1986

Yu HUA (余华) est un écrivain chinois né en 1960 dans la province de Zhejiang.

Brothers - Yu Hua

Retour sur la révolution culturelle
Note :

   Li Guangtou et Song Gang sont frères. Enfin il s'agit plutôt de faux frères dans la mesure où ils n'ont aucun lien de sang. C'est juste que la mère de Li Guangtou se marie avec le père de Song Gang, lorsque celui ci perd sa femme. Quant à elle, elle est veuve depuis que son Mari s'est noyé dans une fosse à purin en matant les fesses de jeunes femmes. Elle en garde d'ailleurs une grande honte. Mais sa vie va changer lorsqu'elle refait sa vie avec Song Fanping, instituteur du village où ils vivent en Chine. Leurs deux fils deviennent bientôt inséparables et assisteront impuissants à la révolution culturelle qui traverse ce magnifique roman et leur vie.
   
   Voilà une très belle découverte. C'est une véritable odyssée de la Chine qui se déroule sous nos yeux, avec une écriture pleine d'humour mais qui sait restituer aussi les drames et les injustices de cette période. La description de ces moments horribles, d'une grande cruauté, fait froid dans le dos, notamment les séances de lutte critique. Et j'en reviens toujours à me demander ce qui peut pousser les hommes à faire preuve de tant de cruauté et de folie.
   
   700 pages certes mais qui se lisent d'une traite.
   
   Ce roman commence ainsi :
   «Li Guangtou, un nabab de chez nous autres, au bourg des Liu, avait conçu l'idée insensée de dépenser vingt millions de dollars rien que pour s'acquitter du droit d'aller faire du tourisme dans l'espace à bord d'un vaisseau Soyouz. Assis sur la lunette de ses toilettes en plaqué or, dont la renommée avait franchi les limites de nos murs, il imaginait déjà, les yeux clos, sa vie future de vagabond intersidéral lancé sur orbite : dans le silence insondable, il se penchait en avant et voyait la surface magnifique de la Terre se dérouler progressivement. Il sentit ses larmes couler malgré lui en réalisant pour la première fois qu'il n'avait plus aucun parent sur cette Terre. Il avait eu un frère, nommé Song Gang, auquel il était très lié. Song Gang était son aîné d'un an, il le dépassait d'une tête et c'était un type honnête et intransigeant. Il était mort trois ans auparavant et n'était plus qu'un tas de cendres dans une minuscule boîte en bois. Quand Li Guangtou pensait à cette petite boîte où Song Gang était enfermé, il soupirait : même un arbuste calciné aurait produit plus de cendres. Du temps où elle était encore de ce monde, la mère de Li Guangtou le lui répétait souvent : "Tel père, tel fils." C'était de Song Gang qu'elle parlait. Elle disait que Song Gang était aussi loyal et aussi bon que son père, que le père et le fils étaient comme deux courges qui auraient poussé sur la même tige. Dès qu'il était question de Li Guangtou, en revanche, elle secouait la tête et affirmait qu'il n'y avait rien de commun entre lui et son père, qu'ils étaient à cent lieues l'un de l'autre. Pourtant, quand Li Guangtou, l'année de ses quatorze ans, fut surpris dans les toilettes publiques à mater les fesses de cinq femmes, l'opinion de sa mère changea radicalement : elle dut se rendre à l'évidence et admettre que Li Guangtou et son père étaient eux aussi deux courges issues d'une même tige. Li Guangtou se souvenait parfaitement de la scène, du regard fuyant et effrayé de sa mère, et de son air triste quand elle avait tourné les talons et qu'elle avait marmonné, en essuyant ses larmes : - Tel père, tel fils.»
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critique par Clochette




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Réaliste et rabelaisien
Note :

   Voici un livre que j'ai A-do-ré!
   
   C'est un roman d'apprentissage, émouvant et chaleureux, un roman initiatique, léger, triste et drôle, grivois même par moments, foisonnant et facile à lire à la fois! J'espère réussir à faire sentir mon enthousiasme dans mon résumé!
   
   C'est un roman picaresque tellement surprenant, une excellente surprise: un des meilleurs livres lus ces dernières années qui n'ont pourtant pas été avares en bonnes découvertes.
   
   C'est avant tout le roman de l'amour fraternel, en dehors de tout lien biologique chez deux êtres élevés ensemble par deux parents démunis de tout mais aimants et chaleureux, unis contre l'adversité, malgré la misère la plus noire, ce qui n'est pas si courant dans la littérature en général. Peu de titres sur l'amour entre frères me viennent en tête à ce sujet. Pourquoi d'ailleurs le titre anglais "Brothers" n'a-t-il pas été traduit en Français? Le mot français "Frères" n'aurait-il pas autant de force que le mot anglais équivalent?
   
   C'est l'histoire de deux jeunes garçons de tempéraments très opposés, élevés ensemble mais très vite orphelins, qui ressentiront toute leur vie un fort vif sentiment d'amour fraternel qui survivra à toutes les tensions, les malentendus et les séparations de leur vie d'adultes.
   
   Tout est dans le premier paragraphe du roman sans qu'on puisse s'en douter de prime abord. En effet, le roman s'ouvre sur une vision du héros principal, Li, le frère milliardaire, assis sur la lunette de ses toilettes en plaqué or, imaginant déjà sa vie future de vagabond sidéral lancé sur orbite autour de la terre et pleurant la mort de son frère Song, réalisant pour la première fois qu'il n'avait plus aucun parent sur terre. Jeune adolescent, ce Li, du genre voyou, devient la risée de tout son petit bourg du sud de la Chine car il a été surpris dans les toilettes publiques, occupé à mater le derrière des filles . C'est aussi ce que faisait son père, la veille de sa naissance, précipité par surprise dans la fosse sceptique où il mourut étouffé. De honte, sa mère enferma le nouveau-né à la maison d'où il ne sortit que quelques années plus tard et toujours durant la nuit si bien que longtemps il ne connut du monde que le paysage nocturne d'une campagne déserte sous la lune.
   
   Ce tout début déconcertant du roman, à la fois triste et grivois, résume bien la suite. En effet, contrairement à son père, le héros , loin d'être honteux de son voyeurisme, s'en vante et décrit ce qu'il a vu aux policiers et autres villageois, curieux et intéressés.
   Ce pragmatisme et ce culot vont d'ailleurs lui permettre de s'enrichir et lui qui fut parmi les plus pauvres devient un des nababs du coin. Très entreprenant, rien ne lui résiste si ce n'est la plus belle jeune fille de la région, celle qui sera cause de la rupture du lien fraternel et de la suite des événements, la très aimée Lin Hong au surprenant destin.
   
   Mais finalement, revenu de tout, après bien des péripéties, le héros n'aura plus qu'un seul désir, celui de monter à bord d'un vaisseau Soyouz pour transformer son frère chéri en extraterrestre. C'est d'ailleurs dans ce but qu'il apprend le russe, lui le quasi analphabète, mais c'est ainsi qu'il a réussi: il ne doute de rien, contrairement à son frère , timide et bien élevé, qui échoue dans un pays devenu trop dynamique!
   
   Extraterrestre, tel est le dernier mot du roman: le rêve, le futur, l'avenir, l'optimisme après le sordide d'un passé désastreux au temps des Gardes Rouges et d'un présent décevant où domine un capitalisme débridé!
   
   Ce roman est ainsi, réaliste et rabelaisien, plein d'humour et de scènes inattendues et désopilantes , mais aussi rempli de tendresse, de sentiments très forts, de petits détails souvent tragiques, voire horribles mais la vie l'emporte toujours.
   
   C'est un roman de renaissance, d'aubes nouvelles, de matin clair après un soir d'orage, .Une bonne dose de vitamines dans un monde apocalyptique.
   
   J'ai vraiment beaucoup aimé!
    ↓

critique par Mango




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Quand la Chine se réveillera…
Note :

   Yu Hua, un auteur que j’ai découvert avec ce roman, est un authentique Chinois de Chine, vivant en Chine, édité et lu en Chine (il est même auteur de bestseller!). Nous pouvons donc imaginer que le regard qu’il porte sur son pays n’est pas déformé par l’exil (clin d’œil affectueux à Gao Xingjian et Dai Sijie) et que sa vision des choses représente une vision de «l’intérieur»…
   
   « Brothers » (c’est le titre original) est un pavé de 700 pages (en grand format Actes Sud!) qui raconte l’histoire de deux (faux) frères que tout oppose, Song Gang et Li Guangtou, depuis leur enfance pendant la Révolution Culturelle jusqu’à notre époque (le roman est sorti en 2006 en Chine), et à travers leur histoire privé l’évolution de la Chine de ces quarante dernières années. L’action se situe dans un petit bourg de 30 000 habitants, «notre petit bourg des Liu», où tout le monde semble connaître tout le monde, et où la mentalité est restée plutôt paysanne…
   
   C’est un roman que je qualifierais de ‘burlesque’. Il me rappelle énormément les films de la période « yougo » de Kusturica… on trouve des épisodes complètement saugrenus, plein d’humour «gras», comme celui qui, au début du livre, raconte la mort «tragique» du père de Li Guangtou qui s’est noyé dans «une fosse à merde», dans laquelle il est tombé par mégarde pendant une de ses tentatives de mater les fesses d’une fille… et tel père tel fils, Li Guangtou fera de même, mais au lieu de se noyer il se fera prendre… et bâtira toute sa réputation et la moitié de sa vie sur ce fait… cela pourrait être drôle, mais le hic (à mon goût) est que c’est raconté en long, en large et en travers, et encore et encore et encore… et c’est lassant! Il s’agit en fait d’un procédé de style de ce roman. C’est ainsi que des anecdotes de la vie des enfants s’étalent sur des dizaines de pages en reprenant inlassablement les mêmes faits… il faut se forcer parfois pour ne pas abandonner!
   
   Par contre, si l’on se force un peu, on est gratifié aussi, là où le burlesque se transforme en tragique. On apprend beaucoup sur les horreurs quotidiennes de la Révolution Culturelle vues par les deux gamins dont le père instituteur est accusé d’être un « propriétaire foncier», emprisonné et torturé à mort… tout en faisant semblant jusqu’au bout de participer à un jeu pour cacher la cruelle vérité aux enfants. Dure, très dure, la description de l’indifférence générale dans laquelle les « masses révolutionnaires» (c’est ainsi que l’auteur appelle ses compatriotes) assistent à ces séances de «lutte-critique», sûres d’être du bon côté et hors d’atteinte, pour se retrouver victimes le lendemain sans comprendre pourquoi… encore une révolution qui a mangé ses enfants! Très touchants, les passages qui mettent en scène des épouses où mères qui refusent de plier devant la vindicte populaire et affrontent dignement la mort ou la folie…
   Au fur et à mesure que nos « brothers » vieillissent, le récit gagne (à mon très humble avis) en intérêt. Les deux frères tombent amoureux de la même fille, Lin Hong, mais tandis que Song Gang l’aime en secret, Li Guangtou lui fait la cour au grand jour, c’est le moins qu’on puisse dire!
   Extrait (pour donner un aperçu du comique qui caractérise le roman) :
   Li se rend chez Lin Hong pour la convaincre de l’épouser. Pour l’accompagner, il a rassemblé une drôle de «troupe de soupirants» censée lui prêter main forte…
   «Li Guangtou passa à l’offensive et, dès l’après-midi, ses troupes étaient sous les murs de la ville. Flanqué de ses quatorze fidèles boiteux, idiots, aveugles et sourds, il arpenta les rues de notre bourg des Liu, et les nombreux spectateurs qui assistèrent à cette joyeuse parade s’en firent mal au ventre et s’éraillèrent la voix de rire. Li Guangtou, craignant que les deux boiteux, qui se déplaçaient trop lentement, ne se laissent distancer, les avait placés en tête de cortège. Si bien que toute la troupe des soupirants était sans arrêt gênée dans sa progression, et qu’elle avançait en ordre dispersé. Les deux boiteux qui ouvraient la marche penchaient l’un à gauche, l’autre à droite, et au bout d’un moment le premier se retrouva à l’extrême gauche de la rue, et le second à l’extrême droite. De sorte que les trois idiots qui venaient derrière ne savaient pas qui suivre, effectuant quelques pas vers la gauche pour se rabattre immédiatement vers la droite. Bras dessus, bras dessous, ils faisaient bloc, et comme ils oscillaient continuellement de gauche à droite et de droite à gauche, les quatre aveugles qui les suivaient en se guidant avec leur perche de bambou se cognèrent violemment contre eux et tombèrent par terre. Quand ils se furent relevés, un seul continua à avancer, deux autres partirent en sens inverse, et le dernier se dirigea vers le côté de la rue où il fut arrêté par un platane […] Li Guangtou  ne savait plus où donner de la tête. A peine avait-il ramené les deux aveugles repartis en arrière que celui qui marchait dans la bonne direction fut une nouvelle fois renversé par  les trois boiteux tandis que le quatrième, à côté de son platane, continuait à appeler au secours. […] Ce fut notre spectacle curieux d’aujourd’hui et d’autrefois. Les gens couraient pour se faire part de la nouvelle […] Dans les magasins, les vendeurs avaient sollicité une autorisation de sortie, et dans les usines un nombre encore plus grand d’ouvriers s’étaient éclipsés. La foule grossissait dans la rue. Les masses de notre bourg des Liu jouaient des coudes, et telles des ondes qui se forment autour des tourbillons ils entouraient la troupe des soupirants de Li Guangtou … »

   Bref, Lin Hong épouse finalement Song Gang, et Li Guangtou lui offre « sa vasectomie » en guise de cadeau de mariage…
   En peu de temps, on voit la Chine changer, passer de la bicyclette Forever à la Mercedes noire et la BMW blanche; passer au capitalisme sauvage dont Li Guangtou deviendra le porte-drapeau et son frère Song Gang le laissé-pour-compte. Tout est permis tant que cela rapporte! Li Guangtou veut montrer une Chine moderne à ses clients étrangers… qu’à cela ne tienne, il fait raser le bourg entier et le reconstruire tout en immeubles clinquants et avenues au carré… il faut attirer du monde pour faire des affaires… il organise le « Premier Grand Concours national des miss vierges» et jette ainsi les bases de l’économie de l’hymen… tout cela assaisonné de nombreuses scènes grotesques, cocasses et de la pire grivoiserie.
   
   J'ai effectivement beaucoup rigolé. C'est vraiment très drôle. Je ne suis toutefois pas sûre quant à savoir comment je dois interpréter tout cela... est-ce véritablement la Chine nouvelle qui pointe sous le comique grossier? Il s'agit d'une parodie, certes, mais jusqu'à quel point? Qu'est-il advenu du communisme? Est-ce que des ascensions aussi irrésistibles que celle de Li Guangtou sont réellement possibles aujourd'hui en Chine? Je ne connais pas assez ce pays pour en juger, mais si la réponse doit être affirmative, il y a de quoi prendre peur à la lecture de ce livre...

critique par Alianna




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