Lecture / Ecriture
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Tous les hommes sont menteurs de Alberto Manguel

Alberto Manguel
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  Stevenson sous les palmiers
  L'Apocalypse selon Dürer

Né en Argentine en 1948, Alberto Manguel a passé ses premières années à Tel-Aviv où son père était ambassadeur. En 1968, il quitte l’Argentine, avant les terribles répressions de la dictature militaire. Il parcourt le monde et vit, tour à tour, en France, en Angleterre, en Italie, à Tahiti et au Canada, dont il prend la nationalité. Ses activités de traducteur, d’éditeur et de critique littéraire le conduisent naturellement à se tourner vers l’écriture. Composée d’essais et de romans, son oeuvre est internationalement reconnue. Depuis 2001, Alberto Manguel vit en France, près de Poitiers.
Source: Editeur

Tous les hommes sont menteurs - Alberto Manguel

Mensonges vrais vs vérités mensongères
Note :

   Monsieur Manguel, qu’est-ce que c’est que ces façons de cacher un bon livre derrière un mauvais titre?! (Un peu le contraire d’Amélie Nothomb, en gros) et vous ne pouvez même pas en faire rejeter la faute sur la traduction qui reprend mot à mot votre titre original.
   
   Titre assez vilain donc, et faux qui plus est puisqu’il accuse les hommes de mentir alors que votre propos est plutôt de nous faire sentir l’incertitude des points de vues
   "Comment savoir, parmi tant d’images de nous que renvoient les miroirs, laquelle nous reflète fidèlement, laquelle nous trahit? Depuis notre minuscule place dans le monde, comment nous observer nous-même sans nous fourvoyer dans la fiction, comment distinguer le désir de la réalité?" (198/9)
    Il n’y a pas mensonge là-dedans, seulement erreur et difficulté. Ce titre donc, trahit un peu l’ouvrage, lui fait tort. Il n’y a pas toujours mensonge. Parfois, certes, mais pas toujours et pas tous les hommes. Il n’y a pas malhonnêteté simple et, finalement, pas bien intéressante, il y a difficulté à dire et pire encore, à savoir soi-même, ce qui est tout de même d’un autre niveau. Monsieur Manguel, vraiment, qu’est-ce qui s’est passé avec ce titre? Dites-nous…
   Mais bon, je ne vais pas m’appesantir davantage et consacrer trois pages aux cinq premiers mots (pour lesquels je n’ai même pas encore franchi l’incipit). Passons à l’ouvrage.
   
   Terradillos, journaliste, a demandé à Alberto Manguel de lui dire tout ce qu’il sait d’Alejandro Bevilacqua qu’il a pas mal fréquenté dans les mois qui ont précédé sa mort violente sous son balcon. Et A. Manguel s’exécute, du moins dans la première moitié de l’ouvrage. Années 70, Bevilacqua, réfugié portègne a été accueilli dans le salon de Quita, la madone des Argentins à Madrid. Salon que fréquente également Manguel et Quita lui ayant demandé de prendre le nouveau venu sous son aile, il va le recevoir régulièrement chez lui et recueillir, pendant de nombreux après-midi, le récit de sa vie. Ou du moins, ce que Bevilacqua présente comme le récit de sa vie, et qu’il a écouté avec plus ou moins d’attention et plus ou moins de confiance. Ce sont ces confidences qu’il rapporte maintenant à Terradillos, ou du moins, ce qu’il en a retenu et compris… comme nous faisons toujours, chacun de nous. Le moyen de faire autrement?
   
   Après ce premier long récit, viennent les mêmes évènements racontés par d’autres personnages qui y ont pris part, ces témoignages se terminant par celui de Terradillos lui-même, faisant le point sur sa récolte et en même temps, sur sa propre expérience.
   
   C’est très intéressant, c’est très bien observé et bien écrit et j’ai vraiment pris plaisir à cette lecture. J’ai cependant regretté deux trois "bavures" -dont un retentissant «Ne m’en voulez pas» (142)- qui n’auraient pas dû survivre à une bonne relecture. Et c’est vrai que le sujet n’est pas, en lui-même, vraiment original, mais il n’en reste pas moins qu’Alberto Manguel nous a livré là un bon roman. Je me dis qu’avec sa culture, il aurait pu nous offrir quelque chose de plus fort, mais je ne vais pas pour autant bouder mon plaisir.
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critique par Sibylline




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C’est l’histoire d’un homme mort
Note :

   C’est l’histoire d’un homme mort, Alejandro Bevilacqua. Et d’un autre, journaliste, qui voudrait savoir qui il a été, Jean-Luc Terradillos. Ce dernier s’adresse donc à différentes personnes qui l’ont connu pour faire son portrait: un ami malgré lui, Alberto Manguel, une maîtresse, Andrea, un ancien camarade de prison, le Goret, et Tito Gorostiza.
   
   Chacun croit connaître Bevilacqua et pourtant chacun en fait un portrait très différent. Ce que tout le monde sait, c’est qu’il a publié un roman "Éloge du mensonge", qu’il tenait caché mais qu’Andrea a découvert et fait publier à son insu. Alors, écrivain de génie Bevilacqua? Ce n’est qu’à la lecture des quatre portraits proposés que Terradillos, et donc le lecteur, sera à même de se faire une idée précise de la personnalité de cet émigré Argentin venu cacher sa vie dans la mère patrie, à savoir l’Espagne.
   
   Ce roman, composé de chapitres disparates quant au ton puisque les narrateurs sont différents, se présente comme un roman policier où le lecteur est partie prenante. C’est en effet à lui de composer le portrait de Bevilacqua, de dénouer le vrai du faux en dessinant peu à peu une image qui pourrait fort bien n’être qu’un pâle reflet.
   
   Pas de doute que Manguel aime jouer avec son lecteur et pour cela, tous les niveaux sont bons, dans le texte lui-même mais aussi au-delà. Dès le départ, on s’amuse assez à lire le texte d’un certain Alberto Manguel qui n’est pas présenté sous son meilleur jour. D’autres références sont explicites et ancrent le roman dans la réalité (comme les liens entre Bevilacqua et l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas). Puis d’autres achèvent de troubler le lecteur, comme ce Jean-Luc Terradillos qui signe le texte d’accueil sur le site d’Alberto Manguel.
   Jeu de piste, jeu de lettres et malins plaisirs: il se pourrait bien que Manguel nous signale ainsi que la vie, comme la littérature, n’est que fables et faux semblants et qu’au moment où l’on croit avoir compris, on est encore dans l’erreur. Rien n’est jamais acquis, ni dans la vie, ni dans les livres.
   
   Ce livre est donc un plaisir pour tout amateur de livres labyrinthiques. J’aurais été plus enthousiaste encore si ce Bevilacqua, malgré toutes ses faces cachées, avait été un personnage un peu plus passionnant. J’ai admiré la manière dont Manguel emberlificote son lecteur, un peu moins la tonalité globale du livre axée sur le destin d’intellectuels argentins fuyant la dictature militaire. Buenos Aires, Madrid, Poitiers, trois ports d’attache de ces personnages que je n’ai finalement pas appréciés plus que ça. Les portraits des personnages secondaires sont trop brefs pour qu’on s’y intéresse vraiment et l’atmosphère de ces villes trop rapidement esquissée pour qu’on devine la vie qui les habite.
   
   Malgré ma grande admiration pour le Manguel essayiste (Une histoire de la lecture, Dictionnaire des lieux imaginaires – où j’ai trouvé le pseudo de mon blog), je reste assez mitigée sur ce roman qui pour être brillamment construit, n’a pas la truculence et la verve sud-américaines que j’attendais.
   
   
   Titre original : Todos los hombres son mentirosos
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critique par Yspaddaden




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Subtilement élaboré
Note :

   Je faisais la découverte d’Alberto Manguel à travers ce roman récemment publié. Manguel, récompensé par un Prix Médicis Essais en 1998, est Argentin. C’est un être cosmopolite et à multiples facettes, vivant en France depuis de nombreuses années, écrivant habituellement en Anglais et ayant décidé, exceptionnellement, de recourir à l’Espagnol pour accoucher de ce dernier roman.
   
   Manguel fait partie de ces écrivains qui aiment écrire sur l’écriture (comme De Prada ou Jaenada pour prendre deux figures que tout oppose!) et mettent en scène l’homme d’écriture qui se raconte ou promène le lecteur dans les affres de la composition. Attention, ce n’est jamais pompeux, toujours subtilement élaboré, un brin moqueur voire légèrement autocritique.
   
   "Tous les hommes sont menteurs" illustre parfaitement cette tendance tout en se situant volontairement à la croisée de trois chemins : l’intrigue policière, le récit journalistique et la réflexion sur le métier et la fonction d’écrire. Sacrifiant à une tendance de plus en plus forte depuis quelques années, le récit emprunte également une sorte de psalmodie dans laquelle plusieurs personnes (un ami qui se dit très proche, son épouse, son compagnon de cellule au pire moment de la dictature militaire argentine, son éditeur et enfin, celui qui sait tout sur sa mort) vont tenter d’expliquer à un certain Terradillos, journaliste de son état, qui était Alejandro Belivacqua que l’on vient de retrouver mort, le crâne fracassé sur un trottoir.
   
   Bien évidemment, comme dans la vie réelle, chacun des épistoliers a une vision bien trempée du personnage, vision qui présente plus de disjonctions que d’intersections avec celle donnée par le ou les précédents narrateurs.
   
   A la façon d’une enquête policière qui vise à tracer le profil psychologique de la victime pour trouver qui aurait pu lui vouloir du mal au point de le tuer, nous allons naviguer dans le temps et découvrir le personnage terne de Belavicqua. Un homme ordinaire, commetteur de romans-photo populaires, balloté par l’Histoire, victime collatérale de la junte militaire, expulsé malgré lui en Espagne, victime de ses passions amoureuses et auteur apocryphe putatif d’un mystérieux roman qui devint un best-seller dès sa parution.
   
   Comment un tel livre peut-il être l’œuvre d’un personnage si terne? Quels sont les ressorts de la création littéraire? Qui est vraiment l’auteur de ce livre? Qu’est-ce qui fait le succès littéraire? Ce sont autant de questions que Manguel, qui se met en scène lui-même jusqu’à donner son identité même à l’un des narrateurs, traite avec délectation et brio dans ce petit opuscule.
   
   On savoure la prouesse sans toutefois être emporté par un récit dont l’issue était largement prévisible. C’est ce qui en fait la limite.

critique par Cetalir




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