Lecture / Ecriture
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Loin de Chandigarh de Tarun J. Tejpal

Tarun J. Tejpal
  Loin de Chandigarh
  Histoire de mes assassins
  La vallée des masques

Tarun Jit Tejpal est un écrivain indien né en 1963. Il est également connu comme journaliste d'investigation. Il a fondé la revue d'information "Tehelka".

Loin de Chandigarh - Tarun J. Tejpal

Amour et sexe et réciproquement
Note :

    "L'amour n'est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C'est le sexe." Dès la première phrase, les deux maîtres mots du livre: amour et sexe. Près de sept cents pages d'amour et de sexe pour conclure: "Le sexe n'est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C'est l'amour..." Dans ces deux mots il y a tout le livre, ou presque, car le narrateur va raconter son histoire avec Fizz sa lumineuse épouse, dans ses moindres détails, en particulier les plus érotiques.
   
   Pendant quinze ans, ils se sont aimés d'un amour sublime et inépuisable, forts d'un désir jamais assouvi. Pourtant un jour, le narrateur se réveille et n'a plus envie de Fizz. Rien n'y fait, c'est fini, parce que son corps ne l'inspire plus, leur histoire s'arrête là. Alors il raconte leurs amours torrides, avant, quand ils s'aimaient et que rien ne pouvait diminuer leurs ardeurs. Trois cent soixante dix pages à ce rythme-là, on pourrait croire ça lassant et pourtant pas, ou à peine tellement cet amour est flamboyant et radieux, s'épanouissant sur toutes les gammes du désir.
   
   "Mais le désir est une chose curieuse. S'il n'est pas là, il n'est pas là, et rien ne peut le faire apparaître. Pis : quand le désir commence à faire naufrage, tel un bateau qui a chaviré, il emporte à peu près tout avec lui. Je l'ai vérifiée."

   
   La jaquette résume ainsi ce livre: "L'Inde à la fin des années 1990. Depuis quinze ans, un journaliste et son envoûtante femme Fizz vivent une intense passion amoureuse entre Chandigarh et Delhi. Mais une étrange découverte dans leur vieille maison accrochée aux contreforts de l'Himalaya, fait basculer leur couple." L'étrange découverte en question n'apparaît que page trois cent soixante-dix, ce résumé me laisse donc perplexe. Mais elle arrive à point nommé pour redonner du dynamisme à ce roman qui aurait peut-être transformé sans ça le lecteur en voyeur. Une autre histoire s'écrit alors, celle de Catherine, une Américaine qui découvre l'Inde au bras d'un jeune prince et qui passe par bien des expériences sexuelles et amoureuses avant de découvrir la passion dévorante.
   On comprend que c'est l'histoire de Catherine qui a troublé le narrateur au point de l'éloigner de sa femme. Trois ans pour lire soixante quatre carnets qui écrivent en creux l'histoire du narrateur qui ne connaît lui aussi d'autre passion que sexuelle. Le monde s'efface, les autres disparaissent, il ne fait plus que lire, lui, l'écrivain raté:
   
   "Bientôt, ce qu'il y avait de plus net dans ma vie - Fizz - commença à devenir diffus.
   Aujourd'hui encore, tant d'années après, il m'est difficile d'analyser comment les choses ont pu évoluer si vite, mais chaque mot lu de ce journal intime devint un point de suture arraché à notre relation. Je lisais, lisais, lisais, à chaque instant libre, nuit et jour, et les points de suture sautaient l'un après l'autre.
   Je plongeais dans les carnets comme une grenouille dans un puits. Je ne voulais pas en sortir. Mon univers se trouva enchâssé dans du cuir fauve. Les carnets étaient un défi..."

   
   Premier roman indien que je lis et il est aussi foisonnant que je l'imaginais. Du point de vue du style d'abord, c'est vraiment éblouissant la façon dont l'auteur décrit cette passion, l'amour physique, le corps de la femme, l'éblouissement et l'ardeur du narrateur. C'est sensuel, languide, omniprésent mais jamais répétitif, bref, c'est assez envoûtant. C'est aussi une plongée immédiate et sans filet dans l'Inde du XXe siècle. L'auteur étant indien, il ne cherche pas à faire couleur locale, mais immerge son lecteur dans un quotidien qui, vu d'ici touche parfois au surréalisme. Saisissante scène d'attaque terroriste dans un bus, terrifiants récits de voyages qui prennent toujours des heures, luxuriance des paysages, excès de grandiose dans la nature et de bouillonnement dans les villes.
   
   Moi qui ne connais absolument rien à ce pays, j'ai été captivée par ce roman. L'histoire de cet homme qui cherche un sens à sa vie, à l'amour, de cet écrivain raté qui trouve des manuscrits qui n'ont aucune prétention littéraire et pourtant l'envoûtent, tout est troublant et interroge le lecteur. Bien sûr, la beauté de ses descriptions érotiques n’est pas étrangère à mon enthousiasme, je ne pensais pas qu'on pouvait faire si beau, si variée, si descriptif et précis tout en restant extrêmement délicat et toujours émouvant. Le titre original est d'ailleurs "The Alchemy of Desire".
   "Qu'en termes galants ces choses-là sont dites", j'invite tous les plumitifs graveleux à lire ce livre!
    ↓

critique par Yspaddaden




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Regard noir sur l’Inde
Note :

   Je suis très partagée.
   A un moment donné, l’auteur fait dire au narrateur, journaliste-écrivain en mal d’inspiration : "Je voulais de l’ampleur. Le drame grandiose de la vie, la marche de l’histoire, des idées et des civilisations, les mouvements puissants qui font et défont le monde." Je suppose que c’est ainsi que Tejpal définit le roman qu’il a voulu écrire avec "Loin de Chandigarh"… Le résultat me semble mitigé. Certes, le roman est foisonnant, mais le problème est que cela part un peu trop dans tous les sens.
   
   Construit autour de cinq thèmes (amour, action, argent, désir, vérité), il y a un grand nombre d’histoires, de faits divers, de récits de la vie de personnages annexes qui s’enchevêtrent. Seul fil rouge (celui mis en avant par la 4è de couverture) : la décomposition du couple formé par le narrateur et sa femme Fizz ; couple vieux de quinze ans et bâti sur le principe énoncé au début du roman : "L’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est le sexe." Une bonne moitié du roman est ainsi consacrée aux "glorieux exploits du corps", à "la route qui mène au plaisir suprême" : beaucoup, beaucoup de scènes (très) érotiques, parfois très belles, et jamais vulgaires.
   
   Ces ébats amoureux sont entrecoupés par des réflexions souvent cinglantes (on sent là très nettement le journaliste engagé qu’est Tejpal!) sur l’Inde ; celle des années soixante-dix, "des violations des droits de l’homme, des essais nucléaires, des rencontres au sommet, des mouvements étudiants, de la stérilisation obligatoire, des scandales financiers, du blanchiment d’argent, des lois arbitraires…" ; celle des années quatre-vingt dont "le lustre prestigieux que nous tirions depuis trois décennies d’avoir expulsé les Anglais avec une superbe dignité s’estompait rapidement […] L’homme de pouvoir allait bientôt retrousser son dhoti pour nous montrer son cul ; l’homme de la rue baisser son pyjama pour nous montrer son cul ; et nous, la classe moyenne, allions nous incliner devant le miroir, baisser nos pantalons de prêt-à-porter pour regarder notre cul […] Pour finir, il ne resterait qu’une confédération de culs."
   
   Ce ne sont que quelques exemples de digressions qui accompagnent l’histoire de notre couple. J’aurais envie aussi de citer les pages d’un cynisme noir sur un attentat commis par des extrémistes sikhs, "ces guerriers de la foi […] semblables à tous les soldats du dogme", qui "sortent d’un pas militaire des baraquements de la moralité pour pratiquer une immense immoralité…", mais ce serait trop long ici. Idem pour les remarques mordantes sur le journalisme "trompeur"… En fait, on comprend très bien pourquoi le Tejpal journaliste a rencontré quelques problèmes dans son pays… En ce qui me concerne, j’ai trouvé ces ‘billets d’humeur’ bien plus passionnants que l’histoire d’amour qui s’enlise…
   
   J’ai parfois eu l’impression que l’auteur a rédigé les différentes histoires à des moments différents et indépendamment les unes des autres pour les lier seulement après-coup… d’où un sentiment d’inachevé, de confusion. Il y a des éléments qui dérangent, par exemple le résumé des carnets de Catherine qui, pour moi, arrive comme un cheveu sur la soupe… comme prétexte pour conter les fastes et les mœurs d’une Inde passée… ?
   
   Inachevé, je crois que c’est vraiment le mot qui convient, même si l’auteur prend soin de boucler la boucle à la fin en renversant la phrase par laquelle il avait débuté son roman : "Le sexe n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est l’amour…"

critique par Alianna




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