Lecture / Ecriture
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Un rude hiver de Raymond Queneau

Raymond Queneau
  Chêne et Chien
  Les Fleurs bleues
  Zazie dans le métro
  Loin de Rueil
  Un rude hiver
  Les Ziaux - suivi de: L'instant fatal
  On est toujours trop bon avec les femmes
  Connaissez-vous Paris ? - 1936-1938

Raymond Queneau est un écrivain français né au Havre en 1903 et décédé à Paris en 1976.
Il fut cofondateur du groupe littéraire Oulipo.
Il fit beaucoup pour l'introduction de Patrick Modiano dans le monde des lettres et fut même pour lui (qu'il rencontra quand il avait 15 ans) une image paternelle.

Un rude hiver - Raymond Queneau

Le Havre en hiver
Note :

   «Sa mémoire était pavée de tombeaux, comme celle d’un romantique, mais, fonctionnaire appliqué, il extirpait avec soin les mauvaises herbes qui croissaient dans les allées, et entretenait passionnément les quelques massifs de fleurs qui malgré tant d’hivers n’avaient point flétri».
   
   C’est l’histoire d’un veuf (et d’un fonctionnaire). Il s’appelle Lehameau, et sa femme est morte voilà treize ans, en même temps que sa belle-sœur et sa mère, dans l’incendie du cinéma des Grandes Galeries havraises. Depuis, c’est l’hiver, un rude hiver, «saison mentale» .
   En plus, c’est la guerre, et Lehameau a sur la politique et les opérations militaires un avis démoralisant, à l’opposé de ce qu’on doit croire à l’arrière. Il méprise les ouvriers embusqués dans les usines et régale tout le monde de son amertume.
   
   Et il se promène dans Le Havre, à pied, en funiculaire, en tramway, c’est dans ces moments-là qu’il jardine dans ses souvenirs.
   Le roman «Un rude hiver» de Raymond Queneau (le premier, publié en 1939) raconte quelques rencontres faites cet hiver-là. Miss Weeds, une jeune Anglaise, pour laquelle il est soudainement malade de désir; Annette, l’enfant flamme qu’il emmène au cinéma; Madame Dutertre, la bouquiniste perdue parmi ces Havrais qu’elle prend pour des buses…
   
   Roman étonnant. Si on y trouve la transcription phonétique d’une conversation anglaise et quelques tournures orales qui annoncent le Queneau de "Zazie", son style est beaucoup plus classique. Son sujet aussi, pas du tout délirant; en fait c’est un livre sur rien, quelques balades, quelques dîners… et pourtant on est captivé par l'évolution de ce personnage antipathique à la douleur si émouvante.
   Et il y a cette concision de Queneau:
    «Il reprit son chemin et, songeusement quant à la tête, d’un pas net quant aux pieds, il termina sans bavures son itinéraire. Des radis l’attendaient, et le chat qui miaula espérant des sardines, et Amélie qui craignait une combustion trop accentuée du fricot. Le maître de maison grignote les végétaux, caresse l’animal et répond à l’être humain qui lui demande comment sont les nouvelles aujourd’hui:
   _ Pas fameuses.»

   
   Evidemment je ne choisis pas cette scène au hasard, ce rude hiver est plein de dîners et de ripailles, comme dans "Zazie" des menus de circonstances, le poulet dominical au repas de famille, les crevettes et le cidre de la guinguette où Lehameau invite la petite Annette, le champagne et les huîtres de la soirée d’anniversaire; et puis il y a un dîner étrange, important, dans la salle à manger de «style Emile-Loubet, un style intermédiaire entre le Félix-Faure et l’Armand-Fallières» qui est celle de Lehameau. Amélie y sert à son patron et à son invité un «potage, de la bonne soupe chaude à vous brûler la gueule avec des yeux de beurre et des végétaux entiers» . Son invité, le premier depuis treize ans, apparaît à Lehameau derrière le «brouillard potagineux» s’élevant de l’assiette. Une sorte de fantôme, créant un malaise que Lehameau cherche à dissiper en posant des questions sur la fondue suisse. Mais le malaise persiste parce que l’invité a pris la place du fantôme, ce fantôme qui avait porté, bien des années auparavant, la couronne de fleurs d’oranger posée sur la cheminée.
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critique par Rose




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Merveilleuse histoire tranquille
Note :

   "Il ne se passe apparemment pas beaucoup de choses dans "Un rude hiver": un réactionnaire plein de rancœurs va déjeuner chez son frère, se promène au bord de la mer avec une Anglaise en uniforme, et emmène au cinéma deux enfants qu'il a rencontrés dans un tramway.
   
   La première fois, je me suis émerveillé de cette histoire tranquille en me demandant comment elle faisait pour m'émouvoir.
   
   Depuis, à chaque relecture, je découvre un détail auquel je n'avais pas prêté attention [...]
   
   Aucune de ces découvertes n'est vraiment originale [...] mais, de surprise en surprise, de découverte en découverte, "Un rude hiver", pour moi, s'achemine doucement vers l'inépuisable."
    Georges Perec (4ème de couverture)

   
   
   Pas facile de dire quoi que ce soit après ce compliment de Perec à Queneau, mais comme on ne joue pas vraiment dans la même cour, je ne prends aucun risque à passer derrière eux.
   
   C'est un roman dont l'action est située au début de la première guerre mondiale, dans ces moments où les Français croient encore à une victoire facile et à une guerre à l'issue -favorable, il va sans dire- rapide. Le héros, Lehameau, blessé dès le tout début du conflit traîne sa carcasse et son air blasé dans les rues du Havre. Il côtoie la bonne société havraise, son frère notamment, mais ne rechigne pas à se promener dans les quartiers pauvres, ce qui n'est pas bien vu de sa famille et de ses relations. Il converse dans le salon de son frère et de sa belle-sœur, mais ses opinions, qu'il exprime au grand dam des invités, vont à l'encontre de celles des autres convives.
   
   Comme le dit Georges Perec, il ne se passe pas grand chose. Entendez par là, qu'il n'y a ni meurtre, ni hémoglobine, ni action tumultueuse. Juste le plaisir de lire du Queneau. C'est tout! Chez cet écrivain, tous les mots sont pensés, pesés et placés là où il faut. Même ceux dont on peut se demander pourquoi il les a mis là ou pourquoi il les orthographie ainsi. Un rude hiver n'est pas un roman drôle comme certains de Raymond Queneau, même si certains passages valent de larges sourires. C'est un beau roman, mélancolique. Assez différent de ce que je connaissais déjà de cet auteur, mais je crois que ça, je le dis à chaque fois que je lis du Queneau, ce qui prouve qu'outre son immense talent d'écrivain, il savait se renouveler.
   
   Queneau est pour moi l'un des plus grands écrivains français. Celui, qui après des classiques du 19ème siècle, m'a donné le goût de la lecture, je dirais même le goût des mots. J'adore sa façon de franciser les mots étrangers -anglais pour la plupart-, de triturer la langue, de tordre, de transformer mots et phrases, de jouer des répétitions. Dès que je trouve un bouquin signé Queneau que je n'ai pas lu, je ne peux pas résister, je plonge, et à chaque fois avec bonheur. Et souvent, je pousse même la "fan-attitude" jusqu'à relire mes acquisitions queneauïennes. Plusieurs fois pour certaines!
   
   
   Assez peu connu et quasiment pas chroniqué sur les blogs, je ne peux que vous conseiller "Un rude hiver", vous passerez un merveilleux moment.

critique par Yv




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