Lecture / Ecriture
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Ru de Kim Thuy

Kim Thuy
  Ru
  Mãn
  Vi

Kim Thúy est une écrivaine québécoise d'origine vietnamienne, née en 1968 à Saïgon,

Ru - Kim Thuy

Un roman de reconstruction
Note :

   Prix RTL-LIRE 2010
   
   
   Une femme raconte pêle-mêle ses souvenirs, depuis son enfance au Vietnam jusqu’à son destin de boat-people, fuyant ce pays vers une contrée plus accueillante, celle du rêve américain, le Québec. Auparavant, elle aura vécu avec ses proches dans un camp d’internement en Malaisie.
   
   Un mot pour commencer sur le titre insolite de ce roman: «ru». En français, ru signifie «petit ruisseau» et, au figuré, «écoulement (de larmes, de sang, d’argent)»(Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie «berceuse», «bercer». Ce titre résume les deux grands objectifs de ce roman: le témoignage d’une souffrance, celle de l’exil et de la recherche identitaire, la volonté de «bercer» en contant une histoire qui comprend sa part de beauté, celle du souvenir de moments – souvent malheureux – mais aussi heureux.
   
   Il s’agit du premier roman de Kim Thuy, écrivain qui a fui le Vietnam à l’âge de 10 ans pour rejoindre le Québec qu’elle habite depuis une trentaine d’années. Dans ce roman, la narratrice -dont on pressent qu’il s’agit de l’auteur- dépeint, en de très courts chapitres (d’une ou deux pages), l’écheveau de ses souvenirs. Les récits sont tour à tour drôles, tragiques ou émouvants.
   
    «Ru» nous présente des tableaux successifs, il est écrit par petites bribes, avec des va-et-vient géographiques et temporels, à la manière d’un puzzle. Ce roman en quelque sorte en lambeaux dit la vie de Kim Thuy, éclatée. Le passage d’un chapitre à l’autre se réalise par évocations ténues. Ce procédé donne la légèreté de l’ouvrage et sa poésie, même si l’auteur dépeint, derrière cette légèreté, l’aspect tragique de son destin.
   
   On peut voir dans cette œuvre un roman de reconstruction, à travers la force de vie de l’auteur ainsi que la générosité des québécois qui l’accueillent. Kim Thuy a dû opérer un véritable travail de deuil par rapport à toute sa vie passée au Vietnam. Elle a été dépossédée de tout ce qui faisait sa vie avant et a dû se reconstruire au Québec. Cette contrée constitue en quelque sorte une page blanche où elle va pouvoir réécrire son destin.
   
   Voici un roman qui nous parle du travail de mémoire, la narratrice abordant son enfance, et à travers elle, sa famille nombreuse, aux ramifications multiples. A travers une histoire singulière, où le lecteur découvre des mœurs vietnamiennes –l’alimentation par exemple ou encore des coutumes– c’est l’Histoire d’un pays qui nous est contée, notamment l’arrivée du communisme dans le Sud-Vietnam. La narratrice expose ses fragilités, ses souffrances –telle la maladie (l’autisme) de son fils– mais aussi ses moments plus heureux.
   
   Reste l’ambivalence fondamentale de l’auteur, son état «hybride»: elle nous dépeint l’inconfort, le malaise des déracinés, à cheval entre deux cultures.
   
   Un roman court (un peu moins de 150 pages) qui a obtenu le grand prix RTL-Lire 2010.
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critique par Seraphita




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Vietnamo-québécoise
Note :

   Une lecture enrichissante
   
   
   Pour moi, Kim Thuy c'est avant tout cette ravissante et sympathique chroniqueuse culinaire vietnamienne au français québécois, à la chevelure d'ébène, au sourire éclatant et aussi au rire tonitruant, tout aussi québécois, qui résonne à tout moment! Nous la voyions régulièrement sur différentes émissions télévisées depuis quelques années déjà...
   
   Et voilà que pour la première fois une Vietnamienne qui vit au Québec depuis l'âge de dix ans nous offre le récit en français de ses origines et de sa culture, de son périple de "boat people", de son arrivée pour ainsi dire sur une autre planète, le parcours de sa famille et le sien dans un style d'écriture anecdotique un peu désarmant au début, mais qui très rapidement nous laisse de larges espaces vides qui donnent le temps de repenser à ce qu'on vient de lire...
   
   Un récit de souvenirs qui nous font découvrir une culture différente, un récit d'horreurs parfois insoutenables, d'anecdotes empreintes de poésie poignantes et émouvantes...
   
   Un récit sans structure, sans commencement ni fin, un récit rempli d'une résilience admirable et une lecture des plus enrichissante!
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critique par Françoise




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Du petit ruisseau aux grandes rivières
Note :

   "Mes parents nous rappellent souvent, à mes frères et à moi, qu'ils n'auront pas d'argent à nous laisser en héritage, mais je crois qu'ils nous ont déjà légué la richesse de leur mémoire, qui nous permet de saisir la beauté d'une grappe de glycine, la fragilité d'un mot, la forme de l'émerveillement. Plus encore ils nous ont offerts des pieds pour marcher jusqu'à nos rêves, jusqu'à l'infini. C'est peut être suffisant comme bagage pour continuer notre voyage par nous-mêmes. Sinon, nous encombrerions inutilement notre trajet avec des biens à transporter, à assurer, à entretenir. (...)
   Alors, j'essaie le plus possible de n'acquérir que des choses qui ne dépassent pas les limites de mon corps."

   
   Une forme éclatée - des textes courts- pour dire l'exil forcé dans le ventre d'un bateau, l'internement dans un camp de réfugiés en Malaisie, les souvenirs du Vietnam mais aussi l'arrivée au Québec et la vie actuelle de la narratrice, autant de fragments ténus mais d'une force incroyable pour dire la volonté de survivre, de cueillir quelques fragments de bonheur dans les situations les plus difficiles.
   
   Pas de continuité narrative ou temporelle possibles dans un monde qui n'est jamais vécu comme sûr et/ou stable mais une vie marquée par cette volonté de rêve auquel se fier pour avancer. L'adaptation tragi-comique aux coutumes québécoises, l'attachement à l'odeur d'un assouplissant, autant de manières sensibles de se maintenir en équilibre et d'aller de l'avant, vers l'épure.
   
   Un texte qui évite tout pathos -ce que je craignais le plus-et qui en 143 petites pages nous dit tout à la fois "l'écoulement de larmes, de sang, d'argent" et la berceuse que signifie son titre en vietnamien. Un petit ruisseau qui a coulé dans de nombreux blogs et qui est sorti en poche.
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critique par Cathulu




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Une berceuse vietnamienne
Note :

   Jeudi 14 janvier 2010, à La Grande Librairie, François Busnel consacrait une grande partie de son émission à James Ellroy, celui pour qui "l’Amérique n’a jamais été innocente", et dont on vient de publier en français le tome III de sa trilogie intitulée "Underworld USA", après "American Tabloïd" et "American Death Trip". Ensuite, il recevait Andrei Kourkov, "l’écrivain comique ukrainien" pour "Laitier de nuit". Je voudrais cependant m’attarder sur sa troisième invitée, la fragile Kim Thúy, qui vient d’écrire son premier roman, "Ru", dont elle a parlé avec une délicatesse et une philosophie qui donnent envie de la lire.
   
    Son histoire d’abord est extraordinaire. D’origine viêtnamienne, elle a dû quitter son pays natal à l’âge de dix ans, a vécu quatre mois dans un camp de réfugiés, pour ensuite s'installer au Québec avec sa famille. Couturière, avocate, restauratrice, elle a écrit ce premier ouvrage dénué de tout misérabilisme, en souhaitant y décrire des sensations, des émotions plus que des faits, et en expliquant qu’il fut "long de faire ce petit livre" de 142 pages.
   
   Elle a précisé que si "ru" signifie "petit ruisseau" en français, en viêtnamien, il a le sens de "bercer", de "berceuse". Et ce livre est sans doute pour l’émigrée la berceuse qui la rattache à la terre de ses ancêtres.
   
   Celle qui a trouvé dans la langue française une patrie, a aussi proposé les trois livres de son Panthéon littéraire. "L’Amant" de Marguerite Duras, qui lui fit redécouvrir le Viêtnam ; "L’Enigme du retour" de Denis Laferrière, son frère en émigration ; et "L’Insoutenable Légèreté de l’Etre" de Kundera, qui lui donna l’occasion de prendre conscience de la réalité du communisme.
   
   En disciple du bouddhisme, elle souligne que les déchirements de sa vie lui ont enseigné le détachement, qu’il importe en effet de ne pas s’attacher pour ne pas souffrir et qu’on apprend à se dépouiller pour rebondir. Et devant les aléas de la situation politique au Viêtnam, en philosophe, elle fait le constat que "guerre et paix sont en fait des amies et qu’elles se moquent de nous."
   
   Alors, s’il faut faire un choix de lecture entre l’ogre Ellroy, le drolatique Kourkov et la sereine Kim Thúy, je choisis celle dont la voix est le murmure nostalgique du "ru" de son enfance.
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critique par Catheau




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Pour dire merci
Note :

   "Ma première enseignante au Canada nous a accompagnés, les sept plus jeunes vietnamiens du groupe, pour traverser le pont qui nous emmenait vers notre présent. Elle veillait sur notre transplantation avec la délicatesse d'une mère envers son nouveau-né prématuré. Nous étions hypnotisés par le balancement lent et rassurant de ses hanches rondes et de ses fesses bombées, pleines. Telle une maman cane, elle marchait devant nous, nous invitant à la suivre jusqu'à ce havre où nous redeviendrions des enfants, de simples enfants, entourés de couleurs, de dessins, de futilités".
   
   Kim Thuy a fait partie des boat people fuyant le Vietnam et ayant survécu à l'épouvantable voyage en mer. Pour eux le pays d'accueil sera le Canada. En chapitres courts, l'auteur nous raconte sans chronologie particulière les épreuves subies, le lent apprentissage dans un autre monde. Issus d'un milieu privilégié, les parents se retrouvent à faire des travaux nettement plus modestes. Les enfants avancent vaille que vaille, plus tout-à-fait Vietnamiens, sans devenir totalement Canadiens.
   
   Malgré la dureté de ce qui est décrit, c'est un petit récit simple et poignant que vous ne pourrez plus lâcher. L'émotion n'est jamais mise en avant, mais affleure constamment. Je me souviens de l'élan de solidarité massif à l'arrivée des boat people (je travaillais dans une association caritative bien connue, nous croulions sous les dons) et la perplexité de Kim et sa famille devant certains cadeaux m'a touchée "un des vendeurs a donné en prime un chandail rouge à gros col roulé à mon père. Il l'a porté fièrement chaque jour de notre premier printemps au Québec. Aujourd'hui, son grand sourire sur la photo réussit à faire oublier la coupe cintrée de ce chandail pour femme. Il est préférable de ne pas tout savoir, parfois".
   
   Kim retournera au Vietnam à l'âge adulte, elle ne retrouvera pas le monde qu'elle a quitté, mais pourra compléter sa connaissance de l'histoire familiale. Dans son livre au style épuré, Kim exprime surtout sa gratitude envers les gens qui les ont accueillis au Canada et les multiples petits gestes quotidiens qui les ont aidés.
   
   Un livre bouleversant et indispensable.

critique par Aifelle




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