Lecture / Ecriture
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Des chiens vivants de Jean Anglade

Jean Anglade
  L'écureuil des vignes
  La rose et le lilas
  La soupe à la fourchette
  Une étrange entreprise
  Des chiens vivants
  Le point de suspension

Jean Anglade est un écrivain français né en 1915 dans le Puy-de-Dôme.

Des chiens vivants - Jean Anglade

Derrière les barreaux
Note :

   Publié en 1967 et réédité en 2010, «Des chiens vivants» est un roman magnifique, absolument indispensable à tout amoureux de la littérature et de l’histoire.
   
   Sept hommes sont emprisonnés dans une forteresse gardée par deux cent cinquante hommes. Sept hommes dont nous ne savons rien, désignés chacun par un numéro, de un à sept, confiés à la garde des Quatre Autorités désignées chacune par une lettre de A à D. Trois des sept détenus sont morts en captivité et le livre s’ouvre au moment où numéro 6 quitte la prison sur un brancard, à l’article de la mort, rongé par un cancer. Ne restent que numéros 1, 5 et 7.
   
   Jean Anglade nous installe à tour de rôle dans la tête de chacun de ses prisonniers, tous condamnés à de lourdes peines (vingt ans) ou à la perpétuité pour numéro 7. Les conditions de détention sont terribles. Une visite trimestrielle de quinze minutes seulement, une lettre de trois mille mots par mois, une censure omniprésente. Aucune communication possible lors des repas, pris dans des box isolés, onze photos autorisées sur les murs de chaque cellule, un isolement seulement rompu lors des promenades quotidiennes obligatoires ou de quelques menus travaux manuels. Une lecture réglementée qui exclut tout roman, toute poésie et est restreinte à la philosophie, la théologie ou les sciences en général.
   
   Il reste un temps presque infini, à l’échelle d’une vie, pour penser, réfléchir à ce que fut sa vie, ses erreurs, les raisons de ces condamnations. A aucun moment nous ne saurons quoi que ce soit sur les turpitudes de ces détenus, le temps étant banni, le lieu indéfini, les noms inexistants. Pourtant, à quelques menus indices, on saura reconstituer le puzzle.
   
   N°1 n’est autre que Albert Speer, l’architecte de Hitler. Lui s’est réfugié dans le remords, la recherche du pardon, la réhabilitation par le jardinage qu’il pratique dans le petit carré de terrain que les Quatre Administrations (les quatre vainqueurs qui administrèrent l’Allemagne vaincue, la France, les Etats-Unis, l’URSS et le Royaume Uni) lui réservent à cet effet.
   N°5 est Balder von Schirach, le chef des jeunesses hitlériennes. Lui nie toute responsabilité dans les faits accomplis en son nom et dont il dit tout ignorer. Il ne recherche ni pardon, ni explication, s’est installé dans le déni. Il attend une libération au bout des vingt ans d’isolement et s’accroche à la promesse des visites trimestrielles de son épouse et de l’aînée de ses quatre enfants, la belle Angelica, toute entière dévouée à son père.
   N°7 n’est autre que Rudolf Hess, le plus proche de Hitler. Condamné à perpétuité, il vit replié sur lui-même, attentif aux moindres signes de déférence que lui doivent ses co-détenus malgré la chute du régime et la perte de tout pouvoir. Il s’est installé dans la haine des autres, refuse les visites, les moindres mains tendues pour toujours bougonner et mépriser ceux qui l’insultent en le détenant.
   
   Jean Anglade réussit un tour de force littéraire impressionnant de maîtrise et de densité. Nous suivons avec passion les pensées intimes de ces personnages hors du commun, leurs doutes, leurs cheminements intellectuels, leurs références historiques ou philosophiques. Sans oublier les proportions que le moindre incident peut prendre dans un univers confiné, enfermé dans une mortelle routine et aux promesses de libération hypothétiques.
   
   C’est tout simplement un des meilleurs livres lus cette année, un ouvrage majeur et indispensable!

critique par Cetalir




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