Lecture / Ecriture
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La bascule du souffle de Herta Müller

Herta Müller
  L'homme est un grand faisan sur terre
  La convocation
  La bascule du souffle
  Animal du cœur

Romancière allemande d'origine roumaine née en 1953, elle s'est vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2009.

La bascule du souffle - Herta Müller

Alors tout est devenu souffrance
Note :

   J’ai laissé passer le coup de feu du Prix Nobel  pour m’intéresser à Herta Müller, j’ai choisi ce roman qui vient de paraître et j’ai été totalement conquise par ce roman.
   
   C’est la fin de la guerre, partout en Europe les prisonniers rentrent chez eux, les familles sont à nouveau réunies mais en Roumanie il en va différemment, les hasards des derniers combats ont livré le pays aux soviétiques. Les russes exigent que tous les citoyens roumains d’origine allemande, qui vivent en Transylvanie, soient arrêtés. Certains ont collaboré avec les allemands mais tous les ressortissants hommes et femmes de 17 à 45 ans sont déportés, collaboration ou pas.
   Le héros du roman, Léopold, a 17 ans et il doit partir, dans la boite d’un vieux phonographe il entasse ses biens les plus précieux: un exemplaire de Faust, un de Zarathoustra et une anthologie poétique. Bien sûr il emporte aussi des vêtements chauds car il sait qu’il part pour le nord, la Russie, pour un pays de neige.
   
   C’est avec de courts chapîtres qu’Herta Müller nous fait entendre la voix de Léopold. La vie quotidienne prend forme à travers des mots simples, des mots de tous les jours. Des mots pour dire le froid «Car dès la fin du mois d’octobre, il grêla des clous de glace», les appels interminables dans la neige, les poux, les vols, les dénonciations, l’horreur de voir Irma Pfeiffer engloutie par le mortier dans lequel elle s’est jetée par désespoir, ce désespoir qui fait dire à Léopold qu’il y a une loi qui «vous interdit de pleurer quand on a trop de raisons de le faire. Je me persuadais que les larmes étaient dues au froid, et je me crus.»
   Par dessus tout c’est la faim qui accompagne les prisonniers au long de ces 5 années, l’ange de la faim «qui vous dévore le cerveau» qui vous poursuit jour et nuit, qui vous fait manger votre salive, du sable. «En guise de cerveau, on n’a plus dans la tête que l’écho de la faim» et longtemps après on y pense encore «Aujourd'hui encore, je dois montrer à cette faim que j’y ai échappé. C’est tout bonnement la vie que je mange, depuis que je n’ai plus le ventre creux.»
   
   Des phrases puissantes, dures, vibrantes, pour nous transmettre la fatigue, l'épuisement «Quand la chair à disparu, porter ses os devient un fardeau qui enfonce dans le sol». La folie qui s’empare de chacun: Mitzi la sourde, Karli, le terrible Tur, Katie le planton, Fenia.
   Tenir, un jour encore, avec dans l’oreille la voix de sa grand-mère qui lui a dit en partant «Je sais que tu reviendras».
   
   Les années passent et le retour lui-même est souffrance, on retourne au camp encore et encore, par la pensée, par le rêve et néanmoins vivre est un devoir parce que toutes ces années Léopold a lutté contre la mort «Je n’ai jamais été aussi résolument contre la mort que durant ces cinq années de camp. Pour être contre la mort on n’a pas besoin d’avoir une vie à soi, il suffit d’en avoir une qui ne soit pas tout à fait terminée»
   Il reste alors à Léopold l’écriture, les mots car dit-il «Il y a des mots qui font de moi ce qu’ils veulent.» et un jour il achète un cahier.
   
   Un livre bouleversant, une œuvre forte, des images porteuses de symboles. Le récit d’Herta Müller allie réalisme et onirisme, les objets du quotidien sont personnifiés, les détails crus se mêlent aux images poétiques. Les mots sont détournés pour permettre à la souffrance de s’exprimer. Et c’est cette alliance et ce contraste qui donnent force à ce roman. Une grande œuvre.
   
   Dans la postface Herta Müller explique la genèse de son roman, sa famille victime de la déportation, le projet qu’elle a partagé avec le poète Oskar Pastior d’écrire l’expérience de celui-ci. La disparition de Pastior la contraint à s’emparer de ce récit et d’en faire ce roman tout à fait exceptionnel.
   
    
    Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque!
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Dominique




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Le meilleur écrivain actuel
Note :

   S'il est un Prix Nobel de littérature qui a été utile, c'est bien celui-ci! Car il a fait connaître à énormément de gens qui n'en avait jamais entendu parler, un auteur de toute première importance. Utile, et mérité! Car pour moi, Herta Müller est peut-être le plus grand écrivain actuel (et je pèse mes mots). Son écriture est d'une qualité et d'une beauté tout à fait exceptionnelles. La puissance s'y allie étonnamment à une poésie extrême. Il se dégage de ses textes un pouvoir évocateur, une humanité rarement atteints. C'est là une arme puissante qu'elle met au service de la lutte contre les dictatures avec une totale absence de manichéisme. C'est dire que les fonds sont à la hauteur de la forme, nous offrant des romans très très largement au-dessus de ce qu'il nous est habituellement donné de lire.
   
   Cette fois, H. Müller évoque les citoyens d'origine allemande mais vivant en Roumanie (des civils bien sûr) qui ont été purement et simplement déportés en camp de travail par les Russes après la guerre dans des conditions qui faisaient plus que rappeler celles des camps de concentration et dans l'indifférence mondiale unanime (à commencer par la Roumanie qui tenait beaucoup à ne rien faire ni dire qui puisse être présenté comme une marque de sympathie pro nazie). De même qu'on venait de déporter des gens parce qu'ils étaient d'origine juive, et pour bien montrer qu'on n'avait toujours rien compris, on s'est mis à en déporter d'autres parce qu'ils étaient d'origine allemande.
   Et la mère de Herta Müller a été parmi ces déportés.
   Mais ce n'est pas d'elle qu'elle a choisi de nous parler.
   Elle a collecté une quantité de récits et souvenirs murmurés en cachette dans les familles concernées (car -s'ils revenaient- les déportés, jamais réhabilités, n'ont jamais été reconnus comme victimes innocentes) et en particulier auprès d'un poète roumain: Oskar Pastior. Si bien que le projet en est devenu d'écrire ce roman avec Pastior, en un livre à quatre mains, mais la mort du poète rendit la chose impossible. Après un temps mort, H. Müller reprit les notes (nombreuses) et se mit à rédiger "La bascule du souffle" en s'inspirant de Pastior pour son personnage principal, le narrateur: Léopold Auberg. Jeune homme de 17 ans, déporté en camp de travail russe où il passa 5 ans, manqua plusieurs fois périr, et vit mourir plus de 340 de ses congénères.
   
   Mais, et H. Müller avec lui, leur vision est celle du poète, tout est vie, les objets s'animisent, certains ont même un nom (oncle Hermann, le banc...) le regard des poètes éclaire le nôtre.
   Ainsi, alors qu'il doit pelleter des scories dans des wagonnets, il compare les différents postes de travail:
   "Mais les scories froides, celles qu'on a une seule fois par tranche, je les adore. Elles sont bien honnêtes avec nous, patientes, sans rien d'imprévisible. Nous n'avions besoin d'être ensemble que pour les chaudes, Albert Gion et moi. Les froides, chacun aurait voulu les avoir pour lui tout seul. Les froides étaient dociles et confiantes, et pour un peu on aurait dit qu'elles avaient besoin de soutien – on pouvait tranquillement rester seul avec leur sable violet." (180)
   Et quand il regarde le chantier la nuit (car il n'y a pas de trève nocturne pour les travaux forcés):
   "... quittant la lumière du projecteur pour des ombres hétéroclites. Obliques et dangereuses, ces ombres déformaient le contour des blocs, décalaient l'agencement des rangées. Même le parpaing posé sur la planche ne savait plus à quoi il ressemblait. On hésitait, craignant de confondre les arêtes du bloc et celles de l'ombre. Une vague vibration trompeuse émanait aussi des terrils." (160) (J'adore les "ombres hétéroclites")
   
   Mais au dessus de tout cela règne L'Ange de la Faim avec lequel Léopold a fait connaissance, auquel son sort est maintenant lié. Gunter Grass se plaignait des rations quotidiennes à 800 calories dont il avait dû se contenter pendant ses quelques mois d'internement en camp américain après la guerre. Ici, des civils innocents sont loin d'en disposer, on tombe d'inanition, on ronge les ordures et chacun a, collé à son dos, son "Ange de la Faim" et là encore, H. Müller montre l'ampleur de sa capacité à rendre le vécu par les mots:
   "L'ange de la faim pense juste, ne fait jamais défaut, ne part pas mais revient, a sa direction et connaît mes limites, mon origine et son action, fonce les yeux béants dans un seul sens, reconnaît toujours qu'il existe, est atrocement imbu de lui-même, a le sommeil transparent, est expert en belle-dame*, sucre, sel, poux, mal du pays, et il a de l'eau dans le ventre et les jambes. On ne peut qu'énumérer, sans plus.(…) La faim n'est pas un objet."
   * mauvaise herbe comestible à certaines saisons.
   
   
   Titre original: "Atemschaukel" (2009) (excellemment traduit à mon avis)
   
   
   Et parce que je ne peux pas me retenir de vous proposer de lire ces passages et que si cela vous ennuie il vous est si facile de ne pas poursuivre:
   
   "Mais moi en mangeant, je me prends à penser au ras-le-bol du bonheur* il surviendra un jour ou l'autre, et chaque convive attablé à mes côtés devra restituer le nid de sa tête, la bascule de son souffle, la pompe de sa poitrine, la salle d'attente de son ventre." (254)
   *[la mort]
   
   "L'horloge faisait tic-tac près de l'armoire. Le balancier s'envolait, pelletait notre temps pour l'envoyer entre les meubles, de l'armoire à la fenêtre, de la table au divan, du poêle au fauteuil en velours, du matin au soir. Au mur, ce tic-tac était ma bascule du souffle, et, dans ma poitrine, c'était ma pelle en cœur." (272)
   
   "La nuit, quand ils viennent me hanter en m'asphyxiant, j'ouvre la fenêtre en grand, et je reste la tête à l'air libre. Dans le ciel, une lune semblable à un verre de lait froid me rince les yeux. Ma respiration retrouve sa cadence. J'avale de l'air frais pour ne plus être au camp, puis je ferme la fenêtre et me recouche. La literie n'est au courant de rien, elle me réchauffe. L'air de la pièce me regarde, il sent la farine chaude." (36)
   
   "Mon professeur de sciences naturelles partit à la guerre et ne revint pas. Mon professeur de latin revint du front en permission et passa nous voir au lycée. Il monta sur l'estrade pour nous faire un cours de latin qui se termina rapidement, et pas du tout comme prévu. Un élève déjà décoré d'une branche d'églantier lui demanda dès le début du cours: monsieur, racontez-nous comment c'est, au front. Le professeur fit en se mordant les lèvres: pas comme vous croyez. Il s'était figé, les mains tremblotantes, nous ne l'avions jamais vu comme ça. Pas comme vous croyez, répéta-t-il. Puis il posa la tête sur la table, resta les bras ballants sur sa chaise, comme une poupée de chiffons, et fondit en larmes." (59/60)

   
   
   Et, pas pour plomber l'ambiance, mais pour garder du recul, en ces fêtes de fin d'année:
   "C'était la nuit du 31 décembre, la Saint-Sylvestre de la deuxième année. Vers minuit, le haut-parleur nous ordonna d'aller sur la place du rassemblement. Flanqués de huit gardes avec chiens et fusils, nous dûmes prendre la route qui sortait du camp. Un camion suivait. Dans la haute neige, derrière l'usine, au début des terres incultes, il fallut se ranger face à la clôture maçonnée et attendre. Nous pensâmes que c'était la nuit de l'exécution.
   Je jouais des coudes pour être sur le devant, parmi les premiers, histoire de ne pas avoir de cadavres à charger avant d'y passer. C'est que le camion attendait au bord de la route. "(73)

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critique par Sibylline




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Un souffle oriental
Note :

   Je ne connais pas encore les autres œuvres de Herta Müller mais "La bascule du souffle" pourrait bien être son "Archipel du goulag" à elle. Herta Müller est née en Roumanie, de la minorité des Souabes, de langue allemande. Elle a fini par émigrer en Allemagne – de l’Ouest à l’époque – pour fuir les persécutions et elle sait de quoi elle parle dans cet ouvrage où il est question de la déportation subie en 1945, la guerre étant gagnée par les Alliés – et donc les Russes – de la minorité de langue allemande ; les Souabes, déportée en Sibérie un peu à titre de dommages de guerre pour travailler (?) dans des conditions effroyables, qui au charbon, qui à la cimenterie, en fait et pour faire court dans des camps de déportation où les "chances" de mourir de faim ou de mauvais traitements avaient une bonne probabilité!
   
   Herta Müller nous explique en postface la genèse de l’ouvrage, largement né des conversations qu’elle a pu avoir avec Oskar Pastior, un rescapé, mort avant l’édition de "La bascule du souffle" :
   
   "Tous les hommes et les femmes de dix-sept à quarante-cinq ans furent déportés dans des camps de travaux forcés.
   Ma mère y a passé cinq ans.
   La déportation étant un sujet tabou dans la mesure où elle évoquait le passé fasciste de la Roumanie, on ne parlait des années de camp que par sous-entendus, en famille, ou avec des amis intimes qui avaient connu le même sort. Mon enfance a été imprégnée de ces conversations furtives. Si je n’en comprenais pas la teneur, j’en percevais l’angoisse.
   En 2001, j’ai commencé à m’entretenir avec d’anciens déportés de mon village, en prenant des notes. Sachant qu’Oskar Pastior avait lui aussi été interné, je lui ai dit que j’aimerais écrire un livre sur ses années de camp, et il a accepté de me confier ses souvenirs. Nous nous rencontrions régulièrement, et je notais ce qu’il me racontait. Très vite, l’envie nous est venue d’écrire un livre ensemble."
   

   C’est donc sans concessions qu’elle relate ce que pouvait représenter une telle déportation de plusieurs années, comment survivre? comment revenir? via les yeux de Léopold, un jeune garçon de dix-sept ans. De courts chapitres comme autant de micro-évènements, non dénués de poésie et de lueurs d’espoir malgré le tragique du propos. Il y a là la sauvagerie du lieu – la Sibérie – des hommes – les déportés entre eux, les gardes – la loterie du coup de chance ou du destin tragique et puis de manière intermittente une petite voix qui souffle à Léopold qu’il vit encore, que peut-être ceci aura une fin...
   De fait ceci aura une fin mais une autre grave question surgit alors. Sans réponse apparemment : comment vivre avec ça, après...?

critique par Tistou




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