Lecture / Ecriture
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Des corps en silence de Valentine Goby

Valentine Goby
  La note sensible
  Dès 10 ans: Le cahier de Leïla
  L'échappée
  Qui touche à mon corps je le tue
  Des corps en silence
  Banquises
  Kinderzimmer
  La Fille surexposée
  Une preuve d'amour
  Un paquebot dans les arbres

Valentine Goby est une écrivaine française née en 1974.

Des corps en silence - Valentine Goby

Clap de fin d’amour
Note :

   Ce sont deux histoires séparées par cent années. Deux histoires sous tension. Destins qui sans se rencontrer, se répondent l’un à l’autre. Histoires de deux époques qui se comparent.
   
   Claire nous est contemporaine. En compagnie de sa fille Kay, elle dérive dans sa voiture. Elle nous révèle au fur et à mesure des pages l’amer constat de corps qui ne s’accordent plus avec son compagnon Alex. Tombant en panne de voiture, trainant dans un restaurant, s’écroulant sur un lit d’hôtel, Claire partage avec nous, par retour en arrière, parfois crûment, son désarroi, son désespoir d’un tel constat d’évolution (ou d’échec, c’est selon). Comment peut-elle réagir?
   
   Henriette, elle, vivait, au début du XXème siècle, à la veille de la première guerre mondiale, une histoire d’amour avec Joseph, homme politique de son état. Même constat, fin d’un amour. Malgré la découverte du désamour et de l’éventuelle existence d’une rivale, Henriette se bat, au nom de cet amour qui lui a tout révélé de son corps (un premier mariage peu glorieux a déjà été consommé). Comment obliger son amour à continuer à l’aimer?
   
   Deux époques, deux parcours différents, deux façons de réagir…
   
   Passant d’un histoire à l’autre par une originale entourloupe littéraire (la fin d’une phrase reste en suspens en fin de chapitre et se poursuit dans l’autre histoire, la phrase appartient aux deux époques), l’auteur nous relate d’une façon virtuose ce moment difficile de la constatation de la fin du désir de l’autre (pour le cas de Claire) ou de l’autre pour soi (dans le cas d’Henriette).
   
   L’écriture est concise, incisive. L’importance de la sexualité dans une vie, et notamment le point de vue féminin, inonde le texte de son importance dans le sens où il peut tout emporter (l’histoire d’Henriette est issue d’un fait divers réel). C’est vite lu et certains passages sont d’une belle intensité.
   
   «Elle le regarde. Elle a mal. Elle déchire le bas, l’enfonce dans sa bouche pour absorber le cri, elle ne peut plus rien, elle a tout fait, elle a déjà été, toutes les fois qu’il l’a voulu, il n’y a pas d’autre preuve d’amour, sa femme et sa (changement de page)
   – Putain c’est pas vrai…
   Claire tourne la clé. Fort. Enlève la clé, entre la clé, la tourne. La tourne encore. Trois fois, dix fois. Elle passe la seconde, tourne la clé à nouveau. Tape la clé contre le tableau de bord.
   - Et merde ! Merde merde merde ! » P35 et P36

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critique par OB1




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Séparations
Note :

   Deux monologues à la troisième personne du singulier, pour faire parler deux femmes en pleine crise conjugale à un siècle de distance : Claire et Henriette. Leurs propos sont alternés et l’on passe de l’un à l’autre sans transition, le monologue de l’une s’interrompt au milieu d’une phrase pour reprendre et s’achever dans la narration de l’autre.
   Cet effet de style devrait nous faire sentir que les deux femmes sont semblables même si leurs histoires sont très différentes. D’autres correspondances viennent rendre ces femmes solidaires : le rôle positif joué par le piano, la tendresse et la crainte pour leurs petites filles, une panne de voiture, et leurs hommes, qui sont vraiment minables, dans un cas comme dans l’autre.
   
   De nos jours, Claire vient de rentrer de vacances avec sa petite fille de 5 ans et ne veut pas regagner le domicile conjugal. Elle s’est rendu compte, depuis un moment déjà, qu’elle n’aime plus son mari. Plus exactement : elle ne le désire plus. Un matin, au petit déjeuner, il lui est apparu comme "un petit garçon" et l’homme en lui, elle ne l’a plus perçu. En psychanalyse on dirait "son mari n’a plus le phallus". Elle a commencé à s’ennuyer à son côté, et à détester les amis qu’ils fréquentent.
   La séparation est inévitable, car Claire a de bons revenus qui vont lui permettre de vivre seule, probablement avec la garde de son enfant.
   
   
   C’est tout pour l’intrigue. Claire se retrouve en panne de voiture, abandonne cette voiture, trouve sa valise trop lourde, l’abandonne aussi, erre un moment avec sa petite fille, se saoule pour se retrouver dans une chambre d’hôtel extrêmement confortable, et se souvenir de son métier, rare et difficile, elle fabrique des pianos de concert.
   
   Le mérite de l’auteur, c’est d’avoir montré une femme qui ne quitte pas son mari "parce qu’elle a rencontré quelqu’un d’autre", comme c’est trop souvent le cas dans les fictions, mais une femme qui se rend compte qu’elle aspire à vivre seule, et qu’elle est prête à "s’aimer".
   
   Henriette, l’autre femme, en 1914, désire encore Joseph, son second mari, homme politique embarqué dans une situation difficile, mais lui s’est trouvé une maîtresse, qu’il partage avec un journaliste. Henriette est à la fois déprimée , désespérée et folle de rage. Dans cette situation périlleuse, elle manque de se perdre mais choisit la vie… l’histoire est inspirée de celle d’Henriette Caillaud, dont l’aventure est bien connue.
   
   Tout cela est rendu dans une narration "à fleur de peau", vive, exubérante, bien rythmée, de façon à nous faire éprouver les sentiments les sensations le chagrin, au cours d’évocations, d’énumérations, et de détails réalistes ; certaines phrases sont bien trouvées, d’autres un peu convenues. Certaines situations bien rendues, restent dans l’esprit du lecteur : le mari devenu stupide aux yeux de la femme au petit déjeuner, la petite fille jouant du piano tandis que sa mère observe à la fois cette enfant et son père tourné vers sa maîtresse.

critique par Jehanne




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