Lecture / Ecriture
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Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal
  Naissance d’un pont
  Corniche Kennedy
  Dès 05 ans: Nina et les oreillers
  Tangente vers l'est
  Ni fleurs ni couronnes
  Réparer les vivants
  A ce stade de la nuit
  Chemins de tables

Maylis de Kerangal est une éditrice et écrivaine française née en 1967.

Corniche Kennedy - Maylis de Kerangal

Une langue irréprochable
Note :

   C’est à un inhabituel mélange des genres que nous assistons avec un bonheur certain, il faut le dire immédiatement. En bâtissant un roman envoûtant, hors du temps et qui oscille entre polar et histoires d’amour, Maylis de Kerangal sait trouver un ton original, sporadiquement brutal, à l’image d’une certaine folie qui habite ses personnages, toujours onirique. En outre, un soin extrême est apporté à l’écriture. Le style est très riche et repose sur un vocabulaire recherché, parfois savant mais jamais pédant car servi par une capacité à inventer des images étonnantes et à créer une musique du texte toute en habiles dissonances.
   
   Nous sommes à Marseille, sans que jamais son nom ne soit prononcé. Une bande de jeunes des banlieues Nord pauvres de la ville tue le temps sur la Plate, une plateforme naturelle logée au creux d’un repli de la Corniche Kennedy. En face, depuis son QG de la Sécurité Maritime, un commissaire les observe au travers de ses jumelles. Bien que chargé de faire régner l’ordre que le Jockey, le Maire que l’auteur s’amuse à vitrioler, a décrété, Sylvestre Opéra, notre homme de loi, noie le désastre de sa vie dans l’alcool et l’insomnie. Son précédent acte de bravoure, que nous découvrirons savamment distillé au long du roman, lui valut relégation et une histoire d’amour impossible avec une prostituée russe.
   
   Depuis la Plate, la bande de jeunes passe son temps à sauter dans la mer, inventant des figures de plus en plus élaborées, défiant la pesanteur, escarpant les roches pour découvrir des plateformes impossibles et reculant les limites du danger.
   
   Bientôt, une étrange jeune femme, qui n’est pas de leur milieu et qui s’ennuie va s’imposer à ce groupe et faire exploser les codes.
   
   A partir de là, poussé par le Jockey qui exige des résultats, une course poursuite va se lancer entre Opéra et la bande. Une course où chacun va découvrir l’autre et où tous apprennent à vivre puis à surmonter leurs démons: le vertige pour Suzanne, la troublante jeune fille, le trouble de l’amour pour Eddy et Marco, deux jeunes qui se disputent la fille, la violence de la passion pour Opéra qui le plonge dans un comportement quasi suicidaire. Un voyage de quelques jours pour sauter dans le vide et apprendre à sortir définitivement de l’enfance.
   
   Tout cela est magnifiquement maîtrisé, tenu par une langue irréprochable et constitue une superbe découverte.
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critique par Cetalir




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Roman des débuts
Note :

   Trois hommes, une femme : voici le quatuor intergénérationnel que propose Maylis de Kerangal dans Corniche Kennedy. Forcément déséquilibré et cela tombe bien car on y parle aussi de chutes (d'eau).
   
   Le temps d'un été, des jeunes d'une cité profitent d'une météo clémente pour défier la pesanteur : se jeter du haut de la corniche Kennedy ravive leur goût du risque, leur inconscience aussi (un mauvais saut, une réception malheureuse et les voilà handicapés à vie ou sans vie). Mais Sylvestre Opéra, policier diabétique sur le déclin, veille au grain, carnet d'amendes à la main. Car l'heure est à la prévention voire à la répression et au souci d'exemplarité, sur fond de trafics en tout genre (routier, narcotique, proxénète). Un duel au sommet s'annonce : minots contre vieux, vertige contre vol plané, Jules-Eddy tout contre Jim-Mario pour les beaux yeux d'une Suzanne peu refroidie.
   
   Maylis de Kerangal a toujours cet intérêt de décrire parfaitement l'univers dans lequel évoluent ses personnages : ici une corniche marseillaise, frontière physique et perméable de la légalité. Ce lieu estival de jeu et de rencontre d'ados, devient une mesure de contestation face à la décision des autorités locales d'interdire les sauts. C'est aussi un enjeu sociétal où des milieux contrastés (comme ceux de Mario et de Suzanne situés à des années-lumière) peuvent se côtoyer pendant la période des maillots de bain (moins discriminants que des vêtements de marque ou rapiécés). "Corniche Kennedy" raconte la transgression de l'interdit (de défi sportif, le saut paraît un bras d'honneur adressé à une société incomprise) et la mouvance des frontières du cœur (l'amour d'un policier pour une prostituée, le trio d'adolescents en devenir incertain). La tension palpable tout au long de la lecture navigue entre présent (Mario, Suzanne, Eddy dit le Bégé, Sylvestre avec ses jumelles) et passé (Sylvestre et Tania).
   
    Nourrie d'une prose riche lexicalement, l'intrigue ne souffre pas de temps mort. Il a juste manqué un petit quelque chose pour que je m'attache aux personnages. Trop collés à leur environnement, peu empathiques (mis à part le commissaire pour le jeune Mario), ils évoluent telles des boules de flipper, se côtoient, s'attirent mais ne s'aiment pas. Tout m'a semblé effleuré : l'adolescence et ses premiers émois amoureux, les jeunes héros en mal de mer mère et de (re)père(s), Opéra qui aurait mérité plus d'étoffe (malgré son allure ventripotente).
   
   En résumé : Corniche Kennedy reste une lecture agréable, en deçà de "Naissance d'un pont", "Réparer les vivants" et de "Tangente vers l'est" .
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critique par Philisine Cave




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Portrait d'ados
Note :

   La corniche est le point de rendez vous d'adolescents qui trompent leur ennui sur des rochers en bord de mer. "Les premiers apparaissent aux heures creuses de l'après-midi, puis c'est le gros de la troupe, après la fin des cours. Ils surgissent par trois, par quatre, par petits groupes, bientôt sont une vingtaine qui soudain forment bande, occupent un périmètre, quelques rochers, un bout de rivage, et viennent prendre leur place parmi les autres bandes établies ça et là sur toute la corniche." Agés de 13 à 17 ans, ils se retrouvent sur la plate- forme qu'ils surnomment "La plate". Ils sont là pour parader, pour sauter, pour plonger, pour se retrouver, filles et garçons s'observant, elles à proximité de l'échelle, eux sur les rochers.
   
   Face à ces jeunes bravant l'interdit Sylvestre Opéra, un flic et pas des moindres, le commissaire en personne. Alcoolique, insomniaque et marqué par son passé. Qui surveille au loin, de la baie vitrée de son bureau, à l'aide de jumelles, cet attroupement illicite. Car se trouver et plonger de la Corniche Kennedy n'est pas autorisé. Or les adolescents le savent, s'en moquent et se plaisent à enfreindre la loi, multipliant les sauts du "Just do it" au "Face to face ", bravant le péril, l'accident possible.
   
   Parmi eux Eddy, Rachid, Ptolémée, Mario, qui défient chacun leur tour l'autorité comme savent si bien le faire les jeunes, inconscients ou se moquant du danger. Surveillés par le commissaire mais observés aussi par une adolescente qui n'a d'yeux que pour eux. Eddy et Mario ne sont pas insensibles à son charme, même s'ils s'en défendent et ne veulent surtout pas le montrer devant les autres, d'autant que Suzanne n'est pas des leurs, de leur milieu. Alors quand elle vole un portable dans le sac de l'un d'eux, une sanction s'impose... Pour ne pas perdre la face...
   
   J'ai beaucoup aimé ce roman, écrit au scalpel, dans une langue épurée. Il décrit merveilleusement l'univers d'adolescents à la dérive, l'ambiance d'un groupe de jeunes qui se retrouvent, insouciants du danger, réinventant mille figures pour mieux braver le pouvoir. On sent dès le début qu'un drame va se nouer, dans ce huis clos entre cette bande et l'autorité représentée par le maire et la police.
   
   J'ai retrouvé avec un grand plaisir l'écriture si particulière de Maylis de Kerangal, qui restitue l'atmosphère de cette tragédie à venir, avec le souci d'une économie de mots. Elle décrit merveilleusement bien les faux-semblants, les sentiments cachés, les subterfuges pour ne pas se dévoiler. J'avais l'impression d'être en train d'observer cette bande de jeunes comme s'ils étaient devant moi, j'ai ressenti leur insolence, leur inconscience, et les prémisses du drame annoncé par le personnage du commissaire, particulièrement touchant. Après "Réparer les vivants", je découvre un second récit de cette écrivaine, plus resserré mais qui annonce déjà une écriture et une œuvre de grande qualité.
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critique par Éléonore W.




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Quand adolescence = conduite à risque
Note :

   Marseille, la corniche Kennedy, le mois d’août, le fort ensoleillement, des blocs de rocher d’où l’on peut sauter dans l’eau : 3 mètres c’est simple, 7 mètres c’est le Just Do It, déjà assez casse-cou, et 12 mètres c’est le Face to Face dangereux, car on ne voit pas trop où l’on tombe,( il y a en bas des récifs périlleux à éviter), riche en production d’adrénaline et de bravoure adolescente. Ces sauts sont interdits.
   
   Eddy et Mario deux adolescents vivant dans la précarité des cités nord sont les seuls à le pratiquer. Bientôt ils seront rejoints par Suzanne, qui s’ennuie dans son existence bourgeoise feutrée. Silvestre Opéra est un flic qui doit surveiller les troubles de l’ordre public ; il devrait arrêter les trois jeunes…
   
   L’écriture de Kerangal , intense, portée au lyrisme, accompagne bien les révoltes, réjouissantes insolences, effervescences adolescentes, leur vertiges, leur attirance pour le danger.
   
   Et même cette façon qu’ils ont d’échapper au pire, de préférer la vie.
   
   En revanche, la vie du policier frustré, endeuillé (pourquoi porte-t-il ce nom Silvestre Opéra ?) m’a plutôt ennuyée.

critique par Jehanne




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