Lecture / Ecriture
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Freedom de Jonathan Franzen

Jonathan Franzen
  La zone d’inconfort
  Freedom
  Les corrections
  Purity

Jonathan Franzen est un écrivain américain né en 1959 dans l'Illinois.

Freedom - Jonathan Franzen

Un pavé dans la mare…
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   C’est un gros pavé que Jonathan Franzen nous livre là: 700 pages, et dans ces 700 pages, rien n’est à jeter! C’est captivant d’un bout à l’autre et, ce qui ne gâche rien, d’une lecture plutôt facile.
   
   Le début tient incontestablement de la série «Desperate Housewives»! Intitulé «De bons voisins», le premier chapitre se révèle un ramassis de ragots jaloux et malveillants dignes des commérages proférés (avec le sourire, s’il vous plaît!) par les habitants de Wisteria Lane …
   
   La cible des commérages, ce sont ici les Berglund: Patty, la mère , Walter, le père, ainsi que Jessica et Joey, les enfants. Le charmant voisinage nous donne ainsi les premiers renseignements sur cette famille, une sorte d’aperçu général des conditions de leur vie. Partant de là, chaque chapitre qui suit affinera ce regard, nous apprendra un peu plus sur eux, sur leur passé et leur devenir. Située surtout dans le nord des U.S., à St.Paul/Minneapolis (dans le Minnesota), à Washington D.C. et à New York, l’action du roman s’étale sur les 40 dernières années pour se terminer en l’an 2010. Tout le contexte politique, historique et sociologique est donc résolument actuel!
   
   Dans une interview publiée par Télérama (n° 3214), Franzen dit qu’il se sent «comme ces peintres de la Renaissance qui accumulaient des détails dans le fond de leur toile, autour du portrait de l’individu qui en constituait le centre», et c’est sur cet individu (ou plutôt ces individus), sur «sa matière émotionnelle intime et profonde» qu’il concentre son travail.
   Je trouve qu’il définit ainsi très bien l’essence même de son roman. Non seulement, l’étude des différents protagonistes pénètre réellement au plus profond de leur esprit, leur cœur, leurs tripes (ou autres organes moins politiquement corrects!); non seulement ils sont consistants, denses, avec leur problèmes, préoccupations, manies, obsessions, idéologies, contradictions… mais en plus, le roman est éminemment politique: Patty, la sportive mère de famille parfaite et caricaturale de la middle class, mue par l’esprit de compétition et qui déchante; Walter, l’écologiste obsessionnel qui croit pouvoir utiliser l’industrie à ses fins, la protection de l’environnement, et se fait manipuler sur toute la ligne; Joey, le jeune Républicain faiseur d’affaires (profitant de la guerre en Irak) en rébellion contre sa famille bien pensante; des personnages annexes comme Richard Katz, musicien anar qui (passez-moi l’expression) n’a rien à foutre de rien; Lalitha, une jeune Indienne qui met tout son enthousiasme et son énergie au service du combat contre la surpopulation mondiale… chacun représente une pièce d’un puzzle qui dresse le portrait des Etats-Unis d’aujourd’hui, dénonçant le primat de la quête du profit et réglant au passage quelques comptes avec G.W. Bush et sa bande de «neocons» (voir la discussion instructive sur la liberté – «Freedom» en anglais, à ce qu’il me semble – exactement au milieu du roman, p. 345 à 350!).
   
   Une constante qui nous frappe: la désillusion. Tout le monde est plus ou moins en proie à la déprime! Franzen le souligne lui-même: «Pourquoi notre pays si beau et si libre est-il également si malheureux?» (v. toujours la même interview dans Télérama). Evidemment, le roman n’apporte pas de réponse définitive, il ne donne que des pistes de réflexion. D’ailleurs, il me semble que bon nombre de ces pistes devraient nous engager à la réflexion aussi, nous autres Européens!
   
   On sort de cette lecture avec un sentiment de mélancolie assez persistant!
    ↓

critique par Alianna




* * *



Imparfait et beau
Note :

    Je viens de terminer "Freedom" de Jonathan Franzen, un énorme livre de 700 pages, que j'ai dévoré avec plaisir. Franzen y raconte l'histoire d'une famille, les Berglund, Walter et sa femme Patty, leurs enfants Joey et Jessica. Autour d'eux gravitent de nombreux personnages, Richard, l'ami intime de Walter, Lalitha la jeune maîtresse de Walter, Connie, l'amoureuse de Joey, mais aussi leurs parents, leurs voisins, les gens qui travaillent avec eux... C'est le prétexte pour Jonathan Franzen de dresser un tableau complet de la société américaine sur plusieurs décennies en abordant tous les thèmes: l'écologie avec le réchauffement de la planète, la destruction des milieux naturels, les dangers de la surpopulation, la protection des espèces (la fameuse paruline azurée), mais aussi la guerre en Irak et les malhonnêtetés du gouvernement Bush, les affrontements entre républicains et démocrates, le triomphe d'une société matérialiste, capitaliste, qui ne pense qu'à l'argent, le pouvoir sans limites des entreprises multinationales et des banques... et, et, et... j'en passe! Différents milieux sociaux, appartenances politiques, confessions religieuses. Je pense un peu à nos écrivains français du XIX siècle entreprenant l'un "La Comédie Humaine", l'autre "L'histoire d'une famille sous le second empire".
   
   Mais là, c'est en un seul volume que Franzen veut tout dire! Oui, je sais, c'est énorme! On a l'impression que son roman charrie tous les immondices de la politique américaine, éclaire sous une lumière crue les iniquités de la domination des Etats-Unis sur le Monde, de son ingérence dans la politique des autres pays alors qu'il est incapable d'assurer chez lui la justice et le progrès social. Je sais que le livre a été traité de gâteau indigeste! Je comprends tout à fait cette critique. Et pourtant je l'ai parfaitement digéré, ce gros gâteau, sans m'ennuyer une seconde et cela est dû à deux faits.
   
   Tout d'abord, j'adore cette littérature qui n'est pas tournée vers son nombril, comme trop souvent notre littérature française contemporaine, mais vers les autres, vers le monde extérieur et l'on sait combien il va mal! L'accumulation peut paraître une maladresse mais au moins c'est généreux, c'est courageux! Et d'ailleurs malgré cette impression de fleuve en crue, le roman présente une construction savante et l'écrivain domine parfaitement son sujet, tout en ayant l'habileté de varier les points de vue. Enfin! j'ai devant moi un écrivain qui parle de notre monde et j'aime ce regard sans complaisance. Et cela me fait du bien de constater que pour une fois la littérature joue son rôle, celui d'analyser, de dénoncer, de chercher à secouer les consciences.
   
   Ensuite, et ceci grâce au talent de l'écrivain, je me suis intéressée aux personnages car ils sont devenus vivants pour moi, je les ai accompagnés un bon bout de temps sur le chemin de leur vie, j'ai partagé leurs joies et leurs chagrins, leurs réussites et leurs échecs. Ils m'ont parfois passablement agacée voire exaspérée avec leurs obsessions et leurs contradictions (Walter), leurs agissements (Patty), leur dureté les uns envers les autres (Joey, Richard). J'ai pu constater leurs faiblesses et leurs erreurs et déplorer ce qu'ils étaient en train de devenir, Joey faisant de l'argent sale avec la guerre en Irak, Walter se compromettant avec la pire des entreprises capitalistes et s'enrichissant sous prétexte de sauver la paruline azurée. Mais j'ai été heureuse de suivre les sursauts de leur conscience tourmentée. Ainsi l'on peut dire que le discours de Walter qui a le courage se rétracter est un grand moment. C'est un morceau de bravoure que j'ai aimé savourer. Et même si c'est trop démonstratif comme le reste du roman, - mais Zola aussi est démonstratif et je l'adore- je n'ai pas boudé le plaisir d'être en accord avec cette dénonciation. Quoique j'apprécie moins chez Walter son mépris des classes laborieuses sous prétexte qu'il en lui-même sorti et je pense comme Jessica qu'il se trompe partiellement de cible dans son discours. Car la complexité des personnages, qui ne sont pas décrits d'une manière manichéenne et qui évoluent tout au cours de leur vie, est une des plus grandes réussites de l'écrivain.
   
   Pour toutes ces raisons j'ai aimé ce gros roman touffu, complexe, imparfait peut-être, mais qui m'a touchée.
    ↓

critique par Claudialucia




* * *



Roman de notre temps
Note :

   Sortir d'un livre empli du sentiment d'avoir lu une œuvre au ton juste, sans fioritures, aux personnages romanesques d'une crédibilité désarmante, est un pur plaisir. Franzen raconte une réalité derrière des lunettes un poil pessimiste à ma vision mais avec une honnêteté, une sensibilité sans mièvrerie, enchanteresse. Bref, j'ai plus qu'apprécié.
   
   Pleinement contemporain, le récit se déroule aux États-Unis dans le Minnesota. Trois personnages se partagent la scène : Patty, Walter et Richard. Sautant d'une période de leurs vies à une autre, ces trois vies là sont décortiquées depuis l'université, lieu de leur rencontre, jusqu'au cap de leur cinquantaine.
   
   Le charme vient des choix de l'auteur d'angles d'attaque judicieux pour raconter et peindre une société américaine, voire occidentale, produisant des hommes et des femmes en proie aux doutes et au désœuvrement. Une société bien loin de toute sagesse et sérénité. Prenons la première partie qui nous décrit Walter et Patty, le couple, par le biais critique de la vision des voisins. Même angle d'attaque à la fin du livre avec de nouveaux voisins. Ou encore les parties autobiographiques à la troisième personne... racontées par Patty elle-même. Toujours le rythme nous maintient dans ce qui n'est finalement qu'une longue description de la destinée de ce couple, de leur ami de jeunesse Richard et des enfants de ce couple, Jessica et Joey. Il ne se passe au final pas grand chose, le couple se forme et se déforme. Les exploits sportifs de l'une, les engagements écologistes de l'autre, les comportements épicuriens et égoïstes du troisième, les conséquences sur la progéniture, la dépression n'est jamais bien loin pour ces différents personnages. Leurs espoirs, leurs renoncements, leurs choix de vie nous interpellent. Sans être véritablement attachants, ces personnages sont des occidentaux à la fois navrants et représentatifs de nos générations. Une liberté de choix qui devrait être réjouissante à vivre et qui s'avère porter en elle tout un ensemble de difficultés. De vrais soucis pour riches occidentaux mais des soucis tout de même...
   "… Et donc je me dis que vous avez déjà fait l'expérience de vous retrouver frustré face à des gens qui ne sont pas aussi intelligents que vous. Des gens qui ne sont pas seulement incapables de le faire mais qui refusent d 'admettre certaines vérités dont la logique va de soi à vos yeux. Qui ne semblent même pas se soucier de savoir si leur propre logique est mauvaise. Vous n'avez jamais ressenti ce genre de frustration?
   Mais c'est parce qu'ils sont libres, dit Joey. Ce n'est pas à ça que ça sert, la liberté? Le droit de penser ce que vous voulez? Cela dit, je veux bien admettre que parfois c'est chiant. […]
   C'est exactement ça, dit le père de Jenna. La liberté c'est chiant." P 379

   
   La description des états d'âmes des différents personnages est finement menée. La période universitaire est racontée de telle manière que l'on accompagne ces personnages dans cet âge de tous les possibles au plus près. Puis, quand le tout possible s'amenuise, on le ressent avec l'écriture également. C'est mystérieux et magique. De crises en réjouissances, les protagonistes se démènent et avancent...
   "Jonathan n'avait aucune piste à proposer, sauf que sa sœur, c'était problèmes et compagnie, un monstre venu de la Planète des Gâtées, avec la conscience éthique d'une éponge de mer, mais Joey pensait percevoir des choses plus profonde en elle. Il refusait de penser que quelqu'un qui disposait du pouvoir que conférait tant de beauté était totalement dépourvu d'idées quant à l'utilisation de ce pouvoir." P 569

   
   Un roman ancré dans son siècle. Majestueux.
    ↓

critique par OB1




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Bien dans l’air du temps
Note :

   Bien dans l’air du temps ce pavé – car c’en est un – et qui ne laisse pas indifférent. Plutôt du genre à recevoir des avis tranchés. Soit on s’y est emm… (ce que je ne parviens pas à concevoir), soit on est ébloui par la maîtrise de Jonathan Franzen. Et c’est mon cas, clairement.
   
   Il emploie un procédé un peu compliqué pour nous dérouler son histoire, qui se déroule tout de même sur plusieurs dizaines d’années, un peu comme quelqu’un qui pèlerait un oignon. Euh, non … Encore plus compliqué. En fait il attaque les digressions sur la famille de Patty et Walter au moment où notre couple, avec ses deux enfants ; Joey et Jessica, est déjà en pleine maturité et au moment opportun pour lui, ou bien quand il en ressent le besoin pour expliciter, étayer son histoire, il fait un bond de x années en arrière, avec des personnages périphériques, ou secondaires, gravitant généralement autour de Patty et Walter. Faire un bond en avant ne lui fait d’ailleurs pas peur non plus!
   
   Et c’est que notre homme est très méticuleux, très respectueux de la cohérence psychologique, à la manière d’un Pascal Mercier. Précision d’un entomologiste est juste ; précis et sourcilleux avec la réalité. Mais pas pédant pour un sou.
   
   Il a donc placé la famille sous son microscope, une famille d’américains moyens, du Minnesota, mais plutôt éduqués (au sens ayant suivi des études supérieures) et les regarde s’ébattre, et comprendre pourquoi ils bougent vers la droite, la gauche, pourquoi ils s’éloignent…
   
   Mais il m’a semblé que la vraie histoire n’est pas tout à fait là. Cette histoire de famille me parait surtout le vecteur pour évoquer des thèmes très modernes, tels ceux liés à l’environnement, la sauvegarde d’espèces menacées, le développement durable et l’aspect de catastrophe inéluctable liée à l’accroissement exponentiel de la population mondiale. Réellement très moderne.
    "Et pendant ce temps, cria-t-il, nous ajoutons treize millions d’êtres humains chaque mois sur cette Terre! Treize millions de personnes en plus qui vont s’entre-tuer dans la compétition pour des ressources limitées! Et qui vont anéantir toute autre créature vivante au passage! C’est un putain de monde parfait tant que vous ne prenez pas en compte les autres espèces! Nous sommes le cancer de cette planète! Le cancer de cette planète!"

   
   Donc Patty, Walter… l’ami d’Université de Walter, Richard,… les enfants Joey et Patty… Accrochez les ceintures : quand vous vous lancez dedans c’est pour être trimballé en tous sens. Mais trimballé intelligemment.
   
   Jonathan Franzen, voilà un romancier qui laisse ses lecteurs jouer aussi de leur intelligence!

critique par Tistou




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