Lecture / Ecriture
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Les vaches de Staline de Sofi Oksanen

Sofi Oksanen
  Purge
  Les vaches de Staline

Les vaches de Staline - Sofi Oksanen

Dysfonctionnement
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   "Les vaches de Staline" est le premier roman de Sofi Oksanen, il est paru en Finlande en 2003. "Purge" le premier traduit en France est en réalité le troisième écrit par l'auteur. Le style de narration est le même, il met en scène deux personnages Anna et sa mère Katariina et procède par flash-backs, en remontant sur deux générations.
   
   Difficile de ne pas faire de comparaison avec "Purge", mais la prose de l'auteur est assez puissante pour nous faire entrer rapidement dans cette histoire singulière et dérangeante.
   
   Katariina est Estonienne. Elle se marie avec un Finlandais et va vivre dans son pays en cachant ses origines. Elle interdit à Anna d'en parler. L'enfant va donc vivre entre deux pays opposés, étouffée par la paranoïa ambiante et un passé opaque. Elle voit bien les différences quand elle retourne en Estonie l'été, tout en aimant ce qu'elle y trouve.
   
   Le père est quasiment toujours absent, il travaille en U.R.S.S. où il mène une double vie. La mère s'ennuie dans son pavillon finlandais, elle a dû laisser son travail en Estonie, sa langue, sa famille. Elle décide pourtant d'occulter tout ce qui est estonien en elle, de ne pas parler des traumatismes vécus par ses parents et elle impose ce choix à Anna.
   
   Anna développe en grandissant des troubles alimentaires gravissimes, ce qu'elle appelle sa "boulimarexie", mélange d'anorexie et de boulimie. "Je ne voulais pas, en tant que femme adulte, dire que je n'avais pas la moindre idée de ce que je suis sans ma boulimarexie. Que sans elle, je ne suis pas. Que je ne sais pas me réjouir de quoi que ce soit sans la séance alimentaire qui suit. Que je ne sais pas déplorer quoi que ce soit sans une pleine armoire de nourriture de séance. Que sans cela je ne sais ni me détendre, ni me concentrer, ni aimer. Les pleurs sont la seule chose que je sache faire sans séances. Assez de pleurs frénétiques ne laisse même pas la possibilité de penser à la nourriture; mais ensuite faire une séance et un grand succès".
   
   Anna se met à fouiller le passé, cherchant à comprendre ce qui lui est arrivé et ce qui s'est passé autour d'elle. Il y a deux aspects majeurs dans le roman, décrits de manière aussi clinique l'un que l'autre. D'un côté la boulimie, de l'autre la situation des Estoniens sous occupation soviétique, avec les déportations en Sibérie, la propagande, les dénonciations entre familles pour s'approprier des biens, les mensonges, les combines, la perversité des institutions.
   
   Même si les points positifs l'emportent sur les points négatifs, je sors partagée de cette lecture. Tout ce qui a trait à l'histoire avec un grand H et à son impact sur les individus m'a passionnée. Quant à la boulimie, moi qui suis plutôt du genre "bec et miettes" l’écœurement m'a gagnée. Rien ne nous est épargné du pourquoi et du comment du gavage et des séances de vomissement. Je ne doute pas de la véracité de ses descriptions, mais sur 500 pages c'est rude! Il y a des longueurs, des répétitions et la narration n'est pas toujours claire. Anna se détruit et pas seulement par la nourriture, sa relation aux autres est compliquée et il y a peu de place pour l'espoir.
   
   Je n'oublie pas que c'était son premier roman, c'est normal qu'il soit moins abouti que le troisième. Elle réussit en tout cas très bien à lier le désastre d'un pays et son impact sur les malheureuses populations. Et les transmissions familiales muettes d'une génération à l'autre font le reste...
   "Katariina voudrait écrire à sa mère pour lui demander comment c'était en Sibérie. Pourrait-elle raconter ce qu'elle y entendait, ce qu'on y racontait ? Il faisait froid là-bas, mais froid comment ? Plus froid qu'ici ? Et rien ne poussait, contrairement à la maison en "Eesti". Mais Katariina n'ose pas, parce qu'elle ne sait pas si ses lettres passeraient en l'état ou si elles auraient un impact sur ses voyages en "Eesti" ou si quelqu'un aurait des ennuis. Si ses visas ne seraient pas prolongés. Si elle devrait rentrer".

   
   A lire le cœur bien accroché.

critique par Aifelle




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