Lecture / Ecriture
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Nuit et Jour de Virginia Woolf

Virginia Woolf
  La maison de Carlyle et autres esquisses
  Mrs Dalloway
  Une chambre à soi
  La chambre de Jacob
  Orlando
  La Scène Londonienne
  La promenade au phare
  Correspondance - Virginia Woolf / Vita Sackville-West
  Nuit et Jour
  Elles
  Les vagues
  Suis-je snob ?

Virginia Woolf, née Stephen, est une romancière anglaise, née à Londres en 1882 . Elle fut élevée dans une ambiance aisée, cultivée et littéraire. Elle publia de nombreux romans et essais. Son premier roman fut "The Voyage Out" et parut en 1915.

Psychologiquement fragile, elle fit plusieurs dépressions et, parce qu'elle craignait de devenir folle, s'est suicidée à Lewes en 1941.

Geneviève Brisac et Agnès Desarthe ont consacré à Virginia Woolf un excellent ouvrage intitulé "V.W. (Le mélange des genres)"; tandis que Michèle Gazier et Bernard Ciccolini nous livraient une biographie de 90 pages en bande dessinée, et Richard Kennedy, un témoignage vécu.

Christine Orban a consacré un roman aux amours de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West : " Virginia et Vita". On peut aussi s'intéresser à l'ouvrage intitulé "Les heures" de Michael Cunningham.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Nuit et Jour - Virginia Woolf

L'heure du thé à Bloomsbury
Note :

   Virginia Woolf fait partie des auteurs qui me fascinent et peut-être est-elle celle qui m'intrigue le plus. Je connais encore mal son œuvre dense, ambitieuse, parfois assez insaisissable: d'elle je n'ai lu que, dans l'ordre de lecture, "To the Lighthouse", "Mrs Dalloway", "La Scène Londonienne", les premiers chapitres de "L'Art du Roman" et l'essai "Une Chambre à soi" (j'ai également lu quelques pages de "Orlando" et les premiers chapitres de "La Chambre de Jacob" que je projette de reprendre depuis des mois). Ce que j'aime chez Woolf mais qui me fait aussi souvent remettre mes lectures à plus tard, c'est qu'il s'agit d'une lecture exigeante: Woolf crée un univers à soi, plutôt troublant au premier abord, et si l'on ne lui consacre pas suffisamment d'attention, si les petits riens de la vie viennent polluer la lecture, alors il ne s'agira sans doute que d'une rencontre manquée. C'est un peu comme essayer de lire Proust dans un métro bondé: désespérant.
   
   J'ai donc profité d'un séjour en Grèce pour lire "Nuit et Jour", mon compagnon de voyage au cours de ces dix jours où, si je n'ai pas passé mes journées à lire (loin de là), j'ai trouvé refuge dans ce roman avec un immense sentiment de félicité à chaque fois qu'une pause me le permettait. J'associerai sans doute toujours "Nuit et Jour" à la traversée des Cyclades en ferry, aux charmantes plages de Sifnos et à quelques moments perdus lors de ce très beau voyage.
   
   Si je vous raconte ma vie au demeurant follement passionnante, je n'en doute pas, c'est avant tout parce que ce roman est pour moi associé à une atmosphère spécifique bien difficile à retraduire. Ce livre m'a fait l'effet d'une pluie d'impressions: j'entends par là les impressions produites sur les personnages par le quotidien, par quelques échanges. C'est aussi une lecture qui me touche personnellement car je me suis énormément retrouvée dans ce livre: j'avais ainsi parfois le sentiment de me noyer dans le questionnement incessant des personnages, tandis qu'à d'autres moments je trouvais un semblant de réponse (était-ce du réconfort?) dans les chemins qu'ils empruntaient. J'ai trouvé chez Ralph et Katherine deux âmes sœurs, soumises comme moi à des volontés impérieuses et incontrôlables qui régulièrement les arrachent à la terne réalité et les conduisent dans des mondes parallèles, façonnés à leur goût; j'ai également suivi avec angoisse la définition progressive du rapport au travail de Ralph (qui travaille par nécessité et souffre de ce que son métier l'éloigne de ce qui réellement l'intéresse) et de Mary (qui voit dans le travail une manière de s'émanciper et de trouver une raison d'être, aussi pragmatique soit-elle).
   
   Deuxième roman de Virginia Woolf, "Nuit et Jour" met en scène quatre jeunes gens: Katherine Hilbery, petite fille d'un écrivain célèbre approchant de la trentaine, dont on attend un beau mariage et qui, quant à elle, souhaite gagner une liberté qui lui permettrait de faire ce qu'elle aime réellement (car se consacrer aux mathématiques et à l'astronomie dans une famille de littéraires est tout à fait impossible); Mary Datchet, fille de pasteur, travaille dans une association militant pour l'obtention du droit de vote pour les femmes et rencontre régulièrement d'autres jeunes gens éclairés visant à changer le monde ou à parler art et littérature; Ralph Denham, fils aîné d'une famille nombreuse d'origine modeste, est voué à une carrière d'avocat prometteuse... mais l'idée de bénéficier de ce confort petit bourgeois dans quelques années et de subvenir aux besoins de sa famille ne le satisfait pas, car il aspire à d'autres activités plus littéraires; enfin William Rodney, amoureux de Katherine, apparaît d'abord comme un petit bourgeois obséquieux et ridicule, mais dévoile rapidement un caractère complexe, plus généreux, intelligent et torturé qu'il n'y paraît à première vue - un personnage qui reste malgré tout à mes yeux profondément égoïste et perdu par son souci des conventions. Au fil du récit, ces personnages vont se croiser et apprendre par ces rencontres à mieux définir leurs désirs pour trouver enfin l'équilibre et plus simplement, se découvrir eux-mêmes.
   
   Comme l'indique Camille Laurens dans sa préface, ce roman est de facture plus classique: plus abordable que d'autres textes de Virginia Woolf, il n'est pas sans évoquer Jane Austen de par l'analyse des sentiments qui y est faite (mais on ne retrouve pas tant l'humour et l'ironie d'Austen, tandis que ce roman édouardien met quant à lui un pied dans la modernité, avec des personnages aux mœurs beaucoup plus libres et une approche de leurs pensées intimes assez romanesque... peut-être justement plus universelle et moins marquée par une certaine époque). J'ai été séduite par l'époque décrite: Katherine me paraît infiniment moderne et libre par rapport aux jeunes filles du XIXe et même, à celles d'autres textes de la même époque, à travers la possibilité qu'elle a de sortir comme bon lui semble sans chaperon dans les rues de Londres, de ramener des amis chez elle, de s'absenter en plein milieu d'une soirée en famille. J'ai également été charmée par le personnage fantasque qu'est Mrs Hilbery (à qui Katherine ressemble davantage qu'elle ne semble l'imaginer): incapable de mener un projet à bien, Mrs Hilbery vit dans l'ombre de son père, célèbre poète; comme moi elle fait une fixation sur certains auteurs... dans son cas il s'agit de Shakespeare, qu'elle évoque à tout moment et dont elle va voir la tombe à Stratford-Upon-Avon (par contre je ne comprends pas d'où lui viennent ces fleurs cueillies sur la tombe de Shakespeare, car la tombe du Barde se situe à l'intérieur de l'église locale); elle semble vivre dans une autre réalité, se trompe de pièce, se perd en ville comme à la maison et paraît ne pas prêter attention au monde qui l'entoure, mais la fin montre qu'elle est en réalité très perspicace et surtout, que sa grande sensibilité littéraire n'est pas vaine et lui a ouvert les yeux sur beaucoup de choses ayant échappé aux autres.
   
   Je pourrais parler indéfiniment de ce roman alors que je ne savais pas encore ce matin comment l'aborder. Je lui reconnais des maladresses et on sent bien que Virginia Woolf ne parvient pas tout à fait à  atteindre ses objectifs: le monde si particulier qu'elle crée reste encore un peu confus et le roman mélange les influences littéraires (alors que ses romans ultérieurs sont absolument uniques, celui-ci m'a fait penser aussi bien à ceux d'autres membres du groupe Bloomsbury qu'à Austen, et plusieurs passages me rappellent très clairement "The Rector's daughter "de Flora Mayor, roman merveilleux que je vous conseille vivement). Malgré tout, cela reste un immense bonheur de lecture et, à titre personnel, un roman qui m'a beaucoup marquée.
   
   
   536 p (qu'on ne voit pas passer)
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critique par Lou




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Les deux faces de Virginia Woolf
Note :

   Trouver chez le libraire un roman de Virginia Woolf jamais lu c’est un vrai plaisir, "Nuit et jour" a été réédité en poche en 2011, que demander de plus?
   
   Comparé aux romans de la pleine maturité: "La Chambre de Jacob", "Mrs Dalloway" et bien sûr "La promenade au Phare", ce roman ci est encore marqué par un certain classicisme mais je le dis sans grande conviction, parce que s’y dessine déjà tout le talent de Virginia Woolf pour faire sentir une atmosphère, pour décrire les lieux. Ses convictions féministes, sa volonté d’une indépendance, le refus des conventions sociales de son milieu, tout est déjà là en prémices, on devine déjà l’auteur d’ "Une chambre à soi", la romancière capable de nous faire pénétrer dans l’esprit des personnages, leurs émotions, leurs pensées.
   
   Elle est présente dans les deux personnages féminins: Mary Datchet la suffragette aux origines modestes, fière de son indépendance, rompant avec un milieu familial qui lui réserve la place habituelle de la femme et Katherine Hilbery qui appartient à la bonne société et qui vit dans une famille un peu écrasée par la figure du grand-père poète comme la tribu Stephen vécu à l’ombre de Leslie Stephen.
   
   Il est temps que je sois un peu plus précise sur la trame du roman
   "Une comédie mélancolique"
dit Hermione Lee, la biographe de Virginia Woolf, une comédie à quatre personnages, un chassé-croisé amoureux.
   L’héroïne principale, Katherine Hilbery, issue de la bonne société edwardienne, est la petite fille de Richard Alardyce véritable icône de la poésie de son temps qui jouit d’une célébrité qui se déverse aussi sur la famille au point de pousser Katherine à participer à la rédaction de la biographie du grand poète car "il fallait démontrer de façon irréfutable que son aïeul était un très grand homme". Il y a de l’orgueil chez Katherine, une conscience aiguë de la position privilégiée de sa famile.
   Elle se fiance à William Rodney poète lui-même, elle ne ressent aucune passion amoureuse pour lui, c’est un choix sage et réfléchi, son rêve secret est d’étudier les mathématiques, elle ne se sent aucune disposition pour la poésie ni la littérature, il y a en elle une volonté farouche de se démarquer de sa famille, de sa mère qui était "la dernière personne à qui elle désirait ressembler". Quand elle rencontre le beau Ralph Denham avocat issu d’un milieu modeste, elle est ébranlée dans ses certitudes et d’un seul coup l’amour dont elle rêve a la "splendeur d’un flot tumultueux".
   Ralph l’idéaliste est subjugué, mais conscient du fossé qui les sépare, tellement épris de Katherine qu’il est incapable de voir l’amour que lui porte Mary Datchet.
   Tout est réuni pour la romance mais on est chez Virginia Woolf et le combat va s’engager pour chaque personnage entre son idéal, ses désirs, son obéissance aux mœurs de la société et ses convictions.
    
   Virginia Woolf n’est jamais loin derrière ses personnages. Mary et Katherine représentent à coup sûr les deux facettes de la personnalité de l’auteur. Une volonté d’indépendance et un respect des conventions par un mariage sans passion véritable.
   La description de l’appartement de William Rodney est plus qu’un simple cadre, il ressemble de très près à l’appartement que le couple Woolf occupa à Clifford’s Inn.
   Les lieux où Virginia Woolf place les héros, sont les lieux qui lui sont chers: Ralph à Highgate, Katherine à Cheyne walk, leur rencontre à Kew Gardens.
   
   "Nuit et Jour" reçut de la critique un accueil élogieux sauf de Katherine Mansfield qui sans doute blessée par le succès de son amie et rivale en littérature, eut la plume très acide à l’égard du roman.
   Si vous aimez Virginia Woolf vous aimerez la découvrir à ses débuts.
   
   Ce que Virginia Woolf dit de ce livre dans son journal :
   "A mon avis «Nuit et Jour» est un livre plus mûr, mieux achevé, plus satisfaisant que «La Traversée des apparences», et cela se comprend. Sans doute me vaudra-t-il l’accusation de fignoler des émotions qui n’ont vraiment aucune importance."

critique par Dominique




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