Lecture / Ecriture
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Et la fureur ne s'est pas encore tue de Aharon Appelfeld

Aharon Appelfeld
  La Chambre de Mariana
  Floraison sauvage
  Et la fureur ne s'est pas encore tue
  Le garçon qui voulait dormir
  Histoire d’une vie
  Le temps des prodiges
  Les eaux tumultueuses
  L'amour soudain
  Badenheim 1939
  Dès 09 ans: Adam et Thomas
  Les partisans

Aharon Appelfeld, (אהרן אפלפלד) est un écrivain israélien, né en 1932 à Jadova (Roumanie), ayant subi La Shoah dans son enfance et installé en Israël.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Et la fureur ne s'est pas encore tue - Aharon Appelfeld

Au plus profond de l'âme humaine
Note :

   "Bruno Brumhart a cinquante ans. L'heure des bilans. Sa vie ressemble à un long cauchemar: les ghettos, la déportation, les camps, l'errance. Et puis le temps précieux de la halte, dans un château près de Naples, avec les autres déportés. Lieu des désespoirs, des rages mais aussi de rires et d'humanité. Etre ensemble pour retrouver l'envie d'exister. Et après? Même seul, il faudra continuer" (présentation de l'éditeur).
   
   
   Aharon Appelfeld aborde ici une nouvelle fois ses thèmes récurrents, l'enfance, la montée du fascisme et de l'antisémitisme, la déportation, les camps, l'errance en forêt et la difficile renaissance. Il le fait avec son talent habituel et j'ai été captivée par l'atmosphère, mi-réaliste, mi-symbolique du roman.
   
   Bruno, fils unique, est élevé par des parents communistes purs et durs, dans un pays qui pourrait être la Roumanie. Il a été amputé tout jeune de la main droite, sans savoir du tout dans quelles circonstances cet accident est survenu. De ce handicap il fera une force lorsqu'il se rendra compte que son moignon lui parle. C'est lui qui lui permettra de converser avec ses parents lorsqu'il sera séparé d'eux, travaillant à construire les fours crématoires.
   
   Ses parents ont rejeté tout ce qui a trait à la religion et c'est par un moine orthodoxe qu'il entendra qu'il ne faut pas qu'il oublie que "les enfants d'Israël sont des princes". Plus qu'un récit hyper réaliste, c'est plutôt le cheminement d'un homme, profondément marqué par les évènements du siècle. Libéré des camps, Bruno errera quelques mois dans la forêt avec deux compagnons, puis il arrivera à Naples, au bord de la mer, immensité dont la vue le réconforte. A travers son moignon, il continue à dialoguer avec ses parents disparus et ses amis. Très doué dans tous les trafics d'après-guerre, il utilisera son argent pour acheter un château et recevoir là tous les rescapés avides de retrouver une dignité.
   
   L'histoire individuelle de Bruno se fond dans l'histoire collective. L'écriture d'Aharon Appeldfeld est toujours sobre et creuse au plus profond de l'âme humaine, laissant le lecteur face à des questions essentielles.
   
   "Je m'attablai à un café. A quelques mètres de moi un vieil homme était assis. Le regard doux, il observait les passants d'un oeil pétillant. Je n'avais pas vu un vieillard aussi vif depuis longtemps. Je crus distinguer une ressemblance avec mon grand-père et ne l'en aimai que plus. Je n'ai jamais vu mon grand-père. C'était un Juif pieux que mon père m'interdisait de voir, de crainte qu'il m'enseigne ses préceptes. Nous avions toutefois projeté de lui rendre visite à quelques reprises. Juste avant la guerre nous avions entamé ce voyage, mais les routes étaient déjà bloquées. Parfois je me souviens de lui, ou j'imagine que je le vois dans un café, dans une rue".

   
   Si ce n'est déjà fait, un auteur à découvrir absolument.
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critique par Aifelle




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« Une saison arriva, mi-automne mi-hiver »
Note :

   Je ne reprends pas ce qu'Aifelle dit de ce livre dans son commentaire ci-dessus et qui me paraît très juste. Il est donc inutile de le répéter et je vais en profiter pour aborder un autre point.
   
   Dans ses romans, Aharon Appelfeld part de ses souvenirs d'enfance et explore des variations à partir de ces faits. Il modifie en général un peu l'âge, exploite certaines rencontres, en passe d'autres sous silence, explore ce qui aurait pu se passer s'il avait fait tel choix, plutôt que tel autre, mais toujours on part du fils unique avec ses parents aimants, intellectuels et gens de conviction, toujours on assiste impuissant à la montée d'un antisémitisme assassin, le ghetto, la déportation, le camp, l’évasion, l'après guerre, l'Italie, la Palestine. Toujours sont exploités quelques souvenirs réels, plus ou moins nombreux selon les romans, pas toujours sur la même période, et toujours nous est racontée une autre histoire, qui aurait pu se passer. C'est ainsi que les romans d' Aharon Appelfeld sont toujours les mêmes et toujours différents. Il n'y a pas de rabâchage chez l'auteur, ni de lassitude chez le lecteur. Il n'y a pas non plus, et c'est très important, de lamentation sur ce qui a été. C'est rare.
   
   Ce roman-ci, est particulièrement réussi avec une plus grande part que les autres accordée à une variation : et si l'adolescent rescapé des camps avait fait fortune? S'il avait réalisé ses rêves de fraternité et de gratuité. Il est très intéressant (et très juste) de voir comme ce génie du commerce, sachant tirer le meilleur bénéfice de toutes les situations, utilise par ailleurs sa fortune pour animer un lieu "hors commerce", qu'il organise à son idée mais où la gratuité règne en maître au point que les autres n'y croient pas. Ils ne sont pas plus capables de croire à ce total désintéressement que de faire fortune eux-mêmes. Ils manquent d'audace et d'imagination. Ils sont médiocres. Bruno ne l'est pas, ne l'a jamais été, ne le sera jamais, qu'il l'emporte ou qu'il soit vaincu par l'étroitesse d'esprit. Ici, il pense que la musique et la lecture pourront aider les rescapés à se reconstruire, alors, il les leur offre."La nostalgie lancinante qui nous étreignait ne pouvait se raccrocher qu'à une chose : nos livres."
   
   Il parle du retour des rescapés. Quand ils sont revenus, ils n'ont pas été bien accueillis. Les populations qui les avaient regardé partir ou les avaient chassés et déportés, ne voulaient pas rendre ce qu'ils avaient volé. Ils ne voulaient pas les voir revenir réclamer des comptes. On les voit aujourd’hui comme des victimes qui ont droit à tous les égards, mais ce n'a pas été le cas alors. Et les Juifs eux-mêmes n'étaient pas au-dessus de tout reproche. Jamais de manichéisme, chez Appelfeld, jamais de simplification absurde.
   
   J'avais déjà fait un rapprochement avec Edgar Hilsenrath dans un autre commentaire, je le répète aujourd'hui. Appelefld parle ici du même ghetto qu'Edgar Hilsenrath dans "Nuit", mais alors qu'Hilsenrath y avait consacré son livre, lui ne fait qu'y passer.
   
   J'aime énormément cet auteur car j'aime sa belle écriture et tout autant, sa vision du monde, son mode de pensée. Je m'en sens très proche.

critique par Sibylline




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