Lecture / Ecriture
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Rue des voleurs de Mathias Enard

Mathias Enard
  Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants
  Rue des voleurs
  L'alcool et la nostalgie
  Boussole

Mathias Énard est un écrivain, professeur d'arabe et traducteur français, né en 1972.

Rue des voleurs - Mathias Enard

Essoufflé par l’actualité
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Mathias Énard nous fait revivre l'actualité récente, —de la révolution de jasmin à la tuerie de Mohammed Mera, de l'attentat de Marrakech aux tragédies égyptienne et syrienne, sans oublier la crise européenne, en Espagne en particulier! — tout cela grâce à une unique voix, celle de Lakhdar, adolescent marocain, qui se remémore ces deux dernières années de sa jeune vie. Lycéen de la banlieue tangéroise, il vit une heureuse enfance ; familier du Coran, il dévore aussi les polars et la littérature arabe. Ses désirs sont ceux de tous les adolescents de dix-huit ans, entre les rêves d'émigration, l'amour et "l'incurable mélancolie des couilles"; un jour "(son) vieux le trouve à poil avec (sa) cousine Meryem": Lakdhar s'enfuit. Fin du paradis. Ce nouveau Candide, naïf ignorant tout du monde, entame deux ans d'errance et de dérive ; sans repères ni papiers, il trouve aide auprès des islamistes et vit de petits boulots. Son refuge c'est "la littérature, seul endroit sur terre où il fasse bon vivre". Taraudé par la honte et le manque de sa mère, Lakhdar n'a aucune prise sur sa vie ; entre des épreuves dramatiques et quelques flashes de bonheur, il reste ballotté par le destin jusqu'à en devenir le bras armé. À vingt ans il prend conscience d'avoir été changé malgré lui, au long de ce voyage de Tanger à Barcelone qu'il n'a pas vraiment décidé : le contexte et la fatalité ont choisi pour lui.
   
   Hormis la fréquente utilisation d'Internet et les courriels échangés avec Judit, l'étudiante espagnole dont il est amoureux fou, Lakhdar rappelle tous les adolescents du 9-3 : c'est la même galère de marginal paumé, le même mortel cocktail de vols, trafics, kif et prostituées. Seulement, en la dépaysant à Tanger, cette ville lisière, frontière poreuse à tous les voyages entre Occident et Orient, puis dans le quartier chaud de Barcelone, rue des voleurs, M. Énard veut rendre vraisemblable son travelling à 360° sur les actuels bouleversements du monde. C'est le point faible du récit : on n'échappe pas à l'impression de déjà lu sur les "jeunes de banlieue", et l'unique narrateur, Lakhdar, sonne un peu faux : il prend la place de tous les présentateurs des J. T. de 20 heures, commentant "à chaud" les scoops du printemps arabe ; de plus, sa passion pour la littérature et les humanistes orientaux fait que l'on peine à croire au personnage.
   
   Toutefois, le style d'Énard relève l'ensemble : les longues phrases énumératives, le réalisme cru du langage et de certaines descriptions construisent une déferlante qui inonde le lecteur et l'emporte malgré lui dans le tourbillon du voyage, jusqu'au fond du trou, du gore, de l'insoutenable. La force de ce roman tient à l'interprétation de la condition humaine que l'auteur prête à Lakhdar, soulignée par la métaphore filée, récurrente de l'incipit à la dernière page : "les hommes sont des chiens… et moi tout comme eux je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts "… "des chiens qui tournent… courent… s'affrontent… en attendant qu'on finisse pas les achever". C'est la réflexion d'un auteur humaniste, désenchanté et lucide, sur l'homme façonné par le contexte, emporté par le hasard, jamais maître de ses décisions. En conséquence l'identité du personnage, comme celle de chacun de nous, reste floue et fluctuante, "toujours en mouvement, l'être à jamais en formation" car "la vie est une machine à arracher l'être ; elle nous dépouille… pour nous repeupler… Pourquoi nous accrochons-nous à… ces exemples qui nous modèlent et savent nous briser tout en nous construisant?" Les hommes se ressemblent, se mêlent, comme l'Europe au monde arabe ; poreux et vides, chacun selon M. Énard, se cherche un maître et demeure, en dépit de Dieu, profondément seul.
   
   Les talents d'écrivain de l'auteur emportent l'adhésion ; cependant, le choix d'une unique voix narrative rend cette épopée inversée un peu trop ambitieuse au risque du "qui trop embrasse mal étreint".
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critique par Kate




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Intégrisme, grand récupérateur de misère
Note :

   Tanger. Lakhdar et Bassam aiment, du haut de la falaise, regarder le va-et-vient des ferries qui traversent le détroit. Dix-sept ans, l’âge des amours et des rêves. Pour son malheur, Lakhdar est surpris par son père avec sa cousine Meryem. Chassé de la maison paternelle, il rôde, affamé, sans toit, en loques. Désemparé, il se tourne vers son ami qui le présente au Cheikhh Nouredine, un vrai croyant! Ce dernier lui propose de tenir la librairie de la mosquée, logé, payé. Une aubaine qui ne se refuse pas même si les agissements de ce «Groupe musulman pour la diffusion de la pensée coranique» lui semblent étranges. La rencontre de Judith, l’étudiante espagnole, suffit à le détourner de ses doutes, jusqu’à l’attentat de Marrakech à la terrasse du café Argan. La vie de Lakhdar bascule, persuadé de l’implication de ce groupe dans ce drame. Quitter au plus vite les lieux avant qu’on ne l’arrête pour complicité. De Tanger à Barcelone, de misère en misère, Lakhdar va vivre le quotidien des sans papiers exploités et manipulés.
   
    A l’heure des révolutions arabes et de la crise européenne, Mathias Enard nous offre un roman dense sur les dérives d’un monde qui crée ses propres monstres. Lakhdar et Bassam, l’immigré et le terroriste, visages d’une actualité brûlante. Si Bassam, le pauvre, se perd dans la mouvance islamiste, Lakhdar se régénère dans la lecture au contact du grand voyageur que fut Ibn Batouta au XIVe. Mais les voyages ne se ressemblent pas!
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critique par Michelle




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Confiscations
Note :

   Mathias Enard est un formidable conteur. Il nous l’avait prouvé avec "Zone" cette confession d’un soldat de cinq cents pages écrites d’une seule phrase. Plus encore avec "Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants" (Prix Goncourt des lycéens 2010), formidable récit d’un épisode, sans doute imaginaire, de la vie de Michel-Ange convoqué à Constantinople pour y construire un pont. Voilà qu’il frappe encore très fort avec ce formidable "Rue des voleurs", une extraordinaire mise en lumière romancée d’un monde moderne à bout de souffle, une analyse lucide et sans concessions des contradictions et des dangers qui menacent de faire imploser nos sociétés en proie au doute.
   
   La question qui me paraît être centrale dans ce roman est celle de la confiscation. Parce qu’il a osé coucher avec sa cousine et qu’ils se sont fait surprendre par son père, le jeune Lakhdar se retrouve à la rue dans sa ville de Tanger. Nourri de romans policiers français qui lui ont permis d’en maîtriser la langue, le voici devenu la proie potentielle de tout ce que le monde comprend de tordus, de pervers ou de dangereux individus. Il ne rêve que d’une chose : l’Europe et plus précisément l’Espagne quasiment à la porte de cette Afrique maghrébine comme la promesse d’un avenir plus radieux. Chacune de ses tentatives sera vouée à l’échec malgré les manifestations du hasard ou du destin qui laisseront croire, à tort, à une nouvelle étape prometteuse.
   
   Campant son roman dans la pleine actualité de notre monde, Mathias Enard se livre à un tour de force littéraire pour mettre en perspective les profondes secousses telluriennes qui agitent puis fracturent nos sociétés.
   
   D’un côté, le printemps arabe et le mirage d’une démocratie bientôt confisquée par les barbus qui n’auront d’autre objectif que d’ériger un monde conservateur, rétrograde, confisquant le pouvoir sous le prétexte fallacieux d’un Dieu multipliant les interdits et la haine en agitant la promesse d’un paradis à venir. Confiscation donc d’une révolution faite par les jeunes et dont ils deviendront bien vite les premières victimes au nom d’interdits religieux qui se multiplient. Confiscation d’une religion dévoyée de son sens premier.
   
   De l’autre, une Europe qui s’enfonce dans la crise dont la façade la plus au Sud, l’Espagne, se convulse dans une crise qui jette dans les rues jeunes et vieux, fabrique un chômage qui explose, produit une génération de pauvres et d’exclus qui n’ont d’autre choix que la survie dans la paupérisation ou dans l’émigration sans garantie. Confiscation du miracle économique, confiscation du travail, confiscation de tout avenir donc. Confiscation de perspectives lorsque Lakhtar finira par toucher Barcelone pour échouer très vite dans cette "Rue des voleurs" qui existe et qui regroupe la lèpre de la ville, vivant de combines, de rapines et d’illégalités.
   
   Confiscation de la mort, lorsque Lakhtar devra se faire croque-mort malgré lui, enfermé dans un gourbi par un patron obnubilé par les vidéos de morts atroces glanées sur internet. L’entreprise vit de la collecte de ces fuyards noyés pour avoir fait confiance à des passeurs sans scrupules. Ils sont parfois méconnaissables, souvent anonymes, mis en bière sans être pleurés, devenant un simple amas de viande permettant de faire du profit. Cadavres confisqués à la vie, à l’espoir, à leurs familles et proches.
   
   Confiscation de l’amour parce qu’il est Marocain, sans papier, sans travail, résidant en toute illégalité et qu’elle est Espagnole puis tombera gravement malade. Ils s’aimèrent à Tanger. Ils crurent se retrouver lorsqu’il se fit mousse sur un paquebot de ligne avant que de devenir prisonnier d’un navire consigné à quai sans perspectives. Navire confisqué, lui aussi.
   
   Confiscation de toute liberté pour ce jeune homme naïf, toujours prêt à faire confiance, à croire que demain sera meilleur alors que c’est l’abîme de plus en plus profond qui l’attend.
   
   Confiscation des vies lorsqu’il devient malgré lui, en le comprenant trop tard, membre d’un réseau islamiste dormant dont l’implication dans des attentats sanglants au Maghreb ou en Europe, histoire d’accélérer le basculement dans la folie religieuse semble de plus en plus probable. Le dénouement incroyable et sublime du roman en est l’apothéose, le symbole extrême qu’il n’y aura bientôt plus d’autre issue que dans le déchaînement furieux et cathartique de violence.
   
   Seule la littérature offre un peu d’espoir ; celui de s’évader d’un monde insupportable, celui d’apprendre, celui aussi de dénoncer l’intolérable, de dresser une ultime et bien modeste barricade face au déferlement de fin d’un monde que nous dépeint de manière réaliste Mathias Enard. Lui qui est professeur d’arabe classique et qui vit à Barcelone, après avoir habité le monde arabe pendant longtemps, sait bien de quoi il parle. Puissions-nous l’entendre dans ce roman magnifiquement écrit et superbement construit. Eblouissant!

critique par Cetalir




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