Lecture / Ecriture
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Notre-Dame d'Alice Bhatti de Mohammed Hanif

Mohammed Hanif
  Notre-Dame d'Alice Bhatti

Notre-Dame d'Alice Bhatti - Mohammed Hanif

Alice au pays des miséreux
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   
   Avec ce roman je suis loin de mes bases littéraires habituelles. Auteur dont c'est le second roman traduit en français après "Attentat à la mangue" titre qui est tout un poème en lui-même.
   
   La scène qui débute ce livre, l'entretien d'embauche d'Alice laisse bien augurer de la suite (du livre, pour son poste nous verrons plus tard). En effet celle-ci, catholique sortant de 14 mois de prison, pense avoir peu de chances d'obtenir ce poste qui pourtant n'est que celui des soignantes remplaçantes du quatrième échelon. Entre une infirmière chef qui chique du bétel et des médecins qui sont là parce qu'ils ne peuvent pas bien faire autrement, le tout dans un lieu qui semble être sponsorisé par un lobby médical: sur le ventilateur est écrit en toutes lettres " Ayez foi en Philips " Et la foi il faut l'avoir pour travailler dans ce que l'auteur nomme un abattoir mais répondant au doux nom d’Hôpital du Sacré-cœur... seule la foi sauve! Mais hélas pas toujours.
   
   Bref notre héroïne voit sa vie s’améliorer non sans quelques anicroches dues à son statut d'infirmière d'une beauté supérieure à la moyenne... heureusement elle a du répondant! Le goujat ne s'en tirera pas sans en payer le prix.
   
   La vie continue. Alice se marie avec Teddy ; la nuit de noces est tronquée, car son époux doit travailler à 4 heures du matin avec l'inspecteur Malangie, chef de la brigade G (pour Gentlemen!). Ce nom est un doux euphémisme pour des personnages opérant en marge des lois.
   
   Leurs deux religions peuvent-elles cohabiter malgré leurs entourages et leurs différences? Surtout si en plus Alice accomplit des miracles?
   
   Les personnages sont nombreux et pas tous sans reproches, mais rien n'est reluisant dans cette société gangrénée par la corruption, les privilèges et l'impunité dont bénéficient et abusent certains.
   
   Mais pour Alice qui n'est pas religieuse la vie, c'est aussi le mariage... intouchable mais féminine malgré tout! Et quelle femme, voici la description donnée par l'auteur lui-même :
   "-Le corps d'Alice Bhatti est un miracle de malnutrition : une charpente fine et frêle ornée de seins phénoménaux."

   Elle demande d'ailleurs au tailleur que sa robe de mariage lui fasse paraître sa poitrine moins proéminente.
   
   Son père catholique chargé de la voirie (bien grand mot pour des égouts à ciel ouvert) tentera de la faire canoniser.
   
   L'élu de son coeur est Teddy, musulman, adjoint à un certain lieutenant, mais pas réellement investi qui sert un peu de gorille à certains gradés de la police locale. Retournons-nous vers l'auteur :
   "-Teddy Butt est l'un de ces hommes qui ne parlent bien que lorsqu'ils parlent cricket."

   Que résultera-t-il de cet amour et de cette union!
   
   Dans ce livre foisonnant, la vie n'est pas un long fleuve tranquille dans les couloirs d'un hôpital religieux qui tient surtout du dispensaire pour nécessiteux, qui sont très nombreux. Noor, enfant recueilli par le personnel de Notre-Dame. Il en est devenu la mascotte et un des rouages essentiels. Alice lui doit beaucoup, mais il doit aussi s'occuper de sa vieille mère.
   On croise un tailleur qui aimerait avoir la main baladeuse mais qui caste oblige doit se retenir, et pourtant l'envie le démange.
   
   Sous un humour noir et décalé pour cacher ou estomper la réalité, l'auteur nous parle de la condition des femmes au Pakistan... et c'est révoltant! Frappées, violées, brûlées à l'acide par les pères, frères, maris, amants, tous les prétextes sont bons. Les descriptions des salles d'attentes de l'hôpital sont édifiantes! Quelques passages absolument insensés, la demande en mariage, et ses conséquences sur la vie de la ville! Le mariage par lui même dans un sous-marin! La cérémonie préparée par les amis du marié redonne un peu de baume au cœur. Tout n'est pas noir, enfin pour un moment.
   
   Un livre qui dénonce une société pour nous très archaïque, vraiment aux antipodes de nos us et coutumes. Le plus dérangeant, c'est une espèce de résignation collective, les choses sont ainsi, alors...
   
   
   Extraits :
   
   - Un jour, lors de son apprentissage, la moitié de la ville avait, semble-t-il, tiré dans le ventre de l'autre moitié et tout le monde avait déroulé ses tripes sur le carrelage des urgences.
   
   - Précisons qu'il craint aussi la réplique : "Mais tous les balayeurs sont chrétiens."
   
   - Si les pistolets permettaient de faire avancer les choses, ce pays serait sorti d'affaire à l'heure qu'il est.
   
   - "Quand vous coudrez mon chemisier, pourriez-vous faire en sorte de me faire paraître plus plate"?
   
   - Remontant les mains, il lui serre la taille. Il a une érection inattendue, incommodante.
   
   - Une infirmière musulmane mariée ne vaut guère mieux qu'une infirmière chrétienne célibataire. Vous êtes simplement devenue une esclave au carré.
   
   - Mais vous n'avez pas l'air d'être de ces filles à qui la chance sourit beaucoup.
   
   - Son corps de vingt-sept ans est un modeste mais compact terrain de combats que les combattants ont piétiné en y laissant leurs marques.
   

   
   Titre original : Our Lady of Alice Bathi (2011)
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critique par Eireann Yvon




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Pour découvrir la société pakistanaise
Note :

   Voilà donc le billet concernant un livre écrit par un auteur pakistanais, le Pakistan étant le deuxième pays gratté sur mon planisphère.
   
   Alice Bhatti est une jeune chrétienne, habitant à Karachi dans la Colonie Française, quartier pauvre de la ville où les habitants sont des intouchables, dont le travail est souvent de nettoyer les trottoirs de la ville.
   
   Alice Bhatti, après un séjour de 14 mois au Borstal, prison pour les femmes et les enfants, veut se faire engager à l’hôpital du Sacré-Cœur en tant qu’infirmière, métier dont elle a suivi la formation avant la prison, comme on le découvrira dans la suite du roman. C’est sur son entretien d’embauche devant trois membres importants de l’hôpital, que s’ouvre le roman. Le docteur Pereira, directeur de l’hôpital, la Sœur Hina Alvi, infirmière-chef, et le médecin-chef sont très impressionnants pour la jeune femme ; Alice Bhatti débite tout le discours savamment préparé avec Noor, le secrétaire du Dr Pereira, qu’elle a connu en prison. Celui-ci s’est proposé de faire tous les petits travaux de l’hôpital pour qu’en échange sa mère, Zainab, soit soignée de ses trois cancers. Noor est amoureux d’Alice, même si elle est beaucoup plus vieille que lui et a peu de chances de le remarquer.
   
   Elle va finalement être recrutée à l’hôpital et commencé à exercer son métier. C’est pour nous l’occasion de découvrir la société pakistanaise : l’extrême pauvreté, l’art de la débrouille, l’art de soigner (ou de le faire croire) sans médicament, les inégalités, la corruption par exemple, mais surtout la manière dont on considère les femmes comme des quantités négligeables, surtout quand elles sont catholiques. Sauf qu’Alice Bhatti n’est pas une femme qui se laisse faire, c’est d’ailleurs ce qui lui vaudra son séjour en prison. Elle n’hésite pas à mutiler les parties intimes des hommes qui souhaitent des fellations par exemple.
   
   Noor est "ami" avec Teddy Butt, haltérophile médaillé, c'est un collaborateur non-officiel de la police, et plus particulièrement d’une unité qui n’obéit pas aux règles. Il s’agit d’arrêter quelqu’un, par toutes les manières possibles, pas forcément le coupable et lui faire comprendre qu’il ne faut pas recommencer. C’est le travail de Teddy Butt qui réussit la plupart du temps puisqu’il tue souvent le client. Teddy Butt est aussi un homme au cœur tendre et tombe amoureux d’Alice Bhatti. Il lui fait la cour de manière maladroite. Elle n’est pas vraiment amoureuse. Il est musulman ; elle est catholique. Malgré tout cela (la différence religieuse étant en plus mal vue), ils vont se marier et commencer leur vie commune, avec toutes les incompréhensions que cela entraîne.
   
   Le livre est construit (la plupart du temps) par une alternance des points de vue de Noor. d’Alice Bhatti et Teddy Butt. Cela confère un certain dynamisme au livre, où il faut le dire on ne s’ennuie jamais. C’est à mon avis dû à deux choses : l’humour de l’auteur, et accessoirement de ses personnages, et la situation tout simplement. Les gens sont très pauvres, ne peuvent prendre la situation qu’avec philosophie et humour, au risque de devenir fou ou dépressif. En plus de par la construction, le dynamisme du livre est assuré par, là aussi, la situation. Il n’y a aucun répit, personne ne se repose jamais dans ce roman, tellement les problèmes surgissent les uns après les autres.
   
   C’est le premier roman pakistanais que je lis et je suis plutôt contente de mon choix. Outre que c’est un bon roman, je trouve que cela donne un bon aperçu de la vie à Karachi, comme l’a révélé l’affaire Asia Bibi.

critique par Céba




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