Lecture / Ecriture
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Haut et court de Philippe Cohen-Grillet

Philippe Cohen-Grillet
  Haut et court

Haut et court - Philippe Cohen-Grillet

En rire pour ne pas en pleurer
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Fait divers de septembre 2007 dans le Nord-Pas-de-Calais : une famille, le père la mère, la cinquantaine, la fille et le fils, la trentaine, sont retrouvés pendus à la poutre du salon de leur maison. Aucune explication. S'emparant de ce fait divers comme base de départ de son livre, Philippe Cohen-Grillet fait ensuite parler le fils, mort. Il raconte depuis son état de suicidé comment ils en sont arrivés là, comment la gendarmerie piétine sur l'enquête et la vie difficile de chaque membre de la famille et des gens de cette région en général.
   
   C'est un roman qui commence très fort :  «Ce jour-là, en début de soirée, un peu avant l'heure de l'apéritif que nous ne prenons jamais, papa nous a réunis dans la salle à manger et a déclaré : "Aujourd'hui, plutôt que de passer à table, on va se passer la corde au cou."
   Sur le coup, j'ai un peu regretté. Non pas que je n'avais plus envie de me foutre en l'air. J'en avais autant envie que d'habitude, ni plus ni moins. Mais on était mercredi. Et le mercredi, c'est le jour où maman nous prépare des tomates farcies." (p.11)

    Suivent des pages sur la difficulté de coordonner les gestes (c'est presque de la danse, de la natation synchronisée! La beauté du geste en plus, quoi!), de faire les nœuds aux cordes : pas facile lorsqu'on n'a plus d'encre dans l'imprimante et qu'on ne peut donc pas visualiser les différents tours et détours de la corde pour parvenir à un nœud fin et efficace! C'est donc un roman qui débute par des pages drôles, désopilantes, déroutantes, d'un humour noir, décapant. Philippe Cohen-Grillet ne se donne pas de limite : tout est prétexte à faire un bon mot ou à décrire une situation de manière comique. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il tuerait père et mère pour un bon mot, ce serait ici, dans le contexte de son livre, une tautologie (pas une totologie, hein, attention, même si c'est une histoire drôle). Ça peut être dérangeant, ce qui, je ne vous le cache pas, rajoute à mes yeux, un petit plus : encore plus de plaisir à sourire voire rire.
   
   En ouvrant ce bouquin, le lecteur se trouve dans la tête du fils, suicidé. Et il raconte sa famille, entre une mère fragile, un père en préretraite (licencié en fait aux alentours de 50 ans), une sœur qui voit ses heures de travail se réduire au fil des semaines, et lui-même magasinier dans une grande surface locale. Tout cela dans une région sinistrée : pas de travail ou tellement peu. Cette famille est totalement centrée sur elle-même. Pas de relation hors celles avec les collègues. C'est d'une tristesse sociale et culturelle à pleurer. Grâce à ces gens, l'auteur va dresser le portrait d'une société qui va mal, et son humour du départ devient un humour du désespoir, une farce macabre.
   « "Là-bas", ici, chez nous, on enfante tôt. Parce que l'horloge biologique tourne, certes. Mais aussi parce que toutes les postadolescentes poussent des landaus, par crainte d'être sinon considérées comme des "putes". Et aussi, parce que "les allocs", c'est quand même pas fait pour les chiens. Ça s'appelle "l'argent braguette". [...] J'exagérais sans doute. Mais même en noircissant le tableau de la sorte, je ne parvenais pas à me consoler de n'avoir pas "fait", moi aussi, un enfant.» (p.124/125)

   
   Il écrit quelques pages bien senties sur la grande distribution "Super-hard-discount" et ses méthodes d'encadrement, de brimades voire d'intimidation. Quelques autres sur la justice qui peut détruire des vies et puis s'en laver les mains. Un constat sévère et sans doute juste, plus qu'une dénonciation. Malgré leur isolement familial, le fils va rencontrer des gens très différents de lui, personnages secondaires bien décrits et présents.
   
   Sans être exempt de quelques -toutes petites- longueurs, ce roman est de qualité. Bien écrit et maîtrisé, il alterne les moments durs avec d'autres pas forcément moins difficiles, mais traités plus humoristiquement, avec un détachement qui permet qu'on en rie. Et puis d'autres passages sont plus légers :
   « Parfois, le dimanche matin, elle [la mère] suivait la retransmission télévisée de la messe sur le service public. "Alors, ça bigotte?" la charriait gentiment ma sœur. "Je regarde parce que c'est tourné dans une église différente chaque semaine", se justifiait maman. "Ah bon, si c'est du tourisme ecclésiastique, c'est pas pareil..." Pince-sans-rire sœurette, comme toujours. Maman ne pratiquait pas, c'est vrai. Et alors? On peut suivre les étapes du Tour de France sans savoir monter à bicyclette." (p.234)

   
   Je n'ai pas ri à gorge déployée, mais j'ai souvent et longtemps souri. J'ai été parfois gêné par ce que décrit P. Cohen-Grillet, la misère sociale, familiale, culturelle ou pécuniaire voire même toutes ensemble. Non pas que je sois d'une classe sociale supérieure (c'est d'ailleurs sans doute à cette identification possible qu'est due cette gêne), mais tant de solitude et de misères me met pas à l'aise. Un livre qui fait sourire voire rire, et qui à certains endroits peut gêner, que demander de plus à la littérature? Un premier roman de la rentrée à découvrir sans aucun doute.

critique par Yv




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