Lecture / Ecriture
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Un repas en hiver de Hubert Mingarelli

Hubert Mingarelli
  Hommes sans mère
  L'arbre
  La Dernière Neige
  Le Bruit du vent
  Le jour de la cavalerie
  Le voyage d'Eladio
  Une rivière verte et silencieuse
  Vie de sable
  Océan Pacifique
  Quatre soldats
  La beauté des loutres
  Marcher sur la rivière
  La promesse
  L'année du soulèvement
  La lettre de Buenos Aires
  Un repas en hiver
  L’homme qui avait soif
  La route de Beit Zera
  L'incendie
  Ados: La lumière volée
  La vague
  La source

Hubert Mingarelli est un écrivain français né en 1956 en Lorraine.


* Interview dans la rubrique "Rencontres"

Un repas en hiver - Hubert Mingarelli

Qu'est-ce que l’humain?
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   "Je mis mon nez dans la vapeur qui montait de la casserole. Ça commençait un peu. L'oignon et le saucisson me chatouillaient. La semoule était encore au fond, elle n'avait pas commencé à gonfler. C'est elle que nous attendions. Mais peut-être bien qu'avec l'étagère et le banc, ça suffirait, et qu'on aurait encore la table pour manger. Je retournai m'asseoir. Au bout d'un moment Bauer se mit à baisser la tête et à la redresser presque aussitôt. Il somnolait à petits coups, comme ça. J'aurais bien aimé moi aussi."
   
   Trois soldats allemands, en Pologne, pendant la seconde guerre mondiale. Leur quotidien est rythmé par la fusillade de Juifs dès le matin. Seule alternative pour y échapper, partir à la chasse, aux Juifs évidemment. S'ils ont la chance d'en ramener un, ils pourront encore échapper à la tuerie le lendemain.
   
   Ils obtiennent la permission de leur commandant et peuvent échapper à la corvée qui leur pèse tant. Ils se mettent en route mollement dans la campagne polonaise, mordus par le froid intense, le ventre vide parce que la cantine était encore fermée. Ils s'enfoncent dans la neige, errent sans but, et contre toute attente, débusquent un jeune juif enfoui dans un trou.
   
   Ils l'emmènent et toujours affamés, réunissent le peu de vivres dont ils disposent. Ils investissent une maison abandonnée où ils espèrent faire un feu et se cuire une soupe, soucieux de retarder le plus possible leur retour à la compagnie. L'irruption d'un paysan polonais ouvertement antisémite va bousculer le déroulement de leur projet.
   
   Je n'en raconte pas plus, l'action se déroule sur une journée, le style est minimaliste, très simple. Il n'y a pas de description de violence et pourtant elle est bien là, présente dans les têtes de ces trois hommes dépassés, dont l'un se fait un sang d'encre pour son fils qui commence à fumer. Les interactions entre eux en disent long sur la grande misère des hommes plongés dans une guerre qui les détruit.
   
   C'est incongru de parler d'un coup de cœur sur un tel thème, c'est pourtant le cas. C'est le premier roman de la rentrée qui me fait l'effet d'un uppercut et que je suis certaine de ne pas oublier. Une fois refermé, impossible d'occulter les questions qu'il pose sur ce qui constitue un être humain, sur ce qui nous constitue.
   
   "Une fois debout, il leva les bras. Pas une plainte, pas un mot, nous n'entendîmes rien. Comme s'il s'y attendait. Dans son regard non plus, nous ne vîmes rien, ni peur ni désespoir. A peine si à travers son foulard nous l'entendions respirer. Le peu que nous apercevions de lui, c'étaient ses yeux sous le bonnet en laine. Ils étaient sales et cernés, mais pas encore assez pour cacher son âge. Ils étaient fatigués, mais encore pleins d'éclat".

    ↓

critique par Aifelle




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Pas une page pour se réchauffer
Note :

   Dans ce livre, Mingarelli nous transporte en plein cœur d'une forêt polonaise en hiver, dans le froid et la neige, pendant la seconde guerre mondiale. Il nous fait vivre une journée de "chasse aux juifs" en compagnie de trois soldat réservistes allemands, qui n'en pouvant plus des exécutions et bruits de fusillades dans leur camp, demandent l'autorisation d'aller "en" trouver dans la forêt.
   
   Ce n'est pas vraiment un récit de guerre où le lecteur est plongé dans le sang et la boucherie des attaques, mais celui d'une humanité qui ne veut pas sombrer, mais qui chute quand même.
   
   Affamés, frigorifiés, dans une marche hallucinée par la blancheur et le gel, ils débusquent presque par hasard un jeune juif se terrant dans un trou.
   
   C'est sur le chemin du retour au camp, où ils livreront à une mort certaine leur prisonnier, qu'ils s'arrêtent dans une cabane isolée, aussi perdue qu'eux-mêmes, et qu'ils rencontreront un paysan polonais et son chien.
   
   Antisémite, le polonais fera naître chez ces soldats un peu d'empathie pour leur prisonnier. Mais pour combien de temps?
   
   Au bout de nulle part, dans un froid que le lecteur ressent à chaque page, dans le dénuement le plus total, ils prendront un repas ensemble et donneront à ce huis clos une tragique dimension.
   
   Mingarelli dans une écriture dépouillée et ciselée, raconte la solitude des hommes dépassés par leurs guerres et en quête d'une fraternité perdue. Sans donner de leçon, il raconte les bourreaux et les victimes, tous humains.
   
   Déconnectés de leur passé, ces hommes se retrouvent dans l'horreur du quotidien et essaient de rallumer l'espace d'un ultime repas les gestes de la camaraderie.
   
   C'est dur, pas une page pour se réchauffer, et la fin précipitée et haletante rejette le lecteur dans un monde où l'humanité avait vraiment disparue.
    ↓

critique par Marie de La page déchirée




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Soldats et/ou criminels
Note :

   En refermant la dernière page du livre, on se prend à regretter de ne pouvoir accompagner plus avant les trois compagnons d’infortune avec lesquels on vient de partager une longue journée. Une fois n’est pas coutume, en découvrant les dernières lignes, vous allez percevoir tout de suite pourquoi cette fin n’en est pas une…
   
   "On le ramena à la compagnie, et le lendemain, on nous laissa repartir à l’aube, avant la première fusillade. La lune se couchait. Des nuages couraient devant. Un chat traversa la route. Dans la nuit gelée, je voulus me souvenir d’une prière et la dire pour Emmerich et son âme brisée, mais ce qui me revenait, c’était des bribes, pas grand-chose. On traversa un hameau. Une lueur apparut derrière une fenêtre. Emmerich marchait seul devant. Je fis ce que je pus, je lui dis quand même les bribes." (Page 137)
   

    — Mais enfin, commencer par la fin, c’est stupide, tu nous coupes tout suspense!
    Eh non, ami lecteur, si ta quête te mène vers le roman d’Hubert Mingarelli, ne te détourne pas au prétexte que tu connais les dernières lignes. Elles te disent au contraire comment ces trois braves types, pas plus faits pour être soldats que toi ou moi, peuvent survivre à l’horreur quotidienne dont ils ne sont que les outils. La force d’Hubert Mingarelli pour développer son sujet est de se placer à hauteur d’hommes, par la parole du narrateur adoptant un style parlé sans rien abandonner de sa qualité littéraire. On l’aura compris, ce livre très travaillé se lit vite, au rythme condensé de cette journée de pérégrination dans la compagne glacée.
   
   Nous sommes donc en Pologne, au cours d’un des premiers hivers de la seconde guerre mondiale. Trois hommes de troupe, le narrateur et ses deux compagnons Bauer et Emmerich, subissent comme les autres les ordres de leur lieutenant. Le froid, la promiscuité, l’inconfort, l’éloignement des familles, il faut tout accepter et vivre avec, il n’y a pas de choix. Mais plus que les longues heures d’appel dans la neige et le froid, c’est l’activité particulière de leur compagnie. Mingarelli se garde de trop détailler le tableau, il parvient à transmettre les sentiments des hommes par l’évitement :
   "Pour le reste, Graaf ne pouvait pas savoir quelle impression ça nous faisait qu’il en arrive aujourd’hui. Il ne pouvait pas voir si nous murmurions derrière nos écharpes. Tout ce qu’il voyait, c’était nos yeux. Et d’aussi loin, il ne pouvait pas savoir déjà qui se porterait malade le lendemain." (Page 9 )
   
   De fait, nos trois hommes utilisent une autre astuce pour éviter le "travail" du lendemain. Ils obtiennent de partir "en chasse" dès l’aube, et arpentent sans grande conviction l’immensité glacée recouverte de neige durcie. Ils ne cherchent pas vraiment leur proie, ne sont animés d’aucune autre ambition que de se réconforter en accrochant leurs pensées, leurs désirs à leur vie d’avant. Pour Emmerich, c’est le souci d’imaginer que son jeune fils commence déjà à fumer… Mais le hasard leur permet de dénicher un fuyard, et les mots du narrateur montre bien l’application mise à réduire tout sentiment, toute opinion :
   "Une fois debout, il leva les bras. Pas une plainte, pas un mot, nous n’entendîmes rien. Comme s’il s’y attendait. Dans son regard non plus, nous ne vîmes rien, ni peur, ni désespoir.…"
   

   Cette fatalité pèse en fait sur tous. On ne discutent même pas du fond de l’affaire, cet homme mérite-t-il son sort, jusqu’au moment où un détail de rien crée une faille qui rappelle la propre vie du narrateur :
    "Le flocon (brodé) sur le bonnet du juif finalement me tourmentait. Il m’avait suivi dehors. Il était venu avec moi, dans mes pensées. Il était plus ou moins tout le temps là depuis que le juif avait émergé du trou. Je n’avais plus beaucoup de forces pour le chasser. La faim et la fatigue me les avaient toutes prises…" (page 81)
   

    L’apparition d’un paysan polonais dans la cabane abandonnée où ils viennent de trouver refuge est toutefois l’occasion d’exacerber les rapports humains. Plus qu’au prisonnier, qui n’a pas droit à la parole, la haine antisémite que manifeste le nouveau venu, sa fausse complicité avec les soldats allemands qu’il achète avec du mauvais alcool en échange d’une part de soupe sont les déclencheurs d’un vieux réflexe de solidarité humaine… Quelque chose qui détraque la carapace d’indifférence qui les protège de leur culpabilité soumise.
    "- Alors, qu’est-ce qui t’arrive?
    Le Polonais lui répondit vite quelques mots, en le considérant. Puis son regard retourna aussi vite vers la resserre. Alors il parla, dans la langue universelle de la méchanceté, secouant la tête pareillement, avec cette méchanceté." (page 94)

   
    Finalement, ce sont les excès des autres qui protègent l’homme simple d’en commettre. Dans ce court récit, on perçoit combien ces soldats criminels n’ont pas de haine, et si la démonstration semble facile, Mingarelli ne rachète pas leur soumission aux ordres d’un simple partage de repas, si emblématique soit-il. La guerre est là avec son cortège de morts et d’erreurs, et personne n’en sort indemne. La fin, la véritable fin de tous ces massacres est-elle vraiment arrivée?
    ↓

critique par Gouttesdo




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Constantes mingarelliennes
Note :

   Des hommes – que des hommes - unités de temps, de lieu... Des constantes mingarelliennes...
   Une étude de mœurs par temps de guerre. En hiver, vers le lointain Est – en Pologne ici – "Un repas en hiver" louche fortement du côté de "Quatre soldats" qui valût le Prix Medicis 2003 à Hubert Mingarelli. De femmes, point, mais c’est une habitude.
   
   Le contexte est rude : c’est la guerre, l’hiver, en Pologne. Trois Allemands, soldats d’occasion et d’infortune, tentent de survivre à l’horreur, entre les exécutions de juifs qu’on leur demande d’effectuer, la faim, le froid... Situation extrême qui les fait se porter volontaires pour une chasse au juif dans la plaine enneigée, à jeun, plutôt que de participer aux exécutions sommaires. Ils vont en trouver un, de juif, et tenter de passer le reste de la journée planqués, à se confectionner une sorte de "repas" dans une maison abandonnée, havre improbable en ces temps de misères morale, physique...
   
   Et puis arrive un Polonais – soldat ? – pour le coup violemment antisémite, et les cinq vont cohabiter par force quelques heures, le temps de la préparation du repas et de sa consommation. Le Juif enfermé, déjà résigné, le Polonais remonté comme "un coucou suisse" et nos trois gaillards, soldats d’occasion, hommes perdus, dépassés comme toujours chez Mingarelli.
   
   C’est merveilleux de justesse, terrifiant de misère... C’est une plongée dans ce que des âmes humaines peuvent faire pour tenter d’échapper à l’inhumanité dans lesquelles elles sont immergées. Avec des mots simples, des phrases simples, des sentiments simples, Hubert Mingarelli nous fait participer à l’innommable. Ça a existé. Ça existe encore. La bête immonde ne fait que sommeiller dans la nature humaine. Survivre quand elle est réveillée, c’est ce que nous décrit Hubert Mingarelli. Enfin, survivre... tenter de survivre...

critique par Tistou




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