Lecture / Ecriture
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Une seconde vie de Dermot Bolger

Dermot Bolger
  La musique du père
  Finbar's hotel
  Une seconde vie
  Une illusion passagère
  Ensemble séparés

Dermot Bolger est un écrivain irlandais né en 1959.

Une seconde vie - Dermot Bolger

La quête des origines
Note :

   Sean Blake réchappe d’un accident. Sa voiture est allée s’écraser contre un bus. Selon son dossier, son cœur s’est arrêté brièvement de battre, l’espace d’une seconde. Mais il s’en sort finalement avec quelques cotes fêlées et un bras cassé.
   A la suite de cet accident, il n’est plus le même «C’est comme si tu étais parti d’ici le matin de l’accident et que tu n’étais jamais vraiment revenu» lui dit sa femme.
   
   A la suite de cet incident, lui revient notamment en mémoire un moment douloureux de son existence, l’abandon qu’il a vécu bébé, sa mère biologique ayant été contrainte de l’abandonner. Sean est en effet né dans un couvent isolé, au fin fond de la campagne irlandaise. De jeunes mères n’y tenaient leurs enfants que quelques secondes avant qu’une religieuse ne leur arrache. Ces femmes étaient considérées comme des pécheresses Il ne sait donc rien de sa mère biologique qu’il aimerait retrouver. Il sait juste qu’elle était sans doute très jeune et son souvenir le hante bien qu’il ait été adopté par des parents aimants.
   
   Un récit très prenant, nous suivons les pérégrinations et les pensées du narrateur qui divague dans le flot de souvenirs flous : son abandon, son enfance, ses parents adoptifs. Aujourd’hui marié et père d’un petit garçon, âgé de 40 ans, il décide malgré tout de partir à la recherche de ses origines. Quête identitaire de cette fille mère que fut Lizzi, condamnée comme beaucoup d’autres femmes à abandonner son enfant. Nous suivons aussi la détresse de cette mère qui n’a pas pu connaitre son fils.
   
   Un roman sur l’adoption, la quête des origines, la difficulté de vivre. Un récit complexe en raison des chassés croisés qui m’ont permis de découvrir tout un pan de l’histoire irlandaise que je ne connaissais pas. Un récit très prenant, que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. La fin est magnifique.
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critique par Éléonore W.




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Au nom de la mère et du fils
Note :

   De cet auteur j'ai lu et aimé, il y a relativement longtemps, quelques romans, puis moins ses dernières productions. Ce titre combine ces deux époques, car c'est en quelque sorte aussi une renaissance, mais surtout une réécriture. En effet la première mouture "Le ventre de l'ange" date de 1994, et je ne l'avais pas lu, donc découverte complète.
   
   Ce livre commence par une très intéressante note de l'auteur qui nous explique d'où lui est venue l'idée de ce roman, et son contexte historique qu'il ne faut pas oublier, ces années où l'Irlande découvrait le scandale des Magdalene Sisters.
   
   Un homme réchappe miraculeusement de la mort, ou mieux il revient du royaume des morts! Alors pour lui il est l'heure de repenser sa vie et de revivre des moments douloureux. Commence pour lui la quête d'un fantôme, sa vraie mère, la biologique, car depuis l'âge de 11 ans il sait qu'il est un enfant adopté, avec ce que cela comporte de problèmes humains, de relations avec ses camarades d'écoles, cruels comme tous les enfants. Cela semblait loin, sa vie de famille est somme toute comme celles de millions de couples, ni parfaite, ni exécrable. Des souvenirs affluent avec beaucoup d'interrogations : qui est-elle? que fait-elle et où? pourquoi l'avoir abandonné?
   Pendant ce temps, en Angleterre, Elisabeth en face terminale d'un cancer, revit sa jeunesse, cette soirée où elle a décidé de se donner à un homme, sauf s'il est irlandais... et il n'est pas irlandais!
   Mais les suites de cette aventure sont pour l'époque, un motif de rejet de la société irlandaise dominée par l'église catholique.
   Pour elle comme pour lui, le jeu en vaut-il la chandelle? Cette quête est-elle utile, ne va-t-elle pas faire plus de mal que de bien?
   
   Beaucoup de personnages dans ce roman, la famille Black, Sean, photographe pour qui les quelques secondes passées dans la mort vont changer sa perception du monde et de sa vie. Il devient obnubilé par la recherche de sa mère biologique. Il devient un fantôme cherchant un autre fantôme. Son épouse et ses enfants deviennent des quasi inconnus qu'il croise parfois lorsqu'il rentre chez lui.
   Ses parents, sa mère, femme au foyer à l'ancienne, élevée dans une famille farouchement républicaine. Son père, lui aussi passionné de photographie, qui, comme les photos a un côté négatif, un peu magouilleur, commettant quelques larcins et qui dut être un grand séducteur, le contraire du mari modèle qu'il est chez lui.
   Sa tante Cissie, la mémoire de la famille, qui lève un peu le voile sur ses origines. Mrs Lacey, femme impressionnante qui a droit de retrait des enfants d'une famille si elle le juge nécessaire.
   Elisabeth (Lizzy) et sa famille, Jack son mari aimant mais effacé, ses trois filles et leurs maris, elle n'a d'estime ni pour elles, ni pour eux. Sa vie est morne, elle erre sans but la nuit. Malgré le cancer qui la ronge, elle n'a plus qu'un but dans ce qui lui reste d'existence, retrouver Francis "Petit Garçon Bleu". Ni Tom, son frère à la sexualité refoulée, devenu prêtre, ni sa sœur Ellen ne purent s'opposer à la volonté familiale.
   
   La société actuelle passée au prisme de l'Irlande entre l'homme d'affaire cynique, ancien orphelin et le mineur qui perd son travail, son épouse de maladie et qui au bout du rouleau choisit le suicide entraînant sa petite fille dans la mort. Ou Gerry, l'ami journaliste, enquêteur désabusé qui a baissé les bras, las de dénoncer le monde politique et la corruption institutionnalisée. Ce livre pose encore une fois la question de la congrégation des "Magdalene Sisters" et le pouvoir absolu, quasiment de vie ou de mort, sur des jeunes filles surtout, dont le seul tort, soi-disant, étaient d'avoir eu des relations sexuelles avant le mariage. Tout cela n'a pu se faire qu'avec la complicité de l'église catholique et de l'état irlandais. Les vagues excuses dites du bout des lèvres par les autorités semblent dérisoires et peu convaincantes, l'argent n’efface pas les horreurs commises et ne répare pas grand chose! Où était la bonté chrétienne durant toutes ces années! Quelle hypocrisie!
   
   Un constat terrifiant sur l'Irlande bigote de l'après-guerre et les séquelles qui existent encore maintenant!
   
   
   Extraits :
   
   - À Sligo, elle était une pécheresse, mais elle était avec ses semblables, ses cris mêlés aux sanglots de la fille de Rosscommon allongée dans le lit à côté. Dans la ville de Coventry, alors en pleine reconstitution, elle n'avait personne à qui se confier.
   
   - Vos mères étaient toutes des prostituées, lui répétait une religieuse. Si jamais tu rencontres la tienne après avoir quitté l'abri que nous t'offrons ici, crache lui au visage.
   
   - N'avions pas appris à remettre en cause l'autorité. Les choses étaient ce qu'elles étaient, point à la ligne.
   
   - L'Irlande dans laquelle elle vivait était infectée par un terrible virus appelé respectabilité.
   
   - Elle n'avait même pas eu d'enfants, et ses parents étaient morts, et elle s'était retrouvée seule au milieu de ses frères. Elle était considérée comme trop grande tentation.
   
   - Les temps ont changé, c'est vrai, penser qu'à l'époque qui n'ont même pas laissé cette pauvre fille assister à l'enterrement de sa mère.
   
   - Vous n'êtes plus toute jeune. Aucun homme n'aime découvrir qu'on lui a vendu une marchandise usagée. Penser à tout ce que vous pouvez perdre. Vous avez suffisamment déshonoré votre fils. Essayez pour lui de vivre maintenant un peu plus dignement.
   
   - Peut-être elle me repoussera, mais c'est un risque que je dois prendre, aussi bien pour elle que pour moi.
   
   - J'ai maudit ma mère jusqu'à la tombe. Mais à quoi servirait que vous en fassiez autant? Mes parents appartenaient à un autre âge.
   

   Titre original : A second Life (2011).
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critique par Eireann Yvon




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Une famille bien
Note :

   Écrire sur l'adoption n'est en rien original; ce qui l'est, en revanche, c'est l'ancrage historique de la narration. Dermot Bolger révèle une période sombre de l'histoire irlandaise des années 60, quand des jeunes filles enceintes, de tous milieux sociaux, ont été oubliées dans des couvents. La respectabilité des familles imposait d'éviter le scandale et de renier ces vierges abusées. Mais comment assumer sa "seconde vie" quand on ne sait d'où l'on vient ni qui l'on est? Le coup de génie de D. Bolger, c'est de concrétiser cette fêlure psychique, cette incapacité à accepter les blancs de son passé, sous la forme d'une expérience de mort clinique. Ce subterfuge renforce le sentiment de Sean Blake, reporter photographe marié et père de deux enfants, d'être "étranger" à sa vie. Il s'engage alors dans une longue enquête sur sa mère biologique pour parvenir à habiter cette seconde existence qu'il n'a jamais faite sienne depuis qu'à onze ans il s'est su adopté.
   
   Elisabeth Sweeney était d'une "famille bien, la seule de ce pays qui ait donné un prêtre à l'Église. Ils étaient respectés". Lorsqu'elle tombe enceinte à dix-neuf ans le souci de la réputation pousse son père à l'enfermer au couvent de Siligo car "la respectabilité était l'objet d'un culte général… n'importe quel péché était accepté à condition de reste caché". Lizzy —Elisabeth— accouche à Coventry de Francis, son "petit garçon aux yeux bleus". On la contraint de l'abandonner à six semaines : "les religieuses en ont fait une industrie subventionnée par le gouvernement qui leur versait une prime pour chacun de ceux qu'elles recueillaient". Rayée de l'histoire par sa famille, mariée par les religieuses, Lizzy ne fera jamais son deuil de cet enfant et ne cessera de s'enfuir pour le rechercher, malgré la honte et l'opprobre, convaincue que lui aussi la recherche. La violence des propos de la responsable de l'Agence de l'Adoption reflète l'état d'esprit de l'Église d'alors: "La pécheresse que vous êtes n'a aucun droit sur l'enfant. Vous n'êtes pas celle qu'il lui faut". Et des années plus tard, lorsque Francis rebaptisé Sean interroge les jeunes religieuses de ce même couvent, toutes semblent frappées d'"amnésie collective".
   
   Initié tout jeune par son père adoptif à la photographie, l'objectif a toujours protégé Sean du monde; mais il s'est toujours refusé à être photographié : il n'était personne, il "n'existait pas". L'état de mort clinique dû à un bref arrêt cardiaque agit en déclencheur. Alors que sa conscience flotte au-dessus de son corps, "envahi d'un bien-être absolu", il "voit" les "visages bienveillants" de ses grands-parents maternels, de son père adoptif; et ces morts chéris l'enveloppent d'une "couverture d'amour": c'est la "mort heureuse", sans aucun chagrin d'avoir quitté femme et enfants… Et lorsque cesse cette béatitude d'outre-monde, que la douleur enflamme son corps, Sean refuse cette seconde vie. Il refuse d'autant plus d'être vivant qu'il est sans cesse sollicité par des rêves, des visions-souvenirs, une forme de télépathie avec Lizzy sa mère : elle a "senti" son accident, lui "entend" l'appel maternel… Il partira…
   
   Mêlant la lucidité réaliste au déferlement de l'inconscient traumatisé, cette quête de soi se lit comme une passionnante enquête. Dermot Bolger construit un personnage attachant et très humain. Son ressentiment pour celle qui l'a abandonné, son désir de vengeance de ce fameux oncle Tom le cèdent au pardon lorsque Sean parvient à comprendre les mentalités de cette époque : seule l'ignorance nourrit la haine. D. Bolger sait convaincre de la force salvatrice de la résilience.
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critique par Kate




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Bis repetita gaelica mea culpa
Note :

   D'Irlande en livres je suis très rarement revenu déçu. Ce n'est pas encore pour cette fois. Dermot Bolger, l'un des plus connus auteurs de l'île, revient avec "Une seconde vie" sur les noirceurs de cette île, qu'on connait maintenant, notamment depuis le film "The Magdalene Sisters".
   
   Sean Blake, photographe,  cliniquement mort, survivra à son accident de voiture. Mais il n'est plus le même et se met en quête de retrouver sa mère biologique, l'une des si nombreuses filles mères au destin misérable d'humiliation. Pourtant on ne retourne pas cette gangue de silences et de boue sans risque. Mais "Une seconde vie "est aussi une curiosité littéraire. Il s'agit d'une deuxième version d'un livre publié en 94 sous le titre "Le ventre de l'ange". Mais voilà, ce pays a quand même évolué et Dermot Bolger a complètement réécrit son récit en 2010. C'est somme toute une bonne nouvelle pour les irlandophiles dont je suis.
   
   Il s'appelait Francis, sa mère, Lizzy, l'avait appelé ainsi avant de le laisser aux sœurs de si sinistre mémoire. Le roman explore aussi bien la quête de Sean, maintenant père de famille, sur les traces de celle qui l'a abandonné en une époque où il était presque impossible de faire autrement pour une jeune fille "fautive", que les derniers mois de sa mère biologique, qui a vécu l'exil en Angleterre, trois autres enfants, des filles, mais qui n'a jamais totalement assumé ce passé si lourd. Dieu (mais où était-il?), comme la vie était dure! A propos, l'Irlande de maintenant c'est pas encore tout à fait ça. Bref, j'ai lu des critiques assez mauvaises sur "Une seconde vie", accusé d'une certaine mièvrerie clichetonneuse. Ce n'est absolument pas mon avis.
   
   Dermot Bolger n'oublie pas le thème résurgent de l'adoption et trace le portrait de parents de substitution de bonne volonté, de braves gens qui, comme beaucoup, ont fait de leur mieux. La dualité de Sean/Francis se ressent douloureusement mais le chemin finira par s'éclaircir. On peut reprocher une sorte de "catalogue irlandais", football, pubs, oncle prêtre douteux, forcément douteux.  D'accord. Il n'en reste pas moins qu' "Une seconde vie" est un roman qui colle à cette Irlande où la musique, la bière et la foi ont parfois couvert le pire. Pas toujours. Et un peu moins maintenant.
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critique par Eeguab




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Il ne faisait pas bon être fille-mère en Irlande...
Note :

   La religion catholique qui prône l’amour du prochain et le pardon ne s’est pas toujours montrée si compatissante en Irlande. Et notamment vis-à-vis des filles-mères et des enfants nés hors mariage.
   Dermot Bolger nous en fait la démonstration via Sean Blake, un mari – père de famille dans la force de l’âge qui réchappe de justesse à un accident de la circulation au cours duquel il aurait dû laisser sa peau. D’ailleurs, sa peau il l’a perdue quelques instants. Mort clinique, expérience de sortie du corps. Tenté d’être happé définitivement par la lumière intense du bout du tunnel, il est rattrapé par la vie, réintègre son corps mais... mais rien ne sera plus comme avant ; une seconde vie.
   
   Sean ne s’en remet pas, mais surtout, il a capté un visage parmi ceux qui l’attendaient au-delà de la vie qui l’obsède. Qui l’obsède parce qu’il ne le remet pas. Il pressent que c’est quelque chose d’important mais qui ? mais quoi ?
   
   Et puis Sean Blake tout à coup se sent terriblement concerné par ce qu’il sait – et surtout ce qu’il ne sait pas - de lui dans sa toute prime enfance ; à six semaines, il a été retiré à sa fille-mère de mère et confié à un couple adoptif, ses parents, mais quid de sa mère ? De celle qui l’a mis au monde ? Il ne sait rien d’elle et rongé de culpabilité, il va se mettre en quête, en cachette de sa famille, de cette mère biologique.
   
   Et ça n’est pas simple, le secret est bien gardé. Sa famille pense bien que Sean a définitivement déraillé. Qu’il n’est plus le même, qu’il devient incapable de travailler. Son couple commence à battre de l’aile pendant qu’il s’épuise en chimériques recherches. Et toujours ce visage qui revient en boucle dans sa mémoire...
   
   Un côté pas très joli du rigorisme catholique comme on l’exerçait dans les institutions irlandaises. On n’a pas de peine à y croire et Dieu que c’est violent ! Décidément les romans irlandais ont une âpreté à nuls autres pareille. Mais le pays est effectivement âpre, et son histoire aussi.
   Mais bon, Sean Blake s’ouvre une seconde vie. Il peut dire merci à Dermot Bolger !

critique par Tistou




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