Lecture / Ecriture
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Des hommes illustres de Jean Rouaud

Jean Rouaud
  Les champs d'honneur
  Des hommes illustres
  Misères du roman
  L'imitation du bonheur
  L'invention de l'auteur
  La Splendeur escamotée de frère cheval

Jean Rouaud est un écrivain français né en 1952.
Il a reçu le Prix Goncourt en 1990 pour "Les Champs d'honneur".

Des hommes illustres - Jean Rouaud

A l'époque de Doisneau
Note :

    Tout commence par des soucis domestiques d'éclairage et une lampe à pétrole oubliée, une combustion mal maîtrisée qui va couvrir de suie tout le magasin. Il faut s'employer à le nettoyer.
   C'est samedi et ça tombe bien car le grand Joseph va rentrer de sa dure semaine de pérégrination en Bretagne, retrouver son village et sa famille.
   Le grand Joseph, c'est le père et le héros dont Jean Rouaud retrace la vie. Passionné de vieilles pierres et bricoleur ingénieux, comme un Depardieu qui remplirait l'écran, Joseph l'autodidacte occupe tout le livre d'une présence familiale sans faille.
   "Il tirait une fierté légitime des ses rafistolages et de ses dons d’improvisation. Il avait ainsi inventé de chauffer la grande chambre donnant sur la rue en la faisant traverser par le tuyau du poêle du magasin situé au-dessous. L'idée lui en était venue à la lecture d'un article d'" Historia" sur le mode de chauffage par les murs d'une villa gallo-romaine. Le tuyau traversait le plancher, décrivait à l'aide de coudes et de suspension une géométrie anguleuse dans la chambre, et retrouvait le conduit de la cheminée à un mètre au-dessus de la tête de lit, ce qui nous obligeait à faire très attention au moment du coucher et du lever, car un coup de tête, outre le désagrément, risquait de déséquilibrer le fragile édifice tubulaire. Il y eut des sculptures contemporaines du même ordre dont on s'extasie encore".
   
   Eh bien moi, je m'extasie du style "Rouaud", fait de phrases immenses, ponctuées incessamment de virgules, d'un vocabulaire et d'une minutie parfois très "échenozienne". De plus, c'est drôle.
   
   "Des hommes illustres" dépeint les années 50-60 à travers le souvenir de cet homme, -le grand Joseph-, voyageur de commerce par sa profession, homme inoxydable et incommensurable aux yeux de ses enfants et d'un fils qui raconte une icône, son père. Au volant de sa 403, Papa Joseph sillonne la Bretagne et ses petits villages pour fournir ce que Jean Rouaud nomme pour l'époque, une quasi-économie de montagne: "de la bouteille de gaz au papier à lettre en passant par les déjeuners en porcelaine "souvenir de ma première communion". C'est là que Papa intervenait.(... ) La Bretagne avait le don de ces commerces composites où les couples réunissaient leurs talets comme on ajoute une corde à son arc dans l'espoir d'améliorer l'ordinaire".
   
    Jean Rouaud dépeint donc la France provinciale de cette époque et il y a des passages vraiment exceptionnels. Parfois, il faut s'y reprendre à deux fois pour bien lire et saisir, profiter de son écriture... mais, en concoctage de phrases tortueuses et bondissantes, j'ai trouvé quelques petites perles. Du style...
   A propos des vaches; "Dès qu'on quittait une nationale pour s'enfoncer dans la campagne profonde, il fallait compter avec les troupeaux de vaches qui barraient de leur démarche désabusée toute la largeur de la chaussée, opulentes, lascives, le pis ballottant entre les pattes arrière à presque toucher terre, ruminant dans leurs gencives le même ennui incommensurable, comme si de porter sur leurs flancs ballonnés cette étrange géographie de continents bruns et d'océans ivoire les avait convaincues que le monde, elles en avaient fait le tour"... Prodigieux, non? Parler des vaches de telle manière...
   
   Bon je ne vais pas recopier tout le livre juste encore ceci... A propos de la voiture... : "La 403 ployait sur son essieu arrière. Ainsi pesamment chargée, elle donnait l'impression de chercher sans cesse à s’envoler. Il aurait pu suffire aux lourdes valises d'écraser la voiture, mais elles avaient aussi entrepris de raboter les disques vertébraux de leur manipulateur (Joseph!), se montrant dans ce travail d'érosion, semaine après semaine, d'une redoutable efficacité. Sur la fin, la douleur qui le tenaillait ne le lâchait plus. Pour tenter de calmer la douleur, il vidait ses tubes de Véganine à la même vitesse que ses paquets de Gitanes".
   
    Jean Rouaud raconte donc la vie et la mort de ce père illustre, comme autrefois avant lui, Plutarque écrivait "La vie parallèle des hommes illustres", cherchant à magnifier la vie de gens somme toute ordinaires. Quelqu'un de très doué ce grand Joseph -un passage sur ses qualités d'acteur de théâtre également; et en plus d'être ingénieux, il est infatigable, rebelle, -il ne se laisse pas embarquer par le S.T.O. au moment de la guerre et animé d'un sens de la vie au-delà du commun des mortels. En tout cas, c'est ainsi que nous le présente l'auteur, quelqu'un qui brille naturellement.
   
   J'ai aimé ce roman car les mots, forcément, sont un délice (même si parfois... on s'y perd!). Il y a des auteurs qui ont vraiment du talent... Jean Rouaud en fait partie, on aimerait manier la langue française comme il le fait -une fois encore, n'est pas Goncourt qui veut, lui l'a été. L'intérêt du livre réside donc bien dans la mise en scène, dans le choix des mots et dans cette écriture alambiquée parfois mais magnifique très souvent, plutôt que dans le scénario: Jean Rouaud réussit à faire le portrait d'un père, dépeindre l'époque de la guerre et de son après. On se plait à vivre cette aventure toute simple et à replonger dans la jeunesse de nos parents (enfin, des miens).
   
   Une réussite des Editions de Minuit.

critique par Laugo2




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