Lecture / Ecriture
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L'ingratitude de Ying Chen

Ying Chen
  Immobile
  L'ingratitude
  Les lettres chinoises

Ying Chen (en chinois, 应晨) est une écrivaine sino-canadienne née à Shanghai en 1961 où elle vécut jusqu'en 1989. Elle vit depuis au Canada.

L'ingratitude - Ying Chen

Mère je vous hais...
Note :

   Auteure canadienne d'origine chinoise, j'avais apprécié "Immobile" lu dans le cadre d'une année canadienne organisée par le club de lecture de la médiathèque de Lorient. Pourquoi ne pas réessayer?
   
   Sur un lit d’hôpital une jeune et jolie fille se meurt... avec une certaine jubilation morbide... enfin elle espère par son suicide faire souffrir sa mère! Et une souffrance extrême. Avec un sadisme certain!
   
   Pourquoi tant de haine? Yan-Zi, la narratrice, nous raconte sa vie d'étouffement et nous explique la cérémonie de la crémation dont elle-même est l'héroïne. Car, si par instants, elle retourne à sa vie antérieure, nous parlant des hommes qu'elle a aimés, Hong-Qi, qui rendu méfiant par sa peut-être future belle-mère, a pris ses distances! Chun l'aimait, elle s'était offerte à lui, il a refusé l'offrande en lui rétorquant qu'il comprenait pourquoi sa mère ne la supportait pas! Puis Bi a fait une apparition dans son existence... la fin du purgatoire... pas vraiment. C'est même plutôt l'inverse, le chemin de croix devient abrupte...
   
   Yan-Zi attend de se consumer... les invités ripaillent autour du banquet de tofou rituel, le père semble revivre, un peu ivre il s’assoit et parle avec une de ses cousines... La cérémonie suit son cours... la crémation aussi... du restaurant les convives vont chez les parents... et feue Yan-Zy devient non pas poussière, mais cendres... mais que couve sous les braises!
   
   La narratrice du fond de sa tombe nous explique sa vie. Ou ce qu'elle considère comme une sorte de purgatoire dans un monde sans joie, sans rire et surtout sans amour maternel.
   
   La mère, personnage froid et autoritaire, femme austère et lointaine, sa fille pense que son suicide la fera souffrir, mais ne la changera pas dans ses choix d'éducation. Triste vengeance posthume!
   
   Le père intellectuel doux et rêveur n'est plus lui-même depuis un grave accident... il est incapable de travailler, chose qui exaspère son épouse. Trop pris par ses pensées, il ne fut pas un mauvais père... il n'en fut pas un... il n'a pas été non plus un mauvais mari, il était absent.
   
   Et bien sûr dans ce désert affectif et familial, la figure de la grand-mère est le seul point de repère.
   Une présence aussi, le Seigneur Nilou, personnage invoqué surtout par la grand-mère, être surnaturel représentant des vieilles croyances qui doivent influer sur la vie des gens.
   
   Ce court livre, inclassable, peut par certains aspects paraître choquant. En effet le fond de l'histoire avec cette haine exacerbée de la mère, le langage parfois très cru, le coté morbide du repas funèbre avec la morte disséquant tout cela!
   
   Malgré tout cela c'est très "vivant" et bien écrit avec une touche de remord de la part de la narratrice, mais parfois du bout des lèvres!
   
   Les traditions dont la mère semble la garante se perdent, les banquets naguère végétariens font la part belle à la viande, comme pour exposer sa richesse. Les jeunes filles cherchent à s'émanciper loin des tutelles et contraintes familiales. Le mariage n'est plus la norme!
   
   A noter aussi une couverture que je trouve très inspirée avec ce voile cachant le corps d'une jeune femme, linceul étouffant.
   
   Une expérience littéraire écrite par une auteur qui une fois encore me surprend! À découvrir!
   
   Extraits :
   
   - La mort est devenue une chose comme les autres auxquelles ils attribuent un prix qui varie selon leur humeur.
   
   - Je brulais d'envie de voir maman souffrir à la vue de mon cadavre.
   
   - Maman avait encore oublié mon anniversaire, elle qui avait une très bonne mémoire.
   
   - Peut-être maman avait-elle vu dans la retraite de papa la possibilité de reconquérir son homme et la défaite des livres et des papiers.
   
   - Je me voyais morte au milieu de la vie.
   
   - Elle ne souffre plus. Elle m'oublie. À peine mon corps commence t-il à puer qu'elle m'oublie
    déjà.
   
   - On peut très bien produire des mensonges à partir de vérité, ou obtenir des vérités grâce à des mensonges.
   
   - Je préférerais mourir auprès de maman. Je crèverai sous ses yeux et à ses pieds. Elle avait planifié ma venue, maintenant elle devait assister à mon départ.
   
   - La mort les dérange. Ce soi-disant accident a brisé leurs illusions sur la jeunesse et sur l'éternel.
   
   - Ta mort est faite, ma pauvre. Tu vivras comme une morte. Mon cœur aussi est mort...
   
   - Par ma mort, je comptais attirer l'attention de maman et non celle de la police. Je ferais souffrir maman, c'est entendu, mais pas question de la faire envoyer en prison.
   
   - Combien de fois je vous ai dit, à toi et à ton père, qu'il faut être raisonnable avec les livres comme avec l'alcool. Ils déroutent l'esprit et endurcissent le cœur.

critique par Eireann Yvon




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