Lecture / Ecriture
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180 Jours de Isabelle Sorente

Isabelle Sorente
  Panique
  180 Jours

Isabelle Sorente est une écrivaine française, polytechnicienne, née en 1970.

180 Jours - Isabelle Sorente

Que peut-on faire aux animaux ?
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   "Alors comme ça, Enders, vous vous posez des questions. C'est mon métier, ai-je dit à Legai. Il m'a jeté un coup d'oeil ironique. Il paraît que les gens qui se posent trop de questions sont moins heureux que les autres… Et vous croyez qu'on est heureux en faisant semblant de ne pas s'en poser? J'ai jamais dit que j'avais la recette, a soupiré Legai."
   
   Je ne sais si "180 jours" d'Isabelle Sorrente aura un grand poids dans la rentrée littéraire 2013 car le sujet est loin d'être souriant et risque d'en rebuter plus d'un! Mais ce que je sais c'est que ce livre est un coup de poing, qu'il a une puissance d'écriture qui m'a interpellée et qu'il pose des questions fondamentales sur l'humain et sur la vie en général.
   
   
   Le thème
   

   180 jours, c'est le temps qui sépare la naissance d'un porc de sa mort dans l'abattoir. Martin Enders, professeur de philosophie, a tout pour être heureux dans la vie, sa réussite à l'université, son amour pour sa femme Elsa, journaliste, son admiration pour son mentor, collègue et supérieur hiérarchique, le brillant Dionys Marco. Pourtant le jour où la fille de Dionys, Tico, vient, avec la dureté et l'intransigeance de la jeunesse, dire son indignation devant les gens indifférents aux souffrances des animaux, elle va déclencher un séisme dans sa vie. Peu de temps après Marco envoie Martin faire une enquête dans une porcherie industrielle afin de préparer un séminaire philosophique sur l'animal.
   
   
   Un roman beau et bouleversant
   

   Voilà pour le thème! NON, le livre de Isabelle Sorente n'est pas un documentaire (même s'il est très documenté), non ce n'est pas une démonstration partisane (même s'il vous bouleverse), ni un essai pour vous culpabiliser (même si vous ne vous sentez pas bien). Il s'agit d'un Roman écrit d'une plume vigoureuse et sans concession, qui vous tient en haleine, avec des personnages auxquels on s'attache et dont la psychologie complexe, sans manichéisme, évite au roman schématisme, mièvrerie et bons sentiments. Et si "180 jours" parle de la souffrance animale, s'il explore la frontière fragile et poreuse qui sépare l'humain et l'animal, c'est aussi un livre sur les rapports entre les hommes, la souffrance d'être différent des autres, les affres de l'adolescence, l'amitié, la solidarité, l'amour et, bien sûr, face à la mort omniprésente dans le récit, une réflexion sur la vie.
   
   
   Les personnages

   
   Il n'est pas étonnant qu'Isabelle Sorrente ait choisi pour personnage principal et narrateur un professeur de philosophie Martin Enders. Quelqu'un dont c'est le métier de poser des questions :
   "Je m'intéresse à l'automatisation des actions humaines, explique-t-il à Jean Legay, le PDG de l'entreprise industrielle. Celles qui autrefois reliaient les hommes à la nature n'échappent pas à la règle, alors je voudrais savoir si les rapports avec les animaux sont encore possibles ou s'ils sont voués à devenir entièrement mécaniques."
   C'est en rencontrant Camélia, le porcher, qui a su rester humain malgré son travail, avec lequel il se lie d'amitié malgré la différence sociale, que Martin effectuera cette descente aux Enfers. Accession à une connaissance qui va bouleverser sa vie. Il subira ce que les employés de la porcherie appellent le Jet-lag quand ils sortent de leur lieu de travail, semblable au décalage horaire vécu lors d'un voyage en avion, le décalage entre l'extérieur et l'intérieur des bâtiments, l'impression de devoir réajuster deux réalités qui n'ont rien de commun et trop souvent le sentiment de ne pas y parvenir.
   
   
   La porcherie industrielle, un miroir de notre monde
   

   L'élevage industriel est une entreprise d'anéantissement à une telle échelle -quinze mille têtes- qu'il est difficile sinon impossible d'en sortir indemne lorsqu'on en est le témoin ou quand on y travaille. Les méthodes qui y sont utilisées ont pour but l'extermination. Elles sont semblables à celles utilisées dans les camps de concentration même si elles s'appliquent à des animaux. L'homme pour parvenir à faire naître, vivre et mourir des animaux en une telle quantité se pose les mêmes questions que les nazis de la solution finale. Quand l'homme en arrive pour se nourrir à une telle déshumanisation, quand l'animal n'est plus qu'une "viande sur pattes", qu'il est entièrement "désanimalisé" (si je peux risquer ce néologisme), et qu'il souffre physiquement aussi bien que psychiquement, alors l'homme et la bête finissent beaucoup par se ressembler. Enfermées dans l'obscurité totale, dans un espace réduit, dans des conditions épouvantables, le porc a peur, tremble, gémit comme un enfant malade, pleure, hurle, refuse sa condition porcine, devient fou. Il faut des calmants pour le faire taire, son cœur peut s'arrêter de battre à tout instant. C'est avec un immense talent qu'Isabelle Sorente nous fait sentir cela. Elle amène son lecteur à glisser, par une gigantesque métaphore, de la porcherie à la "cage" où nous vivons tous, de l'Outil qui est la machine à débiter la vie des cochons, à la condition humaine, de l'abattoir à notre mort. La porcherie n'est qu'un miroir, le reflet de nous-mêmes. En nous parlant des porcs, c'est de nous qu'Isabelle Sorente nous entretient.
   
    "Le nombre des panneaux Exit, où un type illuminé par une lumière verte court vers une cage d'escalier témoigne d'une foi aveugle en l'issue de secours. Mais dans la cage d'escalier qu'entend-on, si ce n'est le bruit régulier d'un moteur? Le bruit lointain de la chaîne d'abattage au bout de la route?"
   

   C'est pourtant sur la vie que se termine le roman avec l'enfant que porte Elsa et que Martin, malgré sa lucidité exempte d'illusions, malgré sa peur, a fini par accepter.
   "Bientôt tu porteras mon nom, je te parlerai comme on parle aux enfants. Comme s'il n'y avait pas de second stade au miroir. Comme si je n'étais pas un animal qui meurt. Est-ce parce que j'ai commencé à t'imaginer? J'aime écouter les rires qui éclatent sans raison, je me dis que toi aussi, tu courras après le pigeons, peut-être que tes cheveux seront roux, comme ceux de ta mère. Je ne passe nulle part sans observer les enfants. Il arrive que les plus jeunes se mettent à crier, sans raison apparente, dans une salle bien éclairée. Ils savent ce que cache le décor aseptisé, à quel prix se maintient la température de confort. Le hurlement étouffé par les mouvement automatiques. Même si personne ne l'entend, si personne ne le voit. L'Outil respire partout."
   
   
   Une magnifique écriture
   

   L'écriture d'Isabelle Sorente a parfois une telle puissance d'évocation qu'elle vous laisse pantois. J'ai été fascinée par certains passages qui sont des temps si forts dans le récit qu'après les avoir lus, on a besoin d'une respiration.
   
   
   
   Les différentes réactions face à l'élevage industriel : Vous reconnaissez-vous?

   
   Voici les réactions par rapport à l'élevage industriel que l'on rencontre dans le roman.
   - Ceux qui ont des intérêts économiques dans ce type d'élevage : Jean Legai
   
   - Ceux qui sont indifférents ou qui ne veulent pas savoir : la plupart des gens.
   
   - Ceux qui pensent que c'est dans l'ordre des choses, le plus faible doit être mangé, on n'y peut rien, les incapables de compassion, les infirmes de l'empathie : Elsa
   
   - Ceux qui disent, ce ne sont que des bêtes, les incapables d'imagination : Dionys Marco
   
   - Ceux qui s'indignent mais ne font rien, les imposteurs : Martin Enders avant de rencontrer Camélia
   
   - Ceux qui ont bonne conscience parce qu'ils sont végétariens : Anne
   
   - Ceux qui agissent, les indignés (Camélia, Tico, Martin) mais que l'on n'entend pas parce qu'ils se heurtent à des lobbies d'une puissance économique telle qu'il est impossible de les dénoncer d'autant plus que les gouvernements s'en font les complices : on sait combien nos gouvernants (écolos ou non) piétinent allègrement leur conscience (s'ils en ont une) quand l'intérêt collectif ou personnel est en jeu.
   
   - Les victimes : les porcs et les employés de la porcherie : Marina, le Boîteux, Camélia, Laurence, Jean-François... et tant d'autres, porcs ou humains!
   
   
   PS : A lire aussi sur ce sujet le documentaire Jonathan Safran Foer
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critique par Claudialucia




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Atypique et passionnant
Note :

   180 jours, c'est le temps qui s'écoule entre la naissance d'un porc et sa mort à l'abattoir. Ce sont aussi les 6 mois pendant lesquels Martin Enders, professeur de philosophie, va visiter un élevage industriel, dans le cadre d'un travail universitaire que lui propose son directeur Dionys Marco. Sans imaginer que cette enquête va bouleverser sa vie. Il mène en effet une existence banale, entre ses étudiants et sa compagne Elsa. Or il va découvrir un monde qu'il ne soupçonnait pas.
   
   Il se rend à l'Ombre, dans une porcherie dirigée par Jean Legai. Très vite, il sympathise avec Camélia, le porcher, qui lui fait découvrir les différents bâtiments : de la conception, à l'embarquement, en passant par l'engraissement. Il découvre ainsi la vie hallucinante de ces 15000 porcs et des six employés qui travaillent dans cette usine.
   
   Un roman atypique et passionnant, sans aucune démagogie, qui pousse à s'interroger sur la façon dont sont traités les animaux d'élevage. L'auteure nous invite à nous mettre à la place d'autrui, qu'il soit humain ou animal, en nous plongeant au cœur d'un huis clos entre deux hommes qui vont devenir amis, à l'intérieur de cet univers concentrationnaire. Les odeurs qu'on y côtoie au quotidien, pour ne citer que cet exemple, ont bien du mal à partir, malgré les douches pour s'en débarrasser.
   
   Un roman qui secoue et tient en haleine car on se demande comment ces deux hommes vont ressortir de cette expérience, ce qui fait aussi de ce livre qui interroge sur notre monde moderne une fiction pleine de suspens. Un roman qui change le regard superficiel qu'on porte bien souvent sur le sort des animaux d'élevage.

critique par Éléonore W.




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