Lecture / Ecriture
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Immortelles de Laure Adler

Laure Adler
  Les femmes qui lisent sont dangereuses
  Immortelles

Laure Adler (née Clauzet), est une journaliste et écrivaine française née en 1950.

Immortelles - Laure Adler

Suzanne, Florence, Judith et les années-charnières
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Laure Adler nous présente ici son premier roman. Jusqu'à présent, elle n'avait publié que des biographies, des essais, des articles, etc. Je vais aujourd'hui prendre la parole sur ce livre qui est indéniablement un bon roman et qui cependant, m'a laissée insatisfaite par divers aspects.
   
   Nous avons ici affaire à une narratrice âgée qui va nous raconter les existences des trois femmes qui ont le plus compté dans sa vie, ou qu'elle a le plus aimées. Elles sont toutes trois de la même génération qu'elle et elle a rencontré la première (Suzanne) au début de l'adolescence. Mais elle fait remonter son récit à ce qu'elle a su par la suite de leurs enfances, afin de nous livrer une vision complète de leurs vies et même de celles de leurs mères et grands-mères. Une filiation par les femmes. Le projet est de nous livrer une vision de ces années-tournant qui ont vu se faire l'émancipation des femmes. Elles n'eurent le doit de vote qu'après guerre, il fallut attendre les années soixante-dix pour une contraception libre effective puis l'IVG (loi Veil 1974). Ce n'est pas avant 1965 que les femmes peuvent ouvrir un compte bancaire ou exercer un métier sans le consentement de leur mari... Mais je ne sais pas pourquoi je m'engage dans cette voie car ce livre ne met pas particulièrement l'accent sur le combat féministe, il utilise juste en toile de fond ce que les femmes vivent en ces années 60-80, après avoir évoqué ce qu'elles avaient vécu avant guerre et juste après, par l'image des mères et grands-mères. C'est passionnant, d'autant que Laure Adler nous présente des femmes à l'existence bien remplie et nous ne nous ennuyons pas une minute à les suivre. C'est ce qui est la grande qualité de ce livre à mes yeux : le fonds, tout ce dont il témoigne et les péripéties captivantes. La narratrice les rencontre à l'adolescence, elle se construit avec chacune, et passe un certain temps avec elles, en tant qu'amie. Et puis, donnant du sel au récit, il y a les rencontres marquantes même quand elles sont fugitives : Sabato, Jankelevitch, Béjart, Boulez, Vilar, Lacan, Benveniste‎ etc. Un monde où tout changeait.
   
   Ce qui m'a moins convenu, c'est la forme. L. Adler a opté pour une structure très forte : les trois femmes (Suzanne, Florence, Judith) racontées l'une après-l'autre, au fil des cinq moments choisis de l'enfance à la maturité, avec têtes de chapitres explicites. Le but était sans doute d'empêcher un récit touffu, aux nombreux personnages, de devenir confus, mais cela ne m'a pas empêchée d'hésiter parfois entre les mères, les grands-mères et de douter de qui parlait (dans la première moitié). Et je n'ai pas vraiment apprécié, dans une œuvre romanesque, de voir apparaître ainsi, constamment, la structure, le squelette sous la chair du roman. J'aurais préféré qu'il soit dissimulé au lieu de revendiquer ainsi sa place.
   
   La seconde chose que je n'ai pas su apprécier, c'est l'attitude un peu alanguie ou floue de la narratrice moderne, présentée comme laissant voguer ses souvenirs dans un demi-sommeil... D'une part, j'ai trouvé que cela ne "collait" pas avec la structure rigide précédemment évoquée et d'autre part, je préférais la femme plutôt décidée qu'elle était dans sa jeunesse.
   
   "La Faucheuse n'a pas été tendre avec notre génération. Pas de plan de vie, pas de désir particulier de rester en vie. Nous n'y pensions même pas. Nous nous sentions immortelles"
   Je cite cet extrait car il explique le titre, mais je ne suis pas particulièrement en accord avec lui. Il ne me semble pas que la Faucheuse ait été plus tendre avec les générations précédentes et suivantes, et les trois autres phrases me paraissent bien intemporelles parlant de la jeunesse...
    ↓

critique par Sibylline




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Femmes au cœur de la révolution des idées
Note :

   La narratrice évoque trois amies qui lui furent chères et qu’elle rencontra entre 16 et 18 ans au Lycée ou à l’université. C’est encore jeune, qu’elle les a perdues de vue, ou perdu tout court. Florence, Suzanne et Judith l’ont marquée à vie.
   
   Trois femmes! sont-ce les Moires, les Parques???
   
   L’évolution de la vie des trois amies et de la relation avec la narratrice donne lieu plusieurs chapitres : sentiment de l’innocence, la perception de l’existence, le sentiment sexuel, le surgissement du réel, le temps des désillusions. C’est là une approche plutôt philosophique de ce qu’elle sait de ses trois amies, ce savoir englobant leurs enfances, les moments où elle les fréquenta (quelques années intenses), et ce qu’elles sont devenues.
   
   Voulant donner une vision complète des trois femmes, la narratrice raconte aussi l’histoire de leurs parents (voire de leurs grands-parents) . Cela m’a induite quelque peu en erreur au début. De sa rencontre initiale avec Florence, La narratrice opère un soudain glissement, de sorte que je croyais lire la vie de Florence alors que c’était celle de sa mère! Ensuite on s’habitue à ces glissements narratifs.
   
   Ce sont de beaux hommages à ces trois amies. Il est bien sûr question de l’effervescence intellectuelle qui entoura mai 68 et se poursuivit tout au long de la décennie suivante, pour décroître petit à petit. La narratrice et ses trois amies eurent l’occasion d’y participer. Avec Florence le festival d’Avignon et les turbulences du Living Theatre, avec Suzanne les cours de Deleuze et les expériences à la clinique de La Borde, avec Judith les séminaires de Lacan, Julia Kristeva, Benveniste. Les trois femmes sont différentes mais se ressemblent pourtant en quelques points : elles sont aventureuses, ont le goût du risque, se mettent volontiers en danger, se comportent de façon très "libérée" et la narratrice, toujours un peu en retrait, les admire, les accompagne et finit par ne plus les suivre…
   
   La façon dont ces trois amitiés si originales, tournent court assez vite pour des raisons diverses, autodestruction, mauvais destin, traumatisme suite à une maladie, induit une profonde tristesse.
   
   Au moins la narratrice peut se souvenir de ses amies en revivant des moments forts et de riches expériences, des moments encore perçus comme valables ; aucune de ses amies ne l’a trahie, méprisée, ou rejetée, et pour elle l’amitié n’est pas un vain mot.
   
   Je n’ai pas reçu ce récit comme un roman. J’ai l’impression que l’auteure a utilisé ses souvenirs ( et peut-être enquêté pour approfondir) et n’a pas eu vraiment recours à la fiction. Pas davantage que dans le récit "A ce soir" , que j’ai également aimé. Chacun de ces destins de femme pourrait donner lieu à un roman, ou une biographie plus longue. On le souhaite car on s’est attaché à elles.

critique par Jehanne




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