Lecture / Ecriture
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Ailleurs de Richard Russo

Richard Russo
  Un rôle qui me convient
  Le déclin de l'empire Whiting
  Le phare de Monhegan et autres nouvelles
  Quatre saisons à Mohawk
  Le pont des soupirs
  Un homme presque parfait
  Les sortilèges du cap cod
  Ailleurs

Richard Russo est un écrivain américain né en 1949. Il a obtenu le prix Pulitzer en 2002 pour "Le Déclin de l'empire Whiting".

Ailleurs - Richard Russo

Si on s'en sort, on est plus fort
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Richard Russo a écrit "Ailleurs" après la disparition de sa mère. C'est l'occasion pour lui de nous présenter les rapports douloureux et complexes qu'il a entretenus envers cette mère, mentalement malade, qui a élevé seule son fils, s'attachant d'autant plus à son indépendance qu'il était difficile alors pour une femme de s'affirmer en tant que telle. Il dresse un portrait surprenant de mère abusive mais aussi de femme courageuse et malheureuse, rêvant d'un monde "ailleurs", encourageant son fils à aller de l'avant, lui insufflant l'amour de la lecture, le désir de se libérer de la pauvreté en étudiant, en écrivant, mais s'attachant à lui sans lui laisser la place de respirer.
   
    Le portrait de cette mère étouffante, exigeante, sujette à des crises d'angoisse liées à une maladie inconnue alors, suscite à la fois l'exaspération et la compassion. Elle a jusqu'à la fin de sa vie affirmé ne faire qu'un avec son enfant en niant qu'il puisse avoir une identité personnelle, en cherchant à exclure toutes autres relations, s'immisçant même dans ses rapports de couple. Elle a ainsi poussé le jeune homme à se différencier d'elle, a affirmé ce qu'il avait d'unique. Richard Russo analyse avec finesse les rapports d'amour-répulsion existant entre eux mais apparaissent aussi les remords de ne pas avoir compris la maladie de sa mère. Avec "Ailleurs", il explore ainsi toute la gamme de sentiments liés à la disparition de sa mère, tristesse, regrets, haine et rejet, culpabilité, un sujet d'autant plus sensible que nous y serons tous inévitablement confrontés.
   
    Le livre est aussi l'occasion de présenter ce qu'était la vie dans la petite ville provinciale de Gloversville près des Adirondacks, une ville autrefois prospère, célèbre par la fabrication des gants, sacs, chaussures en cuir. Le grand père de Russo y fabriquait artisanalement des gants de toute beauté avant que l'industrie mécanique ne transforme radicalement la production puis périclite et que les usines ne ferment leur porte.
   
    Se dessine ainsi la vie d'un enfant de milieu modeste dans une petite ville sans avenir, morne, terne, de l'Etat de New York. Comment de cette relation mère-fils conflictuelle, de l'abandon d'un père égoïste, de ce milieu ouvrier sans espoir, Richard Russo a tiré un terreau assez riche pour devenir le grand écrivain que nous connaissons, c'est ce qu'il nous fait découvrir. Un très beau roman plein d'émotion.
    ↓

critique par Claudialucia




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L'enfance d'un écrivain
Note :

   "De combien de crises, suivies de sacrés savons, avais-je été témoin enfant, trop effrayé pour en tirer la conclusion qui s'imposait? Et plus tard, adolescent, combien de fois avais-je chassé cette terrible idée : il y avait peut-être un truc qui clochait chez ma mère? N'avais-je pas suspecté depuis toujours que d'autres membres de ma famille - mes grands-parents et ma tante au minimum - savaient eux aussi, mais refusaient d'en parler? Maintenant, pour la première fois, je découvrais à quel point j'avais été seul avec mes peurs et mes soupçons, combien je m'étais senti abandonné avec le fardeau de ce savoir d'adulte auquel je n'aurais pas dû avoir droit".
   

   Ce texte autobiographique relate la relation difficile entre Richard Russo et sa mère. Sujet qui aurait pu être plombant et qui s'est au contraire révélé passionnant d'un bout à l'autre. De superbes billets on déjà été écrits sur ce livre, je n'en rajouterai donc pas trop.
   
   C'était une première lecture de l'auteur pour moi et j'ai été captivée par la simplicité avec laquelle il exprime les évènements de la vie de sa mère et la clarté de son analyse. J'ai oscillé constamment entre l'exaspération pour une mère aussi exigeante et envahissante et la compassion vis-à-vis de cette femme courageuse, qui ambitionnait d'avoir une vie enfin digne de ce nom, "ailleurs". Par séquences successives, l'auteur revisite le passé et les différentes époques de sa vie, en explorant tous les aspects et approfondissant le caractère de sa mère. Si elle l'a poussé à réussir, elle l'a aussi enfermé dans une relation où il ne pouvait que ressentir de la culpabilité s'il ne la faisait pas passer en priorité.
   
   A ce propos, on ne peut avoir que de l'admiration pour la femme de l'auteur qui a accepté la situation avec patience et intelligence, bien d'autres aurait pris la fuite. Ce récit a été écrit après la disparition de sa mère, et la découverte qu'il a faite après son décès sur l'état mental dans lequel elle était est poignante, tout comme sa détresse de fils ne trouvant rien à dire au moment de disperser ses cendres.
   
   D'autres éléments du livre sont extrêmement intéressants, la vie d'une petite ville des Etats-Unis dans les années 50, l'importance de la lecture et plus tard de l'écriture, Richard Russo s'apercevant qu'il a des livres, mais que sa mère, elle, a une vraie bibliothèque, cohérente et élaborée année après année. Ce n'est pas un huis-clos entre mère et fils, de nombreuses personnes sont évoquées, les grands-parents, les oncles et tantes, cousins, les enfants de l'auteur, sa femme etc.
   
   Un texte sensible, touchant, impressionnant, à découvrir absolument. Bien sûr, j'ai maintenant l'intention de lire les romans, dont les thèmes étaient influencés par ce que l'auteur traversait avec sa mère.
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critique par Aifelle




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Coup de cœur...
Note :

    "C'est plus l'histoire de ma mère que la mienne, mais c'est aussi la mienne car, jusqu'à il y a quelques années encore, ma mère était rarement absente de ma vie. Il est question de sa personnalité, mais aussi de l'endroit où elle a grandi, d'où elle s'est enfuie, et où elle est revenue, à maintes reprises; des contradictions qu’elle n'a pas su résoudre et m'a donc transmises, en sachant fort bien que je les rongerai comme un chien ronge un os, allant les enterrer pour les déterrer ensuite et les ronger de nouveau."
   

   Fils unique d'une mère tôt divorcée, ayant grandi à Gloversville, toute petite ville de l'état de New York vivotant après le déclin des industries du cuir (aux conditions de travail épouvantables!), Richard Russo choisit d'étudier dans l'Arizona, où il se mariera et aura deux filles, puis partira dans le Maine, une fois son succès d'écrivain bien établi. Mais toujours dans ses bagages, par périodes de plus en plus longues : sa mère! Spécialiste des "coups de fil hystériques dans lesquels [elle] exigeait de savoir pourquoi elle ne méritait pas d'avoir une vraie vie comme tout le monde, et combien de temps encore elle devrait rester en cage." Quand elle est à Gloversville, c'est "minuscule, isolé, fruste, borné", dès qu'elle le quitte, elle a la nostalgie de ce "vrai foyer".
   
    Lorsqu'elle approche des quatre-vingts ans, ses critères de choix d'une résidence deviennent quasi inaccessibles, et les déménagements se succèdent (l'on ne peut que féliciter la patiente épouse de Richard Russo). Jusqu'à son décès.
   
    Mais ce qui pourrait n'être que la vie tragi-comique d'une mère usant et abusant de l'amour filial prend une toute autre dimension... L'état dépressif, les crises de nerfs, tout cela était révélateur d'une maladie réelle, hélas jamais diagnostiquée de son vivant, et qui l'a positivement dévorée. Essayant de ne pas balayer un sentiment de culpabilité et de remords de n'avoir pas su gérer les problèmes de sa mère comme il avait l'habitude de le faire ordinairement, Russo cherche à comprendre, dans un final honnête et triste, "car je suis le fils de ma mère", mère à laquelle il ressemble plus qu'il ne le croyait, reconnaissant être lui aussi parfois "obsessionnel, obstiné et rigide."
   
   En même temps, il reconnaît ce qu'il lui doit. Sa mère possédait ce qu'on pouvait considérer comme une véritable petite bibliothèque, reflétant ses goûts et sa personnalité. "Elle lisait. Tous les soirs. (...) C'est grâce à ma mère que j'ai appris que lire n'était pas un devoir, mais une récompense, grâce à elle que j'ai eu l'intuition d'un vérité essentielle : la plupart des gens sont enfermés dans une existence solitaire, une vie restreinte par le manque et l'absence d'imagination; des limites que ne connaissent pas les lecteurs. Vous ne pouvez pas créer un écrivain sans créer d'abord un lecteur, et c'est ce que ma mère a fait de moi. En outre, même si je n'avais plus l'âge de m'intéresser à ses livres, ceux-ci participèrent à la fabrication de l’écrivain que je deviendrais plus tard, un écrivain qui, contrairement à beaucoup d'autres formés à l'Université, ne considérait pas le mot "intrigue" comme un gros mot, qui faisait attention au public et au rythme, et qui se montrait peu tolérant vis-à-vis des prétentions littéraires."
   
   Par la découverte du salut que lui-même a trouvé dans l'écriture, même inconsciemment, et la fine analyse de sa ressemblance avec sa mère et des liens avec sa ville d'origine ayant influencé ses romans, ce récit va bien au-delà d'une banale "histoire de ma mère". Passionnant, pas follement hilarant, bien sûr, mais sonnant juste.

critique par Keisha




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