Lecture / Ecriture
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Les aigles puent de Lutz Bassmann

Lutz Bassmann
  Avec les moines-soldats
  Haïkus de prison
  Les aigles puent
  Danse avec Nathan Golshem

Un des pseudonymes d'Antoine Volodine

Antoine Volodine est un écrivain français dont l'on sait fort peu de choses: même pas son nom à vrai dire. Antoine Volodine étant un pseudonyme, tout comme les 3 autres sous lesquels il publie le plus souvent: Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Elli Kronauer. Il serait né entre 48 et 52, peut-être à Lyon. Il appartient à l'école littéraire du «post-exotisme» dont ses pseudos et lui-même semble être les seuls membres.
«La parole post-exotique s'interrompra lorsque le dernier de nos écrivains s'éteindra, et personne nulle part ne s'en rendra compte. Toutefois, tant que nous disposerons d'un peu de souffle encore, nous inventerons encore et encore la magie absurde de cette parole, nous irons dans les mots et nous dirons le monde.»

Les aigles puent - Lutz Bassmann

Le peuple de Gordon Koum
Note :

   Quand Volodine signe Bassmann, c’est qu’il va particulièrement faire porter son travail sur la forme. Ce sera un roman assez court et il y aura de la recherche dans les formes du récit. En dehors de cela, il n’y a pas de grande différence entre Volodine et Bassmann au niveau de l’univers et des personnages évoqués.
   
   Ici, Gordon Koum rejoint sa ville après une mission d’assassinat d’un ennemi politique. Hélas, de ville, il n’y a plus. Les limites en sont encore gardées par quelques gardiens qui lui déconseillent de poursuivre son chemin car, derrière eux, il n’y a même pratiquement plus de ruines. Presque seulement une surface plane couverte d’un goudron étrange et encore poisseux qui est ce qui reste de la population et de ses biens.
   
   Ce goudron irradie encore et libère également des gaz toxiques. C’est pourquoi les gardiens barrent le passage. Mais Gordon Koum a perdu là sa femme et ses trois enfants et ne s’imagine plus d’avenir où que ce soit, aussi poursuit-il tout de même son chemin. Il va avancer jusqu’à admettre qu’il ne peut plus reconnaitre les lieux puisqu’il n’y a plus trace ni de bâtiment, ni de rue. Il s’assoit alors et utilise ses talents de ventriloque et le truchement d’un cadavre de rouge-gorge et des restes d’une poupée, pour consacrer ses dernières heures à raconter de courtes histoires mettant en scène des êtres qui ont vécu en ces lieux. Ces courts récits sont des "narrats" chers au post-exotisme, "Ce ne sont pas des histoires, ce sont des moments isolés dans des histoires. Des scènes isolées."
   
   Ces moments sont étranges, souvent sinistres, mais parfois également, ils sont drôles. Je ne dirai pas que l’humour est la politesse du désespoir, car cette phrase a été tellement galvaudée que c’en serait honteux, et puis vraiment personne ici ne se soucie de politesse. Le narrat est parfois porté par un style récitatif, avec reprise et répétition de phrases. Il peut être lancinant. Il est poétique. Parfois, il fait place à une liste de noms psalmodiés : les disparus, les victimes.
   
   Dans tous ses romans, quel que soit son pseudonyme, l’auteur fait une grande part aux noms et aux jeux sur les noms. Ils sont toujours nombreux (comme les siens) et une des règles les concernant, est que, si l’on considère l’ensemble nom-prénom, on ne peut le rattacher à aucune culture, aucune ethnie. Volodine dit que c’est dans le but d’universaliser leurs caractéristiques et donc ceux de ses personnages qu’on ne peut déjà généralement pas situer dans le monde. Je ne sais pas si cela est pleinement réussi. En lisant cette déclaration, je me suis aperçue que j’imaginais jusqu’alors en le lisant, qu’à une époque, les mondes dont il nous parle avaient connu un tel brassage ethnique que l’on en était arrivé à de tels mélanges. Ce n’est pas la même chose. Phonétiquement, les noms obtenus sont le plus souvent rugueux et constitués de syllabes qui se heurtent et n’offrent pas d’harmonie interne. Ils sont difficiles/peu agréables, à prononcer/lire/entendre (à l’exception de Gordon Koum, justement). On retrouve cette caractéristique dans les pseudos d’Antoine Volodine, en dehors de ce pseudonyme-mère.
   
   Pour revenir à cet ouvrage, tous les 25 courts chapitres sont profondément originaux et étonnent, comme cet instituteur qui veut remonter le niveau intellectuel d’un peuple dont il ne comprend pas la langue et dont il ignore même la nature… On vous présentera l’amicale des "quasi-décédés" et un autre pédagogue vous donnera une époustouflante leçon de métaphysique dans un placard à balai.
   
   Le dernier narrat s’appelle "Pour faire rire tout le monde". No comment.

critique par Sibylline




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