Lecture / Ecriture
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Peine perdue de Olivier Adam

Olivier Adam
  Passer l'hiver
  Je vais bien, ne t’en fais pas
  A l'abri de rien
  Des vents contraires
  Poids Léger
  Le cœur régulier
  Dès 09 ans: Personne ne bouge
  Les lisières
  Peine perdue
  La renverse

Olivier Adam est né en 1974 et a publié son premier roman ("Je vais bien, ne t’en fais pas") à 26 ans. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma.

Il vit actuellement près de Saint Malo.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Peine perdue - Olivier Adam

Olivier Adam illustre Bourdieu
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   Ce nouveau roman d'Olivier Adam n'est pas tout à fait comme les autres, dans la mesure tout d'abord où on ne le retrouve pas parmi les personnages. Et cela, à mes yeux, c'est un grand progrès. Je fais partie de ceux qui, minoritaires en ce moment mais cela passera comme toutes les modes, pensent qu'un écrivain ne doit pas parler directement de lui dans ses romans, et même que le faire est un signe d'immaturité littéraire et donc, selon ce critère, notre Olivier Adam serait maintenant un auteur mature, et ce n'est pas le seul signe qu'il nous en donne ici.
   
   Tout d'abord, une vraie histoire, imaginée, construite, choisie, pensée, avec des personnages créés de toutes pièces et un savoir-faire qui permet de leur donner une vraie vie. Une histoire qui dépasse l'anecdotique, qui prend des allures de polar, avec homme battu au point de sombrer dans le coma, un inspecteur tièdement doué et une enquête, qui progresse, lentement d'abord, en prenant le temps de mettre en place décors, ambiances et personnages, puis qui s'accélère jusqu'à son point d'explosion. Il n'y a pas de retournement de situation de dernière minute (qui aurait d'ailleurs sans doute nui à la vraisemblance), mais de l'inattendu quand même, même si le lecteur a depuis le début flairé un gros bout de l'affaire. Inattendus que le lecteur aura du mal à digérer d'ailleurs, mais les coupables aussi...
   Donc, même sous l'angle polar, qui est loin d'être le principal, cela est très bien mené.
   
   Mais s'il est loin d'être le principal, c'est que l'on sent bien que ce qu'Olivier Adam a surtout voulu faire, c'est peindre une certaine tranche de la population, les trentenaires actuels des classes défavorisées. Il avait commencé à s’intéresser à eux dans son précédent roman "Les lisières", mais pas de façon aussi approfondie, là, il en fait le centre de son œuvre. Et c'est le grand mérite de cet écrivain, de donner à voir ces "sans voix", de montrer qui ils sont, d'où ils viennent, comment ils sont devenus cette classe par l'application des mécanismes de reproduction sociale décrits par Bourdieu.
    "Tout ce qui fait qu'on a pris un chemin et pas les autres. Et même qu'on a jamais eu l'impression qu'il y ait eu un choix un jour. D'autres voies. D'autres routes. D'autres vies. La vie dans un dé à coudre. Comme décidée à l'avance."
   
   "La somme de ce qui se fige dans nos vies sans qu'on l'ait vraiment décidé. Rien foutre à l'école parce que ça paraît juste normal, parce qu'on a autre chose à penser, les mecs les fringues les soirées le bon temps les plongeons les joints la baise les calanques le soleil et comprendre à un moment que ça a déterminé une fois pour toutes le genre de boulot qu'on fait et la vie qu'on mène, les gens qu'on rencontre, comme si tout d'un coup la vie tellement immense et solaire au départ se résumait à plus grand chose, une grisaille comme de la cendre fine tombée sur toute chose, champ des possibles rétréci au strict minimum, une vie réduite et vaillante, mais réduite quoi qu'on en pense."

   
   Et, comme si cela ne suffisait pas (et sans doute, cela ne suffisait-il pas en effet), il s'est à chaque fois intéressé à leurs parents et à leurs enfants, entreprenant ainsi un canevas franchement ambitieux qui loucherait peut-être un peu du côté des Rougon-Macquart, sans aller jusque là et se lancer dans une fresque en 20 volumes. Olivier Adam a su nous livrer ainsi une vue grand angle, et qui va encore en s'élargissant dans ce que, hors du livre, nous en sommes amenés à déduire
   
   Ne croyez pas qu'occupé sur tous ces fronts, Olivier Adam ne se soit pas posé simultanément de questions sur son écriture, là aussi, il a expérimenté et même innové. Il a continué son travail sur la ponctuation (énumérations sans virgule, par exemple) ou les formes (construction orale en dehors des dialogues puisque, aussi bien, tout est monologue/pensée de chacun des acteurs du récit.). Et puis le gros morceau : la construction de ce roman! Alors là, c'est quelque chose! Bien original d'abord, parfaitement bien monté ensuite, et mené avec constance tout au long du récit, chapeau! Même si le résultat ne m'a pas séduite, j'admire le travail. Une fois parti sur cette base, on peut dire qu'Olivier Adam a vraiment fait pour le mieux, et même au-delà.
   
   Je précise pour ceux qui n'en ont pas déjà entendu parler : l'auteur mène son récit d'un peu avant l'agression sauvage à la conclusion de l'affaire, uniquement grâce à des chapitres qui sont chacun le portrait d'un des protagonistes vu par lui-même, en se plaçant dans ses pensées, en embrassant la totalité de sa vie de sa naissance au moment présent et en évoquant au passage, ses relations avec ses parents et, s'il en a, ses enfants. (Traitant ainsi plus précisément du thème de la reproduction sociale et psychologique.) On passe d'un personnage à l'autre par proximité à la fin du chapitre. Au début, le lecteur se dit que c'est juste pour mettre en place des personnages principaux et qu'une fois que ce sera fait, on les retrouvera dans des pensées qui ne seront plus biographiques. Mais ce n'est pas ce qui se passe, car tout d'abord, on ne les retrouve pas ; quand on reparlera d'eux, ce sera à travers les yeux de quelqu'un d'autre. Chacun des 23 portraits est celui d'une personnes différente (dont un qui, suprême voltige, est toute une équipe de foot, en sautant d'un joueur à l'autre). Il n'y a pas de méchant, car personne n'est "le méchant" pour lui-même. Et j'ai admiré l'habileté qu'il y a à tenir ferme une intrigue, à la faire progresser sans à-coups ni temps morts, alors qu'on tisse par ailleurs cette galerie de portraits et les jeux complexes des relations (sociales, familiales, sentimentales...) pour tous : pas seulement pour quelques personnages principaux, mais avec autant de précision pour chacun. Du travail vraiment bien fait et je suis contente d'avoir lu ça. Ceci dit, je ne trouve pas que le résultat soit une réussite littéraire. Cela a une allure brusque et systématique qui va à l'encontre de l'harmonie artistique (à mon sens du moins). Donc, c'était vraiment bien de nous avoir montré ce que cela pouvait donner et je suis contente de l'avoir lu, mais je ne demanderai pas que tous les romans de cet auteur que je ne suis pas près de perdre de vue, soient maintenant construits sur ce modèle.
   
   Il y a encore une foule de choses à dire sur ce roman, je n'ai même pas parlé du foot par exemple, mais je ne vais pas noircir dix pages, vous verrez par vous même.
   
   A lire.
    ↓

critique par Sibylline




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Vingt-deux personnages
Note :

   Pour la première fois depuis qu’il est publié, Olivier Adam renonce à parler à la première personne dans son dernier roman "Peine perdue". C’est à vingt-deux personnages, hommes et femmes, jeunes – pour la plupart – ou plus âgés qu’il donne la parole dans un roman choral où chaque chapitre illustre, éclaire le mystère qui agite la petite station balnéaire de la côte méditerranéenne où tout se déroule.
   
   On peut alors lire le roman d’Olivier Adam pour ce qu’il est de prime abord : un roman noir qui commence avec Antoine, un jeune trentenaire, incapable d’être devenu adulte, gloire locale du foot, un Zidane qui ne l’aura jamais été faute de constance, d’application et de réelle volonté. Alors, au lendemain d’un match où il aura filé un coup de boule à un défenseur adverse l’ayant taclé un peu sévèrement, on va le retrouver, quasiment mort, le crâne défoncé à coups de batte de baseball. Qui a fait cela et pourquoi ? Qui a déposé devant l’hôpital Antoine tabassé dans le camping dont il retapait les mobile-homes ? Va-t-il s’en sortir ou laisser un jeune fils orphelin ?
   
   L’histoire va se composer, se complexifier avant de se démêler au fur et à mesure que la vingtaine de personnages, liés de près ou de loin à Antoine, fait son entrée en scène. Tour à tour, dans une écriture qui a gagné en maturité, moins directement à vif qu’avant, mais portant une émotion toujours efficace parce que désormais parfaitement contrôlée, Olivier Adam donne la parole à ces petites gens, cette France qu’on n’interroge jamais, celle qui est au cœur de la crise et qui est en train d’en crever.
   
   Alors, si l’on prend ce deuxième niveau de lecture, c’est le tableau d’un pays à la dérive que dépeint avec force et intelligence un grand romancier. La vague amenée par la tempête pourtant annoncée qui a déferlé sur la côté créant des ravages inédits et emportant avec elle d’imprudents promeneurs n’est rien d’autre que la vague de l’extrême droite radicale, celle du FN, dont les scores ne cessent de monter au point qu’un jour, pas si lointain sans doute, on s’étonnera de se retrouver sous un régime xénophobe, raciste et populiste de la pire espèce.
   
   Olivier Adam nous explique pourquoi en nous donnant à voir celles et ceux qui, peine perdue, galèrent pour trouver un travail à plein temps correctement payé. Peine perdue que d’essayer d’élever des gamins condamnés d’avance à une vie de seconde classe. Peine perdue encore que de croire en une Gauche qui n’en a plus que le nom. Peine perdue que de chercher à régler par soi-même ses comptes. Peine perdue que de lutter contre plus fort, plus rusé, plus puissant ou plus méchant que soi. La catastrophe est là, déjà en route. On n’en connaît encore ni l’intensité finale, ni la durée, ni les conséquences à long-terme.
   
   L’histoire d’Antoine n’est du coup rien d’autre qu’une métaphore romanesque de celle d’une ancienne gloire, la France, qui prend l’eau de toutes parts et pense, en partie et à tort, trouver des solutions entre des radicalités qui ne feront que la mener à une nouvelle peine perdue.
   
   Une fois plongé dans le roman d’Olivier Adam, impossible d’en sortir. On est happé dans un monde gris et glauque, superbement décrit, ingénieusement construit, une série d’histoires comme autant de départs possibles pour d’autres romans à venir, celles de vies qui cherchent un sens quand toutes les valeurs se barrent. Sans doute le meilleur roman de l’auteur dont "Les Lisières" avait un peu entaché une production jusqu’alors de haute tenue. Voilà qui met désormais la barre encore plus haut. Bravo M. Adam.

critique par Cetalir




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