Lecture / Ecriture
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La meilleure part des hommes de Tristan Garcia

Tristan Garcia
  La meilleure part des hommes
  Faber Le destructeur
  7

Tristan Garcia est un écrivain français né en 1981.

La meilleure part des hommes - Tristan Garcia

Chronique des années sida
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   
   Prix de Flore
   
   Ce roman commence par quatre chapitres sous forme de curriculum vitae qui nous présentent ses quatre personnages principaux. Ce sont William Miller dit Willy, Dominique Rossi dit Doumé, Jean-Michel Leibowitz dit Leibo et Elizabeth Levallois dite Liz. Cette dernière est la narratrice. A partir de ce quatrième chapitre, elle prend la parole et la conservera jusqu’à la fin. Ayant été très proche de ces trois-là, elle va nous raconter leur histoire des années 70 aux années 90. Vingt ans qui verront le monde et en particulier les sociétés occidentales se transformer, à commencer par le microcosme parisien «qui passe à la télé» dont ils font tous les quatre partie.
   
   Doumé, ancien militant d’extrême gauche se consacre maintenant à la cause homosexuelle avec l’organisation Stand Up dont il est un des créateurs. Ce sont les années dorées, l’homosexualité commence à faire valoir son droit à l’existence, les coming out se multiplient, c’est l’époque de l’amour libre, la liberté emporte beaucoup de choses. C’est dans ce contexte que Le Doum rencontre Willie et qu’ils tombent amoureux l’un de l’autre. Totalement opposés de personnalités, ils vont vivre ensemble 5 ans, reproduisant sur le mode homosexuel le modèle du couple classique.
   
   Dans leur entourage propre, un autre couple, hétéro celui-là: Leibo, penseur de gauche, et sa maîtresse Liz (option classique «Je reste avec ma femme à cause des enfants »).
   
   Willie est un petit provincial débarqué à Paris pour être star. Aucun goût pour le travail, pas de culture, ce qui ne l’empêche pas de se prendre assez aisément pour un écrivain et pour un penseur «comme dit Spinoza», suffisamment pour créer une scission dans Stand Up. Ses passages à la télé, plein d’assurance et totalement incohérents (parfaitement rendus par T. Garcia et ça ne doit pas être facile) réjouissent les medias. Il devient une starlette. Le couple rompt et l’amour se transforme en une haine étonnante et un acharnement inouï à détruire l’autre, surtout de la part de Willie.
   
   Pendant ce temps, la libération sexuelle tourne au cauchemar, le Sida est reconnu, les homosexuels meurent par centaines. L’amour libre fait place à l’amour mortel, la liberté doit s’incliner devant les exigences de la survie et arrive une génération de jeunes qui n’ont jamais connu l’amour non protégé et en conçoivent une énorme frustration.
   
   Leibo de son côté vire lentement mais sûrement de la gauche vers une droite réactionnaire bien assise et Liz regarde tout cela et raconte sans juger.
   
   Dans les critiques que j’ai lues pour l’instant de ce livre, j’ai remarqué que son personnage est souvent traité comme quantité négligeable, ne dépassant pas son rôle de narratrice, mais moi, je l’ai vue tout autrement. Elle m’a fascinée. Femme au moment des grands mouvements de libération féministe, elle ne semble guère concernée par ce mouvement-là et s’intéresse plutôt au mouvement homosexuel et à la carrière de son intellectuel, qui ne la concernent pas. Elle se considère sûrement comme libérée puisqu’elle vit seule, libre et couche ou non avec qui elle veut. Mais, comme elle le répète sans arrêt, elle estime ne présenter aucun intérêt. Elle se consacre à ces trois hommes qu’elle observe, aide, aime, admire, soutient et soigne… reproduisant les vieux rôles féminins avec leur dévouement qui frise le masochisme. Cette Liz est un personnage bien intéressant que Garcia a l’habileté de nous présenter ici comme «en creux» à travers ce qu’elle laisse paraître de ses rapports avec les autres auxquels elle consacre exclusivement son récit. Bref à mon avis, tout sauf un personnage négligeable.
   
   Un premier roman bien bien intéressant. C’est vrai qu’on sent qu’il manque encore un petit quelque chose comme une épaisseur. C’est un manque un peu difficile à cerner. Peut-être tient-il au récit linéaire et au fait que ce récit se soit limité à une seule voix. Mais en tout cas, c’est très prometteur, ça vaut la peine d’être lu et je ne manquerai certes pas le prochain roman de Tristan Garcia, en espérant que les petits cochons du showbiz culturel ne l’auront pas mangé avant.

critique par Sibylline




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