Lecture / Ecriture
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De Niro's game de Rawi Hage

Rawi Hage
  De Niro's game

De Niro's game - Rawi Hage

(ô Beyrouth!)
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   
   La guerre civile fait rage à Beyrouth, séparant ce qui co-habitait sans souci, brûlant souvenirs et avenirs, barrant les rues et ruelles où autrefois on se promenait insouciant, transformant la ville millénaire et éternelle en un stand de tir permanent.
   
   Dix mille fois, on court pour sauver sa peau, dix mille fois on sue de peur et d'angoisse, dix mille fois le sifflement des bombes fait se terrer les hommes, dix mille fois on vit dans le noir et dans l'indigence, dix mille fois l'espoir meurt et renaît, dix mille fois les pleurs succèdent aux rires pour venir mourir sur un barrage. Dix mille nuits, dix mille jours à tenter de grandir, de vivre, d'aimer dans un Beyrouth martyrisé, asphyxié, meurtri et viscéralement divisé. Beyrouth, le Liban, petite Suisse du Moyen-Orient, s'effrite au fil des pans de murs éclatés par les projectiles meurtriers et aveugles, misérable otage de la folie humaine.
   
   C'est dans cet enfer à ciel ouvert que deux jeunes garçons, Bassam et Georges, tentent de grandir et de devenir des hommes. Ils font les quatre cents coups dans les ruelles défoncées du secteur chrétien et des échappées belles sur la moto de Georges, cheveux au vent, provocation et insouciance en bandoulières: les snipers pourraient, d'une seule balle faire voler leur vie en éclats.
   
   Derrière le sordide d'une guerre civile qui rend aveugle et sourd aux anciennes amitiés du temps de la concorde, l'auteur-narrateur, fait vivre à son lecteur les rares choix qui s'offrent à de jeunes garçons puis jeunes hommes pour survivre: l'aide aux milices et les magouilles ou les petits boulots qui amènent à peine de quoi vivre à la maison. Rawi Hage emmène son lecteur à la suite des femmes, en éternel deuil, ahanant sous le poids des malheurs, des rares courses et des efforts pour monter les étages des immeubles éventrés, sans ascenseur... l'électricité a un fonctionnement chaotique et aléatoire. Le quotidien des habitants de Beyrouth, ceux qui n'ont pu partir vers des cieux plus cléments, a les couleurs de l'espoir avorté d'un lendemain meilleur, des attentats ensanglantant les quartiers, arrachant des vies à l'aveugle, des balles sifflantes traversant les airs et traçant un sillage hallucinant la nuit.
   
   Le Beyrouth du narrateur est celui de scènes aussi tragi-comique qu'effroyables: on sourit au commencement du récit de la bataille contre les chiens et on frissonne à la fin; les chiens abandonnés par leurs maîtres fortunés aux affres de la rue, la meute la plus chère du monde à la tête de laquelle règne un bâtard hargneux. Cette meute aux multiples pedigrees prestigieux devenant un cauchemar et un danger pour ceux qui restent est encerclée et laminée par le milice dans un déchaînement de coups de feu et de violence. Un miroir tragique de la situation libanaise: une bataille sanglante entre chiens enragés?
   
   La guerre ne cache pas l'envie de vivre de la jeunesse, l'envie des jeunes filles de montrer leur jeunesse éblouissante: les fêtes sont joyeuses, sensuelles et charnelles... le pied de nez nécessaire pour garder un semblant de normalité.
   
   Ce qui est frappant dans le roman de Rawi Hage, c'est le portrait effrayant de l'emprise des milices, ici dans le secteur chrétien. Emprise qui dérive très rapidement vers un système mafieux: la drogue, les machines à sous, les prélèvements dans les commerces et les divers trafics... efforts de guerre, soutien patriote, de jolis mots pour cacher la mégalomanie du pouvoir de la mitraillette.
   
   Beyrouth offrirait-elle seulement deux voies: la folie meurtrière ou l'obsession de partir? La liberté revêt parfois l'image d'une perdrix dans le sillage d'un navire, derrière une fenêtre d'hôtel, réminiscence d'une enfance libanaise sur les hauteurs de Beyrouth, passé dont une page se tourne pour toujours.
   
   Beyrouth, Paris, Rome, un voyage terrible et émouvant qui emporte dans son sillage les effluves de la peur, de la violence, du sang versé, de la poudre, du mensonge et de l'inconcevable pour celui qui n'a pas vécu le drame de la guerre. "De Niro's game" est une relation d'un Beyrouth soumis aux pires exactions, aux pires peurs, aux pires folies et où la vie est comme une partie de "roulette russe" pour les adolescents et les jeunes hommes embarqués par les volutes envoûtantes de la poudre et des rails blancs qui jouent leur vie sur une balle comme s'ils vivaient leur "Voyage au bout de l'enfer", celui au bout duquel on perd son innocence.
   
   Une lecture prenante, rythmée par le nombre "dix mille" leitmotiv, antienne d'un quotidien où la peur et l'incertitude semblent sans fin. "De Niro's game" est une photo hallucinante d'un enfer sur terre, écrit de belle manière et où les mots décochent leur flèche et n'occultent en rien la désespérance de ceux qui le subissent, de ceux qui parviennent à s'en éloigner, accompagnés d'une blessure difficile à cicatriser.
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critique par Chatperlipopette




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Vie ordinaire au Liban dans les années 80
Note :

   Très honnêtement, je suis très partagée en ce qui concerne ce livre. Le mois dernier, les avis pleuvaient et leur lecture transversale m'avaient fait entendre qu’ils étaient très positifs. Je viens d'y revenir et prends conscience que, fort heureusement, le ressenti de tous n'est pas unanime et que même ceux qui l'ont aimé apportent parfois des nuances dans lesquelles je me retrouve - Ouf ! –
   
   Je trouve très courageux de la part de l'auteur de nous faire partager le quotidien des libanais, même s'il ne s'agit que de quelques mois et que nous n'avons pas toutes les clés pour répondrent à nos questions. Là n'est pas le but! Il ne s'agit en aucun cas d'un documentaire, mais il m'a permis de me remémorer ces titres des 20H00 des années 80 et d'une guerre dont je ne parvenais pas à comprendre grand chose! Et c'est malheureusement, aujourd'hui encore, le cas. Certains comme moi se souviennent, tous sans doute avons-nous entendu parler de cette guerre ou du massacre de Sabra et Chatila, sans parvenir à savoir pourquoi.
   
   En effet, Beyrouth, ses bombardements et sa vie quotidienne sont au coeur de la vie de nos deux personnages principaux: Georges et Bassam. Ils sont amis, jeunes et cherchent en dépit de tout à vivre comme tous les autres adolescents, une certaine "fureur de vivre" liée à l'influence des films américains de ces années dont se sert Rawi Hage avec finesse mais également avec la brutalité ordinaire de ces films qui nous laissent mal à l'aise, mais qui sont sans conséquences pour nous, assis dans notre fauteuil. Pour ces jeunes tout est différent car il s'agit du quotidien: les fous de guerre sont là, l'alcool, la drogue, les arnaques et la mort au coin de la rue ou directement chez soi lorsque les bombes explosent à votre domicile, le dévastant et tuant un à un ses habitants. Comment réagir? Quel espoir peut-il vous rester lorsque votre quotidien, vos amours et vos pas sont accompagnés de violence, que vous ne vous déplacez plus sans une arme à feu?
   
   C'est une spirale sans fin que l'auteur nous rappelle via ces mots : "Les bombes pleuvaient et moi (...) . Dix milles bombes s'étaient abattues sur Beyrouth, cette ville surpeuplée, et moi (...)"Comme un refrain, cette phrase revient, se transforme, mais pour mieux nous faire sentir la sensation de puits sans fin, l'inexorable, le tourbillon de la vie, du quotidien ...
   
   Autant j'ai trouvé certains passages excessivement forts et beaux, autant je me suis perdue parfois dans le cheminement des personnages: la vision de Bassam de Paris au travers de ses souvenirs de cours d'histoire m'a particulièrement gênée, par exemple (dernière partie de l'ouvrage d'où ce souvenir plus frais alors qu'il n'est qu'anecdotique).
   Oui les scènes de violence sont difficiles, insupportables, mais je crains que cela ne soit qu'une toute petite facette de la vie vécue par les libanais - et d'autres villes ou pays devant souffrir de guerre civile ou d'invasion -
   
   Ce roman n'est certainement pas simple à appréhender pour toutes ces raisons mais il n'en reste pas moins un livre intéressant et un auteur aux mots justes. Je suis très curieuse de la suite de ses écrits, car je vous le rappelle, il s'agit là d'un premier roman.
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critique par Delphine




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Aimé aux 2/3
Note :

   La Guerre du Liban
   
   Les édifices délabrés, avec leurs façades en ruine, accueillaient des êtres las et énervés, errant à la recherche d'eau, de nourriture, d'un paix improbable. Il continuait à pleuvoir des bombes aussi, le jour, la nuit ; parfois, il y avait un cessé le feu et on entendait les jeunes foncer dans les rues, vibrant sur leurs deux-roues, évitant les carcasses calcinées des véhicules, les trous des obus, tirant des coups de feu dans les airs, comme pour expulser la rage en eux. Beyrouth n'est pas encore en ruine...
   
   
   L'histoire de Georges et Bassam
   
   Nous sommes au début des années 80. La guerre fait rage au Liban. Georges et Bassam (le narrateur) travaillent tous les deux, le premier comme croupier au casino, le second comme grutier au port marchand, mais ils rêvent de combines pour gagner un maximum d'argent. Bassam ne rêve que de Rome.
   Les deux amis ne tardent pas à être orphelins. Georges ne fait jamais mention de ses parents. Quant à Bassam, il ne lui restait que sa mère («Brusquement, une forte déflagration a secoué l'immeuble. J'ai senti la pression sur ma poitrine, entendu le bruit décalé du verre qui tombait, vu venir un nuage de fumée au parfum de poussière antique et de terre cruelle. L'odeur de la poudre et du pain brûlé m'a poussé dans l'escalier à travers la fumée; à bout de souffle, j'ai crié: Maman!».
   
   Quant on n'a plus rien à perdre, on se sent pousser des ailes. Après une tentative d'arnaque aux machines à sous qui tourne court, les deux amis vont prendre des voies divergentes: Georges s'engagent dans la milice et devient un combattant farouche après une formation dans un camp militaire en Israël; Bassam combine pour livrer des bouteilles de whisky frelaté dans le quartier mulsulman de la ville.
   
   La date charnière du livre est le 17 septembre 1982 (massacres de Sabra et Chatila). Elle marque la nette rupture entre les deux amis. Bassam a participé, sans le savoir, à l'attentat d'un des chefs militaires les plus importants de la milice. Georges lui, a directement participé aux massacres de Sabra et Chatila. S'en suivent quelques vengeances des deux camps.
   
   Le titre du livre, De Niro's Game, fait référence au film "Voyage au bout de l'enfer".
   
   
   L'écriture de Rawi Hage
   
   La traduction de Sophie Voillot semble de qualité, mais probablement parce qu'à l'origine, l'écriture de Rawi Hage est d'une grande qualité. Les métaphores sont nombreuses et rendent les descriptions beaucoup plus vivantes. En quelques mots, il a planté un décor, une ambiance, et même un petit peu plus que cela, puisque de simples gestes en disent plus long qu'il n'y paraît («Georges a haussé les épaules, pris une grande bouffée d'huile de hasch bien noire, fermé les yeux et retenu la fumée dans sa maigre poitrine. Puis il a exhalé, lentement, les yeux fermés, étirant le bras comme un crucifix coupé en deux, ses doigts tendus pour me passer le joint.»). Il y a un véritable talent là dessous.
   
   Pourtant, une certaine inconstance émane du livre. Dans les premiers chapitres, la provenance de chaque objet est souligné (les cigarettes des Etats-Unis, les liquides vaisselles de Belgique, le papier de France, les castagnettes d'Espagne et les spaghetti d'Italie ;) ), sans que cela n'ait réellement de poids dans la narration.
   De même, les apparitions des perdrix, comme un symbole de liberté vagabonde, de migrateur sauvagement chassé à travers les pays traversés, et miroir de la condition de Bassam, sont assez mal utilisées.
   Enfin, les répétitions, dix mille bombes, gouttes d'eau ou pigeons, enfin la répétition dix mille n'est pas systématique et intervient un peu comme un cheveu sur la soupe.
   
   Le livre est découpé en trois chapitres (Rome, Beyrouth, Paris). Lecteur, tu peux t'arrêter à la fin du chapitre Beyrouth, le dernier n'étant pas loin d'être une calamité, aussi inutile que mal écrit. Dommage car ce livre méritait bien mieux: il débutait très bien et aurait pu être excellent. Il manquait cependant de consistence, et le dernier chapitre en est la preuve: pauvre en narration (le narrateur rêve de Napoléon Bonaparte, et passe son temps à errer dans les rues de Paris), il sanctionne un témoignage édifiant de la guerre du Liban par une note terne et insipide. Heureusement que les deux tiers du roman sont de bonne facture...
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critique par Julien




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La bataille des cent chiens
Note :

   Ce qui m’intéressait d’abord dans "De Niro’s Game", c’était de regarder avec d’autres yeux le conflit au Liban, récemment traité au cinéma (avec quel éclat) par Ari Folman dans «Valse avec Bachir». Le roman de Rawi Hage se déroule bien à la même époque, mais narre le quotidien violent de deux jeunes hommes vivant à Beyrouth, deux amis d’enfance, Bassam et Georges (dit De Niro). Dans la ville bombardée, la nourriture, l’eau manquent, les alertes obligent les habitants à se parquer dans les caves, mais les deux garçons défient la mort par leurs courses folles à moto, leur soif de femmes, leurs escroqueries. Bassam, le narrateur, rêve de partir, tandis que Georges prend des responsabilités dans la milice chrétienne. Alors il sera question du massacre de Sabra et de Chatila, en un récit halluciné fait par Georges: le jour où il se sent le plus De Niro dans "Voyage au bout de l’Enfer", mais le jour où il a l’impression de tuer sa mère…
   
   Mais une autre scène m’a frappée: celle du massacre des chiens qui pullulent dans la ville où pourrissent des morts, chiens abandonnés par leur riche propriétaire parti se mettre à l’abri en Europe. La chasse sans pitié donnée à la meute rappelle les premières images du film d’Ari Folman: cette meute cauchemardesque de chiens morts venant harceler l’un des anciens soldats, celui qui était chargé de tuer les chiens à l’entrée des villages attaqués pour qu’ils ne donnent pas l’alerte. Dans le roman de Rawi Hage, les chiens attaquent les passants et représentent aussi cette violence à l’état brut qui a pris possession de la ville… (d’où le titre de mon billet, j’ai bien cherché, beaucoup de citations ayant été reprises avec à-propos par les blogueuses qui m’ont précédée dans l’exercice!)
   
   Mais le roman de Rawi Hage vaut aussi en lui-même, d’autant qu’il est bien plus qu’un témoignage: son écriture est souvent luxuriante, très travaillée. Car à la violence, à la perte d’identité que Bassam subira dans les geôles ou en exil, il oppose l’imagination, la verve, le foisonnement, qu’il s’imagine swinguant sur un yacht de croisière, une danseuse collée à chaque hanche, sous le regard envieux des anges asexués (pour oublier les tortures) ou à la tête d’un régiment révolutionnaire aidant les réseaux de Résistance tandis qu’il se promène sans but dans Paris. Son récit n’est pas appelé une «odyssée» pour rien sur la quatrième de couverture: il prend souvent un caractère épique pour dire les dix mille bombes qui frappent Beyrouth, les dix mille chandelles qui tremblent dans la nuit, et il se gonfle des récits guerriers rapportés par Georges, au retour de ses expéditions, ainsi que de certaines histoires presque mythologiques, comme le massacre des chiens dont je parlais plus haut. Parfois la parole se dérègle: dans l’effroi de la prison où on l’empêche de dormir. Parfois le récit semble dépasser Bassam, lorsqu’il voit sous les décombres de Beyrouth bombardée d’autres décombres, ceux de la ville romaine qu’elle fut jadis, ce cycle des civilisations qui un jour chancellent et disparaissent, et ne subsistent plus qu’à l’état de vestiges enfouis. Cette écriture m’a rappelé la prose de Lyonel Trouillot, racontant une grande nuit d’horreur à Haïti.
   
   Dans les deux premières parties, on suit avec intérêt l’évolution des rapports des frères ennemis (un autre motif fertile de la littérature). Puis dans la dernière partie, le récit prend le large, perd ses repères, à la découverte d’une autre forme de violence, plus insidieuse mais également destructrice, et Bassam y devient un paumé superbe, criant dans les dernières pages son respect pour les autres déracinés.
   
   Une très bonne surprise donc.

critique par Rose




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