Lecture / Ecriture
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Chaos calme de Sandro Veronesi

Sandro Veronesi
  Chaos calme
  Terres rares

Chaos calme - Sandro Veronesi

Original et dense
Note :

   Prix Femina du roman étranger 2008
   
   
   Alors qu'il vient de sauver une femme de la noyade et qu'il rentre chez lui, Pietro Palidini est loin de penser qu'un drame l'attend: sa compagne, qu'il devait épouser 5 jours plus tard, vient de mourir brutalement, le laissant seul avec sa fille Claudia âgée de 10 ans.
   
   Quelques jours après l'enterrement, alors qu'il la dépose à l'école, il décide de rester passer la journée dans sa voiture à l'attendre. Un téléphone avec système WAP lui permet d'envoyer des messages à ses collaborateurs et de recevoir les appels de sa secrétaire. Et il donne rendez-vous à ses collaborateurs pour les signatures de contrat dans le café voisin. Tout en continuant les jours suivants à travailler à l'intérieur de sa voiture, il va observer le petit microcosme qui gravite autour de l'école : les enseignants, les parents d'élèves, les clients du bar. Il repère vite les habitués ou ceux qui viennent pour la première fois dans le quartier. Jusqu'à ce que sa famille, des amis ou certains de ses collègues viennent lui rendre visite à l'intérieur de son véhicule et lui confier leurs souffrances. Mais au fait, lui même souffre-t-il de la mort de sa femme ?
   
   J'avais hâte de lire ce roman dont j'avais beaucoup entendu parler. J'avais peur d'être déçue car je savais que les avis étaient très partagés. Et bien, je peux vous dire que j'ai adoré ce livre. J'ai immédiatement adhéré au récit de cet homme. L'idée est originale, j'ai adoré la description du "chaos" qui règne à la sortie des écoles -parents en double file, mal garés, pressés, stressés - et qui m'a rappelé des souvenirs! Mais le roman est bien plus que cela, même si l'auteur a le chic pour décrire les choses de façon superbe -le sauvetage de la noyade notamment- mais aussi les états d'âme des uns et des autres.
   
   C'est plein d'émotion, c'est drôle, original, rempli de dialogues pleins de tendresse, et de philosophie notamment dans les discussions avec sa fille sur la vie et les choses "réversibles" ou "irréversibles". À peine ouvert, je ne l'ai plus lâché et je me suis vraiment régalée. Je comprends qu'il ait eu le prix Straga, le Goncourt italien. C'est riche, dense. Mais chut je ne vous en dis pas plus, pour que vous découvriez vous même ce roman magique et qui détonne!
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critique par Clochette




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Attendre que la souffrance implose
Note :

   L'histoire commence par un dialogue effréné entre deux frères «Là !» Un drame se déroule sur la plage où ils viennent de surfer, et les deux hommes vont devenir les héros d’une heure dans l’indifférence de l’impuissance des autres. Au retour chez lui, l’un des frères apprend que pendant son acte héroïque un autre drame bouleversait sa vie. «Je ne peux pas continuer. Je vais continuer.», écrivait Samuel Beckett.
   
   J'ai aimé la scène fondatrice du roman, comme le parti pris du narrateur face à son destin. Mais l’enchaînement des situations n’a pas répondu à mes attentes. Quand la mort frappe, dans des degrés de brutalité que l’on pourrait décrire ou discuter, le vécu réactionnel des vivants est si varié et si inattendu.
   
   Commençons par ce que j’ai aimé, avant de lister ce qui m’a manqué.
   
   J’ai aimé cette idée de figer le choc en attendant que la souffrance explose, ce chaos calme dans lequel le veuf s'est enfermé attendant patiemment que la douleur le foudroie et inonde sa vie. Il s’arrête et regarde les instants présents comme une succession de drames cachés, de simplicités qu’on ne devine pas. Et comme la douleur et la souffrance nous habitent tous, et que nous lui fermons souvent la porte, quand un drame survient, c’est un signal pour lui laisser libre cours. Dans ce qui pourrait ressembler à une indifférence à la douleur, à un décalage dans son expression, les protagonistes de sa vie vont se succéder autour de lui et lui exposer leurs souffrances.
   
   J’ai admiré la mentalisation des événements qui touchent le narrateur et sa fille, comme l’immobilisme dans lequel la souffrance les fige. J’ai été curieuse de la narration très dissociée des gens de sa vie qui viennent lui offrir leurs douleurs kaléidoscopiques comme un cadeau, comme une libération. Un peu comme si ta souffrance avait ouvert la porte des miennes, je veux boire dans ton courage apparent, j’offre du rocambolesque au chaos, à la hauteur de ton calme.
   
   Les personnages secondaires sont finalement très secondaires, et si quelques événements m’ont paru d’une pertinence incroyable (ce qu’est une sortie d’école, ce qu’est un GPS, …), j’en ai eu trop peu étayé, dans tant de dialogue intérieur, pour nourrir mon plaisir et mes émotions. D’autres lecteurs, qui se sont ennuyés comme moi, m’ont dit «peut-être faut-il avoir vécu ce qu’a vécu le narrateur pour que le livre résonne ? » J’attendais aussi un revirement, j’attendais le choc, j’attendais que les héros tombent dans la chair et le sang, s’étalent dans leurs émotions, les expriment, les hurlent, les suent … Parce que la douleur, c’est aussi des émotions, des instants présents, fugaces, des tremblements, des ondes électriques, des regards magnétiques. Et c’est alors que l’histoire de ma vie est venue interrompre ma lecture … comme pour exaucer mes vœux d’émotions …
   
   Ce qui m’a manqué, et je ne le décrirai pas ici maintenant, c’est le thème d’un autre roman qui reste à écrire !
   C’est le choc de la nouvelle,
   C’est l’annonce à l’enfant,
   C’est l’histoire du courage et de la tristesse dans la construction du bonheur,
   C’est la révolution silencieuse qui s’opère en nous quand la vie s’arrête et qu’on réalise qu’on ne vit pas assez la sienne,
   C’est le contenu et le contenant de l’amour, joyau infini,
   C’est la responsabilité en tant que personne à ne plus mentir, à soi, aux autres, à ses enfants, dans l’exemple qu’on leur donne,
   
   Comme la Terre d’Islande, j’aurais voulu dans cette lecture, me sentir de feu et de glace.
   
   Pour prolonger cette lecture, et découvrir un joli hommage à l’épouse perdue brutalement, lisez «La plus que vive» de Christian Bobin.
   
   A noter que cet ouvrage a obtenu le Prix Strega 2006, ainsi que le Prix Femina du roman étranger 2008.
   Adapté au cinéma, il est sorti en France le 10 décembre 2008.

critique par Alexandra




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