Lecture / Ecriture
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L'Ange incliné de Pierre Mari

Pierre Mari
  L'Ange incliné

Pierre Mari est un écrivain français né en Algérie en 1956.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'Ange incliné - Pierre Mari

A la lumière d'Anna
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   
   Universitaire à l’aube de la quarantaine, le narrateur de "L’Ange incliné" porte sur son travail et sur ses collègues un regard de plus en plus amer, désabusé, d’une totale intransigeance. Et sa famille n’est pas beaucoup plus gâtée. Le décès de son père l’année précédente a mis fin à un mariage qui tenait de la guerre froide. Sa sœur, souffrant d’une forme ou l’autre de troubles nerveux, est la plupart du temps hospitalisée. Et les visites qu’il rend de temps à autre à sa mère, dans la maison familiale de Saint-Asaphe, mènent à tous les coups à un moment difficile: "celui où [il] ne savai[t] plus quoi opposer à l'envie de faire le procès de [sa] mère." (p. 45) Le début du roman de Pierre Mari prend ainsi des allures de règlements de comptes, d’un long catalogue de récriminations en tous genres, amenant le narrateur à constater, au cours d’une conversation avec sa mère, qu’"une fois de plus, [il] s’étai[t] laissé entraîner par [sa] rancoeur." Et qu’il "aurai[t] voulu revenir en arrière, trouver autre chose à lui offrir." (p. 48)
   
   Mais heureusement pour lui – et pour le lecteur – un double coup de foudre vient interrompre ces pages un peu aigres – trop ou pas assez pour mon goût. Coup de foudre amoureux lorsque notre homme, dans le train, noue conversation avec Anna, tombant complètement sous le charme de la jeune femme: "Mes questions chevauchaient ses réponses, je ne voulais rien approfondir, j'écoutais à peine jusqu'au bout. J'étais si curieux d'elle qu'une distraction souveraine parlait à ma place." (p. 84) Et un autre coup de foudre sous la forme d’un arc électrique mettant providentiellement la locomotive hors service, offrant ainsi aux deux jeunes gens quelques heures entre parenthèses. L’écriture de Pierre Mari se fait alors souple, vivante, chaleureuse et enfiévrée pour dire ce miracle improbable dans la vie de son narrateur: "un visage tout neuf, qui ne découlait pas de [sa] vie d'avant, que rien n'annonçait - un visage dont la moindre péripétie se tenait à la hauteur de [son] imagination." (p. 99)
   
   Le narrateur comme Anna ont déjà d’autres attaches, et leur histoire d’amour sera dès lors tissée de moments volés. Des petits bonheurs comme on en a déjà vu mille fois mais auxquels Pierre Mari parvient pourtant à conférer une fougue juvénile et un air de nouveauté. Cette part de "L’Ange incliné" a infiniment de charme, mais elle ne prend pas complètement le pas sur les déboires et les aigreurs de la vie universitaire. Et le contraste entre ces deux faces du livre est si violent que j’ai eu l’impression de lire deux romans différents dont on aurait cousu les pièces, au petit bonheur la chance, en un livre unique en forme de patchwork. En fin de compte, j’ai refermé "L’Ange incliné" avec un sentiment partagé: séduite par une voix et un regard originaux, mais agacée par le volet universitaire de l’intrigue…
   
   Extrait:
   "Il aura fallu quelques minutes, en ce début d'après-midi, pour qu'à l'éclat du ciel succède une pénombre comme j'en avais rarement vu: un gris plombé, deux fronts de nuages découpés à l'extrême qui prenaient en tenaille une bande de lumière dorée. Le vent s'est mis à siffler à mes fenêtres. Quand je me suis penché dans la rue, le ciel moutonnant avait l'air à portée de main. Une femme qui s'aidait d'une béquille m'a demandé: Mais quelle heure est-il? A croire en effet que la nuit tombait. D'abord, un orage de grêle a éclaté. Bref, intense, il a un peu rafraîchi l'air. Puis un énorme nuage s'est détaché des autres: bleu sombre, avec sa proue noire très régulière, il concentrait toute l'imminence dont le ciel étai privé depuis longtemps. La pluie l'a crevé d'un seul coup: de grosses gouttes serrées ont éclaté sur les pavés, suivies d'une cataracte qui a tout noyé." (pp. 181-182)
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critique par Fée Carabine




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L’ange qui lui susurre à l’oreille
Note :

   Certains livres ont le pouvoir de vous attraper, de vous plonger dans une forme d’enchantement en vous surprenant. La musique des lettres de Pierre Mari sait bien vite se faire entendre à nos oreilles et solliciter nos yeux avides de ne plus la quitter.
   
   Le propos de "L’Ange incliné" semble être de nous dire que la vie sait encore nous surprendre quand on se croit au bord du renoncement ; que l’amour guette si tant est qu’on lui laisse une chance de nous faire un signe ; qu’une fois rencontré, il nous appartient de décider ce que l’on veut en faire et la façon dont on veut le vivre.
   
   Lorsque le narrateur se rend en vacances chez sa mère, il semble bien usé par l’existence. La petite quarantaine, il vient de perdre son père dans des circonstances tragiques. Sa sœur est une malade mentale, enfermée à vie dans une maison de soins et partageant ses journées entre de rares moments de fausse lucidité, de timides et compulsifs projets et des anéantissements au tréfonds de silence et de prostration dont rien ne peut la sortir. Universitaire, professeur respecté de Lettres, d’une intelligence acérée et brillante, il ne croit plus en un métier dépourvu de moyens, perclus de réformes stupides, ankylosé par des collègues dont les seules préoccupations sont l’affairisme, la médisance et la publication de lignes que personne ne lira jamais.
   
   Tout basculera lorsqu’il rencontrera Anna au cours d’un voyage en train plein de péripéties. Elle a vingt quatre ans. Elle est lumineuse, belle comme une déesse, intelligente et subtile. Ce sera le coup de foudre réciproque et le début d’une histoire inespérée autant qu’inattendue.
   
   Mais Anna vit une autre histoire avec un autre homme et lui entretient une relation épisodique avec une collègue. Lui a déjà choisi. Elle, pas encore. Anna, c’est cet ange incliné dans la cathédrale de la ville provinciale où ils passent tout leur temps ensemble. L’ange qui lui susurre à l’oreille, qui le guide, le fait avancer, lui redonne une raison de vivre. L’ange qui lui redonne une âme et une raison d’être.
   
   Ils s’aiment mais différemment, bien que de façon fusionnelle et obsessionnelle. De cet amour, ils devront chacun décider ce qu’ils veulent faire, ensemble, ou pour eux-mêmes.
   
   Les phrases de Pierre Mari possèdent un rare enchantement, un éblouissement comme ses journées de canicule où tout se met à basculer et où, soudain, les mirages surgissent et nous laissent deviner ce que, jamais encore, nous n’avions su voir. Un livre rare et où l’auteur semble s’être beaucoup projeté.

critique par Cetalir




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