Lecture / Ecriture
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Ailleurs de Julia Leigh

Julia Leigh
  Ailleurs

Ailleurs - Julia Leigh

Etonnant de maîtrise
Note :

   Après douze longues années d'un exil australien, Olivia s'est enfin décidée à quitter son mari et à rentrer en France - le bras droit dans le plâtre, le dos couvert d'hématomes -, entraînant avec elle ses deux enfants: Andy, neuf ans, et Lucy, six ans. Cependant, à leur arrivée au château familial où Olivia avait passé son enfance, les trois fugitifs débarquent en plein drame. Marcus et Sophie, le frère et la belle-soeur d'Olivia, viennent d'avoir une petite fille, une petite Alice, morte à naissance, étranglée par son cordon ombilical. Sur les conseils des médecins, ils ont ramené leur enfant à la maison, le temps de lui faire leurs adieux, mais Sophie se révèlant en définitive incapable d'accepter la mort de son bébé - incapable de le laisser partir -, s'obstine à l'emmener partout avec elle, minuscule paquet enveloppé dans une couverture.
   
   Deux enfants, transplantés dans un monde qui leur est inconnu, se voient ainsi plongés dans une situation malsaine au possible, une situation qu'ils ne peuvent comprendre mais dont Andy cherchera à s'échapper par n'importe quel moyen, fut-ce de commettre une bêtise gigantesque. Somme toute ce bref roman met en balance l'instinct de survie et la belle santé mentale d'un petit garçon que l'existence n'a pas précisément gâté et les névroses d'adultes responsables qui méritent bien peu ce qualificatif. C'est un récit noir, âpre, violent, déstabilisant à plus d'un titre, qui flirte continuellement avec l'insoutenable. Mais c'est surtout un texte époustouflant de maîtrise, bien digne de l'éloge rendu par Toni Morrison à Julia Leigh, qui est reproduit sur la quatrième de couverture: "Julia Leigh est une magicienne. Sa prose adroite diffuse une impression de contrôle serein tandis que la terre tremble sous nos pieds". C'est cela, exactement: la terre tremble, mais jamais on ne perd pieds, jamais on ne lâche le fil de ce récit d'une puissance étonnante.
   
   Extrait:
   "La femme et les enfants, accompagnés de Sophie et de son paquet, pique-niquaient sous le grand chêne. La couverture de pique-nique n'était pas très loin de la petite tombe qu'on avait recouverte d'un morceau de gazon artificiel en plastique. A côté se trouvait un tas de terre sur lequel poussaient des brins d'herbe. La femme servait une seconde portion de céleri sur l'assiette de porcelaine de la petite fille. Pas de mouches dérangeantes; deux papillons titubaient au-dessus, attachés par l'abdomen. Ida était debout à côté, prête à répondre à un ordre. Le garçon se promenait dans le coin avec un pistolet imaginaire à la main, et quand sa mère l'appela - «Viens manger quelque chose» - il pointa son pistolet sur chaque membre du pique-nique avant de le diriger vers lui-même, d'appuyer sur la détente et de se faire sauter la cervelle, si bien qu'au lieu de simplement s'asseoir, il s'effondra en tas. Il trouva cela si drôle qu'il ressuscita et recommença: il posa le pistolet sur sa tempe, appuya sur la détente et s'écroula." (pp. 85-86)
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critique par Fée Carabine




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Une souffrance profonde
Note :

    «Julia Leigh is a sorceress. Her deft prose casts a spell of serene control while the earth quakes underfoot.» Toni Morrison
   
   Olivia revient dans le château familial avec ses deux enfants après avoir quitté un mari violent. Un retour inattendu, d’autant plus que la famille s’est opposée à son mariage et à son départ quelques années plus tôt. Cet événement imprévu est rapidement suivi par l’arrivée du frère et de sa femme Sophie, accompagnés de leur bébé mort-né.
   
   "Disquiet" de Julia Leigh ("Ailleurs") est un curieux texte court qui rappelle un peu l’atmosphère de "The Turn of the Screw" d’Henry James et du film "Les Autres". D’abord par la demeure imposante, auréolée de mystère au début du récit; puis par l’étrangeté des relations qui lient les personnages. Faits de non-dits, les échanges tacites sont parfois déconcertants. La douleur, le long apprentissage de deuil de Sophie sont compris par le reste de la famille, au point de la laisser se promener avec le bébé mort, chercher à le nourrir et à le tenir dans ses bras à proximité des enfants d’Olivia.
   Malgré tout, l’ambiance qui se dégage de ce court roman est très particulière et la comparaison avec James me semble assez imparfaite. La tension qui est créée ne repose pas tant sur l’incursion du fantastique dans le récit; la folie est présente mais moins palpable. Pour moi, les personnages sont sans cesse au bord d’un gouffre qui pourrait en effet les pousser à accomplir des actions à première vue irréfléchies. Cependant c’est surtout en raison de la douleur que tous éprouvent, pour des motifs différents et de diverses manières; cette souffrance profonde leur permet aussi de se comprendre mutuellement et les rapproche.
   
   Voilà un texte curieux qui m’a séduite pour le style sobre et élégant associé à un univers frôlant toujours l’irréel, le fantasmagorique. Tout est pourtant extrêmement réaliste, tout dépend toujours du monde que construisent autour d’eux des personnages que rien ne distingue vraiment de nous. J’ai aimé cette capacité à créer une impression d’étrangeté à partir d’un récit pragmatique, parfois même banal.
   
   “The next moment she turned toward her son. My child. He was ancient and implacable, a boy most beautiful. But no boy is mountain and lake and knowing this – knowing that mountain is rock and lake is water, that even rock sheds fine grains and water shapeshifts, knowing it impossible to be rock or water, and knowing the disappointments she had visited upon herself – she made a wish for him. Hold, hold.”
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critique par Lou




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Deuil et désarroi
Note :

   Titre original « Disquiet »
   
    Une femme revient d'Australie chez sa mère en France avec ses deux enfants; elle s'introduit par effraction mais est correctement accueillie par sa mère et la vieille servante, dans la grande propriété où elle a vécu jadis. Son mari la battait. En même temps, le frère de cette femme, et son épouse Sophie arrivent de l'hôpital. Sophie a donné naissance à une fillette mort-née: Alice. Elle ne veut pas s'en séparer.
   
   Le récit se déroule sur plusieurs jours, et concerne essentiellement les tentatives des divers proches de Sophie pour lui faire abandonner son bébé défunt et pratiquer un enterrement. Ainsi que l'essai de fuite du petit garçon Andy et de sa sœur sur le lac de la propriété à bord d'un canot.
   
    Le narrateur créé la surprise et voile d'anxiété l'atmosphère, en décrivant les allées et venues et actions des uns et des autres avec précision, ne distillant qu'avec parcimonie des informations nécessaires à la compréhension. Les dialogues sont nombreux et courts se limitant souvent à des informations pratiques, ou à des formules relevant de la fonction phatique.
   
   Le narrateur désigne la mère et les deux enfants en disant «la femme»; «le petit garçon»; «la petite fille», alors que leurs proches les appellent par leurs prénoms et qu'ils se nomment eux-mêmes entre eux. Par ailleurs le narrateur appelle les autres personnages par leur nom.
   
   Sans doute veut-il par là montrer à quel point cette femme est devenue étrangère à ses proches ainsi que ses enfants qui les voient pour la première fois.
   
   Mais c'est la famille tout entière que le lecteur appréhende de façon distanciée, comme s'il les voyait de loin. Pourtant l'on partage le désarroi des uns et des autres concernant la folie de Sophie, qui impose la présence de son bébé mort à tous, se demandant si elle est destinée à durer. La femme et ses deux enfants reste plus mystérieuse, on ne sait pas quelles relations complexes elle avait nouées avec cet homme en Australie, ni s'il faut le craindre.
   
    C'est avant tout un récit d'atmosphère, une vision du monde inquiétante, donnée à ressentir à travers quelques jours d'une famille vivant une situation délicate, mais non désespérée.
   
   Une écriture et un type d'atmosphère que j'affectionne particulièrement. La situation de deuil et son évolution sont décrites avec une rare justesse!
    ↓

critique par Jehanne




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Aime un peu, passionnément, pas du tout...!
Note :

   Une mince petite galette d'un peu plus de cent pages auxquelles l'éditeur a ajouté une dizaine de pages supplémentaires affichant les derniers titres parus en Collection Points...
   
   Une entrée en matière qui prélude sans équivoque à une appréciation négative; en effet, je n'ai pas de mon côté beaucoup apprécié, la plus grande qualité de cette lecture étant d'être très courte!
   
   Déplaisante et détestable sont les émotions, qui pour moi, qualifient cette lecture qui se résume en un exécrable exercice de style, exercice dont je déteste plus que tout, être l'otage...
   
   Une femme, le bras dans un plâtre, accompagnée de ses deux jeunes enfants, ont de toute évidence fui un conjoint violent et l'Australie du même coup; ils s'introduisent après un long voyage épuisant, presqu'avec effraction, dans le château familial de la grand-mère maternelle, en France; leur arrivée inopinée coïncide avec un évènement tragique qui implique dans ce cas-ci le frère et la belle-soeur de cette femme, qui habitent également le château...
   Ce drame familial est traité dans un huis-clos obscur et malsain, raconté par un narrateur détaché et glacial qui refuse de nommer les personnages par leurs noms respectifs et les désignent par "la femme, le petit garçon, la petite fille...", bref, dans un style qui m'a fort déplu, malheureusement...
   
   Les lectures malheureuses ont la faculté de me marquer presqu'autant que les lectures heureuses, d'où ma trop grande frustration!

critique par Françoise




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