Lecture / Ecriture
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A l’angle du renard de Fabienne Juhel

Fabienne Juhel
  Les bois dormants
  La verticale de la lune
  A l’angle du renard
  Les hommes sirènes
  La Chaise numéro 14
  Les oubliés de la lande

Fabienne Juhel est une écrivaine française née en 1965.


* Interview dans la rubrique "Rencontres"

A l’angle du renard - Fabienne Juhel

J’ai vu(…)les ombres des renards filer à travers les asters violets des remparts
Note :

   Fabienne Juhel fait partie des jeunes écrivains français que je suis avec beaucoup d’attention et ils ne sont pas si nombreux, je dois l’avouer. Je la suis, après être tombée sur son premier livre totalement par hasard, parce que j’ai été plus que convaincue par son écriture et son talent de création d’un monde littéraire adapté à son projet.
   
   Et bien que ce troisième ouvrage m’ait moins séduite, je tiens à dire tout de suite que ma position ci-dessus exprimée quant à cet auteur n’a pas changé d’un iota. Les quelques réserves que j’ai quant à cet «Angle du renard» tiennent peut-être tout autant à moi qu’au livre. Il s’est trouvé qu’ici, ce que j’ai moins apprécié, c’était le sujet du roman… Alors, évidemment je vais dire que c’est parce que je l’ai trouvé beaucoup moins original que les précédents mais cela est peut-être aussi tout simplement parce que je suis fondamentalement une citadine, pas une rurale et que ce monde villageois et champêtre n’éveillait ni échos ni ondes "mnémo-séduites" (ne cherchez pas, je viens de l’inventer, mais avouez que vous l’avez compris) dans mon imaginaire désespérément urbain.
   
   Les qualités, à mon point de vue, sont donc ici plutôt dans l’art de faire. Une maîtrise de son art d’écrivain réellement remarquable pour un (seulement) troisième roman. Cela laisse une impression que jamais elle n’a hésité sur la manière de mener son récit, de nous raconter ça, de nous l’écrire. Il y a derrière le noyau principal, un monde bien évoqué (Marilou, Yvan et même sa femme) et auquel on croit. Et il y a aussi une bonne progression –pas rapide sans doute, mais le rythme s’impose de lui-même, c’est celui de ce monde rural- et une bonne fin, moins attendue que je ne le craignais (mais pas clairement compréhensible pour moi…).
   
   Par contre, je n’ai pas été vraiment sensible au leitmotiv du renard qui m’a semblé peu justifié et donc exagéré. Pas vraiment compris non plus la psychologie du personnage principal, qui est pourtant fouillée, mais sans me convaincre vraiment. C’est ce qui m’amène à penser que mes difficultés avec ce roman viennent peut-être de mon manque d’empathie avec le monde évoqué. Je voudrais que d’autres lecteurs, peut-être plus proches des choses de la terre -mais pas forcément- me donnent également leur avis sur ce roman. A vos lunettes, rendez-vous ici.
   
   
   * Le titre de ce commentaire est une citation d’André Malraux (Antimémoires)
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critique par Sibylline




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Les méandres roux du renard
Note :

   Arsène Le Rigoleur est un homme solitaire, taciturne, vivant seul, depuis que sa mère est au logement foyer, dans sa ferme fleurant bon l'ancien temps et le fumier. Arsène Le Rigoleur (diantre, qu'il n'aime pas son patronyme parce que "Le Rigoleur, c'est mon nom de famille. Le Rigoleur avec la particule, petite noblesse bretonne oblige. Le Rigoleur, oui, mais pas rigoleur pour deux sous. Qu'est-ce qui me ferait rire, hein? Est-ce que j'ai une tête à rigoler? Tiens, ça se saurait si l'habit faisait le moine." (p 46) est un agriculteur breton, attaché viscéralement à sa terre, à son mode de vie rythmé par la course du jour, les gémissements des bêtes et le glapissement des renards à la tombée de la nuit.
   
   Arsène aurait préféré porter le patronyme de sa mère, Le Luern, le renard en français, nettement plus imposant que Le Rigoleur, cible facile des blagues éculées dispensées tant par l'instituteur que les filles dont Arsène se méfie tout en étant fasciné. "Le Luern, ça veut dire Renard en breton. (...) Une carte de visite dans les cours de récréation, et à la caserne plus tard. Auprès des filles aussi. (...) Arsène Le Renard, le malin dans l'histoire. Plus malin que le loup même. (...) Avec un tel patronyme, le Père m'aurait laissé tranquille. Un renard ne se dompte pas. Une bête sauvage reste une bête sauvage. Ni Dieu, ni maître." (p 49)
   
   Un jour, la ferme du Père Morvan est vendue à des gens de la ville, un couple avec deux enfants, une fillette, Juliette, et un garçon, Louis. Louis, autant taciturne que Juliette est volubile, Louis à la chevelure rousse et au caractère sauvage du renard.
   Très vite, Arsène et Juliette deviennent amis ce qui ne plaît pas à tout le monde: pensez donc, un célibataire tout le temps fourré avec une gamine, par les temps qui courent, ce n'est guère catholique mes braves dames! Avec Juliette à ses côtés, et Louis à l'épier sans cesse, Arsène retrouve avec un plaisir, teinté d'amertume, ses souvenirs d'enfance, laisse peu à peu remonter à la surface des blessures intimes et des secrets douloureux.
   Arsène, en déroulant le fil roux du pelage des renards, se dépouille lentement, comme on peut le faire des pelures de l'oignon qu'on épluche, des couches sombres de sa mémoire et dévoile les coins les plus obscurs de son âme. Arsène Le Rigoleur est tout sauf un rigolo, il devient même inquiétant au fil de son récit.
   
   Fabienne Juhel avec "A l'angle du renard" orchestre une extraordinaire histoire à l'atmosphère oscillant entre légèreté et oppression, met en scène une Bretagne que l'on a l'impression venir d'un autre siècle, alors qu'elle est contemporaine, celle des villages ou bourgs dormant à l'écart de la RN 12, la campagne idyllique qui cache une face âpre et dure où la sueur du front, la solitude et l'isolement sont le prix à payer pour rester sur ses terres.
   
   Arsène Le Rigoleur est du genre taiseux mais c'est lui le narrateur, c'est lui qui se raconte, qui raconte les siens, qui raconte le pays; et ce qu'il raconte est loin d'être joyeux: dans un crescendo lugubre, Arsène en se racontant fait monter l'angoisse chez le lecteur, une chasse au renard troublante, image de cette vie qui file et se perd. Une histoire de terroir, sans en être vraiment une, où les paysages de campagne sont superbement décrits (on est sur la route de campagne empruntée seulement par les tracteurs du coin et les rares riverains, on sent l'odeur du lait à l'approche de la traite, on est dans le potager à cueillir les petits pois, à croquer les radis, on entre, un peu inquiet, dans le poulailler épié par le coq, ramasser les oeufs), où les effluves doucement âcres du fumier se perdent dans le labyrinthe des secrets d'Arsène. Une histoire d'un homme ordinaire que l'on se met à craindre à mesure qu'il révèle ce qu'il a fait, il y a longtemps, pour échapper à ses démons et faire taire ceux de sa mère, la Mère qu'il aime à sa manière et à qui il offrira une rédemption.
   
   Avec son personnage, Arsène Le Rigoleur, haut en couleurs balançant entre bonhomie et conduite inquiétante, Fabienne Juhel explore les relations binaires des hommes, contradictoires, diamétralement opposées ou tout simplement confuses et indicibles. Ainsi, le lecteur est-il ballotté entre la croyance (celle de la Mère, de Louise, la sage-femme et faiseuse d'anges) et la non croyance (celle d'Arsène, qui est particulière, celle des voisins venus de la ville); entre la ruralité et le citadin, la justice et le crime (Arsène est glaçant et en même temps attachant), l'honneur et le déshonneur (Yvan qui laisse tomber sa ferme alors qu'Arsène est viscéralement attaché à la sienne); tous les ingrédients sont présents pour fabriquer un roman populaire que l'écriture, volontairement familière, parlée, enjolivée d'expressions locales, de l'auteur transcende par ses moments de poésies intenses, ses superbes descriptions de la campagne, des talus et des bois, et ses moments de douleur et de solitude, celles qui bercent, lancinantes, les hameaux ou les villages endormis au coeur de la modernité.
   
   "A l'angle du renard" est un roman qui, l'air de rien, commence comme un roman du terroir aux accents populaires, se développe comme un roman policier pour s'achever en une succulente histoire où l'âme humaine est décortiquée, sans concession, et mise à nue avec tendresse derrière la réalité crue.

critique par Chatperlipopette




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