Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de juin et de juillet 2006
Albert Cohen

   

Pourquoi, me direz-vous, chers visiteurs de L/E, se lancer dans l'aventure risquée de la fiche de lecture et de la critique?
   Je répondrai par une citation:
   
   "Nous devons devenir nous-mêmes des critiques, nous apprendre nous-mêmes à comprendre la littérature parce que l'argent ne peut penser à notre place, parce qu'à l'avenir nous ne pouvons laisser le pouvoir à un petite classe de jeunes gens aisés qui n'ont qu'une pincée, qu'un dé à coudre d'expériences à nous offrir. Des critiques: des personnes qui lisent beaucoup, sans cesse, sans a priori, sachant que pour bien lire il faut une grande finesse de perception et une grande hardiesse d'imagination."
   Geneviève Brisac et Agnès Desarthe, "V.W. (Le mélange des genres)"

Biographie

    AUTEUR DES MOIS DE JUIN ET JUILLET 2006
   
   Né à Corfou en 1895, Albert Cohen est mort près de Genève en 1981.
   Né grec mais arrivé très jeune à Marseille avec sa famille, il était devenu suisse à 24 ans. Il entama ses études en France puis obtint une licence de droit en Suisse. La seconde guerre mondiale le vit s’exiler provisoirement en Grande Bretagne.

   Son œuvre compte une dizaine d’ouvrages dont une pièce de théâtre ("Ezéchiel") et un recueil de poèmes ("Paroles juives"). Les trois romans "Solal", "Mangeclous" et "Belle du seigneur" se suivent dans le temps avec des personnages communs et sont à lire de préférence dans cet ordre. Ils sont cependant compréhensibles lus seuls. C’est principalement "Belle du seigneur" qui fit la célébrité d’Albert Cohen et nombreux sont ceux qui n’ont lu de lui que ce gros roman qui reçut le Grand Prix de l'Académie Française.
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Ô vous, frères humains
  Ezéchiel
  Belle du seigneur
  Le livre de ma mère
  Mangeclous
  Solal
  Carnets 1978
  Paroles juives
 

Ô vous, frères humains - Albert Cohen

"Ayez pitié de vos frères en la mort"
Note :

   Marseille, 16 août 1905. Albert Cohen fête ses dix ans, trois francs en poche, cadeau de sa mère. Albert Cohen, ce matin-là, est un enfant heureux, heureux de vivre dans cette belle France qu'il aime et admire, la patrie de La Fontaine, Racine, Victor Hugo et Louis Pasteur... Albert Cohen, ce matin-là, est un enfant heureux même si ses camarades de classe se moquent de l'accent oriental qu'il a gardé de sa Corfou natale. Mais en ce jour du 16 août 1905, son bonheur prend fin - brutalement. L'enfant arrêté devant l'échoppe d'un camelot s'entend apostropher: " 'Toi, tu es un sale Youpin, hein?' [lui] dit le blond camelot aux fines moustaches qu'[il] était allé écouter avec foi et tendresse à la sortie du lycée, 'Tu es un sale Youpin, hein? je vois ça à ta gueule...' ". Abasourdi, incrédule devant les injures du camelot et les rires de la foule qui assiste à la scène, Albert Cohen s\'enfuit, se met à errer dans les rues de Marseille où, à tous les coins de rues, des inscriptions à la craie lui sautent au visage: "Mort aux Juifs...
   
   Albert Cohen n'oubliera jamais ce jour de son enfance où il fut pour la première fois confronté à l'anti-sémitisme, à la bêtise et à la cruauté humaine, sinistre présage à l'aube d'un siècle qui, certes, a vu bien pire. Et 65 ans plus tard, alors qu'il est devenu un romancier reconnu, auteur de "Belle-du-Seigneur", pour tenir sa promesse à l'enfant de dix ans qu'il fut, errant seul et perdu dans les rues de Marseille, il écrit "Ô vous, frères humains", dont il emprunte le titre à François Villon, sans aucun espoir que ce livre change quoi que ce soit à cette étrange espèce qui se dit humaine... Et il l'écrit à la première personne, rejetant les voiles de la fiction, le vieil homme considérant l'enfant qu'il fut sans aucune indulgence pour son innocence, sa naïveté et ses défenses dérisoires. Son récit est résolument impudique, mélodramatique, excessif. Décousu aussi, sans queue ni tête et répétitif comme son errance de jadis dans les rues d'une ville devenue hostile. Chaque page de ce livre exsude le désespoir, sans aucun souci d'élégance ni de "joliesse" littéraire. Chaque page de ce livre ne poursuit qu'un seul but: empêcher le lecteur de se rendormir sur l'oreiller de sa bonne conscience et d'un vague amour du prochain. Un parti pris qui dérange - oh combien! Un parti pris dont certains critiques feront le reproche à Albert Cohen, tandis que d'autres s'extasieront sur "La langue chatoyante, rythmée comme un poème (...), la litanie chère aux écrivains israélites."* Autant de réactions témoignant des malentendus qui entourèrent l'oeuvre d'Albert Cohen depuis la création de son unique pièce de théâtre, "Ezéchiel", en 1933, jusqu'aujourd'hui, et que peinent à racheter quelques rares critiques véritablement lucides, telle celle-ci: "Le récit de cette douleur d'enfant déborde son cadre historique et géographique: cette souffrance qui se mue en révolte, en lamentation, ou ce qui est pire, en résignation désespérée, concerne tous les racismes passés et présents; elle parle pour les racismes inconscients que les meilleurs d\'entre nous portent en eux comme une maladie ignorée."
   
   Après quoi, il n'y a plus rien à ajouter, sauf à laisser la parole à Albert Cohen, et à son bouleversant témoignage de pure, simple et irréductible humanité...
   
   "En vérité, je vous le dis, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne pas haïr importe plus que l'illusoire amour du prochain, imaginaire amour, mensonge à soi-même, amour dilué, esthétique amour tout d'apparat, léger amour à tous donné c'est-à-dire à personne, amour indifférent, angélique cantique, théâtrale déclaration, amour de soi et quête d'une présomptueuse sainteté, vanité et poursuite du vent, dangereux amour mainteneur d'injustice, d'injustice par ce trompeur amour fardée et justifiée, ô affreuse coexistence de l'amour du prochain et de l'injustice (...). Ô vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et à jamais compassés et muets en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour de paroles, amour dont nous avons longuement goûté au cours de siècles et nous savons ce qu'il vaut, bornez-vous sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine."
   
   
   * L'édition des oeuvres complètes d'Albert Cohen dans la Bibliothèque de la Pléiade fournit un large aperçu de l'accueil de "Ô vous, frères humains" par la presse française, belge et suisse, une lecture un peu répétitive mais édifiante...

critique par Fée Carabine




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Ezéchiel - Albert Cohen

Avant tout, deux hommes face à l'adversité
Note :

    L'intrigue de l'unique pièce de théâtre d'Albert Cohen est on ne peut plus simple, et tout est dit dès le début : le fils unique du vieil Ezéchiel Solal est mort sur le bateau qui le ramenait auprès de son père, et le pauvre Jérémie a été engagé, moyennant salaire, pour annoncer la tragique nouvelle au malheureux père. Jérémie est un minable petit magouilleur et un tendre rêveur, nouvelle incarnation de Menahem Mendl, qui a accepté la mission d'annoncer à Ezéchiel la mort de son fils tout simplement poussé par le besoin d'argent, mais qui ne sait pas comment s'y prendre. Ezéchiel est lui un riche banquier, un des chefs de la communauté juive de Céphalonie : l'archétype de l'usurier juif dans toute son avarice, Albert Cohen nous le présente d'entrée de jeu plongé dans des calculs d'économie de bouts de chandelle (le chandelier à 7 branches est la ruine du Peuple Elu, un chandelier à 3 branches aurait tout aussi bien fait l'affaire !).
   
    Albert Cohen oppose donc 2 figures juives stéréotypées au fil d'un dialogue qui sombre plus d'une fois dans le grotesque. Lorsque la pièce fût montée pour la 1ère fois par la Comédie Française (en 1933 !), elle s'attira les foudres d'association antisémites (qui y voyaient l'apologie de la « culture juive »), et d'une bonne partie de la communauté juive (qui trouvait que la pièce tournait en dérision cette même « culture juive »). Et lorsque la pièce fût à nouveau montée au milieu des années 80, elle suscita les mêmes réactions outrées, la plupart des critiques se focalisant sur une vague « question juive » (l'édition de la pièce dans la Bibliothèque de la Pléiade propose d'ailleurs un revue de presse détaillée et très révélatrice).
   
    Cela témoigne à mon avis d'un aveuglement complet envers la plus grande qualité de la pièce, ce qui fait qu'elle nous touche malgré les maladresses et le manque de tension dramatique. Dans un éclair de génie, Albert Cohen nous fait soudain percevoir la profonde humanité de ses deux personnages. Au-delà des stéréotypes, il nous montre deux hommes qui font tout simplement face à l'adversité - à la mort et à la pauvreté, à l'inéluctable vulnérabilité de la condition humaine - du mieux qu'ils peuvent. Il nous rappelle de chercher nos « frères humains » au-delà des classifications faciles. Et pour cette raison, « Ezéchiel » mérite toujours d'être lu et joué...

critique par Fée Carabine




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Belle du seigneur - Albert Cohen

Autopsie d’une histoire d’amour.
Note :

   …ou comment le beau Solal, diplomate juif de la SDN séduisit la belle Ariane Deume, femme d'un fonctionnaire à la même SDN.
   
    Bien sûr c'est une histoire d'amour, avec toutes ses facettes (séduction, rencontres en cachette, ennui, lassitude, mort) mais en filigrane apparaît une critique des fonctionnaires de la SDN dont la seule ambition est de franchir les niveaux supérieurs. A ce titre, Adrien Deume, mari un peu fortuit d'Ariane - qui l'épousa après qu'il l'eut sauvée d'une tentative de suicide - en est un digne représentant : cherchant l'intrigue et le moyen de se faire bien voir mais ne travaillant jamais quand il faut. On lui donne volontiers le titre de cocu bien qu'il reste assez humain et bon, trop bon avec sa femme. Quand elle le quitte, tout son petit monde s'écroule car c'est encore un enfant vivant avec son père (effacé et appréciant Ariane, peut-être comme un souvenir érotique) et sa mère, laide, acariâtre et conventionnelle, ne souffrant pas sa bru, belle, noble et intelligente. Mme Deume mère est l'antithèse absolue d'Ariane; elle est en plus d'une bigoterie qui donne des scènes truculentes quand elle reçoit ses amies.
   
    Néanmoins, le livre (845 pages NRF) est surtout consacré à l'amour d'Ariane et de Solal en deuxième partie. Amour qu'elle voudrait pur et éternel mais que la pensée de Solal rend vite ridicule (elle ne parle jamais de fonctions naturelles et craint à tout moment de paraître vulgaire...) alors ils s'ennuient et s'aiment dans les hôtels de luxe ou dans une maison de la Côte d'Azur qui représente bien le décor de cette perfection factice.
   
    L'intérêt de cette histoire réside surtout dans les contrepoints établis par Albert Cohen entre les rangs sociaux (bourgeois/nobles) les religions (juifs/protestants) les nations (Suisse/France/Belgique; Solal finira apatride) et les rapports humains homme/femme; sexe/spiritualité; érotisme/ennui; beauté/laideur...on pourrait ainsi les multiplier à l'infini. Les personnages, parents de Solal (Oncle Salthiel, Mangeclous...) viennent apporter une dose d'humour par leur simplicité et leur pratique très saine et régulière de la religion juive. On retrouve l'humour juif dans sa naïveté et sa drôlerie.
   
    Belle du seigneur reste un monument dans tous les sens du terme dont la lecture est prenante car le roman est servi par un style irréprochable. Jamais on n'éprouve d'ennui tout au long de ces 845 pages.
   
   
   La Trilogie :
   
   Solal
   Mangeclous
   Belle du seigneur

    ↓

critique par Mouton Noir




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Pavé dans la mare de l’amour.
Note :

    Albert Cohen a-t-il passé sa vie à réécrire la même histoire ? A lire «Belle du seigneur» après «Solal» on peut se poser la question ! «Belle du Seigneur » suite de «Solal» ? Des éléments dans «Belle du seigneur» sont explicites et y font référence. Mais réécriture ? Aussi, un peu.
    Pas un roman sur l’amour, le roman sur l’amour comme certains iraient jusqu’à dire, mais un grand, un énorme (et pas que par la taille, mais aussi !) roman d’amour.
    Pas universel, c’est ce qui en fait sa limite. On y retrouve l’amour selon Albert Cohen, et des thèmes déjà développés dans «Solal» :
    - la femme, dont l’unique mission est sa fonction de proie d’amour pour l’homme,
    - la bêtise humaine, notamment occidentale, dont le summum est la charge féroce contre l’institution S.D.N. (Société des Nations) et ses diplomates. (La description par Albert Cohen de la petitesse d’esprit des membres de ce «machin» comme aurait pu dire De Gaulle ( !) est à la fois désespérante et éblouissante.)
    - le beau rôle joué par un juif, Solal en l’occurrence, le seul présenté comme pouvant avoir la compréhension des mécanismes amoureux et humains,
    - et quelques passages plus «hallucinatoires», en dehors de la logique et du temps, et qui concernent la famille, le peuple juif de Solal.
    Du coup, «Belle du seigneur» est plusieurs livres dans un roman, avec chacun son propre style, sa propre logique et sa propre écriture.
    La trame en est simple, le nombre d’acteurs limité ;
    Genève, en ville symbole de la «bien-pensance» bourgeoise européenne, la Société des Nations, en grand «machin» à vous dégoûter des institutions, Solal sous-secrétaire général, Ariane, principale protagoniste du roman, femme d’Adrien Deume, Adrien Deume, obscur et pénible fonctionnaire de la SDN, subordonné de Solal, les parents d’Adrien Deume (elle en parangon de vertu chrétienne (ou vécu comme tel par elle) et de mesquinerie sociale, lui en être faible et lâche tyrannisé par sa femme), Martha, la domestique attachée à Ariane, et puis des apparitions décalées et quasi onirique (dans la veine de « Solal ») de la famille, au sens large, juive de Solal
    Solal est tombé en amour d’Ariane à sa simple vision lors d’une réception officielle. Il s’en fait aimer sans coup férir. Aimer de façon absolue et définitive (chez Albert Cohen l’amour est la dernière étape avant la fin). Et la suite n’est que longs développements de l’évolution de la passion amoureuse, consciente et expliquée côté Solal, manipulée et subie côté Ariane. Albert Cohen nous en fait 840 pages serrées, parfois évidentes de compréhension des ressorts psychologiques, parfois pénibles et redondantes.
    Il y a à la fois une impressionnante virtuosité littéraire avec ces sauts de style pour s’adapter au personnage en jeu, et un ennui parfois pesant sur des passages longs, longs …
    Pour exprimer la confusion d’Ariane, objet d’amour manipulé par Solal, inconsciente du ressort des choses, Albert Cohen peut nous coller douze pages de cet acabit, sans aucune ponctuation :
    « Non je ne descendrai pas non je ne veux pas voir le type tant pis si scandale oh je suis bien dans mon bain il est trop chaud j’adore ça tralala dommage j’arrive pas à siffler vraiment bien comme un garçon oh je suis bien avec moi les tenant à deux mains je les aime j’en soupèse l’abondance j’en éprouve la fermeté ils me plaisent follement au fond je m’aime d’amour Eliane et moi à neuf dix ans on partait à l’école l’hiver on se tenait par la main … »
    Et douze pages, c’est long !
    Pour faire ressortir la bêtise, la petitesse d’esprit de Madame Deume mère, la belle-mère d’Ariane, le style sera sec, les phrases courtes et le vocabulaire infantile :
    « - Sois tranquille, mon cher ami, répondit Mme Deume avec un sourire bienveillant, je puis me comporter d’une certaine façon en famille et d’une autre dans le monde. Mon père, Dieu merci, recevait. (Elle fit une aspiration de salive de la plus haute distinction.) Allons, va mettre ton smoking, qu’on n’ait pas de surprises au dernier moment, et puis ça t’occupera. Je te l’ai bien élargi, vu que mon cher père n’avait pas de ventre, lui. »
    Et l’on pourrait décliner à l’envi tant il y a de variations.
    840 pages serrées, parfois évidentes de compréhension des ressorts psychologiques, parfois pénibles et redondantes, ça fait beaucoup. Il faut du temps pour se mettre en train, s’adapter, en accepter le principe. Après il y a de grands moments de bonheur. Un peu comme des pépites disséminées dans une glaise sombre et collante. Si vous vous sentez l’âme d’un chercheur d’or …
    ↓

critique par Tistou




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Les amants du n’ importe quoi (pardonne moi Albert)
Note :

   Le mythe Belle du Seigneur. Selon la légende, immense et sublimissime histoire d’amour. A pleurer devant tant de beauté paraît-il. Je ne demande pas mieux! Pendant longtemps je me suis contentée de le regarder, de tourner autour. Et de le soupeser. Un kilo au bas mot, la taille d’un dictionnaire en poche, écrit tout petit. C’est décourageant. Mais le titre m’attirait : ça sonne bien, Belle du Seigneur, avec ses assonances en è. Et puis je ne connaissais absolument rien à l’histoire, ce qui soit dit en passant n’était pas normal pour une khâgneuse. Je me devais de connaître mes classiques ! sans les avoir lus bien entendu. Et si ce n’était pas le cas, nos professeurs nous racontaient charitablement la fin. Or miracle, Belle du Seigneur en réchappa. Et j’adooore déniaiser un bouquin. Je me suis laissée tenter de bonne grâce lors de mon odyssée albionesquo-irlandaise cet été. Woua.
   
   Je ne l’ai pas lâché. Même quand on devait marcher toute la journée, que ça pesait trois tonnes dans mon sac et que je devais sacrifier mon parapluie (décision pas très sage en soi dans cette région du globe). Toute occasion était bonne pour le lire. Ma camarade était aux toilettes? faisait un somme? lisait le menu du restau mexicain de Limerick? prenait des roux en photo? Oui, pas de pitié pour ce bouquin. Aucune page, aucune phrase sautée (aaaaah les monologues d’Ariane dans sa baignoire...). Ceux qui l’ont lu savent. Je l’ai fini allongée sur une pelouse anglaise, soulagée de voir la fin de ce cauchemar, éblouie devant tant d’ennui et d’horreur.
   
    Le pitch : Dans les années 30, Solal, bel homme juif, haut fonctionnaire de la Société des Nations, tombe amoureux d’Ariane, une jeune femme prisonnière d’un mariage médiocre. Après des débuts pas terribles, ils connaissent l’amour fou, et finissent par fuir la ville afin de vivre leur passion sans entrave et au grand jour. C’est là que ça déconne. "Du joli, la passion dite amour. Si pas de jalousie, ennui. Si jalousie, enfer bestial. Elle une esclave et lui une brute. Ignobles romanciers, bande de menteurs qui embellissaient la passion, en donnant l'envie aux idiotes et aux idiots » Voilà le programme des réjouissances.
   
    Ce livre donne à voir un amour passion noir et cruel, et pis que tout : ridicule. Ce n’est pas nouveau une histoire d’amour qui se passe mal et qui finit encore plus mal (sinon c’est pas drôle). Roméo et Juliette à tout hasard. Mais une histoire d’amour ridicule, bidon, ça le fait pas. Ariane, grande amoureuse mièvre et complètement maso, pousse les frontières du genre assez loin. Et ce cynisme… « (Début du roman. Solal déguisé en vieillard édenté tente de séduire Ariane qui le repousse. Il décide donc de révéler qui il est.) Oui, Solal et du plus mauvais goût, et il y a un cheval qui m’attend dehors. Il y avait même deux chevaux ! Le second était pour toi idiote, et nous aurions chevauché à jamais l’un près de l’autre, jeunes et pleins de dents, j’en ai trente-deux, et impeccables, tu peux vérifier et les compter, ou même je t’aurais emportée en croupe, glorieusement vers le bonheur qui te manque ! Mais je n’ai plus envie maintenant, et ton nez est soudain trop grand, et de plus il luit comme un phare, et c’est tant mieux et je vais partir ! Mais d’abord Femelle, je te traiterai en femelle, et c’est bassement que je te séduirai, comme tu le mérites et comme tu le veux. A notre prochaine rencontre, et ce sera bientôt, en deux heures je te séduirai par les moyens qui leur plaisent à toutes, les sales, sales moyens, et tu tomberas en grand et imbécile amour, et ainsi vengerai-je les vieux et les laids, et tous les naïfs qui ne savent pas vous séduire, et tu partiras avec moi, extasiée et les yeux frits ! En attendant reste avec ton Deume jusqu’à ce qu’il me plaise de te siffler comme une chienne!» Et il avait raison!
   
    Malgré cela, qu’est-ce qui vaut à Ariane et Solal leur place dans le panthéon des amants magnifiques de la littérature? Leurs conceptions de l’amour : passionné et absolu pour Ariane, simple et vrai pour Solal, et malgré l’incompatibilité tragique de ces deux visions, une foi infinie en leur amour. C’est cette foi pourtant irrationnelle qui les sauve. D’où cette écriture cynique et d’un lyrisme incantatoire, irritante et lumineuse, désespérée exaltée, cette « prolifération glorieusement cancéreuse » comme Cohen l’appelait.
   
   Violent réquisitoire contre l’amour passion, « Belle du Seigneur » fait l’éloge de l’amour simple et vrai là où nous l’attendons pas. C’est la vieille Mariette qui le dit : « si c’est ça l’amour moi j’en veux pas, avec mon défunt on aurait fait nos petits besoins ensembe pour pas se quitter et moi je dis que c’est ça l’amour » . Suis ben d’accord. Une des phrases les plus marquantes de l’œuvre à mon très humble avis.
   
    Mais vous vous doutez qu’une histoire d’amour ne remplit pas à elle seule mille cent dix pages. Comme tous les grands livres, Belle du Seigneur recèle une infinité d’histoires tournant autour d’une foule de comparses. Ainsi Albert Cohen offre une impitoyable satire de la bureaucratie, caricature la bourgeoisie désoeuvrée et arrogante. Il ridiculise ses frères juifs incarnés par les Valeureux, dénonce l’antisémitisme de plus en plus étouffant de la veille de la Seconde Guerre mondiale, annonce l’effondrement d’un monde. Et en cela condamne l’inanité, la superficialité de la vie de ces « futurs morts qui ne savent pas qu’ils vont mourir ».
   
    Bon et maintenant un débat : franchement, Ludivine Sagnier dans le rôle d’Ariane, franchement quoi…
    ↓

critique par La Renarde




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Fin de la trilogie
Note :

   Le côté burlesque s’estompe un peu par rapport aux opus précédents de la trilogie d’Albert Cohen, avec la relative mise à l’écart des Valeureux, alors que la satire atteint son paroxysme. Rien n’y échappe, ni la SDN - et avec elle toute forme d’institution internationale -, ni la petite bourgeoisie, ni les relations amoureuses, ni la sexualité avec tous ses à côté maniaques et ridicules.
   
   Pour la SDN, ce n’est pas son action qui est mise en cause directement, mais son fonctionnement au quotidien, avec son lot de fonctionnaires de tous les pays, qui ne vivent que d’ambition et d’avantages à acquérir, sans se poser de questions sur le rôle de l’institution qu’ils servent. Le jeu de l’arrivisme, de la flatterie éhontée des supérieurs, du développement des relations "utiles", de la flagornerie généralisée et du mépris de tous est minutieusement présenté, d’un ton léger qui permet de faire passer la monotonie de cette constante course aux faveurs, couplée avec tous les vices décriés des fonctionnaires : paresse, vanité, envie, incompétence, irresponsabilité…
   
   La petite bourgeoisie est croquée sous les traits d’une famille très caricaturale avec la mère bigote, méprisante à l’égard des faibles, envieuse, mesquine, dictatoriale à l’égard de son mari, - seul membre de la famille un tant soit peu sympathique dans sa faiblesse -, et hostile à sa belle fille, le fils veule, arriviste, inconscient de ce qui se passe autour de lui, la belle fille frustrée, perdue dans ses rêves et sa futilité, et la bonne qui juge ses patrons et recèle la principale touche d’humanité de ce milieu.
   
   Tout oppose les relations d’Ariane à son mari, puis d’Ariane à Solal : la routine, le mépris et l’évitement d’une part, la crainte, la passion et la sensualité de l’autre. Dans aucun des deux cas, il ne s’agit d’une relation solide, basée sur l’affection, le respect et la durée. D’un côté, un mariage raté, de l’autre une passion débridée, qui ne tarde pas à susciter ennui et incompréhension entre ses deux protagonistes.
   
   La variété des thèmes et l’ironie constante aident à suivre le fil de l’histoire et des descriptions, sans éviter toutefois une certaine monotonie, dans la description du fonctionnement de la SDN ou de la vacuité de la poursuite d’une passion durable en dehors de toute activité sociale.
   
   Des monologues intérieurs permettent de bien caractériser les personnages, dans le ton de chacun. Ils nous renseignent sur leur histoire, leur caractère, leur niveau de langage, leur vision des autres, sans descendre dans les profondeurs de l’inconscient ou du tabou comme chez Joyce ou Faulkner. Les thèmes surgis en mineur, avec un certain retard, comme l’antisémitisme, ou l’exclusion des apatrides, peinent à s’imposer dans le contexte de ce roman, face à la rigueur morale des calvinistes, par exemple.
   
   Au total, impressionné par le tour de force que représente ce roman, je reste un peu sur ma faim en le refermant, avec le sentiment qu’il n’a pas totalement accompli toutes ses promesses.
    ↓

critique par Jean Prévost




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Une claque littéraire
Note :

   Ok. Comment vais-je parler de ce roman ? Je l’ai terminé depuis plusieurs jours déjà, et je sens que mon billet ne va rien dire du tout et va partir dans tous les sens. Comment expliquer que j’ai été emportée, que j’ai plongé dans cette exploration de l’âme humaine, tout en croyant sincèrement que ce n’est pas un roman qui va plaire à tout le monde, loin de là. Comment vous faire ressentir à quel point les personnages me hantent encore, avec leurs grandioses sentiments, leurs bassesses et leurs désillusions? Pas facile, tout ça. Surtout quand on a affaire à un roman virtuose et un peu fou. Mais je vais quand même tenter le coup.
   
   Quand on pense à "Belle du Seigneur", on pense à l’amour passionné, irréel et fou de Solal et d’Ariane. Pourtant, ce n’est pas une romance. Et ce n’est pas non plus "que" ça. C’est également une critique sociale de la bourgeoisie ainsi que de la société qui ne pense qu’à "monter", une réflexion sur l’amour, certes, mais aussi sur la beauté, les apparences et sur l’antisémitisme. Ceux qui sont réellement calés en littérature me diront que cette description est fort réductrice, et je suis d’accord. On s’entend que je ne vais pas vous faire une analyse, hein! Il y a des gens qui font ça super bien… et je n’en fais pas partie. Je vais me contenter de vous parler de mon ressenti par rapport à cette lecture qui a été haute en émotions.
   
   Autour d’Ariane et de Solal, qui ne se rencontrent d’ailleurs pas au début du roman, il y a toute une galerie de personnages secondaires par nécessairement sympathiques mais hilarants. Ils m’ont par certains côtés rappelé certains aspects comiques de personnages secondaires de Dickens, vous voyez le genre? D’abord, Adrien Deume, mari d’Ariane et petit fonctionnaire imbu de lui-même, qui travaille (le mot est bien grand) sous la direction de Solal. Le "petit-Deume", comme il se nomme lui-même a comme ambition de monter dans l’échelle sociale, et il passe sa vie à calculer en fonction de ça. Ah oui, j’oubliais. Monter dans l’échelle du boulot… sans rien faire, of course! Sinon ce ne serait pas drôle. Mais ce qui EST drôle, dans tout ça, c’est qu’il a réellement l’impression de travailler dur et de MÉRITER les promotions et l’avancement. Et cet aspect précis l’empêche d’être vraiment unidimensionnel, tout en ayant le mérite de me faire rire. En effet, lire un long descriptif d’une journée d’Adrien Deume au bureau, où il est TRÈS occupé à ne rien faire (mais il est occupé hein… ça va vite, dans sa tête) a été pour moi jubilatoire. Et on ne parle même pas de sa mère, bourgeoise imbue de sa situation, hypocrite et dévouée à son fils qu’elle vénère, tout en maltraitant sa bonne, parce que bon, définitivement, elle n’est pas de son "miyeu". La longue soirée où tous ces personnages attendent le grand homme à souper est pétante de vérité… et de drôlerie pathétique.
   
   Quant à l’amour, l’amour fantasmé, cet amour passion qui ne permet rien d’autre, il m’a rappelé ces grandes amours adolescentes, où on veut le Grand, le Beau, les Moments avec Lui, le vénéré, l’aimé… mais où on ne se révèle pas vraiment, voire même pas du tout. Les deux amants vivent un rêve d’amour, une illusion d’amour, où ils s’ennuient bien vite, mais qui épuise à la longue. Ils ne se connaissent pas, ne savent pas qui ils sont eux-mêmes, tellement obnubilés à créer l’illusion parfaite, la perfection que – croient-ils – l’autre désire. Solal fascine le lecteur, qui tente de percer son mystère alors que le personnage découvre en même temps que nous qui il est, n’ayant pensé qu’à monter et à séduire jusqu’à maintenant. Ariane, quant à elle, vit dans un monde de rêves et d’illusions qui lui ont toujours semblé bien plus intéressants que le présent et la réalité, qu’elle refuse obstinément de regarder en face.
   
   Cohen a définitivement une habileté folle à nous faire entrer dans la tête de tous ses personnages. On entend leurs accents, on les imagine, à travers leurs tâches quotidiennes, en train de nous faire ces longs monologues parfois enflammés. On suit leurs pensées vagabondes, on voit les autres à travers leurs yeux. Les discours internes d’Ariane sont délicieusement tangentiels au départ et le demeurent tout de même, bien qu’ils se centrent à un moment uniquement sur son amour, sa raison de vivre, sa définition d’elle-même en tant que Belle du Seigneur. Sans point, on voltige avec elle dans sa petite tête, passant d’une idée à l’autre, d’une réflexion à l’autre, en se demandant bien parfois comment on en est arrivés là. Les pensées de Solal sont plus difficiles à suivre, plus sombres aussi et on a besoin d’être bien accrochés pour s’y retrouver un tant soit peu. Par contre, j’ai adoré voir la vie par les yeux de Mariette, la bonne, plus pragmatique et un peu dépassée par tout ça.
   
   Je m’égare, je le sens.
   
   Mais ça a été une claque littéraire. J’ai été éblouie par l’exercice de style, par la structure du roman. Bluffée, comme les français le disent si bien. Et une chance que j’ai eu une amie pour en jaser pendant ma lecture, sinon j’aurais explosé, je le sens. Un roman qui aura laissé ses marques.

critique par Karine




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Le livre de ma mère - Albert Cohen

"Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance."
Note :

   Albert Cohen écrit un hommage intense et tendre à sa mère, décédée depuis une décennie déjà. Il mêle récit autobiographique et biographie de cette femme dévouée à sa culture et au culte de sa religion. Comment ne pas ressentir un profond respect pour cette mère sans réelles convictions religieuses, mais plutôt murée dans les traditions soumises à la Loi de Moïse ? Celle dont la seule raison de vivre, dans cette totale soumission, était son unique fils, fruit d’un mariage décidé par sa famille. Sans statut social, esseulée, elle n’a vécu qu’au travers de cet unique enfant qui semble lui accorder là, dans ce livre, une juste identité à titre posthume.
   
    Je suis pourtant partagée après la lecture de ce livre.
    Certes, j’ai beaucoup apprécié cette écriture puissante et enlevée de l’auteur de même que cet univers et cette époque si justement décrits. Mais, je me suis demandée jusqu’à la fin, si en écrivant ces pages, les intentions de l’auteur étaient vraiment d’en faire un livre. Et bien, oui, et il le confirme.
    J’ai la sensation que l’auteur a été “piégé” par l’amour exclusif et étouffant de sa mère et il est fort regrettable qu’il fasse de même avec son lecteur en le coinçant dans le pathétique plus d’une fois. Il est des moments où je me suis demandée s’il ne s’écoutait pas écrire sombrant ainsi dans la prolixité. Je ne suis pourtant pas persuadée qu’il a grossi ses sentiments, il utilise plutôt ce verbiage comme thérapie pour expier une certaine culpabilité.
    « Oui, les mots, ma patrie, les mots, ça console et ça venge […]»
    Il s’étale en plaintes et regrets de n’avoir pas assez prouvé son amour pour elle du temps de son vivant, de l’avoir négligée voire délaissée pour ses amantes.
    Certains passages sont à la limite de l’auto flagellation, comme s’il cherchait à se faire du mal, un peu plus encore. Il donne l’impression de vouloir exorciser le malheur d’être orphelin et, emporté par la douleur, il sombre dans une forme de divagation morbide dont il se rend compte d’ailleurs.
   
    Il est aussi de nombreux propos qui m’ont mise bien mal à l’aise. Ces excès infantiles de cet homme de lettres de plus de 60 ans (au moment où il écrit ce livre) ajoutent, à mon sens, une part de mièvrerie fort désagréable.
    «Fini, fini, plus de Maman, jamais.»
    Il coule un peu dans le pathos, à ce niveau.
   
    Mais le plus fâcheux est sans aucun doute ce côté moralisateur. Il incite les fils (ouf ! je suis une fille) à aimer mieux qu’il n’a su le faire rendant le lecteur coupable d’ingratitude de pas être forcément convaincu de l’amour tout puissant d’une mère.
    « Mais ce que je sais plus encore c’est que ma mère était un génie de l’amour. Comme la tienne, toi qui me lis. »
    Là, j’avoue que j’ai beaucoup de mal à adhérer à ces certitudes d’autant que je viens de terminer «le bal» d’Irène Némirovski où il est question d’une mère pas vraiment décrite comme « génie de l’amour », et qui n’a pas grand chose à envier à la Folcoche de Bazin. Une fiction, soit, mais qui repose sur une réalité autobiographique.
   
    Mes sensations resteront très certainement assez ambiguës pour ce livre.
   ↓

critique par Véro




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Le bac mène à tout
Note :

   Une lecture inspirée du programme de révisions de ma fille pour son bac de français. En fait, j’ai évité Albert Cohen jusqu’alors car, il y a 30 ans environ, j’ai tenté de lire «Belle de seigneur» sur les conseils enthousiastes d’une amie. Or, installée à l’époque depuis peu en France et ne maîtrisant qu’insuffisamment la langue (le français était ma LV 2 au lycée, en Allemagne), j’ai vite abandonné, écœurée par ce flot de paroles exubérantes et  incompréhensibles… depuis, j’étais restée sur cette mauvaise impression… hélas!
   
   Il a fallu que «Le livre de ma mère» traîne par terre dans la chambre de ma fille pour que je l’ouvre, lise la première page… et n’arrive plus à décrocher! J’adore (quel piètre mot!) cette écriture! Ecriture dictée par une sorte d’urgence, urgence des émotions qui se bousculent pour se transformer en pensées, en paroles, et finir couchées sur le papier pour enfin libérer leur auteur… et nous envoûter, nous, les lecteurs, nous servant de la nourriture spirituelle, en veux-tu en voilà; de la matière à réflexion, celle-là même qui fait si souvent défaut à un très grand nombre de ces beaux livres si bien écrits pourtant que l’on trouve dans l’actualité littéraire…
   
   Pour moi, c’est un livre fulgurant! Ce ne sont cependant guère les chapitres consacrés à sa mère disparue qui m’ont le plus fascinée. Non, je préfère les passages sur la solitude, le manque, la douleur, la vanité de l’existence, la mort, la révolte contre Dieu… sans oublier, bien sûr, cette sublime variation sur «Je vous salue, Marie», hymne à l’amour de toutes les mères…
   «Je vous salue, mères pleines de grâce, saintes sentinelles, courage et bonté, chaleur et regard d’amour, vous aux yeux qui devinent, vous qui savez tout de suite si les méchants nous ont fait de la peine, vous, seuls humains en qui nous puissions avoir confiance et qui jamais, jamais ne nous trahirez, je vous salue, mères qui pensez à nous sans cesse et jusque dans vos sommeils, mères qui pardonnez toujours et caressez nos fronts de vos mains flétries, mères qui nous attendez, mères qui êtes toujours à la fenêtre pour nous regarder partir, mères qui nous trouvez incomparables et uniques, mères qui nous vous lassez jamais de nous servir et de nous couvrir et de nous border au lit même si nous avons quarante ans, qui ne nous aimez pas moins si nous sommes laids, ratés, avilis, faibles ou lâches, mères qui parfois me faites croire en Dieu.»
    
   Nous avons tous une mère à qui nous voudrions parfois dire ce qu’elle représente au fond pour nous sans pouvoir en faire autant… il va de soi que cela touche infiniment aussi la mère (poule) que je suis, mais j’avoue que je ne puis m’empêcher de penser qu’un tel hommage de la part de mes enfants me semblerait… disons… un peu trop! Un peu freudiennes tout de même, les relations entre Albert Cohen et sa mère! Œdipe a laissé des traces! Ou il s’agit d’une attitude littéraire. Il est vrai que l’on écrit tellement mieux quand on est malheureux! Mais cela voudrait dire que Cohen ne ferait pas mieux que les «pouahètes» qu’il attaque violemment dans le chapitre 19! Autre passage subjuguant! Non pas que je sois parfaitement d’accord avec ses propos, mais alors quel style! A déclamer à voix haute!
     
   «Les poètes qui ont chanté la noble et enrichissante douleur ne l’ont jamais connue, âmes tièdes et petits cœurs, ne l’ont jamais connue, malgré qu’ils aillent à la ligne et qu’ils créent génialement des blancs saupoudrés de mots, petits feignants, impuissants qui font de nécessité vertu. Ils ont des sentiments courts et c’est pour ça qu’ils vont à la ligne. Faiseurs de chichis, prétentieux nains juchés sur de hauts talons et agitant le hochet de leurs rimes, si embêtants, faisant un sort à chaque mot excrété, si fiers d’avoir des tourments d’adjectifs, tout ravis dès qu’ils ont écrit quatorze lignes, vomissant devant leur table quelques mots où ils voient mille merveilles et qu’ils suçotent et vous forcent à suçoter avec eux, avisant les populations de leurs rares mots sortis, rembourrant de culot leurs maigres épaules, rusés managers de leur génie constipé, tout persuadés de l’importance de leur pouahsie. La douleur qui rabâche et qui transpire, la bouche entrouverte, ils n’en chanteraient pas la beauté s’ils l’avaient connue […] Je la connais, la douleur, et je sais qu’elle est ni noble ni enrichissante mais qu’elle te ratatine et réduit comme tête bouillie et rapetissée de guerrier péruvien, et je sais que les poètes qui souffrent tout en cherchant des rimes et qui chantent l’honneur de souffrir, distingués nabots sur leurs échasses n’ont jamais connu la douleur qui fait de toi un homme qui fut.»

    
   Avouez que c’est inouï! J’entends là Artaud ou Céline!
   
   Bon, j’arrête. Je pense que vous l’aurez compris: si vous n’avez pas encore lu ce livre, n’attendez pas plus longtemps! Et moi, je vais reprendre «Belle de seigneur»!

critique par Alianna




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Mangeclous - Albert Cohen

C’est trop long
Note :

    «Mangeclous» se lit après « Solal » et je trouve que c’est dommage parce que si vous n’avez pas adoré « Solal » (comme c’est mon cas), vous risquez de ne jamais vous lancer dans la lecture de «Mangeclous» ; et c’est cela qui serait dommage.
    Alors, on doit pouvoir essayer de lire «Mangeclous» en premier Si quelqu’un l’a fait, j’aimerais bien qu’il me dise s’il a eu du mal à comprendre qui étaient ces personnages. Il me semble tout de même que cela doit être un peu difficile, un peu gênant et qu’on perd quelque chose.
    Les héros de ce roman, sont Saltiel (l’oncle de Solal), Salomon, Michael, Mattathias et Mangeclous, tous de la famille des Solal et habitant l île grecque de Céphalonie. On les avait donc découverts au fil de l’histoire de Solal, dans le roman éponyme et nous les retrouvons là, avec quelque mérite d’ailleurs, puisque Saltiel était mort à la fin du roman précédent.
    Mais « Mangeclous », on aura maintes occasions de s’en convaincre, n’est pas roman à s’encombrer beaucoup de ce genre de considérations et ainsi règle-t-il ce problème en trois lignes : « Et Saltiel a voulu expliquer pourquoi il n’était pas mort. Mais, comme il y avait beaucoup de tapage, Saltiel s’est fâché et a juré devant dieu que jamais il n’expliquerait pourquoi il était vivant et non mort. Et voilà. » Et voilà, donc. Il suffisait d’y penser… et d’oser.
    Nos héros coulent donc des jours plutôt paisibles bien qu’un peu misérables sur leur île où Saltiel se désole toujours d’avoir été séparé de son neveu. Ce qui fait qu’il s’est effacé, laissant le devant de la scène à Mangeclous, au physique étonnant, personnage tout à fait hors du commun, tant par sa vie personnelle que par ses pratiques familiales et éducatives. Remarquables, les cinq amis le sont d’ailleurs, chacun à son titre et avec de tels participants, l’aventure ne pouvait être commune. Elle va même devenir grandiose quand un message mystérieux accompagné d’un gros chèque va leur faire miroiter la possibilité d’un trésor et leur donner rendez-vous à minuit dans un parc de … Genève. Voici notre équipe de pieds nickelés qui débarque chez les sages Helvètes qui ne sont guère habitués à ce genre de manières et ne les apprécient pas plus que cela.
    Et c’est ainsi que de farces en drames, avec une belle constance dans l’excès et l’exagération, nos Valeureux vont aller comparer leurs mœurs à celles des Suisses en d’invraisemblables péripéties entrelardées de pages de bravoures de philosophie de bavards qui ne craignent pas d’aborder avec le plus grand des aplombs, d’aussi vastes sujets que la vie, la mort, la guerre, la religion etc. Chemin faisant, ils rencontreront de nouveaux personnages du même acabit comme Jérémy ou Scipion, le Marseillais, dont on se demande parfois ce qu’ils viennent faire dans cette histoire.
    Cela se terminera par des retrouvailles et un passage dans le monde luxueux et contradictoire (et à mon sens à moi, semi hystérique) de Solal, le fastueux neveu.
    Voilà bien de quoi s’attacher un lecteur, mais à mon avis, c’est trop long. On n’en voit pas la fin de cette invraisemblable histoire, et on a beau la lire avec un demi sourire, le demi sourire se crispe un peu au fil des dizaines et centaines de pages… et j’ai trouvé que tout de même, c’était trop. Je crois qu’Albert Cohen s’est laissé emporter. Il a pris un plaisir de gamin à délirer sur ce thème. On le sent. Il le dit à moitié lors de ses incursions dans son propre roman. Mais il n’en reste pas moins que je me serais assez bien privée d’une bonne centaine de pages. D’autant qu’on a au moins deux fois une impression de thèmes différents un peu artificiellement joints à ce livre. Ainsi, Cohen aurait-il pu écrire un autre roman dont le personnage aurait été Scipion, parachuté ici de façon étonnante, tout comme il aurait pu en consacrer un autre encore à la description détaillée de la vie de la famille Deume et aux vies et mœurs des fonctionnaires de la Société des Nations. « Mangeclous » grisé du plaisir d’être lui-même, s’est un peu éparpillé, un peu répandu… et y a perdu.
    A mon avis.
   
   
   La Trilogie :
   
   Solal
   Mangeclous
   Belle du seigneur

critique par Sibylline




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Ils sont fous ces Valeureux!
Note :

   MANGECLOUS
   SURNOMME AUSSI LONGUES DENTS
   ET ŒIL DE SATAN
   ET LORD HIGH LIFE ET SULTAN DES TOUSSEURS
   ET CRANE EN SELLE ET PIEDS NOIRS
   ET HAUT DE FORME ET BEY DES MENTEURS
   ET PAROLE D’HONNEUR ET PRESQUE AVOCAT
   ET COMPLIQUEUR DE PROCES
   ET MEDECIN DE LAVEMENTS
   ET AME DE L’INTERET ET PLEIN D’ASTUCE
   ET DEVOREUR DE PATRIMOINES
   ET BARBE EN FOURCHE ET PERE DE LA CRASSE
   ET CAPITAINE DES VENTS
   (Ca ? C’est le titre. Mais pour la clarté du propos, nous nous en tiendrons à Mangeclous.)
   
   Les gens, une fois que vous vous serez laissés influencer par mon petit rapport sur Mangeclous, vous élèverez une statue à mon effigie (je poserai) que vous décorerez de fleurs chaque jour pendant vingt décennies. Vingt et une si vous insistez.
   
   Car je suis sur le point de vous faire découvrir, ô heureux futurs lecteurs de Mangeclous que vous êtes, un livre admirable.
   
   Tout d’abord, une mise en contexte générale : il s’agit du deuxième livre de Cohen consacré aux Valeureux (Belle du Seigneur suit); ainsi sont surnommés les mâles des Solal, famille juive haute en couleurs résidant en Céphalonie dans les années 30.
   
   Les présentations : on a
   Saltiel, l’oncle, le sage qui invente les horloges qui donnent la bonne heure quand on les regarde dans un miroir
   Mangeclous, personnage rabelaisien un peu crade qui aime parler et arnaquer les autres
   Salomon, qui apprend à nager dans une bassine
   Michaël la baraque
   Mathiathias, le « président des avares », le « veuf par économie »
   
   Et maintenant le pitch : un jour comme un autre dans l’île de Céphalonie, les Valeureux reçoivent un mystérieux courrier, recelant un chèque, mais aussi ce qui ressemble fort à un message codé. Un message codé parlant
   $$ ARGENT $$.
   Les choses sérieuses commencent.
   D’abord : décrypter le message
   Puis : partir à la recherche du trésor
   Enfin : récupérer l’argent ! (et proclamer la naissance d’une république juive)
   
   Dit comme ça, ça parait un peu nul. Sauf que le grotesque de ces personnages improbables et de l’intrigue riche en rebondissements fait de cette chasse au trésor une épopée burlesque complètement ouf, n’ayons pas peur des mots.
   Ce livre est à se tordre de rire, du début à la fin.
   Jugez par vous-mêmes :
   (Salomon se croit suspecté de haute trahison envers la France. Il est encore temps de fuir) : Salomon courut à la porte. Mais ayant posé son pied sur le bas de sa chemise, il s’embrouilla dans son affolement de traître non encore arrêté et fit de tels efforts dans l’obscurité que sa chemise l’engloutit tout entier. Et il hurla de peur dans la triple noirceur de la chambre, de la chemise et de son âme.
   (Les Valeureux trouvent sur leur route un chaton) : Le petit chat bailla et ses canines glacèrent le sang du faux avocat. De plus, si un chat même petit s’agrippait à vous avec ses griffes infectées de tétanos, il était impossible de s’en débarrasser. La chose était connue. (…) Ses griffes luisaient et Mangeclous verdissait. Aidez moi, dit-il, sans quitter du regard la bête tétanifère.
   Je n’exagère pas : tout le livre est à hurler de rire, entre le spirituel et le matériel, le scato et la poésie, le sérieux et le burlesque.
   
   Si l’on rit de bon cœur à la caricature de l’avare et du profiteur que fait Cohen de son frère juif, il arrive que le sourire se fasse grimace.
   Quant à Hitler, Saltiel ne priait pour lui qu’une fois par an et très brièvement. Sa prière était d’ailleurs assez spéciale. « O Eternel, disait-il, les paumes présentées au ciel, si ce Hitler est bon et agit selon Tes principes, fais le vivre cent six ans dans la joie. Mais si tu trouves qu’il agit mal, eh bien transforme-le en Juif polonais sans passeport ! »
   Ici Mangeclous, que l’on adore détester : Les juifs polonais me dégoûtent avec leurs façons de parler. Quand je les entends prononcer l’hébreu à leur manière, j’ai envie de leur couper l’aubergine qu’ils ont au milieu de la face ou d’envoyer un télégramme de félicitations à mon ami Hitler. »
(L’action se passe en 1936)
   
   Ces allusions aux mesures hitlériennes contre les juifs, comme dans « Belle du Seigneur », me donnaient froid dans le dos. De plus, je ne pouvais pas ne pas penser au « Choix de Sophie » que j’avais lu juste avant, et où Sophie parle longuement de la journée consacrée à l’extermination des 4100 juifs grecs. Y imaginer mes Valeureux.
   
   L’on ressent la présence de l’horreur jusque dans les épisodes les plus carnavalesques, qui donne une dimension véritablement tragique au récit.
   Albert Cohen rit de ses frères juifs, avec beaucoup de tendresse dans la moquerie. Il y a un véritable amour des personnages, qui fait qu’on est ébloui. L’auteur intervient souvent pour commenter ses personnages. Ainsi, parlant de Jérémie, vieux vagabond juif sans nationalité rejeté par tous : Je sens mon impuissance à rendre la douceur enfantine du ton de Jérémie. Une consolation : à ceux que j’aime je pourrai dire, de vive voix, comment Jérémie prononce et sussure.
   
   Et du fait de cette tendresse éblouissante, on laisse les Valeureux ébranler nos représentations. On s’attache à eux aussi, tout en les repoussant. Car les Valeureux sont complètement inadaptés à la société (ils sont terrifiés par un petit chat mignon comme tout……..). Ils sont hors normes et paraissent donc comme fous, voire monstrueux. Et c’est ainsi que la société des années 30 les voit : Mangeclous stigmatise le discours antisémite.
   
   Il est impossible de s’identifier à eux mais on les accepte, avec leurs déguisements, leur parler truculent, leurs petites paranos, leur démesure. Et même on les admire pour leur liberté et le verbe magnifique dans laquelle elle s’incarne.
   Après ma lecture de « Belle du Seigneur », j’ai vraiment eu l’impression de retrouver des potes ! (je lis l’œuvre de Cohen dans un ordre totalement fantaisiste : « Mangeclous » se passe avant Belle du Seigneur) (Les fous qui parlent beaucoup trop et qui embêtent Solal, ce sont eux !)
   D’autant plus que beaucoup d’indices annoncent la Belle, notamment la critique de l’amour romanesque, ce sentiment si fragile qu’un léger vent suffit à l’abattre et à le flétrir. Maintenant chers lecteurs, je vous laisse deviner de quel genre de vent il s’agit. Car il y a différents types de vents. Il y a les vents…. Hum.

critique par La Renarde




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Solal - Albert Cohen

A éclipses
Note :

   Quelques romans vous font cette impression : vous les attaquez, maussade, pas trop séduit, vous les continuez un tantinet excédé (irai-je au bout ? Qu’est-ce que je m’em…bête !), vous tenez bon parce que arrêter-c’est pas trop votre truc, et puis … l’horizon s’élève progressivement, un dessein se fait jour (ou alors vous le sentez enfin !), et vaincu, à la fin vous refermez le livre, contraint de reconnaître du génie dans cette œuvre-là. Je dis bien contraint tant ce fût confus, pénible au départ.
   Solal est de ceux-ci. Il est donc de la race de certains Faulkner (Le bruit et la fureur, …), Céline (Rigodon, …) sur le plan du génie et de la pénibilité à se mettre en train.
   Vous avez déjà entendu parler des juifs, d’Israël ? Sûrement. C’est confus, ça n’a le plus souvent aucun sens logique, concret (je veux parler de tout ce qui s’y rapporte) et le monde tourne comme si la notion de peuple élu était chose bien établie et la justification de chasser de leurs terres un peuple palestinien chose la plus naturelle du monde en dépit de condamnations récurrentes de l’ONU depuis tellement longtemps. Ca défie le bon sens, c’est improbable comme peu de choses le sont, et … tout le monde sent bien qu’il y a un « quelque chose », un quelque chose qui fait que l’improbable peut être la règle là (et ce quelque chose n’est pas que l’appui inconditionnel des américains).
   Et bien, Solal, c’est un peu cela aussi. Une histoire et un héros des plus improbables, des successions d’évènements à faire pâlir Alexandre Dumas et un parallèle des plus mystérieux avec les cas précités pour cette sensation de n’accéder qu’à la surface des choses, la partie visible et de n’avoir que l’intuition du vrai rouage des choses qui reste indéfectiblement hors de portée, Deus ex Machina inconcevable. Et pouvoir livrer une œuvre qui laisse cette impression, ça n’est quand même pas rien ! Dans le modus operandi ça fait penser au héros de « La jument verte », peintre qui parvenait à donner l’impression de vie à ses tableaux en mélangeant du « liquide de vie » (du sperme, soyons trivial !) à ses peintures. (Marcel Aymé explique cela beaucoup mieux !) Par contre je ne sais pas quel procédé mystérieux utilise Albert Cohen pour parvenir à ce résultat. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la simple incorporation de « liquide de vie » à l’encre par exemple !
   Raconter Solal me paraît des plus hasardeux. Disons qu’on est au cœur d’une famille, d’une tribu plutôt, juive, en Grèce, mais française de cœur et de nationalité et que l’irrationalité va régner en alternance au bon sens, au possible, et que le gosse pénible, Solal, après avoir connu la gloire terrestre (et française) finira en prophète ( ?) errant et illuminé.
   Le style n’est pas forcément des plus prenants, loin de la sobriété d’un Camus par exemple. On frise parfois l’exubérance et les outrances d’un Gabriel Garcia Marquez. Il est probablement adapté au propos, et à l’esprit. Une chose est sûre ; Camus n’aurait pas écrit Solal !
   « Il soupira, fatigué de ses mensonges.
   - Je ne sais plus. Je ne sais plus où était ce Spitzberg et en fin de compte cela m’est indifférent car Dieu est partout. Est-ce qu’il y a des rues dans la mer ? Eau ici, eau là. Ils ont mis sur le Maroc quelques ours ou quelque Esquimau, fils de Cham tous deux. Et qui souffrait de ne pas être en Argentine ? Cent cinquante victimes juives de l’oppression et de l’intolérance religieuse ! Mais le jour du Seigneur luira et nos ennemis seront balayés!
   …
   Dans les boutiques vibrantes de mouches et de musc où les barbiers sollicitaient à coups monotones leurs mandolines ou leurs épidermes, les nouvellistes et les politiciens bourdonnaient. Des morues se balançaient au-dessus des épiceries et des tonneaux éventrés s’échappaient les coulées plâtreuses du fromage. Sous les arcades, les colonels de gendarmerie buvaient du café et mangeaient des pâtes roses qui ciraient leurs joues d’une gourmandise distinguée et imposante, puis ils essuyaient leurs mains au mouchoir de soie, respiraient largement, souriaient. Des agneaux écorchés pendaient contre des murs crépis. Des sucreries bleues et des billets de loterie circulaient. Des marchands de nougat rouge, de chapelets et d’œufs durs s’égosillaient. Deux prêtres discutaient ; le plus jeune d’une voix aiguë, tandis que le vieillard, retroussant ses manches de deux doigts délicats, approuvait par politesse tout en attendant son heure de victoire dialectique. Un mendiant immobile répétait dans une rue solitaire sa complainte et implorait la pitié des miséricordieux qui ne lui lançaient pas un regard.»
   
   
   La Trilogie :
   
   Solal
   
Mangeclous
   Belle du seigneur
   ↓

critique par Tistou




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Saga
Note :

   Ce premier roman d’Albert Cohen, publié en 1930, ne laissait aucun doute quant au talent phénoménal de son auteur et son habileté à rendre merveilleux les décors de sa propre vie et les figures de son entourage.
   
   Le personnage titre, Solal - que l’on retrouve aussi dans les pages de "Belle du seigneur" – est un héros plus grand que nature s’inscrivant dans la tradition des romans de Dumas. C’est un jeune seigneur juif, un enfant chéri des habitants d’une île grecque. Sa future épouse ne tarira pas d’éloges pour le décrire : « Il était beau, naïf, pénétrant, chaud, hardi, insolent, si courtois, bon, immense, diabolique et vivant. »
   
   Au début de l’aventure, Solal est adolescent. Au sein d’un groupe de joyeux lurons dont les frasques font les délices du lecteur, il en arrive à découvrir l’amour dans les bras de Mme de Valdonne, la femme du consul de France. Celle qui n’avait au départ pour lui qu’une affection filiale, le dépucèle et s’enfuit avec le jeune homme en Europe.
   
   Il s’ensuit des années d’évasion et d’apprentissage avant que la France tombe sous le charme de Solal et le laisse frayer dans les méandres de sa bourgeoisie politisée. Il y trouve une épouse, un certain goût pour le pouvoir, mais aussi il cultive la nostalgie des amis du passé durant cette ascension dans les hautes sphères de la diplomatie.
   
   Une grande épopée romanesque, Solal est le genre de roman que l’on n’écrit plus. Cohen se détournait de l’actualité et du modernisme dans son œuvre. L’usage du vieux français est donc omniprésent et pourra en rebuter certains. Il ne s’agit pas d’un récit particulièrement serré. Toutefois, les faiblesses dans l’intrigue sont largement compensées par une prose pleine de sève, au rythme effréné. C’est une saga que l’on lit avec l’abandon du troubadour en s’imaginant un soleil de Méditerranée nous réchauffant le cou.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Juif?
Note :

   Une histoire abracadabrante, pleine d’humour et de poésie. Une épopée épique et fantasmagorique, qui surprend, charme, puis peut-être lasse.
   
   Les personnages principaux (Solal et Aude) sont perpétuellement hantés par l’idée de la mort à laquelle ils se réfèrent à chaque période de doute. L’idée est : Vivons, vivons à fond, même au prix de bêtises, puisque ce qui nous attend est la destruction. « Oublieuse des maladies, de la décrépitude, de la mort et de la terre déjà existante qui couvrirait son insensibilité, Aude songeait au bonheur qui l’attendait. Elle ne savait pas que ces dents illuminées par la lune et reflétées dans la psyché étaient la première annonce de son squelette et que, par un après-midi de printemps refleurissant les champs et le cimetière, des vers s’insinueraient dans ces narines, aspirant la vie et son parfum de toutes fleurs.» C’est baroque et flamboyant. On songe à ces squelettes qui accompagnent les fêtes mexicaines.
   
   Cet aiguillon, se comprendrait mieux chez des athées or au contraire, il se mêle à de constantes référence au Créateur dont l’existence n’essuie aucun doute, mais ne soulage guère de l’angoisse.
   Une fois que leurs chemins se sont séparés, on suit alternativement, par longs pans de plusieurs dizaines de pages, Solal et la bande des Valeureux. Ils se croisent et se recoupent constamment. Quand ils ne sont pas là vraiment, c’est qu’ils le sont par des hallucinations. Ils sont le juif errant, celui de tout temps, ils sont les bases de Solal.
   
   Mais c’est trop. Pour moi du moins. Le rappel incessant de la condition de juif dans la société européenne me semble ne plus s’appliquer à grand-chose à notre époque et il m’a paru le plus souvent que les oppositions juifs/gentils relevaient bien davantage de la bonne vieille opposition oriental/occidental et que les Tables de la Loi n’avaient pas grand-chose à voir là-dedans. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, beaucoup d’entre nous sont athées, pour nous les Juifs, sont des gens comme les autres, ni meilleurs ni pires et nous sommes surpris par le flot d’images d’Epinal que Cohen fait pleuvoir sur nos têtes de pauvres lecteurs sans a priori.
   
   Publié en 1930, ce roman m’a curieusement semblé relever du 19ème siècle, avec ses fantasmagories dignes de Ponson du Terrail (présence de la ville juive souterraine), ses ambitions, fortunes et ruines éclair à la Balzac et les notions ethnologique relevées précédemment. Je pense que c’est un ouvrage qui marque par son excès et sa richesse, dont je garderai à coup sûr le souvenir, mais qui a mal vieillit.
   
   Pour résumer le drame, cet extrait:
   «Elle ne pouvait pas deviner la douleur et le désarroi de cet homme qui avait le cœur trop ardent pour pouvoir choisir entre sa femme qu’il aimait et sa race qu’il aimait, qui se sentait coupable vis-à-vis de l’une et de l’autre, qui n’avait plus le courage de rentrer dans la vie, cruelle aux passionnés d’absolu»

   mais «juif», une race? Idée aussi drôlement datée. Cette notion de base de ce roman n’éveille absolument aucun écho en moi, ce qui explique sûrement mon scepticisme, malgré les incontestables beautés du style, face à ce livre pourtant souvent porté aux nues.
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critique par Sibylline




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Lourdes racines
Note :

   Attention, ce commentaire raconte l’histoire
   
   (Corfou, 1895- Genève, 1981)
   Haut fonctionnaire à la S.D.N., Albert Cohen avait la nationalité suisse et écrivait en français.
   
   Nous sommes à Céphalonie en Grèce. Les Solal sont une famille juive, respectueuse des traditions les plus ancestrales. Ici, le peuple juif est confondu avec sa religion. On emploie même le mot de "race".
   
   Le rabbin et sa femme, respectés et lettrés, ont un fils unique le héros de ce roman. Les autres membres de la famille (Mangeclous; l'oncle Saltiel) sont des semi clochards, autodidactes, pittoresques, tout à la fois, drôles et émouvant, exaspérants et naïfs, dont l'histoire se déroule en contrepoint de celle de Solal.
    Lorsque les deux se rencontrent, c'est le drame.
   
   Le désir de Solal est de quitter cette famille qu’il tient pour dégénérée, et cette religion qu'il ne veut pas suivre. Il part faire carrière à l'étranger mais reste errant et quoiqu'il séduise, toujours déplacé.
   
   Il épouse Aude de Maussane, chrétienne et protestante et devient ministre.
   
   La cohorte conduite par l'oncle Saltiel reparaît. Se rendant compte que cette "tribu" est inconciliable avec le milieu où il vit, Solal rejette l’oncle Saltiel ainsi que son propre père venu le rechercher.
   
   Le père se mutile les yeux avec un brasero pour se punir d'avoir engendré un renégat. Solal ne va pas résister à un tel geste. Il se croit une dette envers la tribu des Céphaloniens, rompt avec sa femme, abandonne sa carrière.
   
   Nouveau départ: il se convertit au catholicisme, retourne vivre avec Aude, ce qui sera l'agonie du couple et la sienne propre. Pris de délire, se prenant pour le Christ, il se livre à une tragique pantomime de l'Evangile.
   
    Ce roman contient en germe tous les développements futurs de "Belle du seigneur", et illustre tragiquement les ravages causés par la culpabilité et le fanatisme.
   
   Je dois dire qu’en dépit de son incontestable talent, l’écriture hyperbolique d’Albert Cohen m’épuise, et je ne lirai certainement pas «Belle du seigneur» avant longtemps.
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critique par Jehanne




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Le grotesque et le sacré
Note :

   Solal est un roman délirant, loufoque, une espèce d’épopée dérisoire, désopilante et tragique à la fois, qui mélange l’invraisemblable et le grotesque au poignant et au sacré. La production de toutes ses intrigues totalement incongrues, l’ironie teintée d’affection véritable, qui s’exerce sur les coutumes des juifs, des protestants, sur le jeu politique et, en particulier, sur les institutions françaises de la troisième République, donnent une tonalité énorme à ce roman, une puissance que l’on n’est plus habitué à rencontrer dans la fiction plus récente, écrite en français tout au moins. La diversité de ton de la narration est considérable et il semble qu’aucun tabou ne doive être épargné. Les personnages sont capables de s’élever au sublime, aussi bien que de tomber dans la pire des bassesses et dans une déchéance en apparence irrémédiable. La sexualité la plus débridée est l’apanage du héros, comme sa capacité à dominer le monde et sa propension à l’instabilité. C’est un feu d’artifice qui côtoie les taudis et les égouts.
   
   L’écriture elle-même, d’apparence classique, est pleine d’imprévus, d’images originales, d’expressions neuves et d’une grande variété de formes. Le lecteur se sent pénétrer dans un monde inconnu, une fantaisie parfois agaçante mais jamais figée, même si les aventures des «valeureux» peuvent paraître quelque peu répétitives à la longue, - surtout après la lecture de Mangeclous.

critique par Jean Prévost




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Carnets 1978 - Albert Cohen

Aux morts bien-aimés, l'aboutissement d'une oeuvre
Note :

    Etrange journal que celui tenu par Albert Cohen de janvier à septembre 1978. L'auteur, qui est alors âgé de 82 ans, se débat entre une grave dépression et une santé chancelante, et ce journal qu'il a entamé sur les conseils de son médecin nous entraîne d'emblée vers son enfance et sa "maman morte à qui absurdement [il] aime parler, Maman morte à qui, stupidement souriant, [il] veu[t] raconter des jours de [son] enfance." Et l'évocation des jours de l'enfance et de la maman morte cède la place à l'ami de l'adolescence, Marcel Pagnol qui est mort quatre ans plus tôt, puis à une femme aimée, elle aussi disparue, Yvonne Imer pour qui Albert Cohen écrivit son premier roman, "Solal". Chaque entrée de cet étrange journal, chacun de ces jours de 1978, permet à Albert Cohen d'évoquer ses morts bien-aimés, de retracer sa vie, son cheminement humain et spirituel qui le conduit ici à prendre Dieu à partie, avec tant de virulence qu'il importe peu en fin de compte qu'Il existe ou non... Dieu et ses fidèles confits en dévotion et en amour-du-prochain, de quoi s'acheter une bonne conscience à bon compte et s'assurer son paradis.
   
    Certes, ces carnets n'apportent rien de neuf. De l'hommage à la mère morte, à la juste colère d'Albert Cohen face à la dureté de coeur de ses frères en la mort, son dernier livre est tout entier contenu dans son oeuvre antérieure, "Le livre de ma mère" et "Ô vous frères humains" en particulier. Mais par-delà le ressassement thématique, son style a évolué vers plus de simplicité, vers un lyrisme dépouillé bien éloigné des bouquets de mots proliférants de "Belle-du-Seigneur". Ce livre est, pour reprendre les mots si justes de Marcel Pagnol à propos de son ami Albert, "d'une admirable naïveté", d'une naïveté sans illusion que peut seulement atteindre quelqu'un qui a beaucoup et profondément vécu, et qui ne s'embarrasse plus d'aucune fausse pudeur, d'aucun respect humain pour dire ce qu'il a à dire. Si bien que plutôt qu'une simple redite, "Carnets 1978" m'apparaît comme le couronnement et l'aboutissement d'une oeuvre qui pendant plus de cinquante ans n'a pas cessé de creuser son sillon et de s'approfondir.

critique par Fée Carabine




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Paroles juives - Albert Cohen

Epanchements juvéniles
Note :

    "Paroles Juives" est le premier livre publié d'Albert Cohen et son seul recueil de poèmes. Paru au début de l'année 1921 (avec un tirage de 760 exemplaires qui se vendent aujourd'hui à prix d'or), ce livre n'a plus été réédité jusqu'en 1993 où il a enfin été repris dans l'édition des oeuvres complètes d'Albert Cohen dans la bibliothèque de la Pléiade. Peu avant sa mort, Albert Cohen s'était d'ailleurs opposé à une réédition de ce qu'il considérait seulement comme une oeuvre de jeunesse, dont il ne souhaitait pas qu'elle vienne détourner l'attention des lecteurs de ses oeuvres plus tardives (en particulier "Ô vous frères humains" et "Carnets 1978"). Et ma foi, relisant ces "Paroles juives" peu de temps après avoir refermé "Carnets 1978", je le comprends sans trop de peine...
   
    L'intention avouée d'Albert Cohen en écrivant "Paroles Juives" était de présenter la religion de ses pères à sa première épouse, Elisabeth Brocher, qui était protestante. Mais je crois que l'on peut déjà percevoir dans ces protestations d'amour d'Albert Cohen pour "son peuple", dans ses appels à la fierté, le mélange de sentiments ambigus qui seront plus tard ceux de Solal: agacement devant des traditions d'un autre temps, culpabilité pour avoir abandonné les siens pour une brillante carrière de fonctionnaire international et un mariage dans la bonne bourgeoisie genevoise, colère face à l'anti-sémitisme rampant en ce début du XXème siècle, volonté de réaffirmer sa solidarité avec les siens... En somme, on retrouve dans "Paroles juives" bon nombre de thèmes qu'Albert Cohen développera dans ses oeuvres ultérieures... Mais sous une forme nettement moins aboutie. Les poèmes de "Paroles juives" sont en effet terriblement inégaux, et quelques textes magnifiques de lyrisme et de sensualité alternent avec des passages ronflants et pompeux et dont les relents guerriers sont très loin de l'appel à la fraternité humaine qui sera au centre des derniers livres d'Albert Cohen. Autant dire franchement que le premier livre d'Albert Cohen est aussi le moins bon, et qu'il est surtout intéressant pour les lecteurs déjà familiers de son oeuvre qui pourront ainsi mesurer le chemin parcouru au fil des soixante années et des sept livres qui séparent "Paroles juives" des "Carnets 1978".
   
    Extraits:
    "Juifs
    Je sais vos yeux craintifs
    Et ce stylet sous la paupière
    Ce vif acier furtif qui injurie.
    Je sais vos sourires sous les coups
    Vos faces baissées
    Vos mains qui crochent et ne lâchent
    Et les petits rires dans les coins d'ombre.
   
    Je sais.
   
   
    Je sais aussi cette flamme en vos poings
    Hommes
    Hommes aimés." (p. 8)
   
   
    "J'ai ouvert cette figue fraîche
    J'ai souri de sa chair rose
    De sa chair douce.
   
    Pourquoi cette rougeur en ton front
    Tandis que je mangeais le beau fruit délicat
    Jeune fille." (p. 51)

critique par Fée Carabine




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