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Auteur des mois d'avril et mai 2006
Jim Harrison

   .

Biographie

    Auteur des mois d'avril et de mai 2006
   
   Jim Harrison est né en 1937 dans le Michigan. Il a commencé à écrire dès l´adolescence, par conviction et par ennui, dit-il à peu près.
   Il a fait des études de littérature et a commencé à publier de la poésie, puis, des articles, des scenarii, des recueils et ses premiers romans.
   Alors qu´il avait débuté dans l´enseignement dans l´état de New York, il abandonne rapidement cette voie pour se consacrer uniquement à l´écriture, et retourner dans le Michigan.

   
   Il est mort d'une crise cardiaque le 26 mars 2016, il avait 78 ans.
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  De Marquette à Veracruz
  Faux soleil
  Lointains et Ghâzals
  L'été où il faillit mourir
  Sorcier
  En marge - Mémoires
  Julip
  Un bon jour pour mourir
  Dalva
  Retour en terre
  Lettres à Essenine
  Nord-Michigan
  Les jeux de la nuit
  Légendes d'automne
  Une odyssée américaine
  Grand Maître
  Péchés capitaux
  La Route du retour
  Nageur de rivière
  Le Vieux Saltimbanque
 

De Marquette à Veracruz - Jim Harrison

A la recherche du nord perdu
Note :

   "Après son dernier évanouissement, mon père a repris conscience. Il avait le visage trop tuméfié pour pouvoir parler clairement et maintenant, plutôt que de gémir, il bêlait. Du regard il a exprimé sa demande sans ambiguïté et je l'ai doucement poussé par-dessus bord. Il a mis beaucoup de temps avant de se noyer pour de bon. J'observais les écailles de poissons puantes et les fragments de viscères séchés au fond du bateau, puis je levais les yeux et il était toujours là à flotter dans le courant. Et puis, enfin, je me suis réjoui de le voir couler. Quelle étrange façon de dire au revoir à son père."
   
   Le "meurtre" du père, voici à peu de choses près la fin de "De Marquette à Veracruz", une fin que Jim Harrison nous jette comme un coup de poing dans la figure à la toute première page de son nouveau roman, une page qui fait figure de présage funeste, vision d'horreur à peine aperçue, le temps d'un - mauvais - rêve. Et la page 13 nous ramène vingt ans en arrière, dans les années soixante, où l'on fait la connaissance de David Burkett quatrième du nom, héritier à son corps défendant d'une lignée de grands prédateurs. Car "prédateurs" est bien le terme qui convient pour décrire les trois premiers David Burkett, qui ont bâti la fortune familiale sur la sur-exploitation des ressources naturelles de la rive sud du Lac Supérieur, dans le nord du Michigan, ressources d'un sol frauduleusement arraché à ses propriétaires légitimes - les indiens Anishinabe. Tous les moyens sont bons pour permettre aux patriarches de la famille Burkett de satisfaire leur avidité de pouvoir et d'argent (et bizarrement, le mot français "avidité" me paraît moins fort que le mot anglais "greed", omniprésent dans ce livre, en véritable leitmotiv). Rien ne peut mettre un frein à cette avidité dévorante, ni la beauté de la forêt primitive - rasée en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, ni les risques encourus par les travailleurs des exploitations forestières ou minières - somme toute, ils ne sont que quantité négligeable... Si j'ajoute que David Burkett III est en outre un grand coureur de jupons, et même de très jeunes jupons, vous comprendrez sans peine que David Burkett IV, adolescent au moment où nous faisons sa connaissance dans les années soixante, doux rêveur, amateur de pêche à la mouche et profondément amoureux des magnifiques paysages de sa région natale, se trouve confronté à une grave crise d'identité. Une crise qui le lance dans le projet titanesque de découvrir la source du mal dans l'histoire de sa famille. Rien de moins!
   
   "De Marquette à Veracruz" est avant tout un roman d'apprentissage dont le héros tente vaille que vaille de se distancier d'un héritage familial qui lui répugne. C'est aussi un extraordinaire catalogue des névroses contemporaines et de tous les moyens que les hommes ont inventé pour s'en évader ne serait-ce qu'un instant, l'alcool, les anti-dépresseurs, le sexe pour un instant d'oubli et puis la religion dont on change comme on change de chemise. J'ai cru un instant, à la fin de la première partie, que "De Marquette à Veracruz" allait sombrer dans le grand-guignol... Et puis non, Jim Harrison côtoie l'abîme mais il n'y tombe pas, pas plus que son héros, personnage impossible, irritant à force de s'apitoyer sur lui-même mais attachant en diable. "De Marquette à Veracruz" est sans aucun doute un bon cru de Jim Harrison. Un très bon cru même jusqu'aux dix dernières pages, dont je ne sais que penser, et une fin expédiée en deux coups de cuillère à pot, bâclage ou vision de cauchemar dont la réalité s'estompe en un battement de paupières, je ne me sens pas capable de trancher... Quant à l'issue de la quête de David Burkett IV et à la signification de la scène initiale, ma foi, je vous le laisse découvrir en lisant "De Marquette à Veracruz"...
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critique par Fée Carabine




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Une vie bien mal partie
Note :

   Un des derniers Harrison en date. Pas forcément celui qui me parait le plus ... abouti ... On y retrouve des thèmes et obsessions récurrents de Jim Harrison : la filiation (toujours douloureuse), les filles ou femmes, toujours plus équilibrées, matures que les garçons ou les hommes, la nature omniprésente et toujours d'une grande importance, ... Le traitement est classiquement "Harrisonien", avec des digressions exubérantes qui semblent nous emmener à mille lieux mais qui s'avèrent indispensables pour appréhender la psychologie des personnages, avec une vision très terre-à-terre, très crue, des diverses interactions entre les protagonistes. Une écriture foisonnante et très originale (oui ! bravo le traducteur !) ... Bref du Harrison. Mais pas celui qui me parait le plus abouti.
   
   PS: On retrouvera les personnages de ce roman dans "Retour en terre" (fiche sur ce site)
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critique par Tistou




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Lecture exigeante
Note :

   David Burkett, le fils d'une riche famille descendant d'exploitants forestiers se rebelle contre son héritage en s'opposant à son père, un alcoolique vicieux. A partir de 16 ans et jusque dans sa quarantaine, il entreprend de rédiger l'histoire de sa famille et son influence sur la déforestation de la péninsule Nord, sans toutefois être capable de vivre avec une femme en dépit de toutes celles qui traversent sa vie et dont il pense tomber amoureux.
   
   Jim Harrison décide de se glisser (et nous avec) dans la peau d'un homme sur une durée de 20 ans tandis qu'il se débat avec ses soucis existentiels pour parvenir à se faire pardonner aux yeux du monde : il décide d'écrire une sorte de biographie de sa famille.
   
    "Ce que nous ne pouvons pas contrôler est souvent comique." (p.54)
   

   Le compte rendu méthodique des frasques de sa famille, le récit du comportement odieux de son père qui se retrouve en rupture avec sa famille après avoir violé Vera, la jeune fille de 12 ans de Jesse, son ancien camarade de guerre devenu son assistant et associé. Récit initiatique sur la filiation (mère-fils et père-fils), l'amour en général et ses incapacités, sans oublier les thèmes chers à Harrison : la nature, les chiens, le devoir de mémoire et, pour la première fois dans un roman que je lis de lui, la France y tient une belle part. Toujours beaucoup de poésie, d'inventions et d'images qui n'appartiennent qu'à l'univers désenchanté quoique réaliste mais non dénué d'un féroce appétit de la vie qui est celui que je trouve dans les écrits de l'auteur.
   
   "J'ai lu quelque part que les caveaux en ciment qui enferment les cercueils, construits selon la même technique que les fosses septiques, fuient souvent, si bien que les cercueils flottent dans l'obscurité." (p.301)

   
   Lecture exigeante tout de même : la prose de Jim se mérite en lui accordant une belle attention et un esprit assez ouvert.
   
    "Sans doute qu'à une certaine époque, davantage de gens étaient simplement eux-mêmes, mais sans doute que ni elle ni moi n'avions jamais essayé d'être simplement nous-mêmes. Enfin, nous étions peut-être le genre d'individus que la culture n'avait aucun mal à dénaturer. Enfants, nous étions assez fantasques pour souhaiter être un oiseau jusqu'au soir, et rien ne se perd plus aisément que le sens du jeu." (p.252)

   
   Titre original : True North

critique par Wictoriane




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Faux soleil - Jim Harrison

L'eau
Note :

   Ce roman de Jim Harrison est un récit assez complexe à la première personne. Le narrateur est un écrivain américain reconnu, porté sur la nourriture et le sexe, en un mot, ce pourrait très bien être Harrison lui-même et il ne fait rien pour nous donner une autre impression. Au contraire, il établit un doute obligé par ce sous titre : « L´histoire d´un chef d´équipe américain Robert Carvus Strang racontée à Jim Harrison par Jim Harrison » Débrouillez-vous avec ça!
   
   Un jour, un richissime Américain lui déclare : « Tu devrais rencontrer l´homme qui fut mon gendre. Comparés à lui, vous êtes des fats et des connards. Y compris vous . » ajoute-t-il en pointant son index sur le narrateur « J´ai lu vos bouquins. Ils sont lisibles, mais vous devriez essayer d´écrire à propos de quelqu´un qui a vraiment accompli quelque chose.» Et c´est ainsi, que ne sachant résister au défit, notre écrivain décide de rencontrer le fameux ex-gendre et d´écrire sa biographie.
   
   L´homme s´appelle Robert Carvus Strang, il est épileptique et gravement handicapé, suite à un accident que vous découvrirez. Il ne peut plus que ramper. Il a toutefois entrepris de surmonter son handicap et de marcher bientôt et même pour tout dire, d´entreprendre bientôt un nouveau chantier de barrage en Afrique, car c´est en construisant des barrages un peu partout à travers le monde qu´il a toujours gagné sa vie.
   
   Au récit du narrateur qui raconte ce qu´il fait depuis que le défit lui a été lancé et donc évolue au présent, se mêle maintenant les récits plus ou moins chronologiques mais toujours assez complexes, du moins en ce qui concerne le côté sentimental, de ce que fut la vie de Strang, depuis sa petite enfance. Le tout est ponctué (typographie différente) par des enregistrements sur bande magnétique que le narrateur est sensé relever à divers moments pour lui-même, comme certains prennent des notes, pour les détails marquants. Cela va de la recette de cuisine (ne pas oublier qu´Harrison fut critique gastronomique) à la philosophie de bistrot, qui n´est pas forcément la pire, en incluant les idées à ne pas perdre etc.. (J´ai d´ailleurs vu un film sur J. Harrison qui montrait qu´il est effectivement adepte de cette méthode du micro cassette)
   
   C´est, au final, une histoire intéressante qui nous est racontée là, et bien racontée. On la suit avec plaisir jusqu´à son terme, porté par le style et la typique vision du monde harrisonienne (si je peux oser ce terme). Je dois avouer qu´à un moment, j´ai eu tendance à confondre un peu les multiples femmes qui se croisaient tant dans la vie de Strang que dans celle du narrateur. Je dois avouer encore, qu´à un autre moment au début, je me suis demandée si on n´était pas en fait partis pour raconter une autre vie que celle annoncée, à savoir celle de Karl, le frère, mais je vous laisse découvrir tout cela.

critique par Sibylline




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Lointains et Ghâzals - Jim Harrison

Une poésie âpre et forte
Note :

   Jim Harrison est sans doute plus connu du public francophone pour ses romans et nouvelles que pour sa poésie, ce qui est paradoxal lorsque l'on sait qu'il est entré en littérature par la voie de la poésie et que celle-ci continue à représenter une part importante de son oeuvre. Les deux premiers livres qu'il a publiés étaient en effet deux recueils de poèmes, à l'inspiration autobiographique très marquée - "Plainsong" et "Locations" - et ils ont été suivis par plusieurs autres...
   
   "Lointains et Ghâzals" est en fait le troisième recueil de Jim Harrison. Publié après sa première incursion dans le domaine romanesque ("Wolf"), il témoigne d'une claire évolution en comparaison des deux recueils précédents. Jim Harrison a ici choisi de recourir à une forme traditionnelle de la poésie persane, le ghâzal qui repose sur des strophes brèves de deux vers, un ghâzal comprenant typiquement de quatre à six strophes. Alors que "Plainsong" et "Locations" faisaient la part belle à des textes dont la structure narrative était clairement perceptible, longues élégies ou au contraire brefs instantanés évoquant des souvenirs d'enfance, la mort brutale de son père et de sa soeur dans un accident de voiture ou encore des événements de sa vie quotidienne et les questionnements qu'ils suscitent, "Lointains et Ghâzals" nous offrent des poèmes beaucoup plus libres où les images se téléscopent dans un désordre qui rappelle le mouvement Beat, en dépit de la contrainte imposée par la rigidité formelle et la concision du ghâzal... La poésie de Jim Harrison recourt à une langue âpre, crue, parfois même violente, et le choc des images y ouvrent un bel espace d'exploration pour l'imaginaire du lecteur. Une belle découverte que j'ai bien envie de poursuivre plus avant.

critique par Fée Carabine




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L'été où il faillit mourir - Jim Harrison

Trois nouvelles
Note :

   Le dernier opus de Jim Harrison est un recueil de trois nouvelles. Dans le droit fil des préoccupations et des centres d´intérêt Harrisoniens : la nature et le Middle West en particulier, les déshérités (ou plutôt les non-favorisés !), les relations hommes-femmes, notre rapport avec l´enfance, ...
   
   Dans la première ; « L´été où il faillit mourir », Jim Harrison nous sert la suite des « aventures » de Chien Brun, héros récurrent de plusieurs nouvelles, métis indien du Nord Michigan. Chien Brun est dans une situation des plus inconfortables et des plus complexes, loin du politiquement correct illustré par les productions américaines courantes. Mais le propos de Jim Harrison n´est pas tant de nous raconter une histoire que d´utiliser la situation de Chien Brun pour « digresser » de droite et de gauche et préparer l´épisode suivant des « aventures ». Car n´en doutons-pas, la voie est ouverte ! Et elle plonge vers le Canada.
   
   Dans la seconde ; « Epouses républicaines », Jim Harrison raconte, en trois voix, les voix de trois amies américaines, l´histoire mi-pathétique mi-effarante d´un parcours plus proche de ce qu´on nous sert couramment sur l´Amérique. Trois amies, mariées, qui ont eu le même amant, et qu´une d´entre elles a tenté d´envoyer ad patres. Tentative avortée, fuite au Mexique et retrouvailles là-bas des trois amies pour sauver ce qui peut l´être. C´est traité par Jim Harrison, c´est à dire dans la confusion des sentiments, le règne du chaos et de la conduite à tenir, comme dans la vraie vie ! Chien Brun est loin, bien loin de nos trois épouses républicaines !
   
   La dernière est comme un petit supplément de « En Marge », sa magnifique autobiographie. Comme si Jim Harrison avait encore eu des choses à dire, ou des choses plus intimes, qu´il n´avait pu intégrer à «En Marge ». Cela s´appelle « Traces », c´est traité à la troisième personne du singulier mais la filiation est transparente ! Et comme d´habitude Jim Harrison nous touche.
   « Une rivière encore plus modeste quittait le lac vers l´est à travers un vaste marais où des plantes mangeuses de mouches poussaient sous un majestueux pin blanc, où un grand héron bleu nichait à chaque printemps. Sous la surface du lac, des bancs d´ouïes-bleues se cachaient à l´abri de bûches à demi dressées. Sous le dense tapis des feuilles de nénuphar on trouvait des bancs de poisson et des oeufs de grenouille accrochés à ces feuilles en grappes couvertes de mucus.
   Assis sous le quai, de l´eau jusqu´au buste, il leva les yeux vers le corps de sa tante sectionné par les planches du quai et respira l´odeur d´un maillot de bain mouillé contre le bois chaud. Un peu plus loin sur la rive, il reluqua par la fenêtre d´un chalet le gros derrière d´une femme qui parut s´effondrer quand elle retira son maillot de bain. Il repensa au bébé rat musqué qu´il avait découvert noyé parmi les roseaux verts. »

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critique par Tistou




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Des vies plus que déroutantes
Note :

   « L’été où il faillit mourir» raconte l’histoire de Chien-Brun, métis indien, embarqué malgré lui et à cause de son passé dans une aventure familiale étonnante, émouvante, parfois troublante, déjantée, presque irréelle. On s’attache à ce personnage sensible et doté d’une opiniâtreté à toute épreuve, ainsi qu’à tout son entourage, ses enfants adoptifs, son oncle, sa maîtresse nymphomane et son amour secret, Gretchen.
   
   «Trois républicaines» retrace le parcours de trois femmes, amies d’enfance qui se retrouvent confrontées à leurs démons car l’une d’entre elle a tenté de tuer celui qui était leur amant à toutes les trois… Nous avons donc droit aux trois versions, celle de Martha, celle de Frances et celle de Shirley. Chacune se trouvera obligée d’analyser sa propre situation personnelle et la relation qu’elles entretiennent les unes avec les autres… elles se soutiendront mais non sans une certaine rancœur et même quelques jalousies, essentiellement à cause de cet homme d’ailleurs…
   
   «Traces» nous emmène dans le chemin plus que tortueux pour parvenir à une carrière d’écrivain…Ce récit nous fait découvrir les méandres de l’esprit qui dès le plus jeune âge font savoir à ce personnage (est-ce Jim Harrison lui-même ?) qu’il est né pour être auteur mais ce qui est une chose très difficile à reproduire dans la réalité… Nous nous promènerons avec lui de sa plus tendre jeunesse à son âge adulte, puis à l’état d’homme plus âgé… Chaque passage étant défini par un état d’esprit, des paysages, des personnages…
   
   Je ne peux pas dire que ces nouvelles ne m’ont pas plu, je n’ai pas été subjuguée ça c’est certain…mais j’ai cependant eu une imperceptible envie de savoir la suite, bien que pour moi, aucun de ces récits n’ai eu vraiment une cohésion (à part peut-être le deuxième). J’ai trouvé «L’été où il faillit mourir» assez déroutant, je ne voyais pas vraiment de rapport entre certains paragraphes même si l’histoire a tout de même un fil conducteur. Je pense d’ailleurs que c’est cela qui m’a fait tenir, mais par contre la fin me laisse sur ma faim.
   
   «Les républicaines» est la nouvelle qui m’a le plus convaincue car il y a une fin et j’ai apprécié le fait que ce récit soit à trois voix, on voit la même histoire sous trois angles différents en avançant à chaque fois un peu dans l’histoire…
   
   «Traces» est le récit qui m’a paru le plus incohérent, peut-être parce que je n’ai pas la fibre de l’auteur né, je ne sais pas, mais il m’a paru très complexe, il y a un nombre invraisemblable de phrases auxquelles je n’ai absolument rien compris. Je me suis sentie un peu inculte et même si j’ai compris (enfin je crois…) le sens profond de l’état d’âme du personnage, je n’y ai pas vu un grand intérêt.
   
   En bref et en résumé, (parce que je m’étale là ) même si ces nouvelles ne m’ont pas percutée, je ne peux pas dire que je n’est pas été intriguée par ce style plus que déroutant (oui, je le répète encore) , alors je demande l’avis de grands fans et de spécialistes de Jim Harrison…conseillez-moi son meilleur livre et je le lirai.
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critique par Mme Patch




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Le tour de force de Jim Harrison
Note :

   Si j'affirme que Jim Harrison réussit un tour de force avec cet ouvrage, c'est qu'il vous offre au moins 2 romans et une autobiographie dans ce recueil de trois novellas. Il est convenu d'habitude d'appeler une novella, une longue nouvelle qui n'est pas un roman.
   
   Dans la première novella, Harrison narre quelques mois de l'existence de Chien Brun, indien métis et nouvellement père par alliance; il vit avec ses deux enfants et son oncle dans les bois, pas très loin d'une ville du Nord. Le portrait de Chien Brun et de sa famille est très attachant et notamment la façon dont ils font face aux coups du sort. Chien Brun se découvre notamment une âme de père lorsqu'il s'agit de s'occuper de Baie, sa jeune fille atteinte de la maladie du bébé alcoolique car sa mère a bu pendant la grossesse. Baie ne parle pas mais sait imiter tous les oiseaux et a un petit serpent noir pour compagnon. Chien Brun se débrouille comme il peut pour gagner quelques dollars pour ses enfants afin d'améliorer l'ordinaire. Mais Chien Brun est aussi attachant, tout comme une galerie de personnages comme Gretchen l'assistante sociale ou Belinda la dentiste à la sexualité débridée. A la lecture de cette novella, on se rend compte de l'immense talent de Jim Harrison et on se dit que ce texte, plus développé, aurait fait un sacré roman. Mais le voyage et le dépaysement sont là. Harrison s'intéresse aux paumés de tous poils, sait nous parler des indiens, nous fait partager son amour immodéré de la nature et de la bouffe ainsi que du sexe. On vit, on respire, on réfléchit quand on lit cette novella.
   
   La deuxième novella est en trois parties et raconte pour chaque partie la vision de l'amitié de trois copines riches. Cette novella s'appelle "Epouses républicaines" et Jim Harrison s'est amusé à se glisser dans la peau de trois grandes bourgeoises pour notre plus grand plaisir. Les réflexions s'enchaînent dans la psyché de ces femmes, souvent sans queue ni tête, ce qui montre que ces femmes qui ont tout se cherchent comme tout le monde et n'ont pas tant que ça la tête sur les épaules. La première a essayé de tuer celui qui est l'amant des trois, un poète rencontré quand elles étaient à la fac. J'ai envie de dire que le plus intéressant dans cette novella est le portrait en creux qui se dessine de cet amant poète qui est odieux mais qui les a toutes séduites car il représente ce que ne sont pas leurs riches maris. Elles sont donc prêtes à se faire humilier pour vivre leur part de bonheur espéré.
   
   La troisième novella est une autobiographie en trois parties de l'auteur: l'enfance et l'adolescence (formatrice dans son désir d'écrire et d'aimer la nature), la vie d'adulte (et ses problèmes d'argent) et enfin l'âge mûr ( celui de la reconnaissance littéraire). Comme il est bon se suivre Harrison dans sa vie qu'il feuillette avec vous pour mieux vous distiller ses pensées profondes qui sont autant de conseils; il est bon pour qui s'intéresse à la création littéraire de connaître les auteurs qui ont influencé Jim et à quelle période. IL est bon de s'entendre dire que la vie d'écrivain impose de nombreux sacrifices notamment financiers avant d'être reconnu. Harrison enchaîne les anecdotes avec facilité et maestria pour vous peindre un des portraits de sa vie. J'ai envie de dire que l'on ne peut qu'aimer ce type après la lecture de cet autobiographie.
   
   Lire pour la première fois Jim Harrison est une expérience inoubliable. Pour ceux qui le connaissent déjà, la lecture de ce recueil ne fera que vous conforter dans votre intuition: Jim Harrison est bien un géant des lettres américaines!

critique par L'habitué




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Sorcier - Jim Harrison

Hyper sexué
Note :

   Le personnage principal s´appelle Johnny Lundgren, mais il préfère se nommer lui-même Sorcier, nom qui lui fut donné dans son enfance lors d´une cérémonie scout, et ce détail est bien représentatif de son âge mental qui semble effectivement ne guère avoir progressé depuis cette tendre époque.
   
   Johnny Lundgren est un chômeur qui vit sans trop de difficulté grâce à la bienveillance de sa compagne, la torride Diana. Doté pour toutes les choses sensuelles d´un gros appétit, Sorcier ne semble se préoccuper que de manger et boire et baiser et manger et boire et b... toutes choses qu´il fait avec gourmandise et passion pour ne pas parler de goinfrerie et sur la satisfaction desquelles, Harrison tient à nous donner tous les détails. Et nous passons ainsi les 100 premières pages de ce livre.
   
   Arrivée à ce point, j´en étais à me demander sérieusement si j´allais lire beaucoup plus loin quand, avec le chapitre 16, l´action commença. Fin du chômage, Sorcier trouvait enfin un emploi et ce n´était rien moins que le passionnant métier de détective privé. Voilà donc notre héros lancé dans des enquêtes plutôt amusantes et assez peu compliquées en fin de compte puisque tout et tous semblent beaucoup tenir à lui tomber tout cuit dans le bec, au mépris de la plus élémentaire vraisemblance.
   
   Vous l´aurez compris, l´objet de ce roman n´est sans doute pas cette enquête confuse et simpliste, je pense qu´il est plutôt dans l´étude de la personnalité et le mode de vie de ce Sorcier. On se laisse un peu attendrir par cet adulte si totalement puéril qu´aucune femme ne veut tenter d´en faire le père de ses enfants. Alcoolique et glouton, volage mais jaloux, profiteur et paresseux, irresponsable et gentil, un homme sur lequel personne ne peut compter, même pas lui-même et qui se trouve assez souvent à égalité de QI avec son chien. Les rares fois où il le réalise, il est pris de terribles crises d´angoisse qui le laissent sanglotant et l´incitent surtout à ne plus se lancer dans l´introspection.
   
   Sorcier, la caricature sans doute de Jim Harrison, qui, bien sûr n´est pas comme cela mais que j´imagine bien prenant et grossissant chacun de ses défauts pour voir ce que cela donnerait... et cela donne cela : Sorcier.

critique par Sibylline




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En marge - Mémoires - Jim Harrison

Gourmandise, angoisse et mélancolie
Note :

   Foin d'une autobiographie soigneusement rangée s'ouvrant sur la naissance de son auteur et se poursuivant dans le respect de la chronologie, "En marge" nous entraîne d'une image à l'autre, au fil des humeurs de Jim Harrison. Des humeurs tour à tour gourmandes et mélancoliques. La vie qui se laisse croquer à pleines dents pendant une expédition de pêche dans les paysages sauvages du Montana, du Michigan ou de Floride. La vie qui se dérobe devant la maladie - depuis l'accident de son enfance qui lui coûta son oeil gauche et lui valut un premier et douloureux séjour à l'hôpital -, les doutes d'un écrivain et l'angoisse existentielle d'un homme...
   
   "En marge", ce sont des mémoires désordonnées, des notes jetées au vol, littéralement dans les marges d'une oeuvre dont elles sont à mes yeux indissociables. Longue confidence qui vient éclairer les songes et mensonges de la fiction, les silhouettes de Dalva et de David Burkett, nous révélant au passage ce qu'ils doivent à l'expérience vécue de leur auteur: bien plus encore qu'à son imagination ou à son travail de documentation. Au moment de refermer ces mémoires, l'oeuvre et la vie de Jim Harrison m'apparaissent si intimement mêlées qu'il m'est difficile de les séparer, et de faire abstraction de l'oeuvre en abordant la vie... Au point que les romans semblent plus justes et plus vrais que la réalité qui les a suscités et nourris, comme si le passage à la fiction, changeant à la fois le point de vue et la distance d'observation, opérait une forme de transfiguration. "En marge", ce sont des mémoires qui nous font partager quelques unes des expériences de Jim Harrison, mais surtout qui nous font pénétrer dans la cuisine intérieure d'un des grands auteurs américains contemporains. Et à ce titre, c'est un livre indispensable.
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critique par Fée Carabine




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Autobiographie
Note :

   Autobiographie du HARRISON chéri qui apporte beaucoup de clés de ses romans. De la misère, la dêche à la fortune, à défaut de la gloire dans son pays. Etonnante confession que celle ci, émaillée de centaines de citations ou d'aphorismes ou considérations qui mériteraient d'être rapportées. Au hasard :
   
   -de RILKE (beaucoup cité par HARRISON)
   
   "C'est au fond le seul courage qui soit exigé de nous : avoir le courage de regarder le plus étrange, le plus singulier et le plus inexplicable dans ce qui s'offre à nous. Le fait que, de ce point de vue, l'humanité se soit comportée avec lâcheté a causé un tort irréparable à la vie toute entière ; les expériences que nous qualifions de "visions", ce qu'on appelle le "monde des esprits", la mort, toutes ces choses qui nous sont si proches et que nous évitons quotidiennement ont été éliminées de la vie au point que les sens grâce auxquels nous pourrions les appréhender sont atrophiés. Sans parler de dieu."
   
   Belle ouverture pour sortir de la rationalité, non?
   
   Ou encore :
   
   "... les habitués de la librairie Grolier ne l'estimaient pas particulièrement, car ils lui préféraient les poètes universitaires de la côte Est. Mes propres goûts me portaient davantage vers l'Ouest, vers James Wright, ..., et jusqu'à la Californie avec Robert Duncan ... A cette époque déjà, je commençais de comprendre que le goût se fonde souvent sur la xénophobie. Aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais rencontré un autre écrivain à cette époque qui avait mis les pieds dans le Nord-Michigan."
   
   Grande préoccupation de HARRISON que cet hyper centralisme américain qui place tout ce qui compte sur les côtes, et en fait la côte Est, BOSTON_N.Y.. Très atypique cet amour du Nord Michigan, son terroir, pour les américains. Serait-ce, notamment, ce qui fait son formidable succès en France, littéralement sa seconde patrie?
   
   "C'est un peu comme les gens qui vous racontent toutes les mauvaises habitudes auxquelles ils ont renoncé. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait, pas ce qu'on ne fait pas."¨Pas mal ça non plus.
   
   On comprend mieux d'où sort toute cette humanité qui suinte de tous ses romans. Un personnage encore plus attachant quand on a fini "En marge".
    ↓

critique par Tistou




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Pour les fans
Note :

   Fan de Jim Harrison, c'est avec plaisir que je me suis plongée dans son autobiographie. Je passe sur la vie de Jim qu'il a déjà maintes fois dévoilée dans ses interviews et romans, pour m'attarder sur deux choses : d'abord il voulait être poète et n'y est pas parvenu.
    Apparemment, bien que les poètes soient bien considérés dans le milieu universitaire, ça ne parait pas facile de se faire une place. Il donne une flopée de noms, poètes et/ou romanciers que je ne connais pas... A voir s'ils sont traduits en français mais ça donne envie de les découvrir.
   
   Et puis sa période hollywoodienne. Les auteurs qui ont été scénaristes pour Hollywood sont nombreux et ça ne date pas d'hier. Je suis toujours fascinée par le processus de création, comment passer de l'écrit à l'écran sans trahir. En tout cas le constat est amer pour Harrison et je le comprends. Un vrai panier de crabes, Hollywood...
   
   Cette autobiographie ne révolutionnera pas l’œuvre de Big Jim, mais pour les amateurs, elle est indispensable.
   ↓

critique par Folfaerie




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Sur le côté
Note :

   Jim Harrison a 64 ans au moment où il rédige ce condensé de souvenirs. On y découvre un jeune homme réfugié dans les livres.
   
   "En classe de première et de terminale au lycée, durant les années 1954-56, au plus bas de la sénilité d'Eisenhower, j'ai aussi commencé de lire énormément de romans français et de poésie française, ce qui a encore accentué mon impatience. Maintenant, en plus de New York, il y avait Paris comme ville rêvée. J'avais presque entièrement renoncé à la peinture, car en une seule journée les tubes de peinture me coûtaient davantage que ce que je gagnais, une leçon d'économie élémentaire, le genre de leçon que je n'ai pas apprise aisément, mais néanmoins rendue plus abordable par ma conviction de ne jamais pouvoir devenir un nouveau Modigliani, alors que la seule caractéristique que je partageais avec Van Gogh était une disposition troublante à la dépression. "(p.48)
   

   A l'âge de 7 ans, Jim se retrouve borgne et sur cet accident d'enfance, il pose une marque blanche comme un rendez-vous inexplicable avec lequel il se doit de se relever.
   "Pendant cette guerre ma sœur Judith est née et je me rappelle avoir eu des sentiments mitigés à son égard, car elle monopolisait l'attention de ma mère. Ce sentiment d'abandon fut encore accentué par un accident malheureux où je perdis la vision de mon œil gauche lors d'une querelle avec une petite voisine sur un terrain boisé, près d'un tas de cendres, derrière l'hôpital municipal. Elle a brandi un tesson de bouteille contre mon visage et ma vue s'est enfuie dans un flot de sang." (p.32)
   

   On découvre Jim jeune homme voyageur et vagabond, se donnant des envies que ses moyens financiers ne lui permettent pas, ce qui le fait galérer pour trouver de petits boulots.
   "Qu'avais-je donc en tête pour, dès ma prime jeunesse, me mettre ainsi en marge ? Tu fais l'impossible pour créer un mode de vie qui conviennent à ta vocation de poète, ou plutôt un mode de survie qui n'est pas sans ressembler au rituel d'une société primitive par lequel un jeune peut commencer de pratiquer la chasse et la cueillette." (p.99)

   Galère à laquelle il doit mettre un terme pour faire face à ses responsabilité familiales : Jim épouse Linda, sa jeune amie,
   "Dans le mariage, j'ai trouvé un ancrage sur Terre. J'étais trop nu pour survivre autrement et j'ai découvert de quoi me vêtir dans ce rituel quotidien de l'amour." (p.105)

   et bientôt une fille, puis une deuxième arrivent. Il faudra beaucoup de ténacité à Harrison qui se bat contre lui-même, ses pensées envahissantes et son envie de liberté, son désir d'être libre d'écrire et d'en vivre.
   "J'ai essayé le journalisme, qui m'a permis de voyager en Russie, en Afrique, en Amérique du Sud et en France, mais en réalité ces contrats temporaires me permettaient seulement de survivre le temps de rédiger mon article, sans me laisser assez de liberté pour écrire ce que je désirais vraiment écrire, et j'ai enfin compris la leçon économique qui me crevait pourtant les yeux depuis longtemps : les boulots de survie dévorent toute la vie." (p.216)

   
   Devenu scénariste pour Hollywood, Jim rencontre enfin Jack Nicholson qui lui sera d'un grand secours alors qu'il touche le fond. Cet appel du pied le propulse d'années en années vers l'auteur que nous connaissons, vers le poète qu'il voulait tant être, vers l'auteur qui rejoint ses mentors.
   
   "Tu regardes ta voiture garée dans l'allée et couverte de neige ou de poussière, et puis tu penses un peu tard que le moment est venu de te mettre au volant pour aller récolter quelques souvenirs flambants neufs. Car tu es le prédateur de tes propres souvenirs et tu as déjà dévoré tous ceux que tu as réussi à convoquer dans ta conscience avide." (p.226)

   Jim Harrison raisonne et déraisonne. Il sombre et se relève, se réfugie dans un chalet perdu et sans électricité ou il puise ses histoires. Ce genre d'histoires qu'il avait rêver pouvoir écrire un jour lointain.
   "Quand nous passions en voiture devant la maison de campagne d'une femme qui écrivait dans le Saturday Evening Post et dans Colliers, mes parents ne tarissaient pas d'éloges sur elle, et l'idée de gagner ma vie en écrivant des histoires a commencé à me séduire." (p.236)

   
   Craignant de ne rien laisser à ses filles, Harrison travaille comme un dingue, et sa volonté va être satisfaite :
   "La glace littéraire est vraiment mince et presque tout le monde disparaît dans l'oubli au même titre qu'un mineur, un paysan, un agent immobilier désenchanté. Il y a longtemps, j'ai fait un pari stupide avec le destin : je lui demandais seulement que mes livres restent disponibles en librairie. J'ai soixante-quatre ans et ils le sont tous. Que demander de plus ?" (p.323)

   
   L'auteur nous confie les débuts de ses succès littéraires, ses premiers romans (il publie Wolf son premier roman à 34 ans) et aussi quelques secrets d'auteurs, ses refuges, ses addictions, ses faiblesses et ses grandes joies, ses désespoirs de scénariste et parfois tout de même sa satisfaction pour certains films bien réalisés. Je ne peux que recommander ce livre, à ceux qui connaissent déjà Harrison ou à ceux qui veulent le découvrir.
   
   Titre original : Off to the Side*: A Memoir
   
   * Sur le côté

critique par Wictoriane




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Julip - Jim Harrison

C´est la vie, dans le Michigan
Note :

   Ce recueil de trois nouvelles assez longues, une centaine de pages chaque, un petit roman pour certains auteurs, a été publié en 1996. Nous voyons y réapparaître Chien Brun, dans une affaire assez confuse, comme il se doit et pimentée à sa manière. Ceux qui le connaissent déjà apprécieront et c´est pour les autres une façon comme une autre de faire connaissance.
   
   La première nouvelle, quant à elle, qui donne son titre au livre, nous présente Julip, une jeune femme libre et solitaire, éleveuse de chiens et nous amène à la suivre pendant une portion de sa vie, histoire de nous rendre compte comment ça marche. Ce récit révèle à l´occasion une vraie connaissance des chiens, pour ne rien dire de celles des femmes et de la vie...
   
   La dernière nouvelle est de loin ma préférée, et même, pour tout dire, elle m'a totalement séduite et bluffée. C´est l´histoire d´un claquage mental et social et de ses conséquences, racontée d'une façon tellement magistrale que, si vous vous demandez qui est Jim Harrison, je vous conseillerais de lire cette centaine de pages-là avant toute chose. Le titre est "Le dolorosa beige".
   
   Deux (au moins) de ces courts récits évoquent la folie, ou du moins peut-être, car la définition de cet état ne paraît pas très claire à Harrison. « Ce qui m´a retenu est l´image récurrente de Clare* se jetant dans toutes les étendues d´eau disponibles, non pas pour se suicider, mais, comme il disait, parce que « cela fait du bien ». Cette manie passe pour un exemple typique de sa folie, mais, tout bien pesé, pourquoi quelqu´un ne se jetterait-il pas dans l´eau si ça lui chante ? »
   
   *poète anglais

critique par Sibylline




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Un bon jour pour mourir - Jim Harrison

Sitting Bull n´y est pour rien
Note :

   Ah Jim HARRISON! Qui, mieux que lui, peut nous faire sentir ce souffle, ces grands espaces américains qui nous fascinent?
   
   Le point de départ de ce roman parait complètement invraisemblable, et pour autant, là bas, on sait que ça peut se passer comme ça. Comme notre vieille Europe nous parait encalminée dans sa vieille histoire ! (cela dit des allumés capables de démarrer comme nos 3 protagonistes pour aller faire péter un barrage, ça existerait aussi chez nous, mais pas comme ça ...). Et le traitement psychologique des 3 héros? si c'est pas Harrisonien ça? Compliqué, presque glauque et pourtant on le suit de bout en bout.
   
   Deux ... marginaux (?) américains, rencontres de hasard, décident d´aller faire sauter un barrage puisqu´ils ont entendu qu´on construisait un barrage dans le Grand Canyon ? Ils complètent l´équipée par l´amie d´un d´entre eux et nous suivons la dérive, qui n´a rien d´irréelle. Rien d´irréelle parce qu´il s´agit de Jim Harrison, précisons-le.
   
   Et ce seront digressions et considérations sur la nature, sur le bien, le mal, le sexe, l´alcool, ... Toutes préoccupations Harrisoniennes !
   
   Un bon jour pour mourir, certes, un bon livre à lire surtout! Et je sais pourquoi exactement, c´est celui que je prête pour démarrer Jim Harrison.

critique par Tistou




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Dalva - Jim Harrison

Le meilleur de Jim Harrison...
Note :

   Ce roman qui m'avait permis de découvrir Jim Harrison, il y a déjà quelques années de cela, était resté dans mon souvenir comme un de ses meilleurs livres. Et dans la foulée de ma lecture d' "En marge", j'ai eu envie de m'y replonger. Avec un mélange d'espoir et d'appréhension: "Dalva" est-il vraiment aussi bon que dans mon souvenir? Cette relecture me permettra-t-elle de retrouver le plaisir de la première?
   
   A ces deux questions, la réponse est "oui". "Dalva" fait partie de ces livres qui révèlent de nouvelles richesses lorsqu'on les relit. Mêlant histoire personnelle, histoire familiale et l'Histoire avec un grand "H", "Dalva" brasse des thèmes aussi divers que les questions indiennes, l'hérédité et le poids d'un héritage familial, les injustices sociales dont la société américaine n'est pas avare, la pratique religieuse et la façon dont s'écrit l'Histoire - pour justifier les crimes des vainqueurs... Dalva est un personnage fascinant, complexe, une femme à la fois vulnérable et forte, solitaire et farouchement indépendante. Et elle est la dernière héritière d'une famille dont les membres furent intimement mêlés aux soubresauts de l'Histoire américaine, et plus particulièrement aux guerres indiennes. Jim Harrison a adopté pour ce roman une architecture élaborée, alternant plages de narration, correspondance et journaux intimes. Et à l'arrivée, tout est clair, limpide et d'un naturel confondant, même si je soupçonne que c'est là l'heureux résultat d'une construction mûrement réfléchie.
   
   Un roman magnifique, profondément humain et intelligent. Et un tout grand livre.

critique par Fée Carabine




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Retour en terre - Jim Harrison

"Tu retourneras à la poussière"
Note :

   Les lecteurs familiers de Jim Harrison savent que celui-ci n'abandonne pas volontiers ses personnages (ou du moins, ses personnages les plus réussis). Dalva et la famille Northbridge nous étaient donc revenus dans "La route du retour", sans oublier l'étonnant Chien Brun, héros récurrent de plusieurs nouvelles. Avec "Retour en terre", c'est au tour de la famille Burkett de revenir sur le devant de la scène pour ce qui se révèle être bien plus qu'une simple suite de "De Marquette à Veracruz".
   
   Bien sûr, nous découvrons ici la suite de l'histoire de David Burkett IV qui évolue tout doucement vers plus de sérénité, et vers un nouveau projet de vie à présent qu'il a abandonné son obsession d'exposer au grand jour toutes les turpitudes commises par ses ancêtres. Mais d'autres membres de sa famille gagnent en envergure. La jeune génération - les neveux et nièces de David, et les enfants de son ex-épouse Polly - atteint l'âge adulte, âge des questions, des expériences et des ailes que l'on se brûle peu ou prou, qu'on se roussit à tout le moins.
   
   Et surtout, il y a Cynthia, la soeur de David, et son mari, Donald. Deux personnages que l'on aurait aimé apprendre à connaître bien plus tôt. Et plus encore, deux personnages que l'on aimerait rencontrer en chair et en os - à ceci près que l'on ne souhaiterait à personne de traverser les épreuves qui touchent ces héros de roman - tant ils sont magnifiques de courage, de dignité et d'humanité. Car Donald est gravement malade, d'une de ces maladies qui ne laissent à leur proie que quelques années à vivre, d'une vie qui mérite chaque jour un peu moins son nom.
   
   "Retour en terre" est donc un livre très grave, en prise directe avec l'angoisse de la mort et de ses adieux définitifs. C'est à mes yeux le livre le plus sobre de l'auteur, le moins gargantuesque, même s'il déborde d'un amour de la vie qui semble plus fort que jamais, s'affirmant envers et contre tout, et jusque dans la volonté affichée par Donald de mourir dans la dignité. Et c'est un livre profondément émouvant s'il évite le piège d'un pathos excessif. Du tout grand Jim Harrison.
   
   
   Extrait:
   "J'ai rejoint le bas de la colline, je suis retourné en voiture vers Soo avec mon professeur, et j'ai revu l'un des trois corbeaux un peu plus au nord de la ville. Je doute que mon expérience ait été très différente de celle de quiconque a passé trois jours et trois nuits là-haut. C'était bon de savoir enfin que l'esprit est partout plutôt qu'une chose séparée. J'ai eu de la chance de passer ma vie tout près de la terre, ici dans le nord. J'ai appris pendant ces trois jours que la terre est tellement plus que ce que je croyais qu'elle était. C'était vraiment un grand cadeau que de voir simultanément toutes les facettes de toutes choses. Cette découverte rend les adieux plus difficiles. Les membres de ma famille m'accompagneront comme ce vieux corbeau tombant à travers les branches du sapin." (p. 88)
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critique par Fée Carabine




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Suite de «Marquette à Veracruz»
Note :

    Jim Harrison n’est pas du genre à laisser tomber ses personnages comme des malpropres. A plusieurs livres de distance, il est capable de les reprendre là où il les avait laissés pour une suite, autonome, mais qui se savoure d’autant mieux qu’on a lu le ou les épisodes précédents. C’était vrai de la série «Dalva», c’est vrai des épisodes «Chien brun», c’est vrai de la série Donald (et consorts).
   
   Jim Harrison serait-il un des seuls auteurs américains à se préoccuper de l’Américain lambda, non urbain, voire aux origines «native» ? Peut-être bien. Et peut-être aussi est-ce pour cela qu’il rencontre chez nous, en France, un succès qu’il n’obtient pas dans son pays.
   
   Donald, à moitié blanc, à moitié «native» (on dira d’origine indienne Chippewa), se sent de plus en plus concerné par ses origines «natives» en vieillissant et surtout en se rapprochant de la mort. C’est qu’il est atteint de sclérose en plaques. «Retour en terre» est donc en partie le récit de sa famille, ou ce qu’il en sait, qu’il dicte à Cynthia, sa femme, afin de laisser une trace. C’est aussi la vision qu’ont de ses derniers jours ses proches, un livre à quatre voix, chacun apportant sa contribution marquée de sa propre sensibilité.
   
   Bien évidemment, s’agissant de Jim Harrison c’est tout sauf simpliste, empli d’un souffle auquel Jim Harrison nous a toujours habitués. La Nature y tient une grande place et c’est plutôt rare chez les auteurs américains.
   
   «A quatre pattes nous avons escaladé la pente raide où le sable glissant entravait notre progression, et nous avons enfin jeté un coup d’oeil de l’autre côté. A une centaine de mètres en contrebas, un gros ours agitait la tête entre un buisson de pois de mer et un massif de fraises sauvages, où il piochait très vite, comme s’il désirait frénétiquement se nourrir. Alors les corbeaux qui volaient au-dessus de lui l’ont sans doute averti, car il s’est dressé sur ses pattes arrières et il a émis un grondement sourd. Je sais que Clare et moi avons pensé la même chose : Est-ce lui ? Est-ce lui ?
   Est-ce Donald qui nous salue, qui nous adresse un ultime adieu ? L’ours nous a regardées et Clare a serré ma main. Puis il a franchi la colline en trottinant, ainsi que nous devons tous le faire.»

   
   C’est un peu compliqué quand même et je l’ai trouvé un peu plus hermétique, «dispersé» que d’autres de ses romans tel «De Marquette à Veracruz».
   Enfin «Retour en terre» est un clin d’oeil (si l’on peut dire) à la motivation de Donald qui convainc ses proches de l’enterrer clandestinement sur la Terre de ses ancêtres après une action tout aussi clandestine puisqu’il s’agira ni plus ni moins que de décider lui même de sa mort.
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critique par Tistou




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Rien de vraiment nouveau !
Note :

   Ce n’est pas facile pour moi de parler de Jim Harrison, car il fait assurément partie des auteurs qui m’importent le plus... et je crains que tout ce que je vais en dire ne soit pas à la hauteur de ce que je ressens lorsque je le lis, et que, par conséquent, je n’arrive pas à lui rendre justice!
   Pas facile surtout parce que pour ce roman-ci, je vais être obligée d’en dire du mal, et que cela me fait mal…
   
   Jim Harrison pour moi, c’est le goût de la terre, la fusion avec la nature, la proximité des animaux (des chevaux en premier lieu… si chers à mon cœur!) ... c’est mon Amérique à moi aussi, celle des grands espaces du Nord, du Montana, du Nebraska, des Dakota... celle des Indiens, de leur spiritualité et de leur histoire... c’est l’idéal d’une vie retirée loin de la ville, entourée de milliers de livres... c’est magique!
   
   Vues de loin, ce sont des histoires ordinaires, des personnages ordinaires, mais les hasards de la vie, les rencontres ou coups du destin fulgurants finissent toujours par leur donner une épaisseur, une profondeur qui marquent ... tel le personnage de Duane dans «Dalva», une épave comme son cheval alter ego, et qui se suicidera avec lui en partant à la nage dans l’océan… c’est une des plus belles scènes que je connaisse, et elle m’accompagne depuis des années…
   
   J’aime énormément son style d’écriture : pas de grands mots, d’effets grandiloquents, pas de mots superflus mais un lexique précis, parfois érudit ; des références littéraires, musicales, culturelles en général, qui sont aussi les miennes ; des opinions politiques que je partage (et qui tranchent dans cet Amérique campagnarde!)... et beaucoup de laconisme désabusé surtout lorsqu’il s’agit de toucher à l’essentiel…
   
   Dans «Retour en terre», le dernier paru des romans de Jim Harrison (2007), tout tourne autour de Donald qui, malade, se sait condamné et tient à transmettre son histoire à ses enfants avant de mourir. Le roman est divisé en quatre chapitres dont seul le premier constitue le récit de Donald, les trois autres étant ceux de proches qui racontent un bout de leur vie (pas toujours en relation avec Donald d’ailleurs…). Il n’y a donc pas d’histoire linéaire (d’ailleurs, il n’y a pas d’histoire tout court), pas de réel fil conducteur mais une mosaïque, un assemblage d’anecdotes et de souvenirs.
   
   On retrouve tous les thèmes propres à Jim Harrison, mais l’ensemble manque d’unité, de cohérence. Les récits sautent du coq à l’âne sans vraiment creuser quoique ce soit. Et même si j’ai aimé certains passages, je n’ai pas pu m’empêcher de m’ennuyer... cela me coûte de l’avouer! Avec une terrible impression de déjà-vu!
   
   Ainsi les trois jours de séjour initiatique de Donald au cœur d’un fourré dans la montagne :
   "Je suis devenu le serpent noir qui humait l’air à côté de mon genou gauche, puis les deux mésanges à tête noire qui se sont posées sur mon crâne. J’ai eu la chance de laisser mon corps voler au-dessus des contrées terrestres et aussi de marcher au fond des océans, un paysage qui m’a toujours fasciné. A un certain moment j’ai eu peur quand je suis descendu dans la terre, et quand je suis remonté je n’étais plus là […] C’était bon de savoir que l’esprit était partout plutôt qu’une chose séparée […] J’ai appris pendant ces trois jours que la terre est tellement plus que ce que je croyais qu’elle était. C’était vraiment un grand cadeau que de voir simultanément toutes les facettes de toutes choses."

   
   Généralement, j’adore ce genre de scènes chez Jim Harrison, mais ici, je n’ai rien ressenti… la narration de son expérience reste très en surface. Rien à voir avec les émotions lors de la lecture de «Dalva» ou de «La route du retour"!
   
   Mais pour être positive, je tiens quand même à recopier aussi une page que j’ai beaucoup aimée et qui est tout à fait caractéristique :
   
   (Clarence est un des ancêtres de Donald, et Sally son vieux cheval…)
   "Ce fut un matin de mars, après une tempête glacée que Clarence perdit Sally. Il hissait un chargement de planches vers l’extrémité d’un quai minéralier. Un homme aurait dû répandre du gros sel sur le caillebotis qui longeait la voie du chemin de fer, mais l’ouvrier s’était trouvé à court de sel. Le wagon se mit à glisser ; d’un bond, Clarence réussit à s’écarter et il vit tout le chargement basculer sur le côté en entraînant avec lui une Sally entièrement harnachée […] Elle avait fait une chute de cinquante mètres et elle allait avoir vingt ans. Clarence emprunta un équipage de chevaux et une luge à billes de bois pour emmener Sally à une quinzaine de kilomètres vers l’est le long du rivage, puis dans la forêt, jusqu’à un endroit où ils avaient autrefois campé ensemble. Le sol était gelé en profondeur […] Clarence creusa durant trois jours et trois nuits pour enfouir assez profond la carcasse de Sally à l’abri des loups et des ours qui sortiraient bientôt de leur hibernation […] Il raconta à son fils qu’il se serait volontiers enterré auprès de Sally, mais il ne voyait pas comment s’y prendre. Il y a certaines choses qu’un homme ne peut accomplir."

   J’adore!
   
   Je ne vais pas m’étendre sur les trois récits restants… disons seulement qu’ils ne m’ont guère plu. Je n’en retiens rien. Point final.
   
   Donc, pour tous ceux qui n’auraient jamais lu Jim Harrison : commencez par «Dalva», puis sa suite (écrite de nombreuses années plus tard), «La route du retour»!
   
   (Et regardez l’adaptation cinématographique flamboyante de sa nouvelle «Legends of the Fall», «Légendes d’automne» en français… à mon humble avis, le metteur en scène, Edward Zwick, a vraiment saisi ce qui constitue l’essentiel de l’auteur… )

critique par Alianna




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Lettres à Essenine - Jim Harrison

Apre et rude
Note :

   Trente lettres adressées par Jim Harrison à Serge Essenine, dont la photo trône sur son bureau. Trente missives écrites par un auteur américain d’aujourd’hui à un poète russe né en 1895 à Riazan, qui chanta avec enthousiasme les espoirs de la révolution d’octobre puis qui se suicida, par pendaison, le 28 décembre 1925.
   
   Trente lettres et autant de poèmes où Jim Harrison explore, comme en une plongée hypnotique, sa vision de l’écriture et de son cortège d’exigences – la dèche, le découragement, l’alcool, la drogue et la tentation du suicide mais aussi la solitude, le bonheur de vivre dans les grands espaces américains et les joies familiales… Trente textes âpres, rudes, crus. Trente “poèmes qui pèsent lourd sur notre estomac comme aliments frits, puissants, viscéraux, aussi impurs que les corps qu’ils décorent” (p. 97) et qui nous révèlent une nouvelle facette, forte et fragile à la fois – sombre aussi -, de l’auteur de “Dalva” et de la “Route du retour”.
   
   Extrait:
   “Today we’ve moved back to the granary again and I’ve anointed the room with Petrouchka. Your story, I think. And music. That ends with you floating far above in St Petersburg’s blue winter air, shaking your fist among the fish and green horses, the diminutive yellowsun and chicken playing the bass drum. Your sawdust is spilled and you are forever borne by air. A simple story. Another madman, Nijinsky, danced your part and you danced his. None of us apparently is unique. Think of dying waving a fist full of ballpoints pens that change into small snakes and that your skull will be transposed into the cymbal it was always meant to be. But shall we come down to earth? For years I have been too ready to come down to earth. A good poet is only a sorcerer bored with magic who has turned his attention elsewhere. O let us see wonders that psylocibin never conceived of in her powdery head. Just now I stepped on a leaf that blew in the door. There was a buzzing and I thought it concealed a wasp, but the dead wasp turned out to be a tiny bird, smaller than a hummingbird or june bug. Probably one of a kind and I can tell no one because it would anger the swarm of naturalists so vocal these days. I’ll tuck the body in my hair where itwill remain forever a secret or tape it to the back of your picture to give you more depth than any mirror on earth. And another oddity: the record needle stuck just at the point the trumpet blast announced the appearance of your ghost in the form of Petrouchka. I will let it repeat itself a thousand times through the afternoon until you stand beside the desk in your costume. But I’ve no right to bring you back to life. We must respect you affection for the rope. You knew the exact juncture in your life when the act of dangling could be made a dance”
   
   “Aujourd’hui nous nous sommes réinstallés au grenier et j’ai béni la pièce avec Petrouchka. Ton histoire, je crois. Et ta musique. A la fin tu flottes très haut dans l’air bleu hivernal de Saint-Pétersbourg, agitant le poing parmi poissons et chevaux verts, le minuscule soleil jaune et les poulets jouant de la grosse caisse. Ta sciure est jetée, toujours tu côtoieras l’air. Histoire banale. Un autre fou, Nijinki, dansa ton rôle et toi le sien. Apparemment aucun de nous n’est unique. Mourir en brandissant un poing rempli de stylos billes qui se transforment en menus serpents et ton crâne sera transposé en ces cymbales qu’il devait toujours devenir. Mais redescendrons-nous sur terre ? Pendant des années, je n’ai été que trop prêt à redescendre sur terre. Un bon poète n’est qu’un sorcier las de la magie, qui a tourné son attention ailleurs. O laisse-nous voir des merveilles que la psilocybine ne conçut jamais dans sa tête poudreuse. Je viens de marcher sur un feuille entrée par la porte. Ça vrombissait et j’ai pensé à une guêpe cachée là, mais cette guêpe morte était en f ait un oiseau minuscule, plus petit qu’un colibri ou un scarabée. Sans doute une espèce bizarre, je n’en parlerai à personne, de peur d’irriter l’essaim des naturalistes si tonitruants ces temps-ci. Je glisserai ce corps dans mes cheveux où il restera à jamais un secret ou je le collerai au dos de ta photo pour te donner davantage de profondeur que tout miroir terrestre. Autre bizarrerie : l’aiguille du phono s’est bloquée sur la sonnerie de trompette annonçant l’apparition de ton fantôme sous la forme de Petrouchka. Je la laisserai se répéter mille fois cet après-midi jusqu’à ce que tu te campes en costume près du bureau. Mais je n’ai aucun droit de te ramener à la vie. Nous devons respecter ton affection pour la corde. Tu connaissais la jointure exacte de ta vie que cette traction pouvait transformer en danse.” (pp. 52-53)

critique par Fée Carabine




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Nord-Michigan - Jim Harrison

Pays profond
Note :

   On connait l’intérêt de Jim Harrison pour la nature, le Michigan et les gens simples ou, disons, lambdas, englués dans les problèmes du quotidien.
   
   Le Nord-Michigan n’est pas à proprement parler une région aisée, plutôt rurale et Joseph a un statut un peu bancal; mi-instituteur mi-fermier. Le genre à ne pas savoir trop choisir. Qu’importe, on va choisir pour lui puisque son emploi d’instituteur va lui être enlevé. Il deviendra donc fermier.
   
   Bancal, il l’est aussi au sens propre puisque handicapé par un accident, il marche avec une canne.
   Et bancale aussi sa vie sentimentale. Bancale et compliquée:
   - il y a Rosealee, son amour de jeunesse, de toujours, une beauté sang mêlée, mais qui a fait le choix, plus jeune, d’épouser Orin, l’ami de Joseph. Mort jeune, celui-ci a laissé à Rosealee le statut de jeune veuve et les relations entre celle-ci et Jo, maîtresse et amant ne semblent pas des plus satisfaisantes, au moins à Jo :
   
   «"Regarde-moi. Nous avons quarante-trois ans et nous n’avons jamais baisé en plein jour. Sans parler de l’océan, qu’on n’a jamais vu. Nous avons été à Washington une fois, mais jamais à New York. Nous n’avons jamais baisé dehors, sauf la fois où nous avons bien failli le faire, il y a trente ans. Je pense qu’on devrait changer de vie avant qu’on soit trop vieux et qu’on meure, avant qu’il soit trop tard. Tu n’as pas envie que ça change, toi? J’en ai marre de te voir te comporter comme une veuve éternelle. Ca fait six ans. Et j’en ai marre de baiser une veuve dans le noir. Je t’aime depuis que j’ai treize ans." Joseph avala son whisky en trois gorgées et essaya de se lever, mais il se sentit très faible." Je suis désolée", sanglota Rosealee. " Je suis tellement désolée de t’avoir déçue." »
   
   - et puis il y a Catherine, dix-sept ans, une de ses élèves avec qui il vient d’entamer une liaison, aussi torride pour lui que désespérée et sans avenir.
   
   Il y a Catherine et il y a Rosealee. Il y a la jeunesse, la fougue et la femme aimée de tout temps. Et il y a Joseph qui a bien du mal à prendre les décisions qui s’imposent, dans tous les domaines et notamment celui-là.
   
   Et il y a la pêche, la chasse (on est chez Jim Harrison!), les amis, les relations, … Jim Harrison nous relate tout ceci d’une manière simple mais qui ménage la complexité de la vie, de nos vies comme de celle de Jo.
   
   «Nord-Michigan» est imprégné d’humanité, d’un regard bienveillant sur nos erreurs d’homme et nos indécisions, le regard bienveillant de Jim Harrison. Et comme il raconte bien, on se prend d’affection aussi pour Jo, pour Rosealee, pour Catherine, …
    ↓

critique par Tistou




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Que décidera-t-il en fin de compte ?
Note :

   Au début du roman, Joseph, le héros de 43 ans, est enseignant dans un collège et vit en célibataire dans la ferme de ses parents au nord de son Michigan natal. Ses préoccupations essentielles sont la pêche et la chasse mais, les années passant, il s’aperçoit qu’il s’intéresse de moins en moins au poisson et au gibier, ce qui lui semble désormais trop facile. Il préfère observer les animaux. Sa vie est paisible avec Rosalee, son amie d’enfance, veuve de son meilleur ami, sa maîtresse depuis longtemps et son éternelle fiancée.
   
   Les ennuis viennent avant même que n’ait commencé son histoire avec Catherine, une de ses élèves de 17 ans, sans gêne et sans état d’âme, qui va vite bousculer sa vie. Elle s'est mise en tête de se faire épouser par son professeur envers et contre tout. Il ne l'aime pas mais a du mal à résister malgré son amour pour Rosalee, sa compagne de toujours.
   "Le peu de courage qui lui restait pour enseigner s’était envolé avant la fin du mois de septembre. Il se levait chaque matin avec une sorte de crainte confuse, mêlée de lassitude. Il passait beaucoup moins de temps à la taverne, à jouer aux cartes, et beaucoup plus de temps à lire des ouvrages sur des pays lointains. Toutes les contraintes, les habitudes, les règles de son travail comme de ses loisirs semblaient avoir cédé, même les plus ancrées."

   Rosalee sent très vite qu’il est en train de lui échapper après si longtemps et elle fait tout pour le séduire à nouveau mais elle comprend aussi que son désir de changer de vie est sérieux. Non seulement il veut quitter l’enseignement mais surtout "passer quelques années à voyager autour de l’océan, juste à lire, à boire et à pêcher. "
   
   Naturellement, très vite tous les habitants du coin et les élèves sont au courant de cette liaison scandaleuse et chacun conseille à Joseph d’être raisonnable. Lui-même se rend compte qu’il court à sa perte. Il revit sans cesse son passé : sa mère vient de mourir et ses sœurs reviennent pour l’héritage. Tout cela se mêle en lui et pour oublier, il s’offre quelques bonnes beuveries.
   Que décidera-t-il en fin de compte? La fin surgit, très rapide.
   
   Que retiendrai-je en définitive de ce très beau roman? Le portrait de Joseph, cet homme si indécis, si fort de ses souvenirs et de ses rêves mais si fragilisé par ses envies de vivre tous ses désirs, lorsqu’il se retrouve seul, à la mort de sa mère et qu’il trouve sa vie trop sage.
   La nature aussi, ce Nord Michigan, dur et implacable, à la présence envahissante qui offre aussi à tous, sans distinctions, des plaisirs et des moments riches de mille beautés.
   
   
   Titre original : Farmer.

critique par Mango




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Les jeux de la nuit - Jim Harrison

3 nouvelles
Note :

   Trois grosses nouvelles dans ce recueil de Jim Harrison.
   
   Dans "Chien Brun, le retour", il est explicite que réapparait une vieille connaissance; le déjanté Chien Brun, qu’on retrouve où on l’avait laissé, en exil côté canadien de la frontière, avec toujours les mêmes obsessions (le sexe principalement, la fuite de toute société humaine), les mêmes problèmes (Baie, la petite fille mentalement attardée dont il essaie de s’occuper). C’est donc une suite (ça finira peut-être en un roman "Chien Brun"?). C’est bizarre mais j’imagine physiquement Chien Brun à l’image de Jim Harrison; corpulent, la mine taciturne… Bon, manifestement Chien Brun ne présente pas les mêmes dispositions que Jim Harrison pour écrire! Une curiosité néanmoins; Chien Brun accède à un de ses fantasmes absolus, réussir à avoir une relation sexuelle avec Gretchen. Et c’est un cas de force majeure!
   
   "Brusquement, elle prit sa décision. Elle se débarrassa de son short et de sa petite culotte, puis lui tourna le dos, cambra les reins et pensa avec mélancolie que tous les mammifères concevaient ainsi leurs bébés. Quant à C.B., il se dit aussitôt que c’était le meilleur moment de sa vie. Il se mit au boulot avec une énergie pleine d’affection. Ensuite, ils somnolèrent un peu, après quoi il ouvrit les pans de la tente et étudia la situation."

   
   Dans "La fille du fermier", celle qui m’a le plus touché, l’histoire est totalement originale et aurait certainement pu constituer la chair d’un roman… Il s’agit d’une sordide affaire comme cela arrive dans la vie, d’une fille encore innocente qui se retrouve un jour face à un prédateur et dont la vie bascule alors. Elle n’aura plus de cesse que de se venger et il est vrai que l’espace américain et les lois très particulières sur les armes à feu là-bas ouvrent un champ plus vaste qu’en Europe pour se venger. Et elle ne pense qu’à ça…
   
   La dernière m’a paru plus étrange. Pas mal différente de ce que nous propose couramment Jim Harrison puisqu’il s’agit d’un de garçon mordu dans des circonstances particulières par un louveteau et atteint de lycanthropie (loup-garou si vous préférez). C’est la nouvelle éponyme, OK, mais peu de rapport avec les deux autres. On a l’impression qu’il l’a traitée dans le cadre d’une nouvelle parce qu’elle présentait de gros caractères invraisemblables qu’il aurait été plus délicat de développer dans un roman?
   
   "J’installai le louveteau contre mon cou et nous partîmes sur le sentier, mais une centaine de mètres plus loin la foudre tomba sur un grand pin tout proche. Le vacarme fut assourdissant et la cime de l’arbre s’enflamma. Mes jambes furent comme paralysées, je tombai durement sur les fesses et le louveteau enfonça ses dents dans la chair tendre de mon cou. Je hurlai. Nestor essaya d’écarter le louveteau qui refusait de lâcher prise et la main puissante du Mexicain finit par briser la nuque de l’animal. Nestor fourra le louveteau mort dans son sac en disant qu’il allait falloir déterminer si cet animal avait la rabia, c’est-à-dire la rage."
   

   
   Sortie en poche : septembre 2011
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critique par Tistou




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Apre et cru
Note :

    Jim Harrison aimait le Montana, la nature, la pêche et l'exubérance des grands espaces. Son œuvre est un hommage éternel à la beauté de ces paysages et aux hommes et femmes qui y vivent.
   
    Dans "Les jeux de la nuit", trois longues nouvelles, il nous emmène une fois encore au Montana et au Texas en passant par le Canada.
   
    La nature y est toujours très présente, peut-être moins éclatante, plus obsédante et douloureuse.
   
    Il met en scène trois personnages dont la solitude profonde est d'une grande émotion.
   
    Dans la première nouvelle, "La fille du fermier", Sarah découvre le Montana avec ses parents, c'est une jeune fille solitaire. Elle joue du piano, lit beaucoup, n'a pas beaucoup d'amis. Après une soirée très arrosée, elle est agressée. Elle connaît le coupable et veut le retrouver. La vengeance s'empare de sa vie.
   
    Dans "Chien Brun, le retour", tout est dit. Pour les amateurs de Jim Harrison, c'est le métisse indien, l'ami cher au cœur de l'auteur qui le fait vivre au fil de ses romans. Plus que jamais célibataire endurci, il s'occupe d'une enfant handicapée au Canada où il est entré illégalement. Beaucoup de femmes s'agitent dans son existence et il n'est pas avare de sexe. L'auteur se défoule complètement, c'est cru, vulgaire et obsessionnel. Mais le désespoir et la solitude occupent tellement l'espace que les situations sont tristement cocasses.
   
    La dernière nouvelle donne le titre au roman. Elle est de loin pour moi la plus aboutie et la plus complexe. Tout est là du grand auteur. la nature forte, la pêche, les feux au bord de la rivière et des héros à la recherche d'un horizon paisible, seuls toujours. L'histoire est celle de Samuel, enfant de "parents ratés", qui verra son comportement se modifier à chaque pleine lune après avoir été mordu par un louveteau. Une maladie qui se concrétise par un excès d'appétit et de sexe. Le mythe du loup-garou dans le Montana.
   
    Jim Harrison a utilisé toujours les mêmes thèmes, la nature, l'alcool, la bouffe et le sexe mais il s'empare si bien des personnages, hommes ou femmes, qu'il nous fait vivre leur solitude et leur désespérance au plus profond de leur âme. La rédemption est difficile dans cette nature âpre.
   
    L'écriture est juste et quand elle est un peu paillarde c'est la douleur qui en ressort. Celle d'une Amérique qui blesse et oublie les fragiles et les marginaux. Elle les oublie le long de ces routes infinies ou dans ces grands espaces où il n'est souvent plus possible de rêver.

critique par Marie de La page déchirée




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Légendes d'automne - Jim Harrison

Comme une tragédie grecque à la sauce mexicaine
Note :

   Même si je l'ai lu il y a longtemps, je tenais absolument à présenter l'un de mes Harrison préférés... Le recueil se compose de trois longues nouvelles ou trois courts romans c’est au choix. Il y est question de doutes et de choix, de vengeance et de rédemption, de destin et de liberté.
   
   "Une vengeance" raconte l’histoire d’un homme nommé Cochran, qui après avoir été trouvé dans le désert, au seuil de la mort, puis soigné, est déterminé à retourner dans son passé pour retrouver la femme qu’il aime, Mireya, à la fois source de bonheur et cause de ses malheurs. Le récit part d’une banale histoire d’amour, une histoire d’adultère, pour se transformer rapidement en quête passionnée, en vengeance. C’est qu’on ne badine pas avec l’honneur au Mexique, surtout quand la femme en question est l’épouse d’un riche trafiquant, Tibey, accessoirement l’ami de Cochran… Ce n'est ni plus ni moins qu'une tragédie Grecque à la sauce mexicaine.
   
   Que dire? C’est un récit qui interpelle et prend aux tripes. En quelques courtes descriptions, Harrison dresse un portrait fouillé des trois principaux personnages et bien que l’on suive la vengeance de Cochran, on ne peut pas en faire un héros. Pourtant, c'est l'amour qui guide le comportement de Cochran, ce qui est assez paradoxal compte tenu de la violence qu'il déploie. De quoi serions-nous capables par amour? Et est-ce qu'assouvir une vengeance nous aide à nous sentir mieux?
   
   A noter qu'une adaptation ciné est disponible. Le film de Tony Scott réunissait Kevin Costner, Antony Quinn et Madeleine Stowe. Pas mauvais mais il n'atteint pas l'intensité de la nouvelle.
   
   
   Le second récit, "L’homme qui abandonna son nom", est un thème récurrent chez Harrison. Après 10 ans de mariage, Nordstrom divorce et fait le point sur sa vie. Cet événement subit par lui devient le point de départ d’une sorte de crise de la quarantaine au cours de laquelle l’homme va peu à peu se remettre en question. La manière qu’il a de régler certains problèmes (la bonne chère et les parties de jambes en l’air) sont autant de moyens de dévier du chemin tout tracé qu'il s'était fixé, de quitter enfin ces habitudes qui jalonnaient sa vie. Au bout peut-être, une autre vie et la liberté enfin?
   
   C’est la nouvelle que j’aime le moins, je l'avoue, mais je suppose que Nordstrom représente pour Harrison l'homme que l'on est au quotidien.
   
   
   Le troisième récit donne son titre au recueil, c’est l’un des chef-d’œuvres de l'écrivain. C’est une histoire que je n’ai jamais oubliée, et un personnage qui me hante encore, Tristan Ludlow.
   
   Par touches saccadées, avec des allers-retours dans le passé, Harrison brosse le portrait de la famille Ludlow, dont les trois fils, Alfred, sérieux et réfléchi, Tristan, indomptable et impulsif et Samuel, l'érudit, le sensible qui aime la poésie et la botanique, partent s’engager aux côtés des Anglais lors de la Première Guerre Mondiale. Samuel, le préféré de la famille, est tué en Europe. Commence alors pour Tristan une longue errance ponctuée de tragédies, de sacrifices, entrecoupée de moments de paix et de bonheur. Car tout en aimant profondément sa famille, Tristan est bien décidé à mener sa vie au mépris des lois et des conventions. C'est un homme libre, comme on en rencontre qu'en littérature. Pas de demi-mesure, pas de tiédeur, il aime, il hait, et sa vengeance sera complète. Tristan est à la fois le protecteur de sa famille et celui par qui le malheur arrive. Au bout, une vie pleinement vécue et tellement riche.
   
   
   C'est très difficile pour moi de restituer l'émotion ressentie à la lecture de ces nouvelles. Les sujets en sont forts, portés par l'écriture puissante de Jim Harrison qui a l'art de créer des personnages plus vrais que nature et qui deviennent aussi réels que les gens que l'on croise ou que l'on connait. J'ai eu le même sentiment avec "Dalva".
   
   De "Légendes d'automne", Edward Zwyck a tiré un bon film. Mon impression était mitigée la première fois que je l'ai vu car il n'atteint pas en intensité la nouvelle de l'écrivain, mais au fil des années et des visionnages j'ai appris à l'aimer.

critique par Folfaerie




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Une odyssée américaine - Jim Harrison

Le grand vide!
Note :

   Encore un Jim Harrison dans la veine des derniers Jim Harrison… visiblement en mal d’inspiration!
   
   Cliff, soixante ans, ancien prof de littérature reconverti en fermier dans le Michigan, est abandonné par sa femme après 38 ans de mariage. Rangeant ses affaires avant de quitter définitivement sa ferme, Cliff tombe sur un vieux puzzle pour enfants qui a jadis appartenu à son petit frère trisomique et qui comporte 48 pièces représentant les états des Etats-Unis. Ceci donne à Cliff l’idée de faire le tour de son pays. Il décide d’emporter le puzzle pour en lancer une pièce par la fenêtre de sa voiture à chaque fois qu’il franchira la frontière d’un nouvel état…
   
   Wisconsin, Minnesota, South et North Dakota… la route mène vers l’ouest. On s’attend à un récit de voyage truffé d’aventures et de descriptions à couper le souffle comme Harrison sait si bien les faire… Or, il n’en est rien. Cliff traverse les premiers états sans états d’âme autre que le regret de ne pas être accompagné par Lola, sa vieille chienne fidèle. Nous avons droit à un constant va et vient désabusé entre le voyage et les souvenirs de Cliff, le plus souvent d’une banalité affligeante. Pour un temps, il est accompagné par une des ses anciennes élèves, de vingt ans sa cadette ; l’occasion de pester contre le téléphone portable et autres nouvelles technologies ; occasion aussi de parties de jambes en l’air et de confidences du style : "Je bandais tellement qu’on aurait pu accrocher un sceau de lait à ma verge"… A chaque nouvel état, Cliff nous gratifie de son oiseau fétiche et de sa plante emblématique, ainsi que de sa devise… il photographie des bovins… Il le dit lui-même, son "esprit retourne 40 ans en arrière, à l’époque où mon cerveau était si vivant que je réussissais à peine de trouver le sommeil. Peut-être que mon cerveau s’est adjoint trois estomacs, comme les vaches ruminantes, ralentissant ainsi considérablement le processus de pensée."
   
   Au fur et à mesure néanmoins, son cerveau se remet en service. D’abord, il trouve un but à son voyage : renommer les états des Etats-Unis et la majorité des oiseaux qui méritent des noms plus poétiques. A partir de ce moment-là, Cliff s’ouvre. Il commence à voir son environnement, à ressentir des sensations enfouies depuis longtemps. Cessant d’obéir à son ex-femme, son fils ou son ancienne élève, il recommence à décider lui-même de sa vie, de ses actes. Il se remet sur ses propres pieds, sa pensée gagne en précision et en consistance. Il retrouve ses auteurs préférés : Emerson, Hart Crane, Edna St. Vincent Millay, Thoreau, et encore Thoreau. Il pense de moins en moins à son chien et se met à goûter l’instant, pêchant par exemple à la mouche pendant neuf heures d’affilé dans la Big Hole River, au Montana, prenant des "créatures divines" qu’il rejette à l’eau en pleurant d’émotion…
   
   C’est l’odyssée d’un homme vidé de sa substance par des dizaines d’années de routine et dont la vie se résume tellement bien par ce vers d’Edna St. Vincent Millay qu’il cite : "La vie doit continuer, mais j’ai oublié pourquoi." (p. 40).
   
   Comme je l’ai laissé entendre au début de ce commentaire, je suis quand même assez déçue par ce livre. Tous les thèmes chers à Jim Harrison sont présents, certes, mais seulement sous-jacents, en passant. Je suis, comme beaucoup, une fervente admiratrice de «Dalva», de «La route du retour» aussi, et je dois avouer qu’à chaque nouvel opus de l’auteur, je ne puis m’empêcher de rechercher la puissance narrative, la profondeur des propos et la finesse des personnages de ces deux romans qui m’ont vraiment procuré des émotions fortes et m’ont marquée durablement. Hélas, je n’ai plus jamais retrouvé tout cela!
    ↓

critique par Alianna




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Hélas, on part à à vau l'eau (de boudin)
Note :

   La première phrase de ce livre me plaît.
   "Autrefois, c’était Cliff et Vivian mais maintenant c’est fini. Nous sommes restés mariés 38 ans, un peu plus que 37 mais moins que 39, le nombre magique."

   
    Cliff, le narrateur, est un ancien professeur devenu paysan. Il a 62 ans, 10 de moins que l’auteur. Ayant tout perdu, sa femme, son ranch, son chien adoré qui vient de mourir, il décide de tout quitter et de partir, seul, dans sa vieille voiture, sur les routes américaines. Son but est de renommer, avec des noms indiens, les états traversés et leurs oiseaux typiques. Il a retrouvé le puzzle de son enfance et à chaque passage de frontière, il jettera la pièce correspondant à l’endroit traversé. Chaque chapitre prend le nom d’un nouvel état.
   
   Bientôt une ancienne élève, Marybelle, le rejoint et on suit leurs déambulations de motels en stations-service, de prairies aux bœufs superbes en rivières idéales pour la truite. Les splendides paysages de l’ouest américain défilent sur un rythme de vieille voiture brinquebalante et de héros mal assortis. Seuls de minables jeux sexuels tour à tour frénétiques et poussifs les réunissent vraiment.
   
   C’est d’ailleurs la caractéristique du roman qui m’a le plus frappée : la déception devant la réalité. Le rêve d’enfant était plus beau. Ainsi remarque-t-il que la frontière réelle du Wyoming est moins saisissante que sur la pièce du puzzle où figuraient l’oiseau symbolique et la plante typique de l’état. Son voyage est essentiellement subjectif.
   
   A peine se laisse-t-il emporter par le lyrisme de la nature qu’il est aussitôt rattrapé, la phrase suivante, par la sexualité bestiale et terre à terre de sa compagne d’aventure, "cette cinglée qui me rendait aveugle aux beautés des Etats-Unis d’Amérique."
   "Je m’étais fait à l’idée qu’avec ma passagère je ne connaîtrais jamais l’Amérique réelle."

   Les disputes s’enchaînent et les comparaisons entre sa passagère et sa femme aussi, si bien qu’il finira par retrouver cette dernière devenue diabétique et qu'il adoptera un nouveau chien.
   La vie ainsi continue mais pourquoi?
   
   Kerouac et Whitman auxquels certains passages font obligatoirement penser sont cependant très éloignés de ce récit dont trop de passages répétitifs ont fini par me lasser.

critique par Mango




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Grand Maître - Jim Harrison

Un roman inclassable
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   "Je n’ai jamais beaucoup pensé à l’argent parce que j’en ai toujours eu assez pour acheter des livres."
   
   L’inspecteur Sunderson, 65 ans, vient de terminer sa carrière de flic dans la police du Michigan. Divorcé de Diane, il boit trop de whisky et mate volontiers sa jeune voisine qu’il aperçoit de la fenêtre de son salon. Il s’intéresse de très près à une secte qui officie près de chez lui et en particulier à son gourou. Persuadé que celui-ci abuse de jeunes filles, il tient à résoudre cette affaire. Surnommé le grand maître, les infos qu’il détient sur cet homme sont cependant minces et il refuse de faire appel au FBI, préférant solliciter Mona, la jeune voisine de 16 ans qu’il aime regarder, l’as des hackers, partante pour l’aider dans ses recherches "Ils parlaient souvent ensemble, en partie parce qu’ils étaient voisins et que chacun vivait seul". Malgré son jeune âge, Mona vit en effet sans vraiment personne à ses côtés, dans la mesure où sa mère, célibataire, représentante en cosmétique, est souvent en déplacement. Le grand maître a fondé des sectes religieuses aux quatre coins du pays et il n’est pas si facile de prouver les choses. Une jeune femme, Carla, lui avoue qu’elle a quitté la secte en raison des comportements inadaptés du grand maitre, ce qui confirme ses soupçons sur les rapports sexuels qu’il nouerait avec pas mal d’adeptes.
   
   Il est difficile de classer ce roman, à l’humour caustique. Portrait sans concession d’un anti héros sympathique, il offre aussi de très beaux personnages secondaires. C’est un livre étonnant mais prenant, qu’on se surprend à ne pas lâcher, l’important n’étant pas tellement l’enquête ou la quête du gourou que le portrait au scalpel de ce flic vieillissant, volontiers lubrique, en quête de lui-même. Un vrai bon moment de lecture.

critique par Éléonore W.




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Péchés capitaux - Jim Harrison

Faux roman policier
Note :

   Rentrée littéraire 2015
   
   Jim Harrison, de son vrai nom James Harrison, est un écrivain américain, né en 1937 dans le Michigan aux États-Unis. La mère de Jim Harrison est d'origine suédoise et son père était agent agricole. A l'âge de huit ans, son œil gauche est accidentellement crevé au cours d'un jeu. A 16 ans, il décide de devenir écrivain et quitte le Michigan pour vivre la grande aventure à Boston et New York. En 1960, à l'âge de 23 ans, il épouse Linda King. Ils ont eu deux filles, Jamie et Anna. Il obtient cette même année une licence de lettres mais renonce rapidement à une carrière universitaire. Pour élever ses filles, il rédige des articles de journaux, des scénarios, en même temps que sont publiés ses premiers romans et ses recueils de poèmes. En 1967, la famille retourne dans le Michigan pour s'installer dans une ferme et depuis il partage son temps entre le Michigan, le Nouveau-Mexique et le Montana.
   
   Jim Harrison (et curieusement, j’ai exactement la même problématique avec Philippe Djian) m’oblige toujours à un long préambule avant d’attaquer mon billet. J’ai adoré ses premiers romans en leur temps (Légendes d’automne (1981), Dalva (1989), etc.) puis il y a eu de grosses déceptions mais trop tard, j’étais ferré et je continuerai à le lire jusqu’à la fin. Depuis plusieurs années donc, j’ai fait mon deuil des grands romans espérés et je m’efforce de le lire en tenant compte de l’état actuel de sa production. C’est aussi pourquoi, je me rue sur ses ouvrages dès leur parution en évitant de lire les commentaires médias/blogs, pour me faire ma propre opinion – que j’espère objective – et écrire mon billet sans répéter comme un perroquet ce que les autres en disent.
   
   "Péchés capitaux" remet en selle l’inspecteur Sunderson que nous avions découvert dans "Grand maître" (2012). Le flic à la retraite s’est offert un bungalow dans le Nord Michigan pour se consacrer à son activité favorite, la pêche. Mauvaise pioche quand il constate bien trop vite que ses voisins, la famille Ames, sèment la terreur dans toute la région. Même les autorités locales s’avouent impuissantes face à ce clan (hommes, femmes, enfants) qui vit en dehors des lois et commet les crimes les plus abjects. Quand une série de meurtres dans cette famille, éclate en pleine saison de pêche à la truite, Sunderson se sent obligé à reprendre du service.
   
   Honnêtement, le début du bouquin m’a fait craindre le pire, une histoire de chantage pas très claire qui amorce très chaotiquement le reste du roman mais, une fois le livre refermé, je le dis très clairement, ce nouveau Jim Harrison n’est pas mauvais du tout, il est même d’un bon niveau au regard de ses dernières productions. Disons qu’il m’a agréablement surpris, ce qui est déjà beaucoup.
   
   Alors certes, ses détracteurs vont nous ressortir les sempiternelles mêmes critiques, les fameux 3 B si chers à l’écrivain, c’est-à-dire, Baise/Boisson/Bouffe dans l’ordre de ses préférences (?). Oui, les allusions sexuelles sont permanentes, mais il y a très peu de sexe réellement décrit et les fantasmes d’un homme âgé (Sunderson a 66 ans/Harrison a 78 ans) pour les petits culs de jeunettes (ou non) délurées peuvent agacer dans un premier temps (je ne l’avais pas accepté dans l’un de ses précédents romans) mais ici, sans m’en réjouir plus que cela, j’y ai trouvé une sorte d’humour mêlé à ce qui pourrait s’apparenter à une preuve de vitalité forçant l’admiration, qui n’empêche pas la lucidité, "Je crois que l’instinct sexuel est profondément ancré, enfoui, encodé au fond de nous, et qu’il nous pousse à nous ridiculiser." Oui encore, Sunderson boit comme un trou et ça lasse. Oui enfin, il bouffe énormément. Mais ces trois types d’excès, dans ce roman du moins, m’ont paru une provocation contre les diktats imposés par le monde moderne, sur nos modes de vies, hygiène alimentaire et le politiquement correct en général. Le vieux, qui pour moi n’est pas un mauvais bougre, n’a que faire de ces cris d’orfraie, il assume ses choix de vie. Et tant qu’à mourir, que ce soit après avoir vécu pleinement, même si quand le roman s’achève, Sunderson semble avoir opté pour une sorte de rédemption…
   
   Je ne m’attarde pas sur l’intrigue qui vaut ce qu’elle vaut (le bouquin est sous-titré "faux roman policier") mais permet à Jim Harrison de critiquer vertement les violences, toutes les violences : maltraitance des femmes et des enfants, viols sur mineures, incestes, crimes de sang… Un mal profond dans son pays, "La violence est une tradition ancestrale en Amérique". C’est aussi le thème que Sunderson, se sentant des velléités d’écrivain, se propose de traiter en rédigeant un essai sur ce qu’il nomme le huitième péché capital. L’écriture étant un des autres sujets abordés par l’auteur, "Il faut travailler toute une vie pour écrire correctement, et même ça ne suffit pas. Il y a des centaines de milliers d’écrivains sur terre ; mais quelques-uns seulement savent écrire."
   

   Il faut lire Harrison comme on lit Rabelais, sous la truculence et l’outrance se cache une réflexion critique sur le monde, sur l’Amérique.
   
   "Peut-être devrait-il rédiger un essai sur le huitième péché capital, la violence. Peut-être pourrait-il devenir pasteur, ayant eu la vocation sur le tard ? Grâce à sa longue expérience d’inspecteur de police, il avait beaucoup à dire sur la violence. Pourquoi certains hommes se mettent-ils à boxer des femmes qui ne peuvent pas se défendre ? Il avait assisté à de vrais bains de sang. Il avait détesté prendre certaines dépositions à l’hôpital. On n’avait pas le droit de fumer dans les hôpitaux, alors il avait rejoint les toilettes en quatrième vitesse pour tirer quelques bouffées. Rien ne donne plus envie de fumer ou de siffler un verre que de parler à une femme qui a le visage en bouillie, quelques dents manquantes et un bras dans le plâtre. Si elles lui posaient la question, il leur conseillait toujours le divorce."

    ↓

critique par Le Bouquineur




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Pas pour moi
Note :

   (abandonné après 150 pages lues : quand cela ne veut pas, eh bien ça ne veut pas !)
   
   Sunderson, flic à la retraite a une libido en éveil. Rien ne l'effraie, la jeunesse l'attire, tout est bon à prendre. Et visiblement la proximité avec une famille à problèmes, les Ames, va l'émoustiller, surtout lorsqu'il commence à fricoter avec une descendante.
   
   Je n'ai pas adhéré à l'histoire (j'ai trouvé le rythme lent -mais lent-, les digressions sur les sept péchés capitaux me sont passées au-dessus de la tête) mais je remarque que Jim Harrison est un petit coquin. Il sait évoquer la luxure à bon escient. La qualité de la plume est toujours là, il m'a semblé évident que l'auteur a laissé un peu plus de lui-même dans cette intrigue : l'évocation du désir sexuel à un âge avancé ne doit pas lui être complètement étrangère (un peu comme Philip Roth dans "Un homme").
   
    Bien sûr, Monsieur Harrison s'amuse à titiller son lectorat, à le choquer avec une version trash de Lolita mais voilà, à tant espérer le moindre petit frisson, eh bien j'ai lamentablement lâché et je n'ai absolument pas envie de reprendre "Péchés capitaux" : je crois que la prose de Jim ne me convient pas. À la maison, je possède un exemplaire de "Dalva" depuis quinze ans, toujours pas lu : j'aurais dû y voir un signe... du destin ?
    ↓

critique par Philisine Cave




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Pour les fans !
Note :

   Une interview de Jim Harrison m'a donné envie de m'offrir ce livre. J'ai eu le plaisir d'y retrouver l'inspecteur Sunderson découvert dans "Grand maître".
   
    Désormais à la retraite, ne rêvant que d'une vie paisible dans son bungalow du Nord Michigan, il consacre ses journées à sa grande passion : la pêche. Mais ses nouveaux voisins -la famille Ames, totalement sans foi ni loi- vont l'obliger à reprendre du service, en raison des actes criminels qu'ils commettent à deux pas de lui.
   
   Il est toujours amoureux de son ex-femme Diane. Ils ont fini par adopter la jeune voisine qu'il passait son temps à reluquer Mona. Mais quand cette dernière décide de partir avec un rocker, son ex l'appelle à l'aide. Peine perdue... Il n'arrivera pas à la ramener au bercail et va porter son attention sur une autre jeune femme en la personne de Monica, une Ames pour qui il se prend d'affection. Tout comme il se prête au jeu de la lecture du roman policier qu'un autre membre de la famille Ames lui soumet pour avis.
   
   Une autre de ses occupations est de s'interroger sur les sept péchés capitaux qu'il craint bien de tous posséder, à commencer par la luxure en se demandant si le huitième ne serait pas la violence... Eu égard aux nombreuses exactions dont il est témoin. Car de la violence, il y en aura dans ce livre où les relations humaines sont des rapports de force, colt à l'appui, où le sexe est trop souvent synonyme de viols ou d'incestes. Avec une galerie de personnages tout à fait impressionnante... Même l'inspecteur se prend à sauter sur tout ce qui bouge et surtout sur bien plus jeune que lui... Car il pense beaucoup (trop) au sexe...
   
   Reste la formidable et talentueuse écriture de Jim Harrison, qui fait qu'on aime malgré tout ce roman même s'il n'est pas son meilleur et s'il va parfois très loin dans une sexualité dépravée et rebutante. Il offre un portrait désenchanté de l'Amérique mais aussi de l'inspecteur Sunderson, à tel point qu'on finit par se demander si ne se cache pas derrière un portrait sans complaisance de Jim Harrison lui même, de son penchant pour l'alcool ou le sexe.
   
   Les fans de Harrison prendront du plaisir, les autres risquent d'être déconcertés par ce roman qui manque peut être un peu de consistance et de structure. Mais moi je me suis bien régalée quand même !
   ↓

critique par Éléonore W.




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Un Grand Monsieur
Note :

   Jim Harrison revient ici avec son héros, l'inspecteur Sunderson, découvert avec Grand Maître, son précédent roman. "Péchés Capitaux" le voit à la retraite installé dans un bungalow qu'il vient d'acheter dans le Nord du Michigan.
   
    Amoureux de la pêche, il compte couler des jours paisibles avec son vieux copain.
   
    Mais rien n'est simple dans la vie de cet homme divorcé, père adoptif d'une trop jolie jeune fille aimant la bouffe, l'alcool et le sexe, le tout avec excès bien sûr.
   
    Si beaucoup de meurtres sont commis et qu'une enquête devient indispensable pour l'ex inspecteur Sunderson, l'intrigue ne mène pas ce roman, à la limite elle n'a pas grand intérêt.
   
    Il est question ici de violence, la violence profonde qui fait partie selon l'auteur de la constitution américaine, son huitième péché capital.
   
    L'auteur lui même amoureux des grands espaces, de la nature et de la pêche nous raconte une fois de plus l'Amérique dans ses paradoxes. L'ultra puritanisme abrutissant face à la réalité violente de la société habitent ce livre.
   
    Les personnages sont à l'image de Harrison et portent en eux une réflexion profonde sur la vie, la vieillesse, l'alcool, les thèmes chers à l'auteur.
   
    L'auteur évoque aussi la littérature et son pouvoir, l'inspecteur Sunderson s'y laisse prendre et écrire sur ce fameux huitième péché capital.
   
    Alors peut-être pas, le meilleur Harrison si l'on recherche une intrigue et un suspense bien ficelés, mais un excellent roman pour ceux qui aiment ce grand auteur qui atteint ici la perfection dans son style.
   
    Un style à lui, unique, que l'on découvre plus direct, rempli d'humour et de désespoir à l'image de cette Amérique où il vit.
   
    A lire pour ce Grand Monsieur.

critique par Marie de La page déchirée




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La Route du retour - Jim Harrison

Harrison, sculpteur des sentiments
Note :

   Titre original : The Road Home (1998)
   
   Au travers de cinq journaux intimes, nous plongeons au cœur d'une famille meurtrie par les amours contrariées, qui soigne ses blessures intimes grâce à la nature, essentielle, ainsi que les tentatives de comprendre l'être humain dans son environnement.
   
   Le premier journal rédigé par Northbridge nous conte son histoire, ses parents (sa mère indienne et son père intransigeant), son amour de jeunesse perdu (une indienne), ses fils Paul et John Wesley, la mort de J.W. en Corée (le père de Dalva), sa belle-fille Naomi, ses petites-filles Dalva et Ruth, le génocide des indiens, son amour pour la nature, la peinture, la musique, les chevaux et les chiens, sa haine du fric (alors qu'il est riche), ses amitiés et sa peur de la mort après une attaque cardiaque. 29 ans plus tard, nous découvrons ce qu'est devenu le fils abandonné de sa petite-fille Dalva (qui le met au monde à peine âgée de 16 ans), un nomade qui étudie la faune et la flore des grands espaces soit pour lui-même soit pour des projets d'études après avoir reçu une éducation privilégiée au sein d'une famille aimante quoique non dépourvue de problèmes (mère alcoolique), qui entreprend de rencontrer ses mère et grand-mère biologiques sous le prétexte de compter les oiseaux de leur propriété. Pour finir, nous découvrons les journaux de Naomi (la mère de Dalva), celui de Paul (son oncle), en enfin celui de Dalva dans lequel nous découvrons sa maladie soudaine à son dernier stade. Chacun donne ainsi un éclairage personnel aux évènements qu'ils ont pu partager, ou apporte des réponses.
   "Les morts ne se métamorphosent pas volontiers en sources de réconfort, quand nous les avons tant aimés." (p.17)

   
   Reprenant les mêmes personnages apparaissant dans Dalva, Jim Harrison poursuit 10 ans plus tard le magnifique travail de sculpteur des sentiments qui fait de lui le meilleur auteur vivant de ce siècle ; c'est mon avis. Le style est d'une incroyable générosité, impudique et sincère. Magnifique et riche.
   "Nous pensons à la vie comme à un solide immuable et nous sommes sidérés quand le temps nous apprend qu'il s'agit d'un liquide. Le vieil Héraclite ne pouvait se baigner une seule fois dans le même fleuve, encore moins deux fois." (p.21)
   
   L'auteur témoigne ainsi de l'influence de la nature, l'art, la musique (y compris celle des oiseaux) ou encore la littérature sur la pensée humaine toujours en proie à des questions aussi banales et sérieuses que la peur d'avoir raté l'occasion d'une vie, ses amours, le tout en s'enfonçant inexorablement vers la mort.
   "...jetant un coup d’œil au salon où Ruth travaillait un morceau de Chopin, elle me demanda si je pensais mourir bientôt, et je lui répondis :"Pas avant octobre." Ce choix d'un mois précis nous a fait tous deux éclater d'un rire nerveux, car nous savions elle et moi combien il était illusoire de vouloir contrôler notre existence et notre destin quand, en dernier ressort, nous ne sommes que des trajectoires." (p.171)

   
   J'ai préféré ce livre à "Dalva", pourtant très beau aussi, mais "la Route du retour" est à mes yeux un roman parfait et très bien construit, qui montre les différentes pièces du drame aux accents antiques de la famille Northbridge sous un nouvel angle.
   
   
   Récapitulons :
   580 pages
   3 parties
   1/ journal de Northbridge -1952 à 1957 (192 pages)
   2/ journal de Nelse -été 1986 (177 pages)
   3/ journaux de
    - Naomi -octobre 86 (48 pages)
    - Paul - Noël 86 (51 pages)
    - Dalva - avril 87 (100 pages)

critique par Wictoriane




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Nageur de rivière - Jim Harrison

Deux novellas
Note :

   Titre original : The river swimmer
   
   Voilà le dernier Harrison (20ème œuvre hors recueils de poésies) que j'ai acheté à sa sortie mais que je n'ai lu que cet été.
   
   Deux beaux récits, cependant j'ai largement préféré le premier avec Clive, le peintre "maudit" en passe de (se) redécouvrir une nouvelle jeunesse, sans doute parce que je m'identifie plus facilement à cet homme désenchanté qui reprend du poil de la bête, alors que l'histoire de Thad et ses nages excessives dans les rivières ne m'a pas vraiment touchée (je n'aime pas tellement nager...). Je n'ai pas vraiment été convaincue par le côté "mystérieux/mystique" avec les bébés-poissons.
   
   Ceci étant dit, un très bon moment de lecture avec un style dont je ne me lasse pas et que je lis avec une vénération proche de l'adoration... et où l'on retrouve non seulement la côté lumineux de l'auteur : son amour pour la bonne chaire, les femmes, la nature, les animaux, mais où l'on découvre aussi son côté sombre : les corps meurtris (amputations, etc.).
   
   
   1-Au pays du sans-pareil
   
   Clive, la soixantaine solitaire mais encore vigoureuse, quitte la ville pour s'installer 1 mois dans le Nord Michigan chez sa mère dont l'activité principale est l'observation des oiseaux, pendant que Margaret sa grande sœur visite l'Europe et la France. Il retrouve Laurette, son ancienne amoureuse, sa voisine, qui le chahutait continuellement et qui semble s'être mise en couple avec une femme après un mariage raté et sans enfants. De son côté : pas mieux : divorcé de Tessa, une femme qui a versé dans le spirituel à l'excès, il s'est aussi fâché avec sa fille Sabrina qu'il n'a pas revue depuis 2 ans. Ces quelques jours vont lui ouvrir un nouvel horizon en lui offrant de nouvelles envies de peindre, activité qu'il a mis en veilleuse depuis des années.
   
   2-Nageur de rivière
   
   Depuis toujours Thad, 18 ans, est accro à la nage, n'importe où, n'importe quand. Sa voisine Laurie lui plait beaucoup mais ce n'est pas du goût du beau-père de la jeune fille, un pervers odieux et violent qui lui tombe dessus et l'amoche salement. Ayant promis de disparaître après son passage à tabac, Thad croise Emily, une riche fille à papa de 19 ans qui tombe follement amoureuse de lui.
   Voilà Thad en plein dilemme : que faire comme études alors que sa vie est dans l'eau et pour l'eau ? Comment reprendre son destin en main alors que son entourage semble vouloir décider pour lui ce qui est mieux...
   
   
    Un extrait page 45
   "Au dîner, Clive parut presque ensorcelé, car le souvenir d'un autre dîner remontant à quarante ans envahit la table. C'était au printemps de sa deuxième année d'études universitaires, Margaret avait quatorze ans. Leur père s'était noyé deux mois plus tôt, début mars. L'année précédente, en octobre, son père avait perdu la main droite à cause d'une ramasseuse de maïs défectueuse, et il détestait sa prothèse. Il avait passé le plus clair de l'hiver à pêcher tout seul à travers la glace d'un lac voisin ; le soir de sa mort, il avait rejoint sa cabane au volant de son pick-up, mais la glace avait été fragilisée par un dégel de la fin février. "

critique par Wictoriane




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Le Vieux Saltimbanque - Jim Harrison

Auto-fiction crépusculaire
Note :

   Un écrivain septuagénaire se remémore les débuts difficiles depuis son enfance qui le laissa borgne suite à un accident de jeu, son amour pour la poésie dans son adolescence, les débuts de sa vie active à tirer le diable par la queue pour subvenir aux besoins de sa famille, les années affolantes de scénariste à Hollywood, les désenchantements et les plaisirs, ses cauchemars et ses lancinantes terreurs, heureusement contrecarrées par des activités comme la pêche ou en compagnie de ses animaux familiers.
   
   Il y a des livres étrangers dont il ne faudrait pas traduire le titre : The Ancient Minstrel est tellement plus parlant que Le Vieux Saltimbanque le dernier roman ou devrais-je dire "livre-mémoire" de Jim Harrison. Je ne voulais pas particulièrement lire ce livre dès sa sortie et si peu de mois après la disparition de mon écrivain favori, mais j'ai succombé à la tentation et abandonné ma lecture en cours pour partir avec ce bouquin en long week-end.
   
    J'ai passé de merveilleux moments à lire les premières pages, j'étais dans le train, un lieu tout à fait propice pour être transformé en salon de lecture, pour peu que vos voisins respectent le silence qui sied aux endroits publics.
   
    Mon plaisir est un peu retombé avant la centième page car pour moi qui connaît tout ce qui peut être connu de cet auteur (romans, nouvelles, poèmes et différents articles écrits sur Harrison) je n'ai rien appris de nouveau. Il s'agit bien d'une autobiographie, où l'auteur distille méthodiquement le patchwork de sa carte du tendre, tenue d'un côté par des figures solaires : auteurs, animaux, amis, amours préférés, et de l'autre le reflet sombre de ses dépendances et aversions : alcoolisme, manque d'argent, recherche de l'authentique (conduisant à un état dépressif).
   
    Il reste le style généreux que j'aime tant, la description des promenades, le goût des choses, l'observation tendre de tous ses amours qui sont comme des couches disposées une à une pour transformer la silhouette d'un petit garçon curieux en vieil homme rattrapé par le temps.
   
   Par la suite, il envoya au gouverneur de l'Etat une lettre imprudente disant qu'il était l'auteur de Légendes d'automne, son livre le plus connu, qu'il avait besoin de conduire sa voiture et d'explorer des endroits nouveaux pour écrire et gagner sa vie. Il ne pouvait quand même pas rester assis chez lui et écrire Légendes de mon arrière-cour. Cette lettre resta sans effet. Il prit son mal en patience et décida un beau jour qu'il était capable de conduite de nouveau." (p.17)

critique par Wictoriane




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