Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'avril et mai 2008
Naguib Mahfouz

   Lao She nous avait fait visiter l'Asie lointaine et il nous a semblé qu'un retour vers la proche Afrique du Nord serait bienvenu.
   
   Naguib Mahfouz qui a installé le roman arabe moderne, consacré toute sa vie à la littérature et a vu ses efforts couronnés par un Prix Nobel bien mérité, méritait tout autant une place parmi nos "Auteurs du mois"

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D’AVRIL & MAI 2008
   

   
    Naguib Mahfouz est un écrivain égyptien très prolixe, né au Caire en 1911 et décédé en 2006.
   
    Après des études de philosophie, il a écrit et publié très jeune. Après des tentatives de romans historiques situés à l’époque pharaonique, il décide de placer ses œuvres dans l’époque qui lui est contemporaine. C’est, pour l’Egypte, une époque de profonds bouleversements et il veut en témoigner. Cela donnera lieu surtout à son œuvre maîtresse : La Trilogie du Caire, énorme saga familiale et historique de 1500 pages qui fut divisée en trois romans pour en faciliter la publication.
   

   
    L’écriture de Naguib Mahfouz témoigne de son époque, elle est donc inévitablement politique et, dans une Egypte qui a du mal à gérer son indépendance, elle sera polémiste et lui vaudra beaucoup de difficultés et une condamnation par les fanatiques pour « blasphème » à cause de laquelle il sera attaqué au couteau en 1994 et frôlera la mort.
   

   
    Il a été la figure la plus marquante du roman arabe du 20ème siècle. Il a reçu à ce titre le prix Nobel de littérature en 1988.
   

   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Impasse des deux palais (La trilogie du Caire, tome 1)
  La belle du Caire
  Passage des miracles
  Chimères
  Vienne la nuit
  Le palais du désir (La trilogie du Caire, tome 2)
  Les fils de la médina
  Le voleur et les chiens
  La quête
  Le mendiant
  Dérives sur le Nil
  Miramar
  Récits de notre quartier
  Son excellence
  Akhénaton le renégat
  Matin de roses
  Echos d’une autobiographie
  Les mille et une nuits
  Le voyageur à la mallette, Le vieux quartier
  La malédiction de Râ
 

Impasse des deux palais (La trilogie du Caire, tome 1) - Naguib Mahfouz

Une famille égyptienne
Note :

   Je dois en être à 100 pages de la fin de ce premier volume que déjà je m'affaire à ma "critique".
   
    Dans le Caire de l'entre-deux-guerres encore occupé par les Anglais et les Australiens, l'étrange Ahmed Abd-el-Gawwad, commerçant aisé de la bourgeoisie, mène une double vie : chez lui, celle d'un despote domestique, exigeant obéissance aveugle et sujétion indiscutable de la part des siens, et au dehors, celle d'un noceur bambochant des nuits entières en galante compagnie.
    Sous son toit, c'est un pacha d'un autre âge ; aucune de ses paroles n'est discutée, que ce soit de la part de son épouse Amina, soumise jusqu'à l'esclavage, tout comme de Yasine, le fils aîné, issu d'une première union et qui a hérité de la forte sensualité paternelle, de Fahmi, son frère cadet, qui sous son caractère timide, cache des convictions puissantes, de Khadiga, la fille aînée au physique ingrat et à la langue acérée, d'Aïsha, sa jeune sœur, rêveuse et convoitée et enfin de Kamal, le benjamin, intelligent et portant sur le monde, un regard espiègle.
   
    Crainte, respect mais aussi affection, voilà ce que le bonhomme suscite auprès des uns mais aussi amitié, admiration et sensualité auprès des amis, des femmes, le tout baigné dans l'observance sévère des rites religieux, soutenus par une foi sincère.
   
    Naguib Mahfouz décrit avec beaucoup d'application mais aussi avec une affection immense tous les personnages de cette famille. Il nous livre tous leurs espoirs mais aussi leurs craintes, coincés entre le rigorisme quasi-mortuaire imposé par le père (même pas de musique pour agrémenter un mariage) et la douceur immature de la mère, toute cette jeunesse avance dans la vie, prises entre un quotidien morne et un pays en ébullition.
   
    Le père règne le jour et arsouille la nuit, la mère pétrit le pain dès l'aube et attend son "maître" sur le pied de guerre après minuit, le front bas, veillant à ne jamais le contrarier d'aucune sorte. Yasine palpite et pète le feu, prêt à satisfaire toute la population féminine de la ville, Khadiga attend qu'on la demande en mariage, pessimiste au regard de son physique ingrat, Fahmi suit des cours de droit tout en surmontant la déconvenue du refus de son père de le marier avec sa jolie voisine. Aïsha, après une première demande en mariage refusée par son père, finit par convoler en justes noces avec un fils de famille.
    Khadiga la rejoindra sous peu, en épousant le fils aîné de la belle-mère d'Aïsha.
   
    Autour de la séance quotidienne du café, assis face à leur mère et en l'absence du père, les enfants vivent quelques instants de vie familiale où les cœurs s'ouvrent et les langues se délient.
   
    Le style de Mahfouz, très flaubertien, nous met en dépendance de cette famille. On la suit du matin au soir, comme on observe un voisin étrange, malgré quelques lenteurs et un style légèrement ampoulé (peut-être l'époque qui voulait ça)...
   
   
   La Trilogie du Caire
   
    1 - Impasse des deux palais
   
2 - Le palais du désir
    3 - Le jardin du passé
    ↓

critique par Evanthia




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Une maison hors du monde
Note :

   Bayn-al-Qasrayn, littéralement “entre les deux palais”, est le nom d’une ruelle du Caire, qui abrite la demeure d’Ahmed Abd el-Gawwad et de sa famille : son épouse Amina, ses trois fils, l’aîné Yasine, né d’un premier mariage, Fahmi et le benjamin Kamal, et ses deux filles, Khadiga et Aïsha. Les femmes de la famille vivent strictement cloîtrées, et tous, filles et garçons, sont habitués à ne répondre aux injonctions de leur père que par une parfaite obéissance. C’est peu de dire qu’entre les murs de sa maison, Ahmed Abd el-Gawwad est un authentique tyran domestique, mais ses amis qui le côtoyent dans ses activités de commerçant ou le soir, à la veillée, en ont une image bien différente : celle d’un joyeux compagnon, amateur raffiné de bons vins, de musique et de compagnie féminine… Ce premier volume de la trilogie cairote de Naguib Mahfouz apparaît donc en premier lieu comme le portrait de cet homme aux deux visages, défenseur des préceptes de l’Islam et de la tradition les plus rigoristes entre les murs de sa maison, doublé de ce qu’on peut bien qualifier, dans ce contexte, d’un débauché. Et la moindre des réussites de l’auteur n’est certes pas d’avoir su préserver notre sympathie pour ce personnage qu’il nous dépeint comme un enfant gâté non dénué de charme, sincère à sa façon toute particulière, et inconscient plutôt qu’hypocrite.
   
   Mais les 660 pages d’ “Impasse des deux palais” recèlent encore bien d’autres découvertes, et d’abord le récit extraordinairement animé et coloré de la vie quotidienne d’une famille (très) traditionnelle dans l’Egypte des années 1917-1919. La vie d’une famille plutôt heureuse, en dépit du despotisme paternel et même si son bonheur n’est pas sans nuage, où les déboires conjugaux de Yasine et les cancans du voisinage amènent quelques pincées de piment fort bien venues.
   
   Une vie si bien “protégée” qu’Amina ne pouvait que se sentir totalement perdue lors de sa première sortie hors de sa maison, sortie par ailleurs lourde de conséquences, et à l’origine de quelques rebondissements importants du roman: "Elle avança lentement, cramponnée nerveusement à la main de Kamal et sa démarche sembla perturbée, chancelante, comme si elle ignorait jusqu'aux rudiments de la marche, sans compter la honte aiguë qui s'empara d'elle quand elle se trouva ainsi exposée aux yeux des gens qu'elle connaissait depuis une éternité de derrière les interstices du moucharabieh: Amm Hassanein, le coiffeur, Darwish, le vendeur de foul, al-Fouli, le laitier, Bayoumi, le marchand de soupe, Abou Sari, le grilleur de pépins; à tel point qu'elle s'imagina qu'ils allaient la reconnaître, de la même manière qu'elle les reconnaissait, ou parce qu'elle les reconnaissait! Et elle eut du mal à établir fermement dans sa tête cette réalité évidente, que jamais aucun de leurs regards ne s'était posé sur elle." (pp. 223-224)
   
   Une vie décidément bien tranquille car on n’y perçoit – à travers l’engagement politique du deuxième fils, Fahmi - que de timides échos des remous qui agitent le monde extérieur. Et c’est qu’au cours des deux années pendant lesquelles se déroule l’intrigue du roman, il s’en passe pourtant des vertes et des pas mûres ! La première guerre mondiale bat son plein jusqu’en Afrique, et l’Egypte, sous protectorat anglais, est pratiquement occupée par les troupes de sa gracieuse majesté, soldats britanniques et australiens censément venus assurer la sécurité du canal de Suez et qui jouent eux aussi un rôle discret mais important dans l'histoire de la famille d'Ahmed Abd el-Gawwad.
   
   Le formidable talent de conteur de Naguib Mahfouz donne ici sa pleine mesure. Et “Impasse des deux palais” est, avant tout, un roman à savourer doucement, avec ses lenteurs, ses tours et ses détours. Mais c’est aussi un livre qui gagne à être replacé dans l’éclairage que lui apporte la suite de la trilogie du Caire (Tome 2, "Le palais du désir", et Tome 3, "Le jardin du passé") ouvrant de nouvelles perspectives de lecture. Mais cela, n’est-ce pas, c’est une autre histoire. Et j’y reviendrai en temps et en lieu voulus ;-).
   
   
   Extrait :
   "C'était un fait qu'il se fâchait à la maison pour les raisons les plus futiles, non pas seulement parce que cela était conforme au plan qu'il s'était fixé dans la conduite des affaires familiales, mais poussé par l'irascibilité de son caractère que ne venait pas brider, s'il était chez lui, ce frein de la délicatesse dont il usait à merveille à l'extérieur de la maison... Et peut-être aussi pour se divertir de tout ce qu'il s'imposait de contrôle de soi, d'indulgence, de gentillesse, de condescendance pour autrui et d'effort à se gagner les coeurs à n'importe quel prix. Il n'était pas rare qu'il se rende compte qu'il s'était laissé aller à la colère sans motif mais, même dans ce cas, il ne regrettait pas son excès, persuadé qu'il était que sa colère à propos de choses futiles était à même d'empêcher que ne s'en produisent de plus graves, ce qui donnait ipso facto à cette dernière sa propre légitimation." (p. 177)

critique par Fée Carabine




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La belle du Caire - Naguib Mahfouz

Le Caire, son univers impitaoyable!
Note :

   Dans la trilogie cairote, Naguib Mahfouz faisait souvent allusion aux pratiques courantes du clientélisme dans l'administration égyptienne pour l'obtention aussi bien de postes que de promotions. "La belle du Caire" démontre combien ce genre de pratique peut se révéler dévastatrice pour ceux qui ne savent pas se mouvoir dans la jungle des bureaux et cabinets ministériels.
   
   Quatre étudiants, quelques mois avant de passer leur examen final, quatre vies, quatre visions de la société. L'un d'entre eux, Mahgoub Abd-el-Dayim, pauvre et avide de tout, sous une apparente indifférence, est taraudé par l'envie et la jalousie. Il est prêt à tout pour obtenir un bout de ciel bleu, un rayon de soleil et autre chose qu'un plat de fèves. Après avoir connu les affres de la faim, de l'indigence, il met non seulement de côté le peu de scrupules qu'il possède pour avancer dans la société, mais aussi son devoir filial, devoir qui lui pèse et qu'il oublie en trouvant toujours une bonne raison à son égoïsme.
   
   Mahgoub, au fond de l'indigence et du désespoir, sollicite l'aide d'un ancien voisin du village, Al-Ikhshidi, bien établi dans un poste de secrétaire particulier. Ce dernier comprend que Mahgoub est de la même trempe que lui, qu'il saura fouler principes et scrupules pour se tailler une misérable part de gloire. Il le pistonne (contre rien en retour ce qui aurait du éveiller la vigilance de Mahgoub!) pour un poste de secrétaire particulier (au 6ème échelon) puis le sollicite, quelques temps plus tard, pour une étrange affaire: un mariage en catimini afin de rendre service au Bey Qasim Fahmi, riche aristocrate épris d'une roturière avec laquelle il entretient une relation amoureuse. Mahgoub accepte la proposition et quelle n'est pas sa surprise lorsqu'il reconnaît en la belle maîtresse du Bey, la sublime et jeune Ihsane, ancienne fiancée de son ami Ali Taha! La joie, malsaine, de s'approprier une beauté autrefois inabordable, se mêle à sa maladive jalousie (tout aussi malsaine). Les tortures ne font que commencer pour Mahgoub qui endosse le rôle désagréable de cocu consentant à tendance proxénète! En effet, à chaque fois que le Bey rend visite à Ihsane, il doit quitter l'appartement!
   
   Mahgoub, avec son ironie et son audace, pense avoir cerné la marche du monde. Seulement, à trop envier et jalouser, à vouloir trop avoir sans rien donner, le retour de bâton est souvent cruel et cuisant. Ainsi, lorsque les charmes de son épouse offrent une promotion (directeur de cabinet du Bey lui-même!) à Mahgoub, celui-ci ne sait pas prendre la bonne décision: Al-Ikhshidi, dont il est l'obligé, lui demande un retour d'ascenseur en lui cédant le poste proposé et en lui succédant dans son poste, Mahgoub ne peut s'empêcher de lui exprimer son mépris et sa haine en refusant le marché! La suite ne tarde pas à provoquer de nombreuses turbulences dans la vie de Mahgoub et Ihsane et douloureuse est la chute... surtout lorsque l'on s'est coupé de ses amis les plus sûrs!
   
   "La belle du Caire" est un roman édifiant et incisif sur une société cairote gangrenée par la corruption et l'appât du gain facile. Les personnages sont hauts en couleurs et finement ciselés: Al-Ikhshidi est admirablement croqué en fauve sachant manoeuvrer plus affamé que lui et sachant se rendre utile à plus puissant que lui. Un virtuose de l'hypocrisie et du louvoiement en eaux troubles. Quant à Mahgoub, torturé par ses aspirations aussi diverses que contradictoires, le lecteur éprouve parfois pour lui de la compassion mais bien souvent colère et mépris à son encontre! On a envie de le secouer pour lui ouvrir les yeux: pour vouloir nager au milieu des crocodiles il faut savoir montrer les dents, claquer des mâchoires et surtout ne jamais oublier de renvoyer l'ascenseur même si cela gâche le plaisir d'une promotion!
   
   Et Ihsane? Figure féminine qui subit la loi masculine. Au final, son mariage avec Mahgoub est loin d'être une réussite et bien loin de la mettre à l'abri du besoin. Sa réputation n'est plus qu'une lointaine chimère: on a envie de la soutenir, elle émeut et en même temps agace. A ce jeu de dupe, une naïveté mal placée est perdante et désastreuse. Mais elle a été abusée par les roucoulades d'un Bey prédateur, sans foi ni loi hormis celle de son plaisir, abusée par les jérémiades paternelles qui la feront se jeter dans la fosse aux lions. Le pari sur la beauté est aléatoire surtout lorsque la famille de la jeune beauté est pauvre, roturière et sans appui!
   
   Enfin, Qasim Fahmi: un loup usant et abusant de son pouvoir, de sa richesse pour s'offrir des virginités à bon compte! La lectrice, que je suis, ne peut s'empêcher de lui en vouloir pour son attitude inconséquente et profondément égoïste: il s'en sortira toujours et il le sait, même si le scandale éclabousse le bas de son costume! Ce qui est loin d'être le cas pour les "dégâts collatéraux"!
   
   La moralité de cette histoire? Pourquoi désirer toujours plus? Pourquoi être toujours insatisfait? Cela n'amène souvent que déceptions et malheurs! "Si tu n'as pas ce que tu aimes, aime ce que tu as." (proverbe marocain)... penser une telle chose n'empêche en rien l'ambition raisonnable et raisonnée! Mahgoub est un Icare qui se brûle les ailes à désirer, trop vite, aller près du soleil.
   
   Un beau roman sur la jalousie, l'amour et le désir, servi par la plume magnifique et sobre de Naguib Mahfouz.

critique par Chatperlipopette




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Passage des miracles - Naguib Mahfouz

Une impasse populaire
Note :

   • Né en 1912 et décédé en 2006, le romancier égyptien Naguib Mahfouz avait reçu le Prix Nobel en 1988. De fait, la littérature arabe lui doit beaucoup. Tout comme les hommes de lettres en France avant le XIXe siècle, les écrivains du Moyen-Orient méprisaient les récits de fiction surchargés de mythologie et d'idéalisme merveilleux. Mahfouz, lui, ancre la prose dans le réalisme social et confère au roman de langue arabe ses lettres de noblesse. Publié en 1947 au Caire, "Passage des miracles" parut en français chez Sindbad en 1970. L'auteur y montre les difficultés socio-économiques du petit peuple cairote confronté au déchirement social, entre tradition et modernité. Il sait aussi analyser les contradictions intimes de l'homme et les relations conflictuelles qu'elles suscitent. Entre Maupassant et Zola, le récit manque un peu de vivacité, certaines descriptions restent convenues, certaines scènes s'engluent dans le mélodrame. Même s'il n'évite pas les longueurs, Mahfouz demeure l'instigateur du renouvellement romanesque arabe et sait tenir son intrigue jusqu'à son terme.
   
   • Le réalisme appert dans la description de "l'impasse du mortier", familière à l'auteur. Après une vue générale classique, le lieu se révèle au pas du lecteur-piéton qui pénètre dans une boutique, emprunte chaque escalier. La saleté, la promiscuité, les bruits et les odeurs l'agressent : il est immergé dans la vie populaire grouillante de ce "passage des miracles" où tout se sait, où les habitants – souvent fort pauvres – ont encore souci de leur réputation et de leur dignité. Toutefois Mahfouz ne précise guère les dates ni la durée de son récit : les allusions à l'éventuelle chute d'Hitler, la présence des soldats anglais près du Caire, situent l'action vers 1944-1945, car le temps s'écoule sans laisser de traces dans l'impasse. Les journées des petites gens se ressemblent, difficiles et monotones ; et la rumeur surdimensionne le moindre fait divers, le hausse en "événement" sitôt oublié : petite joie, souffrance ou deuil, on accepte ce que Dieu envoie.
   
   • Mahfouz, en narrateur omniscient – excepté deux incises d'implication personnelle – déroule une intrigue linéaire et globalement chronologique resserrée par d'étranges "hasards" jusqu'à son issue tragique. Rien là que de très classique du roman réaliste. Le traitement des personnages retient l'attention : le romancier évoque l'histoire personnelle de chacun, en brosse un portrait physique, psychologique et social minutieux qui les distingue bien les uns des autres. C'est d'autant plus remarquable que ses personnages sont nombreux, ce qui est typique du genre. Cependant, s'il fait naturellement allusion aux coutumes cairotes, jamais Mahfouz ne se laisser aller à un excès de pittoresque couleur locale. L'ensemble des personnages constitue une micro-société très hiérarchisée. Deux sages, tout d'abord, durement éprouvés par l'existence, vivent dans la paix intérieure et le dénuement : le cheik Darwiche – "un saint homme" – et Sayyid Ridwâne – "le seigneur du quartier". L'impasse a ses "riches" propriétaires, telles la sèche quinquagénaire Saniyyeh Afifi et Oumm Hamida la marieuse ; le patron du bazar – Selim Alwâne – et celui du café, Karcha. On y croise aussi le docteur Bouchi, dentiste en retraite, et le père Kamil, marchand de beignets. Des jeunes habitent l'impasse : Abbas Al Helou le coiffeur et son ami d'enfance Hussein, fils de Karcha ; Hamida, la sœur de lait d'Hussein, fille adoptive d'Oumm Hamida. Enfin on peut apercevoir une créature noire et nocturne : c'est Zayta, qui fabrique des infirmités aux mendiants pour mieux les racketter ensuite.
   
   • Le monde marginal, mêlé de cruauté et de solidarité, s'ouvre sur l'extérieur car ses habitants en sortent, les gens du Caire y viennent : ces déplacements fondent toute l'intrigue. Hussein travaille pour l'armée anglaise et incite Helou à l'imiter pour gagner plus et pouvoir construire sa vie. Après ses fiançailles avec Hamida, Helou suit son conseil ; mais en son absence sa fiancée se laisse entraîner par un souteneur qui l'a suivie dans le passage : elle n'y reviendra jamais. Hussein lui, congédié, y revient ; Helou aussi, mais juste en permission. En ville il reconnaît Hamida aguichant des soldats. Tous ces mouvements mènent à la tragédie. Car Bouchi et Zayta sortent aux aussi la nuit du passage pour profaner les tombes : arrêtés, ils finissent en prison. Mahfouz libère le roman arabe des histoires d'amour merveilleuses : si Helou aime Hamida, celle-ci n'a consenti à leurs fiançailles que par raison, pour assurer son statut de femme. Et si elle croit aimer le proxénète qui lui joue la comédie du luxe et de l'affection, elle comprend vite que les sentiments n'ont pas cours sur le marché des filles à soldats !
   
   • Le réalisme social et la force de ce roman tiennent à la violence et aux passions que la précarité exacerbe. Les personnages ne peuvent dominer leurs réactions impulsives : ils vivent dans l'instant submergés par leurs désirs et leurs émotions. Violence des propos injurieux entre parents et enfants, entre conjoints ; violence des gestes, des actes, de la simple gifle – même d'une femme à son mari – à la rixe finale. La pauvreté décuple cette réactivité passionnelle et mène à bafouer les interdits : Karcha compense son quotidien difficile par son homosexualité nocturne ; et les profanateurs de tombe par les dentiers en or volés sur les cadavres, aisément revendus. L'amour même ne saurait échapper à cette violence : la précarité empêche le mariage, toujours la jalousie taraude. La vengeance la suit, qui mène à la mort le plus pacifique de tous, Helou, "mort pour rien". Même un sage comme Ridwâne cède à la violence verbale sous la colère : mais en maudissant l'autre sage, Darwiche, il le fait pleurer. Or les larmes d'un sage attirent toujours le malheur…
   
   • Avec ce roman Mahfouz tourne le dos aux affabulations des mille et une nuits ; il reste cependant baigné dans son contexte culturel. Si l'auteur montre bien la faiblesse de l'être humain écartelé dans ses contradictions internes, soumis à la précarité, son incapacité à choisir sa vie tient au poids de la destinée : "Tout est entre les mains de Dieu" – Ridwâne le dit bien : "le démon a aveuglé deux hommes et une jeune fille" – car c'est le diable qui inspire les passions, même l'amour. "Il n'y a rien de bon à aimer sans mourir" déclare le cheikh. Le bonheur ne peut être qu'un éphémère instant voué à l'oubli car toute passion humaine mène au malheur. C'est à tel point que les personnages ne se sentent pas responsables de leurs actes passionnels, même si, comme Hamida, ils s'en reconnaissent coupables. Seul le sage Ridwâne assume sa responsabilité et entreprend le pèlerinage dans l'espoir du pardon. L'impasse est une métaphore du destin : on ne peut s'en réchapper. Ceux qui s'y sont essayés en ont durement payé le prix : la prison ou la déchéance morale et sociale. Seul Ridwâne la quitte et y revient, rasséréné. On déplore la traduction du titre arabe car elle efface la connotation centrale : le "mortier" caractérisait autrefois cette impasse où l'on écrasait graines et plantes médicinales ; aujourd'hui, on y écrase des hommes: aucune sortie, aucune ascension sociale n'est possible sauf à y perdre leur âme/ Qui est le pilon ? Le roi Farouq ?
   ↓

critique par Kate




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Zola égyptien?
Note :

   Si l’Egypte constitue le terrain de jeux exclusif de Naguib Mahfouz, ses romans sont d’une très grande variété. Une certaine unicité pourrait être néanmoins le cadre urbain et la ville du Caire en particulier. C’est le cas encore ici puisque l’impasse du Mortier, microcosme que Naguib Mahfouz va étudier à la loupe, est un petit «bout» du Caire.
   
    «Le coucher du soleil s’annonçait et l’impasse du Mortier s’enveloppait d’un voile brunâtre, rendu plus sombre encore par le fait qu’elle était resserrée entre trois parois, comme au fond d’une nasse. On y entrait par la Sanâdiqiyyeh, puis la chaussée montait raide, en désordre, bordée d’un côté par une boutique, un café, un four de boulanger, de l’autre par une boutique encore, puis un bazar. Et, tout comme sa gloire passée s’était brusquement éteinte, l’impasse se terminait soudain par deux immeubles accolés, composés l’un et l’autre de trois étages.»
   
   Une impasse est par définition réduite et nous allons faire la connaissance de ses habitants, autour d’une histoire principale ; celle de Hamida, jeune femme belle, sans trop de scrupules, déterminée à sortir de l’ennuyeux quotidien de l’impasse, et dont la destinée est comme réglée comme du papier à musique. C’est à travers son destin, ce qu’elle mettra en oeuvre consciemment, comme ce qui l’écrasera socialement de manière inhumaine, que Naguib Mahfouz nous donne à voir les évolutions à venir de la société égyptienne ou du moins les prémices de celles-ci.
   
   Des personnages forts et bien campés vont venir prêter leur voix, leur vision, pour nous éclairer sur la progression du drame.
   
   Ceci est daté, toutefois, écrit pendant ou à la fin de la seconde guerre mondiale. Il est certain que beaucoup d’idéologies, d’évènements majeurs, ont coulé depuis sous les ponts du Caire et que des «Impasses du Mortier» ne doivent plus trop exister dans le Caire d’aujourd’hui soumis à d’autres problématiques. Un peu l’impression qu’on pourrait ressentir en visionnant un film français du début des années 50, ou plus encore un film de société italien de la même époque. Tant de repères, de critères ont changé que ça en devient simplement une balise du passé.
   
   Reste dans le cas de ce roman l’amour de Naguib Mahfouz pour le peuple égyptien et la justesse de ses développements psychologiques.
   
   Un Zola du milieu du XXème au Caire !
   ↓

critique par Tistou




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Microcosme cairote
Note :

   "-Je te dis que tout a changé."
   
    "Comprends-moi bien. Je ne parle pas à la légère, je sais ce que je dis. J'ai déjà rassemblé mes vêtements et il ne me reste plus qu'à te recommander à Dieu. Une maison sordide, une impasse puante, des gens qui sont comme des bêtes."
   

   
    Un salon de coiffure, un marchand de basbousa, une boulangerie, un café, un grand bazar, deux immeubles, une chaussée pavée. Nous sommes impasse du Mortier, au Caire. Grâce à Naguib Mahfouz, le grand auteur égyptien que le Nobel consacra en 1988, nous ne la quitterons guère sinon pour quelques sorties vers la Ghouriyyeh, la Helmiyyeh, la mosquée Al-Hussein, la Porte Verte, le Mouski. Une nuit, nous accompagnerons une curieuse expédition vers le désert et dans un cimetière. En taxi, nous ferons un grand tour dans la cité en compagnie de la belle Hamida qui se plaira à vivre dans des quartiers peu fréquentables aux yeux des habitants de l'impasse. Dans ce quartier très populaire (et très ancien, prévient le Prologue) nous sommes juste après la deuxième guerre mondiale, sous Farouk: les restrictions existent encore et les Anglais sont toujours très présents (et passent aux yeux de certains jeunes de l'impasse pour un moyen d'émancipation économique). Un marché noir actif a bien profité au patron du bazar.
   
    Bien qu’animée, cette impasse ressemble à “un lac” tranquille, “aux eaux calmes et dormantes”. Mais le quartier retentit souvent de querelles où les femmes ont rarement le dessous comme la boulangère qui mène son mari à sa guise et Mahfouz tisse des destins denses et variés qui vont l'animer avec des conflits souvent violents... Nous rencontrons le très médisant docteur Bouchi; Zayta le “faiseur d’infirmes” qui rend invalide des êtres en bonne santé qui pourront ainsi "réussir" grâce à la mendicité; Al-Hélou, le jeune coiffeur amoureux d’Hamida qui part dans l’armée anglaise pour gagner l'argent qui satisfera les ambitions de son amour; le cafetier Karcha abruti par le haschich et qui aime les beaux jeunes gens; son fils Hussein Karcha qui se met à détester l’impasse; Sélim Alwâne qui tient le bazar et qui lui aussi désire Hamida au point de songer à donner une co-épouse à sa femme; la mère (adoptive) d'Hamida une marieuse active et talentueuse. Enfin le sayyid Ridwâne Al-Husseini qui règne en maître quand il s’agit de spiritualité: on vient le consulter sur toutes les questions.
   
    Un livre, un lieu. Une impasse qui offre, en filigrane, une méditation sur ce qui passe et demeure.
   
    Mahfouz est avant tout un conteur: en dehors de quelques passages tragiques et de rares personnages profondément noirs (“démoniaque”, “diabolique” reviennent alors souvent), son roman est une comédie réaliste (il ne nous épargne pas la saleté, la puanteur, les trafics, les tromperies, les bassesses (1)) aux nombreuses intrigues qui rebondissent selon la logique du roman- feuilleton. On reconnaît des profils plus ou moins attendus: le candide Al-Helou; l’hypocrite marieuse; le nanti qui en veut toujours plus; les jeunes gens avides d’expériences nouvelles; le maquereau Faraj Ibrahim capable de tout; le malfaisant Zayta; les êtres presque "saints" comme le sayyid Ridwâne al-Husseini ou le cheik Darwiche qui connut une mue morale et intellectuelle des plus radicales.
   
    Le conteur est absolument omniscient et nous plongeons sans obstacle dans les consciences pour lire en transparence ce qui les agite (avec, dans les monologues intérieurs, un recours puissant aux questions et au style indirect libre): Hamida le retient particulièrement et lui permet de belles analyses des tentations d’une fille pauvre soucieuse de réussir. Il pratique volontiers la longue scène dialoguée où retentit une parole populaire où Dieu et le Prophète sont sans cesse invoqués avec foi souvent et parfois un peu mécaniquement voire faussement. Une parole incontestablement moralisatrice pointe parfois. Les plus profondes des déclarations reviennent au sayyid Ridwâne al-Husseini ou au cheik Darwiche qui prononcera les derniers mots du livre.
   
    Du ragot à la sentence, des insultes à la confidence, de la parole tentatrice à l'oracle, L'IMPASSE est un grand livre des paroles mêlées.
   
    Avec art, Mahfouz a su condenser bien des destins en partant d'une unité de lieu: l'impasse du Mortier, tour à tour motif de répulsion et de modeste contentement (qui ne va pas sans petites ou féroces frustrations). Chaque personnage incarne un rapport original à cet endroit qui n'est pas une impasse par hasard. Certains ne peuvent le quitter et n'y songent même pas. D'autres rêvent de s'en échapper pour toujours; d'autres encore veulent partir pour y revenir connaître la tranquillité. Les différents actes du quotidien qui nous émeuvent ou nous font sourire ne doivent pas tromper. L'enjeu du livre est évidemment ambitieux. C'est tout simplement la question du bonheur qui se devine dans tous les cas. Du bonheur et de son illusion... Sans nettement donner ses préférences (la "sainteté" du sayyid Ridwâne al-Husseini ou la sagesse laconique du cheik Darwiche sont exemplaires mais difficiles à suivre), Mahfouz nous offre un ensemble varié de choix contraints par des situations familiales, économiques et politiques (la corruption apparaît dans un épisode édifiant). Les passifs, les énergiques, les jouisseurs, les prêts à tout, les bons à rien, les saints sont autant de cas qui font la vie d'un modeste quartier bien à l'image sans doute de la majorité des habitants du Caire, du moins les plus populaires (2). Sans insister Mahfouz suggère des étouffements, des étranglements, des désirs de changement qui touchent les plus pauvres comme les moins infortunés.
   
    Symbole de passage entravé, de relégation heureuse ou détestée, horizon fermé dont certains ne se contentent pas, l'impasse du Mortier doit se découvrir pour sa qualité évocatrice et pour une subtile dimension critique éclairée par de fortes nuances fatalistes.
   
    Comédie humaine, ce roman n'est pas sans laisser d'amertume. Il y aura un mort innocent (un innocent mort), des êtres perdus à jamais et l'impasse qui fut jadis glorieuse les oubliera tôt ou tard. Heureusement, les conteurs lucides demeurent.
   
   NOTES
   
   (1) On observera que dans ce roman l'art de Mahfouz est assez peu descriptif.
   
   (2) Dans le Prologue on lit: "Mais, bien que l'impasse vive toujours à l'écart des mouvements du monde, elle est bruissante de sa vie propre, UNE VIE RELIÉE AU MONDE DANS SES PROFONDEURS. Elle garde une part des secrets du passé."(j'ai souligné)

critique par Calmeblog




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Chimères - Naguib Mahfouz

Sevrage difficile
Note :

   Freud se serait régalé avec ce roman-là ! On y trouve tant de choses en ce qui concerne les relations mère-fils que c’en est presque un catalogue. En tout cas, c’en est une étude et Naguib Mahfouz a joué à expérimenter les diverses conséquences pour un fils que pouvait entraîner l’attitude nettement abusive d’une mère trop protectrice. Ce que Sigmund appelait une "mère castratrice" et justement nous allons voir…
   
   En gros, l’histoire : La mère, fille chérie d’un homme très respecté qu’elle ne quittera d’ailleurs finalement jamais, fait un mauvais mariage. Son époux se révèle buveur, joueur, plus fidèle des cabarets que de son foyer et pour clore le tout, mari violent. Trois tentatives de vie commune se soldent par trois enfants, mais se concluent aussi toutes par la fuite rapide de l’épouse et son retour chez son père. Plus tard, le mari obtient la garde des deux aînés, mais le grand-père parvient à négocier la garde du cadet, évitant ainsi à sa fille le désespoir.
   
    La mère qui ne songe pas à refaire sa vie, vit ainsi heureuse sous la protection d’un père qu’elle aime et admire et libérant sur son fils toutes ses capacités d’amour. Elle lui interdira l’école le plus possible et lorsqu’elle sera obligée de l’y laisser, s’inquiètera peu de découvrir le cancre qu’il est. Il double et triple à peu près toutes ses classes pour finir par obtenir son diplôme à un âge où ses contemporains ont déjà emploi et famille. Mais lui, non, et ne s’en soucie guère.
   
   Il a dormi dans le lit de sa mère –pour ne pas la quitter un instant- jusqu’à pratiquement l’âge adulte et maintenant, s’il dort bien dans un autre lit, c’est tout de même dans sa chambre. Et nous voilà avec un héros égoïste et faible, médiocre et s’en accommodant fort bien, mais par ailleurs, par un hasard de la nature, très beau. Pourtant, évidemment, avec les filles (auxquelles il s’intéresse d’ailleurs fort tard)… ce n’est pas ça. D’autant que la mère ne trouve bien sûr aucune épouse assez bien pour lui. Monsieur a des besoins comme tout le monde, auxquels il apporte la solution habituelle. Cela dure. Mais un jour… il tombe amoureux…
   
   La suite, vous la découvrirez.
   
    Comme je venais de lire "La quête", le parallèle entre ces deux fils sur-aimés pour un résultat déplorable s’est imposé. Mais je pense qu’il se serait imposé même si ces deux romans n’avaient pas été si voisins dans mes lectures tant elle est évidente. On y retrouve bien des ingrédients communs. On dirait deux expériences (au sens des Naturalistes) sur la question "que peut devenir un fils trop aimé par sa mère et dont le père est absent ? " Il semble que –pour des raisons personnelles que j’ignore- ce soit un thème qui ait bien intéressé Naguib Mahfouz. L’on voit dans ces deux romans deux vies de fils bien différentes mais avec, dans leurs traits de caractère majeurs, des similitudes flagrantes : l’égoïsme forcené, l’incapacité à l’autonomie, la faiblesse de caractère. L’on voit également à ces deux occasions que ces similitudes peuvent générer deux existences qui ne se ressemblent pas.

critique par Sibylline




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Vienne la nuit - Naguib Mahfouz

Sous le pont Zamalek coule le Nil
Note :

   Attention, ce commentaire révèle l'histoire du roman.
   
   Ça commence mal. Ensuite, ça va mal. Enfin ça finit vraiment très-très mal. Voilà résumé le roman du maître du réalisme arabe, paru au Caire en 1949. Évidemment, quelques détails ne feraient pas … de mal.
   
    Le destin tragique d'une famille cairote, récemment venue de Damiette, tel est le sujet du roman qui se passe dans les années 1930, sur plusieurs années consécutives. La mort subite du père jette dans la misère noire et les problèmes à répétition une famille désormais composée d'une mère courage sur laquelle l'auteur est discret, et des quatre enfants. Nafissa ne se trouve pas belle, se passionne pour la couture et voudrait bien connaître l'amour. Hassan, le fils aîné, a préféré la musique et la drogue à un travail sérieux, il quitte l'appartement familial de l'impasse Nasrallah. Modeste, Hussein passe son bac et devient petit fonctionnaire en province. Jamais content, Hassanein se plaint de la pauvreté dans laquelle il vit, et exige que tous se sacrifient pour ses études : amoureux de Bahia sa jeune voisine, il devient un officier nationaliste et paraît promis à une carrière qui récompenserait les efforts de toute la famille.
   
   Les fiançailles de Bahia et Hassanein sont repoussées à la fin de ses études secondaires, puis à la fin de ses études d'officier. Les années passant, Hassanein s'interroge sur l'intérêt qu'il porte à Bahia : est-elle assez bien pour lui ? Dans son intrépide projet d'ascension sociale, Hassanein ne peut ignorer les points faibles de sa propre famille : ils sont économiques et culturels. Le déterminisme social va-t-il l'emporter, comme chez un Bourdieu livré à la caricature ? Non, car il s'y ajoute le cruel destin contre lequel nulle prière ne vaut. Alors que la famille vient de déménager pour un quartier bourgeois qui convient enfin au jeune officier, que la rupture avec le passé de l'impasse Nasrallah pourrait s'estomper, la vie de Hassan, de Nafissa et de Hassanein tourne au tragique. La 4ème de couverture dit que la malédiction s'acharne sur cette famille. Il faut tenir compte du code d'honneur familial : la tache ineffaçable de la prostitution de Nafissa imposait une décision radicale au jeune officier, soutien de famille, qui a gâché sa vie et celle des autres. Le romancier égyptien avait platement mais judicieusement intitulé son roman "Début et fin" (Bidâya wa-nihâya) ; le titre de la version française est plus poétique, mais ambigu.
   
   À côté de l'intrigue familiale, c'est aussi, comme souvent chez Mahfouz, la chronique du quartier populaire avec ses petits boutiquiers et des pratiques sociales traditionnelles. Le fils de l'épicier, qui voudrait bien épouser Nafissa, doit accepter le mariage arrangé par les parents. Plus loin, dans le Caire des grandes avenues et des quartiers bourgeois vit une autre Égypte à laquelle Hassanein aspire : villas cossues, parents fortunés, jolies filles à marier, cercles mondains, automobiles et domestiques. Plus loin encore, les campagnes de la vallée du Nil ou du delta, avec son peuple de fellahs qui triment pour survivre, racine de la famille Kamel Ali : juste un coup d'œil par les fenêtres du train quand Hussein rejoint son poste, à la fin de septembre 1936. Mahfouz nous donne à lire un monde de fiction mais nettement ancrée dans la réalité sociale.

critique par Mapero




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Le palais du désir (La trilogie du Caire, tome 2) - Naguib Mahfouz

"La maison et le monde" *
Note :

   Six années se sont écoulées depuis la dernière page d' "Impasse des deux palais", et au moment où nous retrouvons la famille d'Ahmed Abd el-Gawwad, ses membres sont toujours profondément marqués par la mort brutale de Fahmi, tué d'une balle perdue lors des grandes manifestations de 1919 pour l'indépendance du pays. Amina, sa mère, prématurément vieillie par l'épreuve, ne s'en est jamais remise, tandis que son père, en proie au chagrin, s'est pris à délaisser les lieux de plaisir qu'il fréquentait jusque là assidûment. Les aînés des enfants - Yasine, Khadiga et Aïsha - sont devenus parents à leur tour. Et le benjamin, Kamal, vient d'obtenir son certificat d'étude et s'apprête à entrer à l'école normale.
   
   La narration de ce deuxième tome de la trilogie cairote se partage entre les trois hommes de la famille, Kamal, Yasine et leur père, passant de l'un à l'autre parfois sans sommation, ce qui peut se révéler un peu déstabilisant au début - le temps de prendre ses marques et de retrouver des personnages familiers. Au moment où s'ouvre "Le palais du désir", Ahmed Abd el-Gawwad vient en effet, un peu à contre-coeur, de se rendre aux instances de ses fidèles amis et de reprendre le chemin des villas du bord du Nil, pour une première soirée consacrée aux plaisirs de la musique et du vin. Et Yasine, lui, continue à collectionner les déboires matrimoniaux et à faire le désespoir de son père.
   
   Mais c'est à Kamal que revient d'ouvrir à ce roman de nouveaux horizons, sociaux, politiques, culturels et intellectuels. Le jeune homme s'est en effet lié d'amitié avec un petit groupe d'étudiants de son âge, issus d'un milieu très différent de la bourgeoisie aisée à laquelle appartient sa famille: celui des hauts fonctionnaires, des magistrats et des hommes d'affaires, fortement imprégnés de culture occidentale. Au contact de ses nouveaux camarades, découvrant une autre façon de vivre, d'autres idées, Kamal s'affranchit petit à petit du carcan des traditions familiales, perdant au passage la foi du charbonnier de ses parents en même temps qu'il prenait conscience de l'ignorance du monde dans laquelle ceux-ci ont toujours vécu. Au regard critique qu'il pose désormais sur ses parents et sur leur mode de vie se mêle une nostalgie poignante pour le bonheur inconscient qu'il avait connu dans son enfance, dans la chaleur du cocon familial.
   
   Désillusion est sans doute le maître-mot pour caractériser "Le palais du désir". D'un idéalisme confinant à la naïveté au début du roman, Kamal ira de déception en déception: déception amoureuse d'abord, découverte du double visage de son père ensuite, et enfin déception face à la situation politique de son pays. Entretemps, la Grande-Bretagne a en effet reconnu l'indépendance de l'Egypte mais refuse par contre la souveraineté que le jeune état persiste à revendiquer sur le Soudan. Et surtout, la jeune monarchie égyptienne est la proie de déchirements internes qui font planer de sombres nuages sur les espoirs que la population avait placé dans l'accession à l'indépendance. La situation politique continue donc à parcourir en filigrane ce deuxième tome de la trilogie cairote, au fil d'allusions assez discrètes et pas toujours faciles à décrypter pour le lecteur européen. Quelques informations supplémentaires, ou quelques repères chronologiques, auraient été les bienvenus - ne fut-ce que pour satisfaire ma curiosité -, sans être non plus indispensables car le talent de conteur de Naguib Mahfouz fait ici à nouveau merveille. Et la lecture de ce deuxième volume - plus mélancolique, plus amer que le premier - reste un plaisir à savourer sans réserve.
   
   
   * Que Rabindranath Tagore me pardonne, mais je ne résiste pas à la tentation de lui emprunter en guise de titre de ce commentaire celui d'un de ses romans, évocation du poids des traditions dans le Bengale du début du XXème siècle et, là aussi, de la claustration des femmes.
   
   
   Extrait:
   "Où sont Galila, Sabir, le mariage d'Aïsha et de Khadiga? C'est pas déjà la même ambiance! Comme tu étais heureux en ce temps-là! Cette nuit, l'orchestre conduit ton rêve au tombeau!... Tu te rappelles ce que tu avais vu à travers le trou de la serrure? Ah! Quelle misère que ces anges purs qui se souillent!" (p. 449)
   
   
   La Trilogie du Caire
   
    1 - Impasse des deux palais
    2 - Le palais du désir
    3 - Le jardin du passé

critique par Fée Carabine




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Les fils de la médina - Naguib Mahfouz

Paradis perdu et Terre promise
Note :

   I. Les habitants de notre quartier
   
   Tel est le titre arabe de ce roman paru en feuilleton au Caire en 1959 dans le quotidien Al-Ahram et en volume à Beyrouth en 1967 seulement, mais pas en Égypte — pour des raisons que l'on verra plus bas.
   
   
   • Pourquoi "notre quartier" ?
   
   Enfant du Vieux Caire, Naguib Mahfouz s'est engagé après 1945 dans le roman social avec la matière de ces quartiers qu'il connaissait bien. Même si nous avons ici globalement un roman allégorique, à l'échelle des 114 petits chapitres il y reste de vastes pans de réalisme social appliqués au Vieux Caire. Unité de lieu : on ne quitte pas la ville ; on arpente le quartier de la Gamaliyya.
   
   Cette formule, "Notre quartier", est la seule intervention du narrateur dans le récit conduit de manière impersonnelle. «Au commencement, là où se trouve actuellement notre quartier, il n'y avait que le désert du Muqattam qui s'étendait à perte de vue. Au milieu du désert se dressait la "Grande Maison" construite par Gabalawi…»
   
   Le Fondateur a confié la gestion du domaine collectif (le waqf) à un Intendant autoritaire et rapace qui s'en réserve l'essentiel des revenus au lieu de les partager. Celui-ci est aidé de "ces futuwwas déchaînés qui nous oppriment aujourd'hui". Ces chefs de bande contrôlent chacun un secteur et y font régner la loi du plus fort à l'aide de leurs gourdins.
   
   
   • Qui sont ces habitants ?
   
    «Notre quartier était bruyant et surpeuplé ; les enfants, pieds nus et à peine vêtus, jouaient dans tous les coins, remplissant l'air de leur vacarme et couvrant le sol de leurs excréments. Les femmes s'agglutinaient sur le seuil des maisons, l'une hachant des feuilles de mouloukhiyya, l'autre pelant des oignons, une troisième allumant un brasero, toutes échangeant potins et plaisanteries, ou, au besoin injures et malédictions. De jour comme de nuit, c'était un fracas ininterrompu, soutenu par le rythme lancinant du tambourin à exorcismes : les chansons, les pleurs, les voitures à bras courant en tous sens, les engueulades, les rixes, le miaulement des chats et le grognement des chiens se disputant les tas d'ordures. Les rats grouillaient dans les cours des maisons et nichaient dans les murs, et il arrivait fréquemment qu'un groupe se rassemble à grands cris pour tuer un serpent venimeux ou un scorpion. Quant aux mouches, leur nombre n'avait d'égal que celui des poux : elles partageaient la vie des habitants avec une familiarité amicale, mangeant dans leurs assiettes, buvant dans leurs verres, jouant autour de leurs yeux et se glissant même parfois dans leur bouche.»
   
   Mahfouz peint donc les hommes qui forment la société cairote. Et dans ce microcosme social les pauvres sont les plus nombreux et mènent une vie toujours misérable. En 1977, "La Chanson des Gueux" reprendra plus ou moins la même structure et les mêmes thèmes mais sans les allusions aux religions du Livre.
   
   
   II. Une allégorie victime de la censure religieuse
   
   • Un roman allégorique
   
   Mahfouz a osé un condensé historique de l'humanité depuis le Jardin d'Eden dont elle est chassée, jusqu'à l'âge de la science moderne. Le roman est divisé en 5 parties – comme le Pentateuque – centrées sur Adham, Gabal, Rifaa, Qasim et Arafa. «Qui examinerait notre quartier avec quelque attention aurait beaucoup de mal à croire à ce que l'on chante dans les cafés, au son du rebab, Gabal, Rifaa, Qasim… ont-ils jamais existé ? Que reste-t-il d'eux ? Un quartier plongé dans les ténèbres, et un rebab qui ressasse des rêves anciens. Comment en sommes-nous arrivés là ? (…) On vous le racontera autour de la pipe à eau dans les fumeries de haschich, entre une quinte de toux et un éclat de rire.»
   
   Dans la première partie, le Fondateur confie la gestion du waqf à son jeune fils Adham plutôt qu'à l'aîné Idris, dont la colère provoque l'expulsion. Adham à son tour est chassé pour avoir voulu connaître le Livre des Dix Conditions, gardé sacré dans la chambre du père. Exclus du paradis terrestre, Adham doit travailler pour vivre et sa femme enfanter dans la douleur. Leurs fils s'entre-tuent : vous voyez l'allusion, non ?
   
   Le Fondateur s'étant ensuite retiré du monde pour vivre cloîtré dans la "Grande Maison" entourée de hauts murs, périodiquement se trouve posée la question de la succession de l'Intendant et du remplacement des futuwwas. Le petit Gabal barbotait tout nu dans un ruisseau quand il fut recueilli et adopté par la femme de l'Intendant. Devenu adulte, il va se dresser contre l'arbitraire et se réfugier chez un magicien qui lui apprend l'art de charmeur de serpents. Gabal utilise cet art pour débarrasser le quartier du fléau des serpents et réussit à faire périr les futuwwas dans un passage envahi par les eaux. Son triomphe sera de courte durée car «le fléau de notre quartier c'est l'oubli» déplore Mahfouz.
   
   Rifaa est un apprenti menuisier ému par Yasmina la prostituée sa voisine au point de l'épouser. Inspiré par le Fondateur, il ne parle plus que de l'amour du prochain et de la guérison des malades. «Parmi ses anciens malades, Rifaa avait choisi quatre amis, nommés Zaki, Husayn, Ali et Karim ; ils étaient ensemble comme des frères. Aucun d'entre eux n'avait connu l'amitié auparavant ; Zaki était un vagabond, un chômeur professionnel, Husayn un opiomane invétéré, Ali un apprenti futuwwa et Karim un petit souteneur. Grâce à Rifaa, ils étaient devenus des hommes droits et bons.»
   La vertu de Rifaa menace l'injuste pouvoir établi. Cela lui procure l'estime de tous les pauvres et surtout, après un dîner avec ses potes, les coups de gourdins des futuwwas du quartier. Mort, on ne retrouve pas son cadavre.
   
   Qasim est un pauvre berger qui épouse une riche veuve. Se croyant inspiré par le Fondateur, il prophétise le partage des richesses du waqf, il doit s'enfuir du quartier et se réfugier dans un camp improvisé dans la montagne. Les futawwas l'attaquent et sont vaincus. Qasim, veuf de Qamar, épouse ensuite une collection de jolies nanas : son oncle Zakariya «affirmait qu'il voulait ainsi établir des alliances avec tous les clans. Mais la plupart des gens n'allaient pas chercher si loin. Disons-le franchement : on le respectait plus encore pour sa virilité que pour tout le reste.» Le bilan de l'époque de Qasim est que le quartier est restauré et la concorde règne… provisoirement.
   
   Arrive alors Arafa-la-science, avec Hanach son gnome de frère, tous deux nés d'une sorcière et de père inconnu. Son truc à lui c'est l'alchimie : c'est par la connaissance qu'il veut sauver le monde. Il invente une sorte de viagra pour se faire bien voir d'Aggag son futuwwa et le cocktail molotov pour éliminer qui voudrait le tuer. Arafa rêve de s'emparer du Testament de Gabalawi qu'il considère comme un thesaurus alchimique. Il s'introduit dans la Grande Maison par un souterrain, tue un vieux serviteur : Gabalawi en meurt d'une crise cardiaque. Par les mêmes moyens il pénètre chez le chef futuwwa et le poignarde, puis élimine ses gardes du corps qui le poursuivent grâce à une "bouteille explosive". Il espère ainsi déclencher une guerre de succession entre les aspirants au pouvoir. Mais l'Intendant le contraint à se mettre à son service avec ses inventions. L'oppression sur le quartier atteint son apogée. Quand Arafa veut s'enfuir, il est trop tard, le piège se referme sur lui...
   
   Ainsi, à la fin du roman : «La peur et la haine s'appesantirent à nouveau sur le quartier ; mais tous supportaient les exactions avec courage et opiniâtreté, confiants dans l'avenir. Patience, disaient-ils. Tout a une fin, même l'oppression ! Le soleil finira bien par se lever, et nous verrons la chute du tyran : l'aube viendra pleine de lumière et de merveilles…»
   
   
   • Un roman victime de la censure
   
   On y a vu – à tort – une critique du régime de Nasser. Certes Mahfouz s'était réjoui de la révolution de juillet 1952 conduisant Nasser au pouvoir avant d'être déçu par la République faute de démocratie et de justice sociale. Mais d'autres ouvrages, plus tard, seront consacrés à cette critique.
   
   Si "Les fils de la médina" a été censuré au Caire, c'est à cause des allusions à toutes les religions du Livre. D'abord, dans la forme : 5 parties comme le Pentateuque et 114 chapitres comme autant de sourates du Coran. Il est facile de voir l'ironie d'un libre-penseur dans cette manière d'envelopper l'histoire de l'humanité dans cette série d'espérances qui tournent au cauchemar après un bref triomphe. Adam, Moïse, Jésus, Mahomet se sont succédé en vain. Le lecteur repère, dans chaque aventure, des éléments caractéristiques. Mahomet apparaît comme le dernier prophète capable de soulever les foules ; mais après lui le quartier retombe dans l'oppression et l'injustice. Avec Arafa, incarnation de la science moderne, c'est la mort de Dieu qui est mise en scène ( « Gabalawi est mort !» )
   
   Les docteurs de l’université d'Al Azhar ont donc condamné ce livre en le jugeant blasphématoire. Quand l'auteur reçut le Nobel en 1988, le président Moubarak, à ce qu'on dit, voulut lever cette interdiction. Or, Mahfouz préféra l'éviter car le fanatisme avait beaucoup progressé par rapport aux premières années du pouvoir nassérien ! Cette prudence n'empêcha pas une tentative d’assassinat à l’arme blanche (octobre 1994) perpétrée par deux jeunes fanatiques qui ont reconnu au procès ne pas avoir lu une seule ligne de cette œuvre. Blessé entre autres à la main, Mahfouz fut dès lors obligé de dicter ses textes.

critique par Mapero




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Le voleur et les chiens - Naguib Mahfouz

La parole est à la défense
Note :

   A chaque fois que je lis Mahfouz, je trouve au centre du roman un personnage masculin immature et vain dont les raisonnements faussés vont occuper entièrement notre auteur. Ces personnages centraux masculins ne se ressemblent pas forcément. Ils peuvent être timorés ou audacieux, cultivés ou ignorants, joueurs, buveurs ou vertueux… mais toujours marqués par leur incapacité à devenir adultes. Notre auteur est assurément particulièrement intéressé à l’étude de leur caractère.
   
   Naguib Mahfouz nous raconte ici l’histoire de Saïd Mahrane, voleur. C’est un homme assez violent, emporté, irréfléchi qui n’a jamais pu imaginer d’autre moyen de vivre dans l’aisance que de voler. Il est tombé amoureux d’une femme avec laquelle il a eu une petite fille, mais un jour il a été arrêté et emprisonné (à la suite pense-t-il d’une trahison) et quand il sort de prison, il retrouve sa femme vivant avec son ancien lieutenant, qui a également adopté sa fille. C’est à ce moment que nous faisons connaissance de notre voleur et, comme je m’y attendais, pas un seul canidé dans ce roman, les chiens du titre, ce sont les traîtres, réels ou qu’il suppose. Car jamais Saïd ne se remet en cause, ce qui ne va pas bien est forcément de la faute des autres : les traîtres.
   
   De ces traîtres, il va entreprendre de se venger, agissant au coup par coup, rebondissant comme une bille de flipper au gré des différents événements –négatifs d’ailleurs-, progressant sans jamais réfléchir plus avant, repenser sa position, ni élaborer de vraie tactique.
   
   Ce roman, court et au suspens assez soutenu, va nous donner l’occasion de rencontrer quelques personnages secondaires bien peints : l’homme pieux (sage ou radoteur de sentences apprises par cœur?), la putain au grand cœur (un des classiques chéris de Mahfouz), les amis de cabaret (fidèles et solides buveurs) etc.
   
   Saïd Mahrane, un homme que j’ai trouvé bien peu sympathique, terriblement égoïste, comme toujours avec ces héros de Naguib Mahfouz, et en conclusion… lâche. Tout pour plaire, le bonhomme ! Je n’ai aucune envie de plaider sa cause, mais on peut plaider celle du livre.
   ↓

critique par Sibylline




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La vraie justice
Note :

   Dans cette fable, le voleur Saïd est libéré de prison et décide de prendre sa revanche sur sa femme et son ami, lesquels l’ont trahi et dénoncé à la police. De même, il veut punir un ancien mentor qu’il considère vendu au pouvoir et qui l’a abandonné à son triste sort. Mais, les plans de Saïd pour se faire justice ratent toujours la cible. Il assassine des innocents malencontreusement là sur son chemin, au mauvais endroit et au mauvais moment ! Dans sa folie meurtrière, le voleur se confond dans les paroles de la religion, son sentiment de culpabilité et ses motivations mal définies.
   
   Étant donné que le personnage principal est un criminel qui déraille, j’ai eu beaucoup de difficulté à m’identifier à lui. Si ce dernier avait été plus nuancé, cela l’aurait rendu plus humain et d’autant plus intéressant. Son aliénation sociale est développée de manière grossière, un peu comme un exemple à ne pas suivre afin, en quelque sorte, de répondre par des valeurs inverses. Des valeurs renforcées d’emblée évidemment, suite à cette démonstration impérieuse de leur bien fondé.
   
   Néanmoins, il s’agit d’un commentaire intéressant sur la vie égyptienne du début du 20ième siècle. On y découvre les lieux et les mœurs. Comme toute fable, la morale est primordiale. Ici, elle est inattendue. Mahfouz nous surprend quant à son opinion sur la possible source de la rédemption…
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Tragédie à la grecque
Note :

   Court roman, comme une tragédie grecque, à l’issue inéluctable.
   
   «A nouveau, il respire le souffle de la liberté, mais l’air est chargé d’une poussière suffocante et d’une chaleur insoutenable. Il retrouve son complet bleu et ses chaussures de caoutchouc, mais il n’y a personne pour l’attendre. Voici la vie qui reprend son cours, voici la porte muette de la prison qui se referme sur les secrets désespérés. Voici les routes accablées de soleil et les voitures folles, les passants et les hommes attablés, les maisons et les boutiques, et pas une lèvre qui laisse échapper le moindre sourire. Et lui est seul, il a perdu beaucoup, il a gaspillé de si précieuses années, quatre années qui lui ont été perfidement enlevées, mais bientôt il leur fera face et les défiera tous.»
   
   Saïd Mahrane, voleur revendiqué, sort de prison. Il a été trahi, comprend-on, par Aliche Sedra. Celui-ci a pris sa place, sa place et sa femme, sa femme et sa fille. Saïd Mahrane n’a bien entendu qu’une idée en tête : se venger. Le décor est planté dès le début du roman et la suite ne sera que le long développement du «comment» plus que du «pourquoi». Un peu comme une tragédie grecque. Le destin est écrit, le malheur planifié et il n’y aura pas de miracle.
   
   Interviennent quelques personnages majeurs et bien typés, comme le Cheikh, l’autorité religieuse, Raouf, l’ancien corréligionnaire qui a viré sa cutie en tant que journaliste parvenu qui le laisse tomber, et Nour, une prostituée qui l’a toujours aimé, …
   Ce pourrait être joué au théâtre, probablement, tant le cheminement est scandé par étapes bien identifiées.

critique par Tistou




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La quête - Naguib Mahfouz

Mauvais en tout
Note :

   Rassurez-vous, ce n’est pas ce livre qui est "mauvais en tout", comme l’annonce mon titre, mais son personnage principal, du moins à mon avis car je suis loin d’être sûre que Naguib Mahfouz partageait cet avis. Je le soupçonne d’avoir été beaucoup plus indulgent que moi pour ce Sabir, fils de pute (ce n’est pas une insulte mais la profession pas du tout cachée de sa mère), paresseux, avide, jouisseur, violent, irréfléchi, totalement égoïste, lâche, sans scrupules ni remords… et je vous épargne encore quelques adjectifs qui pourraient lui convenir.
   
   Mais enfin bon, nul n’est parfait et il vaut mieux que je reprenne un peu l’histoire.
   
   Bassima Omran, prostituée célèbre, riche et puissante a tout perdu et ses nombreux biens ont été confisqués. Il ne reste plus qu’une belle demeure qu’elle avait mis au nom de son fils et elle vient de passer plusieurs années en prison. Elle en est libérée à l’approche de sa mort et retourne dans cette maison pour y retrouver son fils, Sabir, qui, n’ayant absolument pas envisagé de gagner sa vie en son absence ni même de réduire son luxueux train de vie, a vendu la maison et est sur le point de la quitter. La mère mourante se demande un court moment si elle a eu bien raison d’habituer son fils à une vie de luxe et au mépris de toute autre considération que son propre désir, mais rejette bien vite cette idée saugrenue pour lui chercher une voie de salut. Ses capacités ne lui permettent qu’une profession : maquereau, mais (à juste titre à mon avis) sa mère et lui n’ont que mépris pour cet état et en repoussent l’éventualité. Elle lui apprend alors que son père, qu’elle lui avait toujours donné pour mort est en fait sans doute toujours vivant, qu’ils sont même encore mariés, que c’est un homme riche et puissant (comprenez que le fils pourra fort bien vivre maintenant à ses crochets à lui). Le fiston lui reproche bien un peu de lui avoir caché tout cela, mais bon, comme elle est tout de même en mesure de lui donner certificat de mariage et acte de naissance, il passe l’éponge. Elle meurt, on l’enterre et Sabir part à la recherche de son père.
   
   Ce que je viens de vous raconter là, ce sont juste les vingt-cinq premières pages. Je vous laisse découvrir la suite qui est plutôt mouvementée. Jamais à mes yeux, Sabir n’a réussi à mériter la moindre indulgence, mais c’est peut-être vrai que je suis sévère. Je ne sais pas. Vous me direz ce que vous, vous en avez pensé.
   
   Ce qui me fait douter que Naguib Mahfouz ait partagé ma sévérité, c’est tout d’abord le titre lui-même. "La quête", qui pourrait tendre à accréditer la thèse selon laquelle, Sabir souffre bien d’un manque de reconnaissance paternelle et qu’il recherche une identité et un équilibre qui lui ont été refusés. Alors qu’à mes yeux, il cherche surtout un moyen de continuer à vivre luxueusement et surtout sans effort.
   
   Mahfouz nous présente deux histoires d’amour que son personnage mène de front durant ce récit. Il nous les présente fort bien, nous introduisant avec une infinie justesse dans les détours les plus complexes et contradictoires de l’âme de son personnage. J’ai beaucoup admiré ce savoir faire et y ai été sensible… mais mon cœur trop simple, mon cerveau trop analytique ou je ne sais quoi d’autre encore m’ont interdit d’y croire une seconde. Je ne voyais toujours qu’un mauvais parasite dangereux, menteur et lâche, bref, je n’ai pas pu éprouver la moindre sympathie pour lui.
   
   Au bilan, un livre d’une très belle écriture et d’une peinture très humaine des sentiments les plus retors. Un livre que je n’ai pas vraiment aimé, car l’histoire est un peu banale et le héros m’était antipathique, mais dont je ne peux nier les qualités. A vous de voir.

critique par Sibylline




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Le mendiant - Naguib Mahfouz

Démon de midi et dépression
Note :

   Omar al-Hamzâwi, 45 ans, avocat à succès qui rêvait d’être poète, est atteint par la dépression. C’est une petite phrase anodine qui va déclencher l’avalanche. De ces choses que l’on dit sans y penser vraiment, au Caire comme ici, et qui ont la profondeur philosophique (ni plus, ni moins) de nos «On est bien peu de choses…»
   
    Peu à peu, tout perd sens pour lui, famille, travail, position sociale et même amitié. Il reste l’amour. Il s’y jette donc avec l’ardeur du désespoir, piétinant à l’occasion son couple, l’amour tendre et dévoué de sa femme, de ses filles, mais «Je ne peux pas faire autrement.» En clair, la peur de la mort le talonne et il cherche à tout prix comment la museler.
   «Peut-être qu’une lumière jaillira dans ta poitrine à la manière de l’aube qui point pour déloger la peur du néant!»
   Et le retour d’un ami d’enfance, je ne vous dis pas dans quelles circonstances, le confronte sans grand effet positif à celui qu’il fut à 20 ans. Le soutien compréhensif d’un autre ami de toujours ne saura l’aider.
   
   Les choses évolueront ainsi pendant de longs mois, nous faisant vivre les essais qu’il tente pour retrouver un sens à sa vie. Vous savez, ce genre de questions que l’on ne se pose que lorsque l’on n’a plus la réponse.
   
   Je soupçonne que ce roman nous offre une fenêtre sur les préoccupations de son auteur à une certaine période de sa vie, (mais qui ne traverse pas ce genre de crise ?) et qu’il s’est aventuré à poursuivre ici les raisonnements et les évènements jusqu’à leur possible conclusion, se donnant à vivre, par procuration, ce qu’il n’a pas vécu lui-même, nous offrant cette même expérience.
   
   C’est à ce titre un roman d’une grande qualité puisqu’il nous offre une fenêtre sur un problème humain que beaucoup rencontrent, et, utilisant ses personnages et, les faisant évoluer dans cette situation, il nous révèle diverses possibilités, risques… Il améliore ainsi notre expérience de la vie, notre connaissance de l’humain. Ce qui est la gloire de l’œuvre littéraire.
   
   Pour l’écriture, j’ai été étonnée de voir dans une même page, parfois dans un même paragraphe, les "je" ou "tu" ou "il" représenter la même personne (Omar en l’occurrence). Mais, le premier moment de surprise passé, je n’ai pas été dérangée par ce procédé qui n’a gêné ni ma lecture ni ma compréhension. Par contre, j’ai eu, jusqu’à la fin, davantage de difficultés avec les dialogues, pourtant courts, dans lesquels il m’est très souvent arrivé de ne plus savoir qui parlait et de ne plus parvenir à identifier les positions des interlocuteurs. Je ne sais pas à quoi cela est dû.

critique par Sibylline




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Dérives sur le Nil - Naguib Mahfouz

Haschisch et Haschaschins
Note :

   Le Nil. Une péniche. Celle de Anis Zaki. Un monde à part, le soir, la nuit, quand la bande d’amis se réunit pour fumer le haschisch au narguilé. Un monde qui nous est inconnu et qui transparait d’une lenteur et d’une douceur toute fluviales. Le Nil, le long Nil…
   
   Anis Zaki est fonctionnaire. On a vu plus motivé! Sa raison de vivre pratiquement, ou ce qu’elle est devenue, est les soirées-nuits pendant lesquelles ses 6 amis : un écrivain, un critique littéraire, une traductrice, un acteur, un avocat, un homme d’affaires, viennent pour refaire le monde, autour du narguilé, au même rythme fluvial ralenti que le Nil.
   
   Cette petite société est vaguement décadente, vaguement dépravée, rien de bien méchant et Naguib Mahfouz nous décrit tout cela très bien. L’ambiance de la nuit égyptienne au bord du Nil est très prenante et la ville du Caire en est surréalistement exclue.
   
   Et puis s’invite une journaliste, Samara. Elle a bien une idée derrière la tête, mais s’ils s’en doutent, les sept ne le savent pas. Enfin pas tous… Et puis Samara n’est pas haschaschin (qui entre parenthèse a donné naissance au mot assassin en français). Et puis par elle va arriver le drame. Le drame qui servira de révélateur aux différentes personnalités, qui montrera la fragilité des rapports humains …
   
   «Le fumoir était prêt. Les matelas étaient disposés en un large croissant, juste devant le pont. Au milieu, un grand plateau de cuivre où étaient rassemblés le narguilé et tout le nécessaire. Le crépuscule enveloppa l’eau et les arbres ; dans l’air s’installa une douceur rêveuse. Des vols de pigeons blancs passaient au-dessus du Nil. Anis, accroupi derrière le plateau, contemplait le coucher de soleil d’un air ensommeillé, goûtant amoureusement la senteur lourde de l’eau.»
   
   C’est un peu compliqué à lire au départ. Eh bien oui ! Anis et ses amis sont haschaschins, quasi en permanence dans le récit sous l’emprise du haschisch … et donc forcément … la cohérence, la rigueur … Il y a donc les pensées d’Anis qui dérivent au petit bonheur la chance, genre cheveu sur la soupe, et auxquelles on finit par s’habituer. A force. Pas de suite. Ca, ça freine un peu. Une fois qu’on a compris, «Dérives sur le Nil» se dévore. Se dévore car on se demande bien comment ça peut finir. On se demande …

critique par Tistou




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Miramar - Naguib Mahfouz

Vitrine sociale de l’Égypte post-révolutionnaire
Note :

   Toute révolution compte son lot de fanatiques, d’insurgés, de désabusés, de profiteurs et d’aigris. Les révolutions égyptiennes n’en ont pas été exemptes. Naguib Mahfouz en tire chacun des personnages de cette vitrine sociale de l’Égypte des années 60 au sortir de la révolution de 52. Sept personnages qui se retrouvent à la pension Miramar au cœur de la cité d’Alexandrie.
   
   Le livre se construit autour des voix de quelques-uns d’entre eux rehaussant ainsi les traits de caractères spécifiques à leur situation sociale et à leurs aspirations. Cette histoire à plusieurs voix se concentre néanmoins autour de Zahra, jeune employée de la pension ayant fui la misère de sa famille de l’arrière-pays aux traditions inébranlables pour y parfaire son émancipation et accéder à «l’amour, l’instruction, la propreté et l’espoir».
   
   Naguib Mahfouz, par le biais de cette construction, pointe avec perspicacité bon nombre des figures représentatives de la société égyptienne dans ce contexte social caractéristique de post-révolution. Découvrir les interprétations que chacun peut faire des mêmes événements est toujours pour le moins curieux.
   De plus, l’auteur insuffle progressivement tous les éléments d’un suspens qui rend l’ensemble encore plus captivant.
   
   Un bon ouvrage pour découvrir l’auteur.
   ↓

critique par Véro




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Cosmopolitisme à Alexandrie
Note :

   Marianna, une grecque maintenant vieille, a connu les fastes de la ville d’Alexandrie, puis son déclin, et en est réduit à vivoter en tenant une pension de famille, Miramar (qui doit être également le nom du quartier), à laquelle elle tente de conserver le lustre d’antan et sa bonne tenue.
   
   Amer Wagdi, journaliste qui a traversé les temps troublés de l’indépendance égyptienne en tentant de conserver honnêteté et indépendance, catalogué comme intellectuel et venant de faire valoir ses droits à la retraite, revient se loger à la pension Miramar après des années d’absence.
   
   C’est par les yeux d’Amer que nous entamerons le premier chapitre (on pourrait plutôt parler de premier acte). Il va nous relater les changements intervenus dans la ville et nous décrire les autres protagonistes de la pension : Tolba Marzuq, ex-ministre déchu, qui revient lui aussi retrouver la pension Miramar connue autrefois, et puis Sarhan Al Biheiri, Mansour Bahi et Hosni Allam. Les 5 chambres de la pension Miramar sont louées et Marianna s’active à une saine cohabitation.
   
   Et puis il y a Zohra, la belle paysanne, saine et jeune, belle et attirante, qui fascine toute cette gent masculine à des degrés divers et par qui le drame va arriver.
   
   Une belle histoire n’est-ce pas ? Mais pas que. Naguib Mahfouz en profite pour nous instruire sur de nombreux évènements, politiques, sociaux, qui ont lourdement impactés la société égyptienne à partir de l’indépendance. Et il a l’intelligence de le faire dans le corps du récit, chacun des personnages étant mis à contribution pour illustrer tel ou tel aspect. C’est très habilement réalisé et en dehors de tout didactisme.
   
   En outre, la construction ; 5 chapitres, chacun étant le point de vue d’un personnage différent sur la même situation (Miramar et le drame qui va s’y dérouler) est parfaitement maîtrisée. C’est une construction courante maintenant mais à l’époque de l’écriture de Miramar (1967), ce devait être novateur. Nous connaîtrons donc la situation via Amer Wagdi puis Hosni Allam, Mansur Bahi, Sahran Al Biheiri. Amer Wagdi concluant le roman, bouclant la boucle.
   
   Tout y est intéressant : l’éclairage sur la vie sociale en Egypte, les éléments politiques post-indépendance, la situation faite aux femmes, et plus encore aux femmes de la campagne, la corruption …
   
   Un beau roman.

critique par Tistou




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Récits de notre quartier - Naguib Mahfouz

Description en 78 séquences
Note :

   78 séquences pour évoquer la vie d’un quartier du Caire, son quartier?
   
   Naguib Mahfouz nous avait habitué à des romans construits, évoquant certes la vie des petites gens, mais au sein d’une histoire, d’un fil conducteur.
   
   Rien de tout cela ici. Naguib Mahfouz raconte 78 cas individuels, sans nul doute tirés de sa mémoire, mais 78 cas racontés de manière express, comme un synopsis. En moyenne une page et demi par cas ! C’est dire qu’on est dans un mode descriptif plus que littéraire.
   
   «A une époque révolue dont je n’ai connu que le crépuscule, la puissance et la force étaient détenues dans notre ruelle par les futuwwat. Eux dirigeaient, organisaient, défendaient, attaquaient, eux étaient la dignité, l’oppression, le bonheur et la souffrance.
   Gaalas Dananiri est un des plus durs et des plus influents futuwwat de notre ruelle. Il trône au milieu du café telle une montagne ou se déplace à la tête de son cortège tel un monument. Je le regarde avec une admiration mêlée de stupeur mais mon père me tire par la main :
   - Reste tranquille, malheureux.»

   
   Ce genre d’ouvrage peut certainement intéresser quiconque souhaite en savoir plus sur la vie au quotidien dans un pays arabe tel l’Egypte, et plus particulièrement dans une ville telle Le Caire. De là à le qualifier d’ouvrage littéraire … ! Il y a trop de séquences purement descriptives pour attacher le lecteur. Les toutes premières séquences ; 1, 2, 3 … laissent espérer un bonheur de lecture mahfouzien associé à la connaissance ou la compréhension d’un monde qui nous est largement étranger, comme la séquence 3 qui raconte les circonstances de sa circoncision. Hélas Naguib Mahfouz ne tient pas la distance et le reste n’est plus que l’addition de cas individuels simplement relatés.

critique par Tistou




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Son excellence - Naguib Mahfouz

Passer à côté de sa vie
Note :

   Dès la rencontre initiale avec le directeur général, le jeune Othman Bayyoumi est exalté par son introduction à la fonction publique. Chaque jour qui suit, il s’efforce de faire en sorte de grimper les échelons. Un parcours relevant de la spiritualité à ses yeux. Personne ne peut freiner ses ambitions. Au fur et à mesure qu’il monte dans la hiérarchie, sa carrière prend toute la place. Les femmes qu’il courtisait ne sont plus assez dignes pour son nouveau statut. Son assiduité lui rapporte promotion après promotion. Il gravite et renonce à tout, croyant atteindre, au sommet de la pyramide, le bonheur absolu…
   
   A la fois une satire de la bureaucratie et des pièges de la convoitise du pouvoir, Son excellence est avant tout un conte. J’ai deviné, après quelques pages, la leçon qui m’attendait au bout de la vie d’Othman. Pas que cette leçon soit frivole, seulement prévisible. Donc, je ne peux pas dire que le charme a fonctionné. Heureusement, Mahfouz est un fin observateur des mœurs de ses compatriotes Égyptiens. Il décortique les comportements et dresse des portraits lumineux de personnages emblématiques des castes ou du contexte social qui prévaut.
   
   L’humour subtil l’emporte sur le drame et le pathétique d’un personnage – tout de même attachant – pris dans l’engrenage d’un système. Pour cette raison, il s’agit d’une jolie lecture. Mais, dans un univers «kafkaïen» il y avait lieu d’être plus grinçant…
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Mégalomanie
Note :

   Othmân Bayyoum est dévoré d’ambitions, celles de gravir les échelons de la bureaucratie. Aveuglé par ce dessein kafkaïen aux limites du grotesque, il néglige et sacrifie son existence pour se fondre dans le modèle exemplaire de serviteur de l’État. Et pour parvenir à ses fins, aucun des plus bas léchages et servilités ne le rebute.
   L’histoire relate l’ascension graduée d’échelon en échelon, ou la descente en enfers, c’est selon, de ce fonctionnaire depuis son recrutement au sein de l’Administration égyptienne (ce dont il ne revient d’ailleurs pas au début) jusqu’au grade ultime tant convoité.
   
   L’auteur a si bien grossi le trait du personnage, poussant sa servitude à la bouffonnerie caricaturale qu’il tance avec une causticité sous-jacente, les travers d’une Administration pour le moins avilissante et qui semble fonctionner obstinément, sans remise en cause, au sein d’une société en pleine mutation.
   
   Toutefois, même si je lui reconnais une ironie certaine, l’ensemble m’a paru plutôt monotone et pas vraiment des plus captivants. En d’autres termes, la lecture ne m’a pas accrochée et j’avoue que si l’ouvrage n’avait pas fait partie de l’auteur du mois du site, je crois bien que je l’aurais abandonnée assez vite. Cet antihéros mégalomaniaque, pauvre type en somme, ne m’a pas vraiment attirée, sans pour autant m’irriter… En d’autres termes, il s’agit là du genre d’histoire dont je ne garde pas grand-chose au fil du temps.

critique par Véro




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Akhénaton le renégat - Naguib Mahfouz

Roman historique
Note :

   Christian Jacq pourrait s’en inspirer comme modèle! Si Naguib Mahfouz nous fait là une reconstitution historique, il nous écrit aussi, et surtout, un roman, de la littérature…
   
   Plongée 1300 ans avant JC. Thèbes, en Egypte. Par le biais d’un jeune égyptien curieux, Méri Moun, Naguib Mahfouz mène une enquête contradictoire sur ce pharaon atypique que fut Akhénaton, et sa femme controversée, Néfertiti.
   
   Le procédé est habile puisqu’il permet de passer en revue toutes les hypothèses sur ce que fut et fit Akhénaton, sans réellement trancher, même si probablement Naguib Mahfouz donne son avis intime via le dernier témoin interrogé : la reine Néfertiti elle-même. C’est en fait la même histoire racontée une douzaine de fois, avec à chaque fois un angle de vue, une perception différents. Naguib Mahfouz nous sème subtilement de petits «cailloux blancs» pour nous faciliter des recoupements et nous influencer, aussi ( !).
   
   On n’est pas noyé dans des détails savants. Il y a beaucoup de psychologie et d’humanité, pas de super-héros aux pouvoirs quasi surnaturels. Bref, on y croit bien même si, à l’instar de Naguib Mahfouz, on se sent bien incapable de distinguer lequel était le vrai Akhénaton parmi tous ceux proposés par les témoins ; son général en chef, le grand-prêtre, son précepteur, la mère de Néfertiti, et diverses personnes de son entourage …
   
   Nul besoin de s’intéresser à l’Egyptologie pour être pris par cet «Akhénaton». Il s’agit d’une belle aventure humaine, avec tout ce qu’elle comporte de faillible et d’aléatoire.
    ↓

critique par Tistou




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Naissance d'un monothéisme
Note :

   Vers 1300 av. J.-C., à Thèbes (la Louxor actuelle), un jeune égyptien issu d'une famille noble, du nom de Méri Moun, hanté par le souvenir du pharaon Akhénaton, disparu environ trente ans auparavant, décide de se consacrer à la recherche de la vérité sur cet étrange souverain, qui n'a pas hésité à proclamer sa foi en Aton, dieu unique d'amour et de vérité. A la manière d'un véritable enquêteur, Méri Moun va interroger tour à tour les disciples comme les détracteurs de ce visionnaire, qu'on appelle, lors du règne de Toutankhâmon,"l'hérétique". Il transcrit dans ce livre les témoignages de ces personnages: Horemheb, chef des armées, Aÿ, précepteur du pharaon, Tiÿ, sa mère, le grand prêtre d'Amon, jusqu'à l'énigmatique et toujours séduisante Néfertiti, recluse dans son palais au cœur d'Akhétaton, la ville fantôme fondée par le grand pharaon lui-même, décidé à ne plus vivre à Thèbes comme ses prédécesseurs. Pas à pas, Méri Moun va revivre la fascination et l'inquiétude qu'a suscitées Akhénaton en prônant cette nouvelle religion fondée sur le culte solaire...
   
   
   Un roman magistral, mené à la façon d'un récit de journaliste, voire d'une enquête policière, et qui va bien au-delà de la simple recherche de vérité sur le pharaon Akhénaton, puisqu'il analyse avec justesse, mais sans jamais tomber dans le dogmatisme ou la démagogie, les rapports éternellement conflictuels entre pouvoir politique et pouvoir religieux: en effet, Akhénaton s'est attiré d'innombrables ennemis non seulement parce qu'il a voulu transformer la religion égyptienne, mais aussi et surtout parce qu'il a tenté de déposséder de leur pouvoir les prêtres d'Amon, ce clergé si influent à l'époque et qui vivait aux dépens du reste de la société. Les témoignages sont extrêmement bien construits, et leurs contradictions apparaissent encore plus nettement grâce à l'absence de tout commentaire de la part du narrateur: on y voit ainsi se faire jour la jalousie, la mesquinerie, la moquerie, et même la calomnie, lorsque certains n'hésitent pas à faire mention des rapports ambigus qu'entretenait le pharaon androgyne et prétendument impuissant avec sa propre mère...
   
    Le style s'adapte parfaitement au locuteur, se faisant brusque et acéré pour les militaires, ésotérique pour les prêtres, poétique pour Néfertiti... Le seul reproche que l'on pourrait adresser à Naguib Mahfouz serait de ne pas avoir tiré de bilan de ces entrevues entre le héros et les personnages mi-historiques, mi-légendaires qu'il rencontre, mis à part la mention d'une vocation naissante, à la fois religieuse et amoureuse. Mais sans doute est-ce là un choix délibéré, incitant le lecteur à se faire sa propre opinion sur ce que fut ce pharaon encore décrié de nos jours, parmi la multitude de témoignages contradictoires laissés par ses contemporains...
   
   Un roman qui donne en tout cas envie d'approfondir encore plus le sujet, par exemple avec le célèbre "Sinouhé l'Egyptien", de Mika Waltari, qu'on dit passionnant et encore mieux écrit. A suivre!

critique par Elizabeth Bennet




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Matin de roses - Naguib Mahfouz

Portraits
Note :

   Ce livre regroupe trois textes. Deux courts, un long. Celui qui donne son titre au livre est un étrange kaléidoscope des habitants d’une rue au Caire. Maison par maison, on visite chacun des personnages. Mahfouz nous raconte une tranche de leur vie, leur position dans la famille. Ils ne sont pas extraordinaires ou singuliers. Il s’agit d’un échantillon d’une population représentative d’une Égypte moderne attachée à ses traditions.
   
   Je ne suis pas un grand admirateur de ce que j’appelle le ‘tourisme littéraire’, de ces livres sans trame romanesque, axés sur le climat, l’analyse sociologique. Par conséquent, je me suis ennuyé tout au long, presque frustré par cette impossibilité de s’accrocher à une figure directrice pour suivre son histoire.
   
    C’était comme des photographies que l’on consulte dans un album familial, à la longue on oublie les visages et les noms.

critique par Benjamin Aaro




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Echos d’une autobiographie - Naguib Mahfouz

Ceci n’est pas une autobiographie
Note :

   Du début de l’année 1994 jusqu’au 14 octobre de cette même année, Naguib Mahfouz publia de courtes chroniques dans le quotidien Al-Ahram. Ce sont ces chroniques que nous retrouvons ici, réunies en recueil.
   Le 14 octobre, Naguib Mahfouz tombait sous les coups de couteau de deux fanatiques n’ayant jamais lu une ligne de lui, mais se croyant investis de quelque invraisemblable mission. La carotide fut atteinte et l’écrivain ne dut la vie sauve qu’à deux coups de chance inespérés : se trouver tout près de l’Hôpital de la Police et qu’y soit également présent un célèbre chirurgien spécialiste des artères. Mais il en gardera toujours des séquelles.
   
   J’avais pris cet ouvrage car j’aime bien les autobiographies et j’ai donc forcément été un peu déçue car ce n’en est pas du tout une. Je m’étais bien un peu interrogée sur le sens à donner au petit «Echos» qui entamait le titre… J’avais raison. Dans ces courts textes, l’auteur nous livre plutôt des pensées qui sont les siennes à ce moment de sa vie et même pour certaines ont toujours été les siennes. Mais il faut savoir tout de même que Naguib Mahfouz est, à ce moment-là dans sa phase métaphysique et l’ambiance de ce recueil s’en trouve influencée.
   
   Les récits présentés ici vont du plus long au plus courts. Les dernières pages sont des sentences de quelques lignes, commençant le plus souvent par «Le cheikh dit»
   
   Il nous livre ses pensées sous la forme de récits, de souvenirs (réels ou inventés) de rêves, de contes symboliques, de paraboles, de sentences etc. Il ne différencie d’aucune façon réel et imaginaire, les personnages sont parfois "il" ou "je" sans que cela corresponde à une plus ou moins grande proximité avec lui-même et il serait donc totalement illusoire pour le lecteur de tenter d’y certifier qu’une anecdote est vraie. Adieu la valeur documentaire.
   
   Par contre, ce que l’on y retrouve bien, ce sont les piliers de sa pensée : Tout d’abord, son amour indéfectible de la liberté, et à ce sujet, je voudrais vous raconter une chose que vous ne trouverez par dans ce livre. Je l’ai entendue lors d’une interview de Mahfouz, pour France3 en 1995 que l’on peut trouver en cassette. Pour conclure cet interview, son interlocuteur lui demande : «Jusqu’à quel point seriez-vous prêt à agir pour défendre votre liberté ?» et, après avoir assez longuement réfléchi, l’écrivain répond : «Je suis allé au point où ma vie est perdue.» Ce qui, quelques mois après son attentat, prend un poids terrible.
   
   Le second pilier est son amour pour l’amour. Pour Mahfouz, pas de vie sans femmes. Elles représentent la vie, ce sont les muses, l’amour donne l’élan vital indispensable à tout. La sexualité joue un rôle prédominant dans la vie. Aussi important, l’amitié. Jusqu’à la fin, l’auteur a été lié à son clan d’amis (les Harafiches) qui lui sont indispensables. Comme il le dit lui-même, il a toujours eu beaucoup d’amis.
   
   Le troisième pilier, sans doute la religion, Naguib Mahfouz est musulman, mais de cet islam humain qu’est le soufisme. Dans «Echos d’une autobiographie» d’ailleurs, toute une partie raconte des scènes dont le personnage principal est le cheikh ‘Abd-Rabbo al-Ta’ih, qui risque bien d’être la représentation du père du soufisme.
   
   Le quatrième est la notion du temps qui passe, qui habite toute l’œuvre de Mahfouz. Modifiant tout, les hommes d’abord bien sûr, mais également les sentiments et même l’amour et l’amitié. Le temps est le maître.
   
   Un recueil qui n’est pas l’autobiographie que j’espérais et dans lequel je dois avouer que je n’ai pas retrouvé le Naguib Mahfouz des romans de lui que j’ai préférés. On y rencontre un Mahfouz plus mystique.
   Donc, sans doute pas le meilleur ouvrage pour découvrir cet écrivain, mais à lire plutôt par la suite.

critique par Sibylline




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Les mille et une nuits - Naguib Mahfouz

Poursuivre l'œuvre de Shéhérazade
Note :

   Avoir la chance de pouvoir lire les 1001 nuits à Jodphur, cela avec une vue directe sur Mehrangarh ou dans la forteresse elle même participe assurément au voyage. Rencontre entre l'Orient avec l'Égypte et l'Asie avec l'Inde permet aux contes de renaître et d'exister à nouveau sous un autre jour; la réalité est presque palpable, les contes existent bel et bien sous le doux regard de la lune où on s'enivre d'un lassi et on se perd avec la plus grande délectation dans les histoires du conteur né qu'est Naguib Mahfouz.
   
   Ce premier recueil lu de ce grand romancier (prix nobel en 1988) qui nous à quittés récemment permet de retrouver l'univers propres des contes, de leurs indépendance et de leur morale vis à vis des différentes attitudes qui dans la vie vous mènent d'un côté du fleuve ou de l'autre. Entre Djins et génies, entre mal et bien, Dieu seul sait et voit toutes choses... des hommes peuvent parfois avoir des destins incomparables et pour certains même apprendre de leur conduite et de leur vie passée, nul n'est épargné du plus humble au plus grand. Il n'est jamais trop tard pour essayer de sauver son âme.
   
   Entre le sultan Schahriar et Schéhérazade qui vient d'échapper de justesse à la mort après trois ans de nuits et de contes... c'est dans cette continuité que viennent sanaan Al-Jamali, puis et surtout celui qui restera avec nous longtemps encore même si sous des traits différents en apparence Gamsa al-Balti. Mais ne vous en faites pas il sera aussi question de Nouredine et Douniazade et de biens d'autres encore même d'un bonnet qui rend invisible mais à quel prix... Sindbad lui même sera de retour et quel retour nous contera t-il... les aventures vous attendent avec le plus grand des plaisirs à consommer sans aucune modération; plongez dans cet univers pour en ressortir autres, pleins d'étoiles et de mirages.

critique par Herwann




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Le voyageur à la mallette, Le vieux quartier - Naguib Mahfouz

De bric et de broc
Note :

    Depuis que j’entends parler de Naguib Mahfouz, je me suis dit qu’il fallait que je le connaisse. Surtout qu’être allée au Caire comme je l’ai fait sans l’avoir lu, c’est une lacune de taille! Cependant, comme j’ai des piles de livres en attente et que je ne peux résister à l’envie de prendre des bouquins en plus à la bibliothèque, j’ai choisi pour faire connaissance avec ce grand écrivain, prix Nobel de littérature en 1998, un recueil de nouvelles afin de le lire rapidement.
   
   En fait le recueil est un peu composé de bric et de broc: quatre nouvelles extraites de "Le Voyageur à la mallette", quatre de "Le Vieux quartier", un essai sur Naguib Mahfouz de Marie Francis-Saad et le discours de réception du prix Nobel en 1988, un appel vibrant aux gouvernants du Monde entier pour éradiquer l’injustice et la misère dans les pays du Tiers-Monde :
   "Nous vivons une époque où des dirigeants sont responsables de la totalité du globe. Sauvez les êtres tenus en esclavage dans le sud de l’Afrique! Sauvez l’Afrique affamée! Sauvez les Palestiniens des balles et de la torture! Empêchez les israéliens de profaner leur grand héritage spirituel! Sauvez ceux qui sont endettés des lois inflexibles de l’économie!"
   

   Les courts récits de Naguib Mahfouz donnent une idée des thèmes qu’il aime développer dans ses romans selon Marie Francis-Saad: Dans "La barbe du pacha" ou "Le vieux quartier", il décrit le Caire populaire et en particulier les cafés qui sont des lieux de rencontre et de vie d’une grande importance dans la société arabe. Ici, c’est le regard d’un vieillard qui retourne sur les lieux où s’est déroulée son enfance et  note les changements, la transformation de la ville gagnée par les voitures et le bruit, le passage inexorable du temps, la nostalgie qu’engendrent la disparition des choses et des êtres, la tristesse du jamais plus, de ceux qui ont disparu de la terre et même de la mémoire des survivants. 
   
   "Lorsque la fortune vient", "Rêves en conflit" présentent l’influence des faits politiques, sociaux et économiques sur les hommes, les évènements qui les marquent à jamais, les font autres qu’ils n’étaient, l’éphémérité de la gloire et de la puissance dans un pays où l’Histoire contemporaine est marquée sans cesse par de grands bouleversements.
   "Miriam est une grande voyageuse. Elle écrit le compte rendu de ses voyages-notamment en Egypte- dans Voix Nomades. Et comme chaque fois qu’elle part à l’étranger elle lit énormément, ses lecteurs peuvent apprendre beaucoup sur la littérature du pays visité."

critique par Claudialucia




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La malédiction de Râ - Naguib Mahfouz

Une Egypte ancienne vue par Mahfouz
Note :

   "La malédiction de Râ" ou l'histoire d'une prédiction sous le règne du pharaon Khéops. Un mage lui révèle qu'il n'aura pas de descendant pour accéder au trône après sa mort, que son successeur sera un nouveau-né, le fils du prêtre du temple de Râ d'Awn. Aussitôt une expédition est montée afin de faire disparaître le bébé, ombre dans le firmament de Khéops. Ce que le pharaon, au faîte de sa puissance, ignore c'est que le même jour, une servante de Radde Didit, l'épouse du grand prêtre, a, aussi mis au monde un enfant. Le prêtre parvient à faire fuir, sous la houlette de Zaïa, une servante fidèle, sa femme et son fils au moment où la troupe royale arrive aux portes d'Awn. La méprise du pharaon sauve ces derniers. Au cours de leur fuite, Zaïa s'endort et la charrette de blé s'égare en bordure du désert, territoire incertain où rôdent les Bédouins. Zaïa, au réveil, prend peur, s'enfuit avec le bébé, abandonnant Radde Didit à un triste sort. Zaïa, femme en mal d'enfant, adopte, élève et éduque Djédef comme son propre fils, à Memphis, résidence royale. Djédef y sera élevé comme un noble et intègrera l'armée du pharaon où il récoltera honneur et confiance du souverain.
   Bien entendu la prédiction du mage se réalisera à la suite de multiples péripéties plus haletantes les unes que les autres.
   
   Ce qui est intéressant dans ce roman, c'est l'histoire millénaire égyptienne évoquée par la plume sagace et poétique de Naguib Mahfouz. Le roman publié en 1939 contient tout ce qui imprègnera l'écriture de ce dernier: les racines égyptiennes, l'identité, la filiation, la trahison, la fidélité et, surtout, le sens de la destinée... même s'il est loin d'être son meilleur roman (Mahfouz fait ses débuts d'écrivain en 1939). En effet, Khéops comme Djédef ne peuvent échapper à la prédiction des dieux, relayée par le mage. Leur vie respective, leurs actes les mèneront au point final sans qu'ils contrôlent quoi que ce soit.
   
   "La malédiction de Râ" est un roman historique bien enlevé, à l'intrigue certes claire mais à la chute étonnante. Par ailleurs, comment résister au talent de conteur de Mahfouz? La réponse est simple: on ne peut pas lui résister et on se laisse embarquer, joyeux, dans le dédale de ses mots.

critique par Chatperlipopette




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