Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de juin & juillet 2010
Vidiadhar Surajprasad Naipaul

   Indien, né dans les Caraïbes et de nationalité britannique, V. S. Naipaul nous permettait de cocher d'un coup plusieurs cases dans notre désir de voyager un peu partout dans le monde. Quand cela s'ajoute à un fort talent d'écrivain, il n'y a plus qu'à s'incliner et à lui faire une place parmi nos auteurs du mois.
   Ce qui fut fait.
   
   
   
   
   

Biographie

   Né en 1932 à Trinité-et-Tobago (îles des Antilles au large du Venezuela indépendantes depuis 1962), Vidiadhar Surajprasad (V. S) Naipaul a la nationalité britannique.
   Son œuvre comporte des ouvrages de fiction et d'autres à caractère documentaire.
   Couronné par de nombreux prix littéraires dont le Hawthornden Prize en 1964, le Booker Prize en 1971 et le T.S. Eliot Award for Creative Writing en 1986, il s'est finalement vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2001.
    Docteur honoris causa de plusieurs universités, il fut anobli par la reine Élisabeth en 1990.

Bibliographie ici présente

  Le masseur mystique
  Miguel street
  Une maison pour Monsieur Biswas
  La traversée du milieu
  Dis-moi qui tuer
  Dans un état libre
  Guérilleros
  A la courbe du fleuve
  Crépuscule sur l'Islam - Voyage au pays des croyants
  L'énigme de l’arrivée
  Une virée dans le sud
  Un chemin dans le monde
  Comment je suis devenu écrivain
  La moitié d’une vie
  Semences magiques
  Le regard de L’Inde
 

Le masseur mystique - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Ascenseur social
Note :

   Nous avons ici le premier roman de V.S. Naipaul, à l'époque où il s'orientait vers un genre sinon comique, du moins humoristique. C'est avec exagération et un œil amusé qu'il a choisi de nous retracer la vie de ce Ganesh Ramsumair qui, parti de rien et peu porté aux efforts colossaux, devint finalement M.B.E (Member of the British Empire) de sa très gracieuse majesté, par les voies du massage, du mysticisme et de la politique. Voies pavées, il faut le dire de beaucoup de ruse, magouilles et combines en tout genre dont la publication d'un puis plusieurs livres n'est pas la moindre. Et dans ce domaine-là... Ganesh assure.
   Le narrateur est un jeune homme, que sa mère emmène consulter le Ganesh masseur-guérisseur et qui le retrouvera des années plus tard à sa glorieuse arrivée à Londres. Ce jeune homme pouvant tout à fait être une image de Naipaul.
   
   Nous suivrons avec intérêt et amusement la progression de ce petit bonhomme de Ganesh qui, quand il se rend finalement à son premier repas officiel dans le palais du gouverneur ne sait toujours pas manger avec des couverts, ce qui ne le complexe pas exagérément mais n'est tout de même guère commode. On est frappé en permanence par le mélange d'astuce et d'incroyable naïveté flagrant tant chez le héros lui-même que dans toute la société qui l'entoure.
   
   Le ton est à la caricature amusée (pas agressive ni méprisante pour qui que ce soit) qui s'attaque principalement (mais pas seulement) à son personnage central tout en le rendant attachant. V.S. Naipaul a aussi voulu retranscrire le parler des Indiens caraïbes et cela donne un curieux sabir pas vraiment agréable à lire (j'ai trouvé) mais auquel on finit par s'habituer. Cependant, quand peu après il reprendra une peinture (plus ambitieuse) de cette société, avec "Une maison pour monsieur Biswas", il ne se relancera pas dans cet exercice périlleux et toute la smala indienne au cœur de son récit parlera comme tout le monde. A noter également que le ton sera devenu moins franchement comique: Naipaul aura conservé le recul et l'humour, mais renoncé aux gags et aux répliques qui tuent.
   
   
   Extraits:
   
   - Celui qui a pu vendre un livre à ton père est capable de vendre du lait à une vache.
   
   - Regarde le livre. Et regarde mon nom ici, et regarde tous ces mots j'ai écrits de ma propre main. I' sont imprimés maintenant, mais tu sais, je me suis assis à la table dans la pièce de devant et j'ai écrit sur du papier ordinaire avec un crayon ordinaire.
   
   - … il notait des améliorations dans la boutique. La plus spectaculaire fut l'apparition d'une vitrine. On lui attribua la place d'honneur, au milieu du comptoir; elle était si propre, si brillante qu'elle semblait déplacée. «Vrai, dit Ramlogan, c'est l'idée de Leela. Elle empêche les mouches d'aller sur les gâteaux et c'est plus moderne.» Les mouches s'assemblaient maintenant à l'intérieur de la vitrine. Il y eut bientôt une vitre cassée et raccommodée avec du papier d'emballage. La présence de la vitrine ne choquait plus.
   
   - « C'est Leela qu'a écrit ça elle-même, dit Ramlogan. Je lui avais pas demandé remarque. Elle est restée tranquille, tranquille, toute une matinée après le thé et elle a écrit tout ça.»
   On lisait: AVIS! Par la présente, il est, notifié: que, des sièges! sont fournis, aux: demoiselles, de magasin!
   Ganesh remarqua: «Elle en connaît, des signes de ponctuation, Leela.»
   
   - Le samedi et le dimanche, il se reposait. Le samedi, il allait à San Fernando acheter pour quelques vingt dollars de livres, soit environ vingt centimètres; et le dimanche, par habitude, il s'attaquait aux livres nouveaux et en soulignait des passages au hasard, car il n'avait plus le temps de lire aussi minutieusement qu'il eût aimé le faire.
   
   - Le sujet qu'il développait de préférence était que le désir est source de souffrance et que, par conséquent, il serait bon de supprimer le désir. Parfois, il poussait le raisonnement jusqu'à débattre la question de savoir si le désir de supprimer le désir n'était pas un désir en soi; cependant, il demeurait en général aussi près des faits que possible.
   
   « Je, peux pas; vivre: ici, et, digérer; cet, affront; fait; à: ma. Famille!»

   
   
   PS: En 2001, on a fait un film du «masseur mystique» (The Mystic Masseur) et on peut même le trouver en DVD, mais tout cela uniquement en anglais. Je ne l'ai pas vu, je note juste que c'est annoncé «drame» et comme le roman de départ est plutôt «comédie»...
   
   
   Titre original: The Mystic Masseur - 1957
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critique par Sibylline




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Le massage est un message... et inversement
Note :

    "Pandit Ganesh! m'exclamai-je, en m'élançant vers lui. Pandit Ganesh Ramsumair!
    - G. Ramsay Muir", dit-il froidement." (page 286)
   

    En 1957, S.V. Naipaul, après quelques essais, ouvrait sa carrière littéraire avec ce roman au titre étrange. Pour commencer, il feint d'emprunter au roman d’apprentissage, genre qu’il affectionna un temps.
    C’est un livre tortueux malgré son apparence de conte moderne pour mythologie journalistique avec ascension lente mais implacable du héros.
   
    Le lecteur hésite souvent: mais qui est ce Ganesh? Est-il bon? Est-il méchant? Est-il naïf? Est-il roué? Est-il mystique ou mystificateur? Chanceux ou opportuniste?
   
    Enfant au tibia blessé lors d’un match de football, au début de la guerre, le narrateur de ce roman, issu d’un milieu indien de l’île de Trinidad a été observé par un masseur de la même origine qui devint célèbre, Ganesh Rasumair qui le fascina par la richesse de sa bibliothèque. Son intervention de thaumaturge ne fut pas efficace mais il reçut de lui un petit opuscule ("Cent une questions et réponses sur la religion hindoue"). Plus tard, devenu célèbre, ce Ganesh publia son autobiographie ("Les années difficiles", 1946) mais la retira (comme toutes ses contributions), malgré un grand succès. C’est à ce texte que se substitue le récit de notre narrateur devenu adulte. Récit lent au départ, piétinant même, qui s'emballera soudain au point de donner le tournis. Le carnavalesque de cette aventure se situant dans l'accélération des épisodes.
   
    L’air de rien et sans réécrire "Elmer Gantry", Naipaul, déjà lucide, nous offre un roman Janus consacré à une promotion stupéfiante. Il regarde à la fois le présent produit par un lourd passé et prévoit ce qui ne peut que se développer dans l'avenir. Il le dit d'emblée: l’histoire de Ganesh est en quelque sorte l’histoire de notre temps.
   
   
    Ganesh, un Indien de Trinidad
   

    Orphelin de mère, Ganesh a fait des études médiocres au Collège royal de la Reine: il n’aura eu qu’un seul ami alors, le brillant Indarsingh qu'il retrouvera dans son moment politique (quand émerge le Social-hindouisme...). Après son initiation au brahmanisme et quelques semaines d’enseignement peu probant, il a perdu assez vite son père et, à cet instant précis, a éprouvé une intuition qui lui annonçait quelque chose de grand dans les années à venir.
   
    Malgré une toute petite rente pétrolière, il n’avait alors aucun moyen de gagner correctement sa vie. Cependant il ne voulut pas demeurer à Port of Spain, la cité “trop vaste, trop bruyante, trop étrangère” et revint à Fourways, endroit isolé où on le respectait, l’appelait “sahib” voire "Maître". De façon assez peu désintéressée, un voisin matois, Ramlogan qui tient boutique, le pousse dans les bras de sa fille Leela.
   
    En accompagnant Ganesh nous découvrons son milieu d’origine: des hiérarchies, des croyances, des tabous, des rites extrêmement formels, leurs empreintes, leurs forces, l’hypocrisie qu’ils entrainent parfois (ainsi le mariage (qui a sa saison): les jeunes gens font semblant de ne s’être jamais vus…)(1). Dans cet univers encore clos, les palabres, les tractations, les querelles, les guerres intestines sont fréquentes mais surtout on voit poindre quelques conflits intergénérationnels que le modernisme renforce. Avec des scènes de comédie et une satire permanente qui doit sans doute aussi à l'autodérision, Naipaul tourne notre regard vers le passé en train de passer. Partout règnent misère et débrouillardise vitale d'où émergent des personnages hauts en couleurs (l'impossible beau-père ou la Grande Roteuse par exemple) et où se confirme l'état accablant du sort des épouses au sein des familles.
   
   
   Un roman d’apprentissage?
   

    Très systématiquement le narrateur marque les étapes de cette existence qui laisse pantois le lecteur: sommes-nous dans une logique providentialiste ou picaresque? Laquelle cache l'autre?
   
    Tôt, au moment des quinze ans de Ganesh, sa logeuse à Port of Spain devina en lui "un fluide". Quelques années plus tard dans la pauvre campagne de Fuente Grove où il passait son temps à méditer, il aimait aussi se promener à bicyclette: il fit une rencontre lourde de conséquences, celle de M. Stewart qui trouve qu'entre eux deux circulent de bonnes ondes. Stewart se prétend Indien du Cachemire (il a renoncé à son christianisme) tandis qu'on le prend plutôt pour un Anglais fêlé qui distribue généreusement son argent. Il ira mourir à la guerre que pourtant il fuyait: Ganesh ne le reverra jamais mais symboliquement lui dédiera son autobiographie.
   
    Son ambition alors est de devenir masseur et écrivain tout en ayant l’idée de fonder un institut culturel. Dans son exil de Fuente Grove, il masse peu, prend beaucoup de notes (histoire, philosophie), rêve de publier. Peu à peu il entre dans le monde de l’imprimé et Naipaul donne une juste idée de l’amour naissant du papier, des caractères, de l’odeur de l’encre.
   
    Ganesh comprend qu’il ne sera pas masseur:il est trop "spiritualiste" ou la concurrence est trop forte ou le lieu n’est pas propice. Il tient toujours prête une bonne explication. Son premier opuscule, "Cent une questions et réponses sur la religion hindoue", une anthologie ridiculement petite (trente pages) n’aura aucun lecteur mais tout de même, on ne sait jamais, il l’enverra à de grands chefs de gouvernement.
   
    Autre moment-clé: il reçoit la visite d’une femme de Port of Spain. Elle craint pour son fils qui vit tragiquement avec l’idée que son frère est mort à sa place. Ganache l’arrache au nuage qui le hante. Il le "désensorcelle". Dès lors sa réputation devient immense dans toute l'île de Trinidad. On le verra ensuite devenir journaliste pour faire taire un adversaire finalement insignifiant et puis, après s'être imposé dans la justice, il passera évidemment à la politique. Il écrasera tous ceux qui se mettent en travers de son irrésistible avancée. Il jouera même les activistes (au point de passer pour communiste !), mais en bon analyste de la situation, il optera pour la tranquillité (pour lui) de l'option pro-coloniale... Que d'avatars en une seule vie....
   
    Tout le long de cette ascension qui connaît bien des obstacles et génère bien des jalousies, le narrateur entretient discrètement un tout petit fil noir qui se faufile à chaque étape. Certes tout paraît venir de l’extérieur mais la Providence n’agit pas seule. Encore très jeune, chez son beau-père, Ganesh a lu avec passion des livres de techniques de vente. Il a en lui une véritable obsession du succès et des façons d’y parvenir. Quand il commence à capter la lumière, tout en jouant les humbles, il enrichit sa maison, se construit même un hôtel particulier, soigne sa mise en scène du quotidien, s’entoure d’un luxe parfois douteux et n’hésite pas à utiliser dans ses combats des tactiques peu humanistes. L’entrée dans son régime indien du Coca Cola comme signe veblenien n’est pas indifférente ou seulement pittoresque et plus que ses compromis théologiques ou son très machiavélique "Guide de Trinidad", on mesure toute l’importance de sa découverte de ceux qu’il appelle les "Indiens d’Hollywood". Le culte de la personnalité le menace plus d’une fois et, évidemment, il rejoint Port of Spain tellement détestée autrefois. Une phrase de Leela nous accompagne toujours, celle qui conclut l’épisode de l’enfant au nuage qu'il sauva :
   “ - Oh, n’homme, me dis pas y avait un truc…
    Ganesh ne répondit pas.”
   

    Dans le bilan qu’il propose (2) du parcours de notre pragmatique mystique, le narrateur insiste sur la providence. On se demande alors pourquoi il éprouve le besoin de corriger l'hagiographique "Les années difficiles" jusqu’au bout du roman et on comprend qu'il fait tout pour souligner la capacité de réaction de Ganesh. On dira que pour lui, avant d’autres, si le massage est un message, le message est un massage. La preuve ultime étant dans la modification de son nom pour faire plus anglais….
   
    Voilà un livre étonnant sur la providence et les accommodements qu’elle suppose chez un Candide moderne et madré; voilà un conte sarcastique sur la soif de pouvoir, sur les ruses modernes pour conquérir la reconnaissance. Un grand roman non d’initiation mais d’adaptation cynique-même si aujourd'hui Ganesh ne passerait plus que pour un pauvre amateur.(3)
   
    On peut dire que M. Stewart, l'homme qui fut à l'origine de la vocation de Ganesh avait vraiment de l'intuition! Ne lui affirma-t-il pas :
   "- La politique. Je refuse de m'engager d'aucune manière. Vous ne pouvez savoir à quel point c'est reposant ici. Un jour, vous irez peut-être à Londres -je ne le souhaite pas- et vous verrez comment on peut se rendre malade à regarder d'un taxi les visages cruels et stupides de la foule sur les trottoirs. Impossible de ne pas se trouver engagé. Ici, ce n'est pas nécessaire."?
   

    C'est en qualité de M.B.E.(4) qu'on voit arriver Ganseh à Londres....
   
   
   NOTES
   
   (1) C'est évidemment dans "Une maison pour Monsieur Biswas" que l'indianité trinidéenne apparaîtra plus complètement.
   
   (2) Pages 266/267.
   
   (3) Plus tard dans son œuvre, avec "Semences magiques", Naipaul examinera une autre trajectoire.
   
   (4) Member of the Order of the British Empire.... Trinidad et Tobago sera indépendant en 1962.

critique par Calmeblog




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Miguel street - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Au rythme d’un calypso
Note :

   Un narrateur anonyme, membre de la bande informelle des gamins d'une rue d'un quartier populaire, raconte les aventures des adultes qui y habitent. L'action se passe à Port-of-Spain, la capitale de Trinidad, où Vidiadhar Surajprasad Naipaul est né en 1932. Nous sommes dans les années 40-45 et les troupes américaines installent une base dans l'île et y amènent du chewing-gum et de providentiels dollars. A la fin du récit, le narrateur, en qui l'on doit partiellement reconnaître V.S. Naipaul, prend l'avion pour aller étudier à l'étranger.
   
   Ce livre de nouvelles présente l'originalité, non pas d'être à moitié biographique, mais de présenter, en dix-sept brefs chapitres, des personnages originaux, d'origine indienne ou africaine, qui ont surtout en commun d'être excentriques, ou un peu décalés. L'un, prétendument menuisier, s'apprête à construire une chose qui n'a pas de nom. Un autre met le feu à sa maison en se prenant pour un pyrotechnicien. L'oncle du narrateur aime bricoler les voitures au risque de créer des pannes irrémédiables au moment où l'on a besoin d'un véhicule. Tel autre anti-héros ne va pas toucher son gain à la loterie car il ne croit pas ce qu'écrivent les journaux qui publient le résultat des tirages.
   
   « Un étranger qui traverserait en voiture Miguel Street dirait "pouillerie", parce qu'il ne verrait rien d'autre. Mais nous qui y vivions, voyions notre rue comme un monde où chacun était très différent de l'autre. Man-Man était fou ; George stupide ; Big Foot un matamore ; Hat un aventurier ; Popo un philosophe ; et Morgan notre comédien.»

   
   Par le regard des jeunes gens de Miguel Street on contemple une vie populaire toute simple, proche de la misère matérielle pour certains. On s'amuse des déconvenues personnelles des adultes, des couples qui se défont, de l'alcool source de violence conjugale, le tout dans une atmosphère plutôt bon enfant et portée à la blague.
   
   Quand Edward prend une femme blanche et vraiment très pâle: « C'est une de ces filles modernes. Elles veulent que leur mari travaille toute la journée et qu'en rentrant à la maison ils fassent la cuisine, le ménage et lavent la lessive. Tout ce qu'elles savent faire, c'est mettre de la poudre et du rouge sur leur figure et marcher en trémoussant leur arrière-train...» Quand il apparaît que le couple n'aurait pas d'enfant, la sanction des voisines tombe: «Comment voulez-vous que des femmes roses et pâles comme ça puissent avoir des bébés?» Plus tard, elle le quittera pour un Américain. Quitter l'île est le rêve de beaucoup, au risque de se faire escroquer.
   
   Publié en 1959 entre "Le masseur mystique" et "Monsieur Biswas", ce second ouvrage de V.S. Naipaul se lit agréablement et au rythme enjoué d'un calypso.
   
   
   Titre original: Miguel Street, 1959 – prix Somerset Maugham en 1961
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critique par Mapero




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Tableau en 17 vues
Note :

   Publié en 1959, cet ouvrage de V. S. Naipaul se lit agréablement sur le rythme enjoué du calypso... L'action se déroule à Port d'Espagne (Port-of-Spain), capitale de l'île de la Trinité (Trinidad), où Naipaul est né en 1932.
   
   Pour l'étranger qui passe en voiture, Miguel Street n'est que l'image sordide de l'un des innombrables quartiers miséreux de cette ville, entre les années 1939 et 1947...
   
   Un narrateur anonyme, membre de la bande de gamins qui habitent cette rue d'un quartier populaire, raconte les aventures des adultes qui y habitent, à la fin du récit, le narrateur en qui l'on peut reconnaître partiellement l'auteur, prend l'avion pour aller étudier à l'étranger.
   
   Ce recueil de nouvelles présente l'originalité, non pas d'être à moitié biographique, mais de faire le portrait, en dix-sept brefs chapitres, de personnages originaux, d'origine indienne ou africaine, qui ont surtout en commun d'être naïfs, excentriques ou un peu décalés. Par le regard des jeunes gens de Miguel Street nous contemplons, le sourire aux lèvres et parfois une émotion poignante, une vie populaire toute simple, proche de la misère matérielle pour certains, mais où personne ne crève jamais de faim!
   
   On s'amuse surtout des déconvenues personnelles des adultes; l'étrangeté des personnages, leur tristesse, leur folie, leurs comportements comiques, leurs mésaventures, tout ceci nous est conté avec humour, et partout transparaît une étrange bonhomie et beaucoup de tendresse qui nous font apprécier les faits divers de Miguel Street.
   
   Je ne connaissais V. S. Naipaul que par sa notoriété d'auteur nobélisé, je le lis pour la première fois avec plaisir, mais sans éblouissement, et anticipe de poursuivre la découverte de son œuvre.
   J'ai lu cet ouvrage, même titre, dans sa version originale anglaise.
    ↓

critique par Françoise




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Des pages légères et profondes
Note :

    "Les gens sont si drôles qu'on peut jamais savoir, répondait Hat." (page 92)
   
   " Ganesh se tourna vers moi:
   -Que veux-tu aller étudier à l'étranger?
   -Je n'ai pas envie d'étudier quoi que ce soit. Je veux seulement m'en aller, c'est tout." (page 232)
   

   
    Une île-pays, Trinidad, une ville, Port of Spain, sa banlieue est, une rue, Miguel Street… une "pouillerie" selon un observateur extérieur. À un bout, le quartier où vivent d'humbles personnages dont nous partagerons le quotidien. Quelques mendiants, des vagabonds. À l’autre bout, l’école qui vous délivre des certificats garantis de Cambridge... Au numéro quarante-cinq habite le sergent Charles qui doit avoir des paupières tombantes quand il s'agit de voir certaines infractions. Ici, le Chinois qui vend du beurre; au coin, un café. Plus loin, Alberto Street, au si riche manguier. La rue fait se côtoyer Noirs et Indiens d’origine. Les blancs y sont rares et la peau blanche n'est pas jugée très belle. Proche, le Venezuela fait rêver.
   
   Voilà le cadre du troisième livre de S.V. Naipaul qui obtint alors le prix Somerset Maugham.
   
    Trinidad, une île: Miguel Street, une sorte d’île que ses habitants aiment et dont ils sont fiers. Un attachement qui finira quand Hat sera envoyé dans une toute petite île au large, Carrera, pour y faire son temps de prison. À la fin du livre, en un délicieux chapitre récapitulatif, un envol vers Londres, capitale d’une grande île enviée malgré ses brumes. L’enfance est finie. Tout commence.
   
   Un écrivain se retournera.
   
   Quand sommes-nous? Bien avant l'indépendance (1962), dans les années de la guerre quand les Américains ont "envahi" l'île en touristes comme en soldats. Sur leur passage, les enfants mendient des chewing-gum.
   
   Dans cette rue, des maisons un peu frustres, souvent délabrées parfois même inachevées... Des enfants (Boyce, Eliott) y jouent au cricket, y compris dans le purin venu de l'étable de Hat. L’un d’eux, privé de père se souvient et écrit sur Miguel Street où il vint habiter au moment de l'annonce de la guerre en Europe. Il nous offre une succession de vignettes avec de petits personnages qui le séduisent, le terrorisent ou l'intriguent. Ce narrateur nous restitue ses perceptions, ses sensations, ses intuitions d'alors. Il ne comprend pas tout mais nous en devinons assez pour saisir ce que l’adulte qu’il est devenu sait: ainsi de la maison rose de Georges et de Dolly qui rit bêtement (mais pas seulement)... Sur quelques aspects, il offre le point de vue de celui qui a quitté Trinidad depuis un certain temps ("C'est encore aujourd'hui pour moi une sorte de miracle que Bogart soit parvenu à se faire des amis"). Il précise ses admirations, son idéal d'alors (conducteur de tombereau pour ordures, quel prestige!), son idée des Américains, sous l’influence d’Edward ("À entendre Edward, nous sentions que l'Amérique était un pays gigantesque habité par des géants vivant dans des maisons énormes et roulant dans les plus grosses voitures du monde.")-même si on devine une réticence envers eux et une ferveur pour l'Angleterre.
   
    On ne situe pas exactement son âge mais on devine qu’ici et là il a grandi; habilement, l'écrivain change légèrement le style de son narrateur. Enfant dans certains épisodes, il a quinze ans quand Hat part pour la prison et dix-huit quand il en revient. Vers la fin du livre il ira travailler aux douanes pour finir par embarquer vers Londres.
   
    Il fréquente des adultes (ils forment un Club informel, sorte de chœur potinant à qui mieux mieux- avec Hat (il ressemble à Rex Harrison), Bogart le joueur de patience, Georges, l’oncle Bakhcu, Popo le menuisier etc.) qu’il raconte de façon rapide mais riche et sagace.
   
   Dans Miguel Street, des hommes surtout qui discutent, palabrent, commentent les événements du jour et de la nuit. Un verre de rhum n’est jamais de refus. Chanter le calypso, parler foot ou cricket, discuter films prennent du temps et donnent bien du plaisir. Travailler n’est pas leur fort, comme le dit le narrateur les “ouvriers de la Trinidad n’ont pas de fierté stupide” et devenir un homme c’est d'abord avoir les mains dans les poches. Et quand Popo, revenu de prison, se met vraiment à la menuiserie, tout le monde des hommes est atterré. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont oisifs. Seulement les épouses font tout. Une femme, celle de Morgan, se compare légitimement à un esclave.
    Dans ces conditions, les rapports entre hommes et femmes connaissent quelques heurts. Les épouses mécontentes ont tendance à aller voir ailleurs, plus loin de Miguel Street. Dans cette rue, il y a beaucoup de départs, de retours.
   
    Les coups pleuvent. Entre hommes. Sur les enfants, très souvent (la mère du narrateur ne l'épargne guère), sur les femmes (même l’oncle Bakhcu -avec une batte de base ball entretenue par sa femme) mais aussi sur les hommes: Nathaniel ne trompe personne; c’est bien lui qui se fait tabasser par sa compagne (1).
   
    Certes des fortunes se font parfois (comme celle (provisoire) de George le violent qui fait venir des militaires américains chez lui pour qu’ils fréquentent des femmes habillées n’importe comment…), toutefois les réussites sont rares et c’est un quartier pauvre et de pauvres: les études semblent bien le seul moyen de s'émanciper honnêtement mais rien ne les encourage vraiment et il est très difficile de s’imposer: ainsi Élias, le brave fils de Georges, qui connaît des échecs à répétition malgré une intelligence que tout le monde lui concède.
   
    Dans cette rue a lieu un miracle permanent: personne ne meurt de faim.
   
    Pour ces esquisses assumées comme telles, tout est rapporté en une écriture simple, sobre, minimale (nous sommes loin de "Une maison pour Monsieur Biswas"), sans effets, sans passage obligé par le Carnaval, sans misérabilisme, sans théorie sociale. Ce n’est pas du Dickens, encore moins du Zola, ce sont de petits pans de réel sans réalisme codé. On est loin de Hugo, proche de certains Steinbeck jugés à tort mineurs.
    On découvre des êtres apparemment épais, limités mais qui se révèlent plus complexes (Big Foot par exemple). Le narrateur trouve vite les failles de chacun et il sait aussi bien nous faire rire (avec beaucoup de scènes de comédie (comme l'obsession mécanique de l'amateur de voitures, le pipi en ligne au match de cricket) que nous toucher (les désillusions d’Élias, le désamour du frère de Hat). L’humour est rarement grinçant: il est bonhomme.
   
    Ce narrateur est particulièrement sensible aux changements radicaux au cœur de vies étroites: cette Laura si heureuse et joyeuse de mettre au monde huit enfants avec sept pères différents et qui finit par devenir neurasthénique quand sa fille Lorna lui apprend qu’elle est enceinte; ce Bogart si avare de mots qui disparaît souvent et change soudain sans pouvoir quitter le clan de Miguel Street; cet oncle fou de mécanique qui se lance dans le Ramayana et se fait pandit; ce placide Hat qui, à partir du mariage de son frère, n’est plus le grand "sage" du quartier.
   
    Dans ces pages légères et profondes, vous naviguez dans le tableau du Mendeleïev des fantaisies, des excentricités, des lubies, des idées fixes comme celles de ce délicieux Bolo qui ne peut coiffer que ceux qu’il aime et qui, têtu, passe à côté de huit cents dollars.
   
    Voilà bien un merveilleux petit livre d’apprentissage. Avant d’autres œuvres plus ambitieuses, Naipaul nous dit où il a pu apprendre la "biologie" (grâce à Laura et ses accouchements à répétition), la folie douce ou furieuse, les brusques renversements de la vie, les masques de chacun, l’influence des éducateurs (même s’ils sont un peu décalés). Sans oublier la beauté avec ce pauvre Morgan (le pyrotechnicien), avec Popo (le menuisier de l'objet sans nom) ou, auprès du premier Hat, une certaine philosophie du plaisir.
   
    Un recueil plein de vie avec des nouvelles picaresques, qui, page après page, construisent un univers romanesque où, malgré la misère, les coups et les mauvais coups, on a envie de chanter du calypso et où l'on a envie de croire au talent du poète Black Wordsworth…
   
   
   NOTE
   
   (1) Naipaul a déjà évoqué cette violence dans "Le masseur mystique".

critique par Calmeblog




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Une maison pour Monsieur Biswas - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Mémoires d'un mal logé
Note :

    « Puis l'intuition m'a conduit à entreprendre un gros volume sur notre vie familiale. Mon ambition d'écrivain grandissait. Mais quand il a été terminé, j'ai eu le sentiment que j'avais tiré tout ce que je pouvais de mon île.» (Comment je suis devenu écrivain, p. 83)
   
   C'est ainsi que l'auteur évoque ce roman dans son discours de réception de Prix Nobel en 2001 et pour un gros volume, c'en était un, une brique de presque 600 pages, très denses... un énorme plaisir de lecture.
   
   Dans "Une maison pour Monsieur Biswas", nous suivons la vie de ce Monsieur Biswas, directement inspiré du père de l'auteur. Vie se déroulant près (trop près le plus souvent, à son goût) d'une vaste famille indienne immigrée dans l'île de Trinidad, C'est dans ce roman que V.S. Naipaul a conté sa saga familiale, se peignant donc, à peu de choses près dans le portrait vraiment sans indulgence de Anand, le fils de monsieur Biswas. Mais ce n'est pas lui qui tient le premier rôle, loin de là. La vedette est bien ce petit bonhomme agité et toujours luttant pour réaliser un de ses rêves.
   Ses rêves, ils sont deux principalement: écrire, faire une belle carrière dans le journalisme, mais surtout, surtout, avoir une maison à lui, lui qui, toute sa vie a dû supporter des cohabitations qui lui ont gâché l'existence. Quoiqu'au bout d'un moment, quand cela dure si longtemps, on ne puisse plus savoir ce qui aurait pu être autrement et comment, ce qui a enrichi, ce qui a appauvri et quelle autre vie on aurait pu avoir, toutes ces questions perdant leur sens.
   
   Ce qui subsiste, ce sont deux choses primordiales: la peinture d'un monde, celui des Indiens immigrés sur cette île des Caraïbes, détachés de leurs racines et sans réel espoir ni intention de retourner en Inde, et demeurant cependant un monde à part, non encore intégré et dont l'intégration se fera très lentement par la voie de l'école, des bourses chèrement gagnées («...je décrochai ma bourse – après avoir tant bûché que je souffre encore d'y penser.»*) et des études supérieures en Angleterre qui, avec un oncle de l'auteur, commencent dans cette famille.
   
   La peinture d'une vie d'homme. Un homme ni particulièrement beau, ni particulièrement intelligent, ni particulièrement bon, mais plein d'une vie et d'espoirs toniques qui ne l'ont jamais quitté et qui l'ont mû avec constance tout au long de cette épopée qu'est une existence humaine.
   
   V.S. Naipaul nous offre avec cet excellent roman une fresque sur laquelle l'humour de l'auteur pose un regard vivant et même vivifiant, un récit qui jamais ne se traîne et un «gros volume» dont le lecteur ne se lasse jamais avec une dernière page qui arrive juste au moment opportun, ni trop tôt, ni trop tard. Tout un art!
   
   
   PS Dans l'édition L'imaginaire de Gallimard, nous avons une préface de J.M.G Le Clézio: 2 Prix Nobel pour le prix d'un,
   
   
   Titre original: A House for Mr Biswas – (1961)
   
   
   *« Comment je suis devenu écrivain » p 27

critique par Sibylline




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La traversée du milieu - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Une culture et une économie de clientèle
Note :

   “Aperçus de cinq sociétés -britanniques, françaises et hollandaises- aux Indes occidentales et en Amérique du Sud” est le sous-titre exhaustif qu’affiche cet ouvrage heureusement moins “coincé” et pompeux que cette annonce ne pourrait le laisser craindre. C’est au contraire un compte-rendu très vivant et dans lequel les détails les plus pratiques voisinent avec les analyses les plus poussées que Naipaul nous offre là.
   
   En 1960, V.S. Naipaul reçut une bourse du gouvernement de Trinidad et Tobago pour écrire une étude sur les Caraïbes (dont il est originaire) dont nous voyons ici le résultat enrichi des quelques autres articles. Cependant, ne vous inquiétez pas, «Ce n’est toutefois en aucune façon un livre “officiel”.» (notes préliminaires) mais au contraire un ouvrage aussi intéressant par les idées qu’il développe (et là vraiment, si vous voulez qu’on évoque en détails les conflits raciaux et religieux sans un soupçon de langue de bois, vous avez sonné à la bonne porte) que par les anecdotes et détails qu’il fournit de ce que pouvait être autour de 1960 la vie dans ces Caraïbes tout juste décolonisées. J’avoue qu’après la chape de plomb que fait peser aujourd’hui sur tous les textes et tentatives de penser la férule du politiquement correct, cela fait drôle d’entendre l’auteur s’exprimer si librement et si justement. Cela fait drôle et c’est bien intéressant aussi: enfin on peut réfléchir à partir d’exposés sincères (qu’ils nous semblent justes ou non, au moins on discute vraiment au lieu d‘échanger des lieux communs bien pensants qui n‘expliquent rien, ne témoignent de rien).
   
   Les cinq sociétés visitées sont
   - Trinidad où Naipaul a passé ses 18 premières années et où il tremblait de revenir pour n’en plus pouvoir partir. Il est très sévère envers son ambiance de nivellement par le bas (empressement à“faire rétrécir au lavage” ceux qui manifestent un talent quelconque) et en entendant cela, on ne peut que penser -bien qu’il ne le précise pas- qu’il doit évoquer là des souvenirs personnels. Il donne son point de vue argumenté sur ce qui fait les faiblesses de cette société et là encore: pas de langue de bois comme par exemple quand il évoquait ce qu’il n’hésitait pas à qualifier d’échec de la littérature antillaise (d’avant 1960):
   Une littérature ne peut s’épanouir que dans un solide système de conventions sociales. Et la seule convention que connaisse l’Antillais est son implication dans le monde blanc. Cela prive son travail de toute propriété universelle. La situation est trop particulière. (…) On ne peut reprocher à aucun écrivain de refléter sa société. Si l’écrivain antillais encourt ce reproche, c’est que, en acceptant et promouvant les pâles valeurs de race et de couleur de son groupe, il n’a pas seulement échoué à diagnostiquer la maladie de sa société, mais il l’a aggravée.” (80)
   
   - La Guyane anglaise est pour l’auteur l’occasion d’un compte rendu de voyage détaillé où les paysages, les religions, les coutumes locales et le géant voisin (Brésil) sont évoqués. J’ai relevé 2-3 remarques livrées telles que et pour lesquelles j’aurais aimé avoir un peu plus de précisions. Comme par exemple: “Nous nous retournâmes et vîmes un oiseau, apparemment, qui battait des ailes contre une vitre. L’homme de Rio se leva et posa la main sur l’animal, l’immobilisant. «Cafard» dit il en le mettant dans la poche de son pantalon.” (128)!! Bon sang que va-t-il faire avec cette bestiole dans sa poche?! Mais Naipaul ne semble pas s’en étonner lui-même et ne nous en dira pas plus… Plus loin, l’anecdote du serpent n’est pas mal non plus: “ «Serpent!» cria Lucio à un moment, alors que je n’avais rien vu. Il coupa un baliveau, l’ébrancha, s’en servit pour donner deux ou trois coups au serpent, sans méchanceté, puis il jeta son cadavre hors du chemin.” (179)(Du moment que c’est fait sans méchanceté…)
   
   -Nous passons ensuite au Surinam (ex Guyane hollandaise) où là, la méchanceté n’est pas absente. V. S. Naipaul nous parle de l’esclavagisme du 18ème siècle qui y fut un des plus terribles. “Pourtant il faut avoir l’estomac robuste pour lire Stedman* aujourd’hui. Le Surinam qu’il décrit est pareil à un vaste camp de concentration, à la différence que les visiteurs sont invités à se promener, prendre des notes et faire des croquis.”(214) Et il cite quelques exemples qui ne nous laisse pas le loisir d’en douter…
   
   - Vient ensuite la Martinique et sa complexe identité française. Il est particulièrement intéressant de lire l’auteur déclarer: «“Que la Martinique soit la France, et plus qu’en apparence, que la France ait réussi là, comme peut-être nulle part ailleurs, sa «mission civilisatrice», ne peut être mis en doute.” (229) Propos corrigés quelques lignes plus bas: “Cependant, huit ans après que ces lignes furent écrites, des émeutes raciales éclatèrent à la Martinique au cours desquelles trois personnes furent tuées; et ces troubles se répétèrent en 1961, juste quinze jours après que j’eus quitté l’île. Les Martiniquais sont peut-être tous français, mais la plupart ne peuvent être de simples Français qu’hors de la Martinique. A la Martinique, ce sont des Français noirs, ou des Français bruns ou des Français blancs.” (229)
   
   - La cinquième société est la Jamaïque et ceux qui arborent les insignes mode rasta feraient bien d’y aller lire ce qu’est exactement le mouvement rastafarien. Cela les amusera. (Sans doute pas en fait, faut se renseigner avant de se laisser pousser les dreadlocks)
   V.S Naipaul aborde aussi l’impact du tourisme sur ces Caraïbes. Là encore sa vision est claire: “… un autre Américain avait encore acheté un morceau de l’île de Tobago. (…) Ces îles étaient petites, pauvres et surpeuplées. Jadis, à cause de leur richesse, un peuple avait été réduit en esclavage; aujourd’hui, à cause de leur beauté, un peuple était dépossédé. (…) Tout pays pauvre accepte le tourisme comme une dégradation inévitable. Aucun n’a été aussi loin que certaines de ces îles des Antilles qui, au nom du tourisme, se vendent elles-mêmes en un esclavage d’un nouveau type.” (223)
   
   En conclusion: lisez-le. C’est une lecture aisée et passionnante qui vous apprendra beaucoup. Naipaul n’hésite pas à parler franchement de «races» et de problèmes raciaux. Il arrive aujourd’hui qu’on le lui reproche (absurdement à mon sens). Alors en cadeau à ceux dont c’est le cas, cette anecdote:
   “Quand je descendis dîner, le trio anglais était en train de parler du problème racial aux Antilles. Ils exprimaient bruyamment leur vues libérales; leur libéralisme avait réduit la situation raciale antillaise complexe à la question simple et sans importance, bien que plus satisfaisante, des préjugés blancs. (…) «Eh bien moi, j‘ai des amis de toutes les couleurs.» La conversation dévia sur la chasse à courre et à tir, et j‘appris que le taux d‘accidents était plus élevé en Amérique qu‘en Angleterre.” (250)
   
   
   Et tout cela, c’était il y a une bonne cinquantaine d’années, où en sommes-nous maintenant (je ne parle pas des accidents de chasse)?
   
   
   *Jean Gabriel Stedman (1744 – 7 mars 1797) connu pour avoir rédigé son “Voyage à Surinam”
   
   
   Titre original: The Middle Passage: Impressions of Five Societies – British, French and Dutch in the West Indies and South America (1962)

critique par Sibylline




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Dis-moi qui tuer - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

5 nouvelles
Note :

   Egalement publié en français sous le titre "Dans un état libre"
   
   Cinq nouvelles inégales en intérêt et en importance. D’abord deux courtes:
   «Le cirque à Louxor», plus impression de voyage d’un Naipaul marqué par le déracinement, ou plutôt le non-enracinement dans une culture, un pays. Ce pourrait être du Nicolas Bouvier. En quelque sorte une courte confrontation entre des mentalités européennes, asiatiques et africaines, égyptiennes plutôt. Un exposé efficace et pas didactique de ce que des cultures différentes peuvent induire en terme de comportements.
   «Le vagabond du Pirée», dans la même veine «Bouvier». C’est l’histoire d’un original (?), marginal (?), en transit sur un ferry qui emmène une communauté, formée au hasard de ce genre de traversées, du Pirée à Alexandrie, en Égypte. Encore l'Égypte. Plus qu’une histoire en fait, c’est une analyse de comportements. Mais une analyse simplement factuelle, qui laisse au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions au travers de son propre prisme de lecture. Encore une fois une lecture très plaisante, très actuelle.
   
   Et puis trois nouvelles plus significatives, toujours en lien avec l’exil, l’émigration, la déculturation, l’acculturation, thèmes qui marquent très fortement l’œuvre de Naipaul:
   «Un parmi tant d’autres» est caractéristique. Santosh est un domestique vivant une vie de domestique indien à Bombay au service d’un personnage important. Il n’a pas une vie réellement enviable, cependant à l’aune du standard indien c’est un privilégié. Mais voilà que son patron est nommé à Washington. Santosh va connaître ce que connaissent tous ceux qui acceptent de sauter dans l’inconnu pour se projeter dans une culture inconnue. C’est très fin de la part de Naipaul, sans illusions.
   «Dis-moi qui tuer», nouvelle éponyme, est pour le coup encore davantage sans illusions, et même sans espoir. Allusive, toute en cruauté. Manifestement pour V.S. Naipaul, il n’y a pas réellement d’avenir dans le déracinement des individus, ce qu’on appelle l’émigration ou l’immigration, comme on voudra. Et V.S. Naipaul a une certaine expertise en la matière.
   «Dans un état libre», est celle qui m’aura le plus impressionné (amour de l’Afrique probablement!). Comme un brouillon de «A la courbe du fleuve», sauf que ce roman est paru une année avant! Je n’exclus pas néanmoins qu’elle ait été écrite avant …
   Communauté étrangère dans un pays africain nouvellement indépendant. Anxiogène, touffue, une merveilleuse nouvelle. V.S. Naipaul a l’art de faire saisir les choses sans être didactique, en n’omettant rien de la complexité des rapports humains – et là ils sont particulièrement complexes! – Pour qui a vécu un peu à l’étranger il est troublant de constater comment V.S. Naipaul sait restituer ce fonds d’incertitude, d’angoisse, de non-prise sur les évènements qui peut vous saisir à l’occasion. Afrique, terre tragique. Naipaul, homme sans illusions superflues.
   
   Ce recueil de nouvelles s’avère une très belle leçon de vie. Pas foncièrement optimiste. Lucide et clairvoyante.
   
   
   Titre original: In a Free State – (1971)
    ↓

critique par Tistou




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Les troubles de l'Indépendance (1)
Note :

   Plat de résistance au menu de "Dans un état libre", le court roman – ou longue nouvelle – éponyme nous livre le récit d'un long périple en voiture, à travers un pays non identifié d'Afrique orientale en proie aux troubles qui suivent de peu son accession à l'Indépendance, alors que le conflit larvé qui opposait le président nouvellement élu au souverain traditionnel de la région entre dans sa phase décisive. Citoyen anglais et consultant auprès de l'administration locale, Bobby doit rejoindre son poste dans le Sud du pays, zone d'influence du roi, après avoir passé quelques jours dans la capitale de la nouvelle république. Et il a accepté de prendre pour passagère une autre voyageuse britannique, Linda, qui doit rejoindre son mari lui aussi en poste dans le Sud. Pendant ces trois jours de route à travers un pays en crise, l'homosexuel notoire et la croqueuse d'homme patentée auront donc tout le temps de confronter leurs points de vue, et le moins que l'on puisse dire est que nos deux héros, que ne réunit qu'un même amour pour les magnifiques paysages africains, ne sont que très rarement sur la même longueur d'onde. Leurs conversations, et leurs quelques rencontres de passage – avec un ancien colonel recyclé en propriétaire d'hôtel menacé par la décrépitude, ou avec l'armée régulière, qu'elle soit ou non accompagnée de ses instructeurs israéliens... – offre à V.S. Naipaul l'occasion de dresser un état des lieux aussi impitoyable que général des jeunes états africains qui virent le jour dans les années 1960, un état des lieux si impitoyable en fait qu'il a dû en son temps apporter de l'eau au moulin des détracteurs qui lui reprochaient une vision trop pessimiste, conservatrice voire même raciste de la situation politique de ce continent.
   
   Quatre autres textes très contrastés accompagnent ce périple africain. Si "Dans un état libre" laissait toute la place au regard des Européens sur une Afrique qu'ils étaient sur le point de quitter, "Un parmi tant d'autres" et "Dis-moi qui tuer" inversent cette perspective en nous proposant le regard – naïf, ahuri et finalement teinté d'une totale incompréhension que le lecteur se voit amené à partager, bien malgré lui sans doute - de deux anciens colonisés, indiens des Indes ou des Caraïbes, sur les anciens colonisateurs, anglais ou américains. Mais ce sont les deux textes les plus brefs de ce recueil qui m'ont le plus impressionnée tant ils sont emblématiques de ce que la nouvelle anglo-saxonne peut offrir de meilleur. Sans un poil de graisse excédentaire, ils entrent d'emblée dans le vif du sujet: lutte pour l'occupation d'un territoire propre entre les passagers d'un ferry surpeuplé pendant une traversée du Pirée à Alexandrie dans "Le vagabond du Pirée", portrait de touristes aux comportements très divers – et pour certains scandaleux et révélateurs d'un mépris bien ancré – dans "Le cirque à Louxor". Ces deux récits, proposés l'un en guise de prologue et l'autre d'épilogue à "Dans un état libre", sont d'une efficacité redoutable et bien de nature à marquer durablement leur lecteur, là où les trois autres nouvelles pâtissent à mon sens de quelques longueurs ou d'un léger excès de flou artistique...
   
   Extrait:
   "- Je suis ici pour servir, déclara Bobby. Pas pour donner aux autochtones des conseils sur la façon de gouverner leur pays. On ne l’a fait que trop, déjà. Le genre de gouvernement que choisissent les Africains, ce n’est vraiment pas mon affaire. Ça n’empêche pas qu’ils ont besoin de nourriture et d’écoles et d’hôpitaux. Si on n’est pas ici pour servir on n’a rien à faire dans ce pays. Ça paraîtra peut-être brutal mais moi, c’est comme ça que je vois les choses." (p. 102)

critique par Fée Carabine




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Dans un état libre - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

5 nouvelles
Note :

   Également publié en français sous le titre "Dis-moi qui tuer".
   .
   

critique par Tistou




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Guérilleros - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Un air de reggae
Note :

   Une île des Antilles à l'allure déglinguée à la suite de tensions post-coloniales. Elle tient beaucoup de la Jamaïque par ses exploitations de bauxite. Sans doute aussi un peu de Trinidad, la terre natale de Vidiadhar Surajprasad Naipaul. Le nouveau pouvoir noir est fragile. La domination néo-colonialiste, comme disait le discours tiers-mondiste, est représentée par l'industrie de la bauxite, exploitée par une société étatsunienne tandis que l'US Navy croise au large. Les gens du pays vivent dans la misère au son du reggae repris par les radios locales. Des opposants du nouveau régime ont déjà été réprimés. Une nouvelle flambée de violence surgira au cours du roman.
   
   Passons aux personnages. À côté de Jimmy, le noir métissé d'un père chinois, chef d'une communauté agricole en voie d'abandon et inspirateur d'un groupe révolutionnaire, les deux autres personnages principaux sont Roche et Jane. Roche vient de publier un livre sur sa lutte contre l'apartheid; il a dû quitter l'Afrique du sud et a rencontré Jane chez son éditeur londonien. Dès que le couple s'est installé aux Antilles, Roche et Jane s'écartent l'un de l'autre. Ce sera fatal pour Jane qui ne réalise pas à quel point Jimmy reste un criminel qu'elle ne devrait pas fréquenter. Roche a été recruté par une compagnie locale jadis fondée par un Prussien esclavagiste, et qui semble compter sur lui pour tenter d'étouffer le foyer révolutionnaire qu'est la coopérative de Jimmy.
   
   La courbe de l'action est habilement tracée: d'abord une longue et lente montée du climat de violence — une violence plus suggérée que détaillée. Le "sous-développement" de l'île est peint par petites touches, par l'eau coupée jusqu'au soir, et par ce que voient les personnages à l'occasion de leurs déplacements : véhicules abandonnés, rouillés, incendie de dépôts d'ordures, bâtiments en ruines, mendicité… À ce tableau conventionnel s'ajoute l'ambiance caraïbe du reggae et des cérémonies du vaudou sur la plage. Sans compter un fréquent sentiment d'incertitude et de malaise.
   
   Roman intéressant par sa date — 1975 — en un temps où l'opinion libérale et progressiste ne voyait pas le naufrage que le Tiers-Monde allait vivre jusqu'à la fin du siècle. Mais le lecteur d'aujourd'hui restera sur sa faim, peu convaincu des raisons d'agir des personnages principaux. Les enjeux politiques eux-mêmes restent vagues ce qui peut surprendre un lecteur occasionnel de Naipaul. On doit se souvenir que cet auteur n'aime pas faire étalage de considérations idéologiques dans ses fictions; c'est par le comportement des personnages que les enjeux devraient monter à la surface.
   
   Bien que secondaire, le thème de l'avion ajoute au suspense. De leur résidence sur les hauteurs de la ville, Roche et Jane — Jane surtout — peuvent observer l'aéroport et les carlingues brillantes des avions au soleil. L'avion pour venir. L'avion pour repartir. Cette astuce de l'écrivain donne bien le sentiment d'une présence étrangère, provisoire, irrégulière même. Le passeport de Jane n'avait même pas été visé à son arrivée!
   
   
   Titre original: Guerrillas – (1975)

critique par Mapero




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A la courbe du fleuve - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Afrique, continent magique et martyr
Note :

   Il y a beaucoup de choses dans «A la courbe du fleuve». On pourrait l’interpréter comme un récit de l’immigration, comme un récit sur les indépendances africaines, ou comme un récit sur une relation amoureuse interculturelle, … C‘est un peu tout cela. C’est surtout l’Afrique en fait. Un récit sur l’Afrique – et Dieu sait qu’il n’est pas politiquement correct. On se doit de reconnaître ceci à V.S. Naipaul, il appelle un chat un chat et un tyran sanguinaire un tyran sanguinaire.
   
   Certains évoquent la filiation d’avec «Au cœur des ténèbres» de Joseph Conrad … C’est vrai dans l’atmosphère que tous deux parviennent à restituer d’une Afrique qui reste définitivement un continent à part … L’intéressant est que Conrad nous restitue l’atmosphère étouffante du temps de la colonisation, V.S. Naipaul celui tout aussi étouffant, et kafkaïen parfois, des débuts des indépendances.
   
   V.S. Naipaul s’appuie sur ce qu’il connait: la diaspora hindoue, installée en l’occurrence en Afrique de l’Est (Tanzanie, Kenya, …) qui s’enfonce dans le ventre fertile et équatorien de l’Afrique, vers ce qu’on devine l’ex-Zaïre, le Rwanda, le Burundi. Il nous conte donc la destinée de Salim, jeune hindou immigré sur la côte est de l’Afrique, qui veut s’affranchir de la pesanteur des liens familiaux et qui, dans un élan un peu enthousiaste et inconscient, tente l’aventure vers la «terra incognita», cette forêt équatoriale à peine pénétrée où, l’indépendance aidant, des velléités de développement se font jour. On assiste ainsi à l’élévation progressive de Salim, à la modification insidieuse des relations entre hindous, européens, africains, la montée en puissance du «Grand homme», l’homme providentiel qui va s’avérer tyran sanguinaire et sans scrupules et qui ressemble comme un frère au défunt Mobutu Sese Seko, du Zaïre. D’autres thèmes sont abordés puisque V.S. Naipaul n’a pas peur de la complexité; une relation amoureuse liée par Salim avec une européenne au statut particulier (mais quel statut n’est pas particulier en Afrique?), la relation de Salim avec l’ex-puissance coloniale (dans son cas précis la Grande Bretagne) à l’occasion d’un voyage de Salim à Londres, histoire de lui déciller les yeux. Puis le retour de Salim dans son pays d’adoption qui pourrait bien se révéler son pays d’exploitation, d’extermination…
   
   La fin que nous laisse V.S. Naipaul est très ouverte. Ouverte mais désenchantée. La lecture de Naipaul est un appel constant à l’intelligence et l’honnêteté, un vrai plaisir, et aussi bien son écriture que sa traduction sont légères et accrocheuses. Au moins dans la fiction!
   
   
   Titre original: A Bend in the River – (1979)
   ↓

critique par Tistou




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Afrique post-coloniale
Note :

   Le monde de Naipaul est globalement celui du Commonwealth: Inde, Angleterre, Jamaïque… Un monde anglophone. Mais ici l'action se déroule dans une Afrique "à la courbe du grand fleuve", où l'on parle français, et où, sur des photographies géantes, un Président en tenue léopard tient une canne sculptée. Ceci semble faire du Congo —Zaïre de Mobutu Sesse Seko— le pays masqué derrière la toponymie réduite au minimum. Le roman tient tout entier dans la narration conduite par Salim, un commerçant venu de la côte lorsque les troubles consécutifs à la décolonisation s'en prirent à la minorité indienne, dans les années 70. C'est un roman désenchanté sur l'Afrique devenue indépendante. Connaissant l'intérêt de Naipaul pour le métissage et les contacts entre les cultures, on ne s'étonnera pas de trouver les représentants de trois mondes: des Africains, des Indiens, des Européens expatriés.
   
   L'intrigue en quelques mots. Sentant monter les périls pour la minorité indienne du littoral, Salim rachète à Nazruddin, un ami de la famille, un commerce dans une ville de l'intérieur, pour un prix bradé car il doit un jour épouser sa fille. Salim est rejoint par un domestique issu des esclaves de sa famille. Son entreprise connaît des hauts et des bas. Si les débuts sont difficiles dans une ville détruite aux deux-tiers par les troubles de la décolonisation, la prospérité semble revenir avec le nouveau Président. Celui-ci a jadis été le protégé de Raymond, un universitaire expatrié, qui avait misé sur l'avenir du continent. Il règne sur un centre universitaire où Salim est introduit par Indar, ancien partenaire de tennis et conférencier de passage. Raymond a épousé une étudiante intrépide, du genre mangeuse d'hommes, qui maintenant s'ennuie en Afrique. L'appétit sexuel d' Yvette accapare bientôt Salim au point qu'il néglige tout à la fois son business, les filles des bordels, et la fiancée qui l'attend à Londres. Nazruddin en effet a quitté l'Ouganda et le Canada, pour s'installer sur les bords de la Tamise. L'histoire ballotte les Indiens de la diaspora. Sur quelle terre pourront-ils trouver à s'implanter pour de bon? Telle est la question qui sous-tend ce récit. Et que se pose Salim.
   
   Or, on peut également, voire principalement, suivre dans ce roman l'échec d'une certaine Afrique post-coloniale. La forêt reconquiert ce que la colonisation avait bâti. Elle menace ensuite ce que le régime du Grand Homme s'efforce de créer. Il est clair que le romancier anglophone a fait sienne la théorie du "Big Man". Malheureusement, le nouvel homme fort ne tarde pas à se transformer en tyran, menaçant ses militaires et ses fonctionnaires, et fatalement tous les étrangers qui sont établis dans le pays. L'africanisation des cadres tourne à la pitrerie. La tentative de modernisation est un gaspillage. Les paysans s'entassent dans des bidonvilles. L'insécurité gagne et une Armée de Libération menace la vie de tous. Et les projets du Président font peur. Même le nouveau gouverneur, ancien lycéen que Salim avait reçu chez lui et fils d'une marchande du fleuve, étale ses doutes et ses craintes.
   « Ne croyez pas que ça va mal seulement pour vous. Ça va mal pour tout le monde. C'est ce qu'il y a de terrible. Ça va mal pour Prosper, mal pour l'homme à qui on a donné votre magasin, mal pour tout le monde. Personne ne va nulle part. Nous allons en enfer et chacun le sait au fond de lui. On nous tue. Rien n'a de sens. C'est pourquoi tout le monde est tellement frénétique. Tout le monde veut faire de l'argent et s'en aller. Mais où?…»
   
   Salim devra-t-il s'enfuir? Et même le pourra-t-il? On l'attend à Londres.
   
   Ce roman — qui n'est pas destiné à plaire aux tiers-mondistes — se caractérise par un fort réalisme, informé des plaies de l'Afrique centrale. Publié en 1979 il est parfaitement prophétique. Il dénonce le pillage des masques africains par les collectionneurs. Il ironise sur les ambitions des organisations internationales soucieuses du développement de parodies d'États. Il se moque des idéologies — nationalistes ou égalitaires — des nouveaux leaders. Il se moque des petits chefs que le nouvel État promeut puis oublie. Il se moque même de la bureaucratie indienne rencontrée dans une institution londonienne. Il faut que je m'arrête pour que vous en ayez encore à découvrir! Bref: un régal pas politiquement correct et une écriture parfaitement maîtrisée.
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critique par Mapero




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Les troubles de l’indépendance (2)
Note :

   Un pays non-identifié d’Afrique orientale sombrant dans une période de rivalités tribales, de troubles et de destructions au lendemain de son accession à l’indépendance, telle était déjà à peu de choses près la toile de fond de “Dans un état libre”. Mais, dans ce court roman publié huit ans avant “A la courbe du fleuve”, le regard adopté – celui des deux héros anglais, Bobby et Linda – restait délibérément extérieur à la vie africaine, ne reflétant au bout du compte que les rancœurs et les tensions accumulées entre colonisés et colonisateurs, l’image d’un gigantesque chaudron prêt à exploser, au cœur d’une nature d’une beauté somptueuse. A l’inverse, cédant ici la parole à Salim, jeune homme issu d’une famille de négociants indiens établis depuis des siècles sur la côte et dont la vie s’est au fil des générations intimement mêlée à la vie de ce pays d’Afrique, V.S. Naipaul nous propose un point de vue radicalement différent – et à mes yeux infiniment plus passionnant – sur l’échec des décolonisations africaines.
   
   Éduqué dans le collège britannique de sa ville natale, Salim s’y est familiarisé avec la sensibilité historique européenne, et avec une attention au passé étrangère à la culture africaine ou même à la culture de sa famille: “Nous savions au fond de nous que nous étions un très vieux peuple; mais nous n’avions, semble-t-il, aucun moyen d’évaluer le passage du temps.” (p. 412). Établi dans une petite ville de l’intérieur, à la courbe du grand fleuve qui est la colonne vertébrale du pays, où il se trouve témoin de l’alternance de tempêtes et d’accalmies qui suivent l’indépendance, Salim se montre par conséquent tout à fait capable de prendre du recul, de replacer les événements dans un cadre plus large et de les analyser, et cela d’autant mieux qu’il côtoie tout aussi volontiers des étrangers venus enseigner au Domaine, la nouvelle école destinée à former les futurs serviteurs de l’Etat – une nouvelle élite nationale-, ou des africains de souche que les autres membres de sa communauté de commerçants indiens.
   
   Mais si Salim est bien à même de se placer en dehors du cyclone, de l’observer de l’extérieur et de nous livrer le fruit de ses réflexions, il est aussi, et pleinement, dedans, car après tout, il fait bel et bien partie de cette population qui s’efforce à travers vents et marées de continuer à “durer”, de vivre jour après jour dans un monde instable et d’y satisfaire ses besoins quotidiens. Et sa familiarité avec les us et coutumes des populations africaines de souche, avec Metty, son serviteur noir, ou avec le jeune étudiant Ferdinand, l’incite à leur égard à une empathie dont Raymond, l’historien blanc qui dirige le Domaine, se révèle quant à lui bien incapable, lorsqu’il s’efforce de retracer les temps du commerce des esclaves et les actions des missionnaires contre ce trafic: “Raymond donnait les noms de tous les villages de la liberté qui avaient été fondés. Puis, citant et recitant des lettres et des rapports d’archives, il essayait de préciser la date où chacun avait disparu. Il n’indiquait aucune raison et il n’en cherchait pas: il citait simplement les rapports des missionnaires. Il semblait bien ne jamais être allé dans les endroits dont il parlait. Il n’avait pas cherché à parler à qui que ce soit. Pourtant, une conversation de cinq minutes avec quelqu’un comme Metty qui, malgré son expérience de la côte avait voyagé plein de terreur à travers l’étrangeté du continent, lui aurait appris que l’ensemble de ce pieux projet était cruel et très ignorant, qu’établir quelques personnes sans protection sur un territoire inconnu revenait à les exposer aux attaques et à l’enlèvement, pour ne pas dire pire. Mais Raymond ne paraissait pas s’en douter.” (p. 555) Alors, au final, “A la courbe du fleuve” peut certes nous proposer une vision de la décolonisation africaine qui est tout aussi pessimiste et implacable que celle qui se faisait déjà jour dans “Dans un état libre” mais c’est bien ce regard de Salim – tout à la fois extérieur et impliqué, dehors et dedans – qui rend ce roman tellement plus complexe, plus riche et passionnant que son prédécesseur…
   
   
   Extrait:
   
   “Ne croyez pas que ça va mal seulement pour vous. Ça va mal pour Prosper, mal pour l’homme à qui on a donné votre magasin, mal pour tout le monde. Personne ne va nulle part. Nous allons en enfer et chacun le sait au fond de lui. On nous tue. Rien n’a de sens. C’est pourquoi tout le monde veut faire de l’argent et s’en aller. Mais où ? C’est ce qui affole les gens. Ils ont l’impression que l’endroit où ils peuvent se réfugier est perdu. J’ai commencé à avoir la même impression quand je faisais mon apprentissage dans la capitale. J’ai senti que l’on se servait de moi. J’ai compris que j’avais acquis de l’instruction pour rien. J’ai compris qu’on s’était moqué de moi. Tout ce que l’on me donnait ne m’était donné que pour me détruire. J’ai commencé à me dire que je voulais redevenir un enfant, à oublier les livres et tout ce qui avait rapport avec eux. La brousse marche toute seule. Mais il n’y a nulle part où aller. J’ai fait un tour dans les villages. C’est un cauchemar. Tous ces aéroports qu’il a construits, que les compagnies étrangères ont construits… on n’est à l’abri nulle part maintenant.” (p. 631)

critique par Fée Carabine




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Crépuscule sur l'Islam - Voyage au pays des croyants - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

L’éducation selon les mollahs
Note :

   Lorsqu’il entame en 1979 un long périple en Asie musulmane -deux pays où l’Islam fut imposé par la conquête arabe, l’Iran et le Pakistan, et deux autres où l’implantation de l’Islam fut bien plus tardive et le fait essentiellement de missionnaires, la Malaisie et l’Indonésie- , V.S. Naipaul se lance à la découverte d’un monde dont il ne sait pour ainsi dire rien, un monde de surcroît en plein bouleversement. Quelques mois auparavant, l’ayatollah Khomeini a en effet pris le pouvoir en Iran, tandis qu’au Pakistan un coup d’état militaire a amené la chute –et finalement la mort- d’Ali Bhutto et que là aussi le nouveau régime annonce très ouvertement sa volonté d’établir un état plus purement islamique. Et dès les premières notes du séjour iranien, première étape de ces six mois de voyage, une image s’impose qui deviendra le premier véritable leitmotiv du livre, l’image de l’Islam comme un mode de vie à part entière, un système total, non seulement religieux mais aussi social et politique: “Islam, almost from the start, had been an imperialism as well as a religion, with an early history remarkably like a speeded-up version of the history of Rome, developing from city state to peninsular overlord to empire, with corresponding stresses at every stage.” (pp. 11-12)*
   
   A quoi un second leitmotiv vient très vite s’ajouter: une observation extrêmement attentive de l’enseignement islamique traditionnel. Abordé pour la première fois lors d’une journée de visite à Kom -un des centres de formation les plus prestigieux du monde musulman où l’ayatollah Khomeini s’était lui-même formé avant d’y enseigner à son tour-, cet enseignement où l’Histoire, la Logique, la Rhétorique… – les sept arts libéraux, sujets d’étude des universités de l’Europe du Moyen-Age, ne sont pas loin– se voient intégralement subordonnées et mises au service de la Foi, se trouve bien vite qualifié de médiéval. Un jugement que V.S. Naipaul ne modifiera pas au cours des étapes suivantes de son périple, au Pakistan, en Malaisie et enfin en Indonésie, où de nombreuses écoles villageoises se révèlent être les descendantes directes de centres soufis.
   
   A bien des égards, le récit que V.S. Naipaul livre de son long périple s’est révélé pour moi perturbant, ou en tout cas difficile à appréhender. Le fait que V.S. Naipaul y ait fixé sur le papier les débuts d’un mouvement fondamentaliste qui n’a fait que s’amplifier au cours des trente années suivantes le rend certes incontournable, et témoigne sans nul doute d’une belle perspicacité. Et l’intérêt documentaire de ce livre nous montrant littéralement en direct Khomeini et ses mollahs confisquant une révolution iranienne qui fut à l’origine autant l’œuvre des démocrates convaincus et des militants communistes que celle des islamistes est bien sûr incontestable. Mais V.S. Naipaul s’y montre par moments si indécrottablement britannique, si agacé par les inconforts de son voyage, ou par la piètre maîtrise de l’Anglais qu’affichent bien souvent ses interlocuteurs, ses guides et ses interprètes, il est enfin tellement irrité de découvrir des travaux manuels au programme des écoles villageoises indonésiennes, et se montre si prompt à les juger, que l’on se doit aussi de se demander dans quelle mesure le parcours personnel de l’auteur, et en particulier les souvenirs de l’éducation qu’il a reçue à Trinidad et de ses limitations, pourrait interférer avec sa perception des faits qu’il nous rapporte. Et il faut sans doute chercher ailleurs – par exemple, dans “L’énigme de l’arrivée” - le compte-rendu de ce parcours pour découvrir dans ces petits agacements perpétuels de l’auteur le symptôme d’un déracinement dont les modalités et les conséquences restent encore à négocier, et la marque de nerfs restés à vif plutôt qu’un manque de cœur ou d’empathie.
   
   Extrait:
   
   “At lunch Nusrat said, ‘Give me your advice. Should I stay here? Or should I go to the West?’
   ‘What would you do there?’
   ‘I could do a master’s in mass communications in America.’
   ‘And afterwards?’
   ‘I wouldn’t teach. I would travel and write. Travel and write.’
   ‘ What you would write about?’
   ‘Various things. Afterwards I would get a job with some international body as an expert in third world media’
   ‘What would you do if you stay here?’
   ‘I would go into advertising.’
   ‘I should stay here and go into advertising.’
   ‘But it’s so dishonest.’
   ‘Is it more dishonest than what you do now?’
   ‘I wouldn’t like it.’
   ‘How much would you get in an advertising agency?’
   ‘Four thousand.’ Four hundred dollars. ‘Now I get 2,000. But I wouldn’t like it. You may not like the Morning News, but I am a free man on it. I couldn’t do public relations. Don’t you think that someone like me should go into third world media? Do you think the Americans and Canadians should be travelling around talking to us about third world media?’
   ‘Yes. They know what newspapers should do. You wouldn’t be able to tell us much.’
   ‘Why do you say that?’
   ‘You’ve told me yourself that Islam and the hereafter are the most important things to you.’
   ‘How small you make us feel.’
   I had momentarily – a number of irritations coming together: the political virulence of his paper, his wish both to remain Islamic and to exploit the tolerance and openness of the other civilization – I had momentarily allowed myself to be aggressive with him. I felt guilty.” (pp. 153-154)

   
   
   *“L’Islam, dès le début, fut un impérialisme autant qu’une religion, et son histoire précoce ressemble de façon frappante à une version accélérée de l’histoire de Rome, se développant d’une cité-état à une puissance péninsulaire puis à un empire, avec les tensions correspondantes à chaque étape”
   
   
   Titre original: Among the Believers: An Islamic Journey (1981)

critique par Fée Carabine




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L'énigme de l’arrivée - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Les travaux et les jours
Note :

   “J’avais beaucoup écrit, accompli un travail d’une grande difficulté; j’avais travaillé sous pression pratiquement depuis que j’avais quitté l’école. Avant d’écrire, il avait fallu apprendre; l’écriture m’était venue lentement. Avant cela j’avais été à Oxford; encore avant, au collège où je m’étais préparé pour décrocher la bourse d’étude à Oxford. La carrière d’écrivain ne consistait pas en un état – de compétence, de réussite, de notoriété ou de satisfaction – auquel on parviendrait, et dans lequel on demeurerait. Il existait une angoisse particulière liée à cette carrière: quel que fût le labeur à fournir pour chaque œuvre d’écriture, quels qu’en fussent les défis de créativité ou les satisfactions, le temps m’en avait chaque fois éloigné. Et, à mesure que le temps passait, l’œuvre déjà accomplie me donnait l’impression de se rire de moi, elle semblait appartenir à une époque de vigueur, désormais révolue. Le sentiment du vide, l’agitation me reprenaient; et il me fallait une fois de plus, en puisant dans mes seules ressources, entreprendre un nouveau livre, me consacrer à nouveau à ce processus dévorant.” (p. 719)
   
   Tel est tout justement l’état d’esprit de V.S. Naipaul lorsqu’il s’installe vers la fin des années 1960 dans un petit hameau du Wiltshire, un de ces lieux où l’on croirait volontiers – et bien à tort – qu’il ne se passe jamais rien. Il vient alors d’essuyer une sévère déconvenue, son dernier manuscrit – un ouvrage consacré à son île natale de Trinidad – ayant été refusé par l’éditeur qui l’avait commandé. Il ne lui reste plus alors qu’à se remettre au travail, et à écrire un nouveau livre, qui devait devenir “Dans un état libre”: “un livre violent, non pas dans ses péripéties mais dans ses émotions. C’était un livre sur la peur. Cette peur étouffait toute plaisanterie. Et le brouillard qui régnait sur la vallée pendant que j’écrivais, la nuit qui tombait tôt dans l’après-midi, le fait de ne rien connaître des lieux où je me trouvais, bref toute l’incertitude qui émanait pour moi de la vallée, je la transposai sur mon Afrique.” (p. 718)
   
   Cherchant un refuge où écrire dans le calme et la tranquillité, V.S. Naipaul découvre ainsi la campagne anglaise près de dix ans après avoir posé pour la première fois le pied sur le sol britannique. Au fil des saisons, il en apprivoise petit à petit les beautés, en assimile le vocabulaire, les noms des plantes et des animaux. Il noue des relations de bon voisinage, avec Jack, avec Mr et Mrs Phillips, avec Pitton le jardinier, et pousse lentement ses racines dans ce coin de campagne paisible. Il se fait sensible enfin au changement continuel qu’impose à un environnement devenu familier le passage des années. Et c’est peut-être tout justement dans ce mariage poignant de la beauté et de la fragilité que réside un des grands charmes de ce livre.
   
   Récit autobiographique, certes, mais plus sûrement texte inclassable, “L’énigme de l’arrivée” – titre donné par Guillaume Appolinaire à un tableau de jeunesse de Giorgio de Chirico, auquel V.S. Naipaul l’a emprunté à son tour – mêle donc une lente méditation sur les effets du passage du temps à un retour de l’auteur sur le parcours qui a mené un jeune garçon dont la connaissance du monde était purement livresque et terriblement abstraite, - sa perception du Londres des années 1950 entièrement conditionnée par ses lectures de Dickens – à trouver sa voix et à réunir en lui l’homme et l’écrivain, ce qui n’est jamais que le début d’un autre voyage, l’œuvre accomplie s’effaçant devant celle encore à écrire. L’énigme de l’arrivée étant peut-être tout simplement que, vivant, on n’arrive jamais nulle part: “Le thème c’était la mort ; elle avait peut-être été là tout au long. La mort et la manière de se comporter face à elle, tel était le thème de l’histoire de Jack.” (pp. 919-920).
   
   Faut-il dès lors encore préciser que ce livre étrange, poignant et magnifique est un jalon indispensable dans l’œuvre de V.S. Naipaul?
   
   
   Titre original: The Enigma of Arrival – (1987)

critique par Fée Carabine




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Une virée dans le sud - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Enquête au pays des oncles Sam et Ben
Note :

   V.S. Naipaul n’a pas écrit que des romans, que de la fiction. Là, c’est plutôt sous la casquette de «Grand reporter» qu’il entreprend cette enquête en 1987 (avril à décembre 1987), cette virée dans le sud. Le sud des Etats-Unis; Caroline nord & sud, Géorgie, Alabama, Mississipi, … Le sud cher à Faulkner, le sud ex-sécessionniste, le sud-profond patrie des cous-rouges, concept que va abondamment développer V.S. Naipaul. Grand reporter certes mais grand reporter écrivain et V.S. Naipaul ne se contente pas de «factualité». Il développe, interprète, y mêle son sentiment profond. Sentiment forcément orienté et partisan du fait de sa propre condition de déraciné (rappelons que si les racines de V.S. Naipaul sont hindoues – du nord de l’Inde – sa patrie est l’île de Trinidad, une île des Antilles où la problématique des populations déplacées, soit pour l’esclavagisme soit pour la main d’œuvre très bon marché, présente des convergences certaines.
   
   Une enquête menée par V.S. Naipaul, sur un tel sujet, n’est pas bradée et va occuper 394 pages serrées. Il va narrer ses rencontres avec des «figures» représentatives, noires pour la plupart, entre magistrats, hommes politiques, prédicateurs, hommes d’affaires, élus, écrivains et hommes de base; cous-rouges par exemple. C’est écrit «à la reporter», dans un style très lisible et une traduction impeccable. Aussi j’ai du mal à m’expliquer pourquoi il m’a fallu un temps réellement anormalement long pour en venir à bout (et voilà pourquoi les 3*)? Depuis j’ai lu de la fiction de V.S. Naipaul et j’ai positivement adoré. Alors … le style enquête … la nature de l’enquête … mon état d’esprit … ? On en sort néanmoins très conscient de la particularité, découlant directement de l’histoire troublée de ces états avec la guerre de Sécession, de ces États du sud et de leurs populations. Ceci V.S. Naipaul parvient à nous le faire toucher du doigt, et notamment la relation de ces populations avec la religion, sectes, sous-sectes, … (Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens, aurais-je tendance à dire, c’est réellement trop compliqué!).
   « - La tragédie du cou-rouge, c’est qu’il n’a pas choisi le bon ennemi. Je connais une excellente chanson. « Cous-rouges, chaussettes blanches et bière Ruban Bleu ». vous voulez l’entendre ? je ne suis pas musicien, mais j’aime bien les chansons populaires.
   Il quitta son haut tabouret, prit sa guitare et alla s’asseoir sur le canapé. Un chien noir au poil luisant était entré dans la cabane. Lorsque Will se mit à jouer de la guitare et à chanter, l’animal s’assit, fixant ses yeux étincelants sur la main qui grattait les cordes, écoutant la voix de son maître.
   « Non, nous n’allons avec ces gens à col blanc.
   Nous sommes un peu trop turbulents, trop bruyants.
   Mais je n’ai envie d’être nulle part ailleurs qu’ici,
   Avec mon cou rouge, mes chaussettes blanches, ma bière Ruban Bleu. » »

   
   
   Titre original: A Turn in the South (1989)

critique par Tistou




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Un chemin dans le monde - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Histoire, histoires
Note :

    Cet ouvrage est sous-titré «Histoires» ce qui lui vaut généralement de se retrouver rangé avec les recueils de nouvelles. Mais il est à noter que ces «histoires» sont agencées d’une façon qui leur donne une cohérence et même une organisation globale réelle, si bien que l’on n’est pas si loin que cela d’avoir un «roman» et, puisque le thème de plus de 50% des pages est l’Histoire, on pourrait même le qualifier de «roman historique». D’autre part, comme ce qui n’est pas historique se rattache de près aux propres souvenirs de V. S Naipaul, on pourrait le classer avec les «documents», parmi les «témoignages» et même parler d’«autobiographie». Comme elle n’est pas strictement exacte, on dirait peut-être «auto-roman» … mais là ce serait aller trop loin, ce que l’on désigne aujourd’hui par auto-roman ayant des relents de nombrilisme de médiocre qui –fort heureusement- sont totalement étrangers à «Un chemin dans le monde». Tout ce tour d’horizon des rayons de la bibliothèque nous ramenant donc aux recueils de nouvelles, je ne l’ai évoqué que pour faire écho aux propos de V.S. Naipaul à propos de cet ouvrage. Il déclarait en effet que la forme avait été pour lui une préoccupation majeure et qu’il avait opté pour cette construction, ce mariage de la fiction et du documentaire, cette organisation des récits (" Ma trame narrative à moi a des connexions qui se conçoivent comme des associations."*), parce qu’il avait conclu que c’était la forme la mieux adaptée. Je note d’ailleurs qu’il parle pour sa part de «roman» pour ce livre.
   
   Reprenons. Si vous ignorez à peu près tout de Trinidad, sachez déjà que vous finirez cet ouvrage plus cultivé–ce qui en soi, est déjà un bénéfice.
    L’auteur évoque ses propres souvenirs. Sa prise de conscience de son monde à l’adolescence, ses ambitions (claires) et ses études. Nous suivons les étapes de ce développement (fin des études dans l’île, petit travail administratif en attendant le départ pour l’Angleterre, fin des études au Royaume Unis, premières publications, retour après 6 ans en observateur, voyage en Afrique): "toutes les différentes étapes de connaissance à son sujet." car "Le processus d'apprentissage est important"*.
   A ce moment il dit : "…mon tempérament, celui d’un enfant issu d’une communauté d’immigrés de fraîche date venus de l’Inde, au sein d’un peuple composite: l’enfant regardait en arrière et ne trouvait aucun passé familial, rien, aucune trace."(69) et je relève cette déclaration car elle me semble éclairer ce qui sera l’œuvre de V.S. Naipaul. Tant il est vrai que "Le don du regard n’existe peut-être pas à l’état pur ou initial. Le regard est peut-être toujours sous influence, et dépend d’une capacité de comparer une chose avec une autre."(72)
   Ces souvenirs sont rapportés en une écriture très belle mais pas empesée et fourmillent de portraits pleins de vie. Ils sont agréables à lire et très instructifs. S’y mêlent bientôt longuement les témoignages historiques: l’Histoire de Trinidad apparaît avec trois grands personnages: "Christophe Colomb en 1498, Raleigh en 1618, et Francisco Miranda, le révolutionnaire vénézuélien, en 1806: trois obsessionnels, loin de la prime jeunesse, chacun avec sa vision à lui du nouveau monde, chacun parvenu à ce qui aurait dû être un moment d’accomplissement, mais en réalité proches du terme de leur parcours, dans le golfe de Désolation." (214)
   
   Histoire de la région, histoire personnelle passée et actuelle et exploration géographique se mêlent sans que l’auteur tente de les dissocier. "J’en étais arrivé à une façon de regarder qui combinait le passé légendaire et l’échelle plus petite de ce que j’avais connu en grandissant." (197)
   
   Une lecture très enrichissante pour moi sans être le moins du monde difficile.
   
   
   
   Titre original: A Way in the World – (1994)
   
   
   * Interview à La République des lettres – 1996
    ↓

critique par Sibylline




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Retour sur le passé
Note :

   Les histoires incluses dans ce livre sont un complexe amalgame de souvenirs personnels, fiction historique et propos autobiographiques. L’essentiel de l'œuvre est consacré à la relation douloureuse de l’écrivain avec sa terre d’origine - les Caraïbes. Ceci est particulièrement évident dans le portrait peu flatteur de C. L. R. James (renommé Lebrun), un écrivain marxiste considéré comme le grand-père de la littérature de la région.
   
   L’étalage intime des ruminations de l’auteur par rapport à ses racines est accompli avec érudition et un talent incontestable de raconteur. J’ai été absolument ébloui par la densité de la prose, les dialogues savoureux et les méticuleuses évocations de moments clés. Tout ça est phénoménal. Mais, je n’ai jamais été interpellé par la voix de Naipaul, mon attention s’étiolait après quelques pages…
   
   Pour moi, un livre aux qualités indéniables mais un livre difficile, éparpillé.

critique par Benjamin Aaro




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Comment je suis devenu écrivain - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Et il répond à la question
Note :

   Ce court opuscule réunit trois textes que vous devez absolument lire si vous désirez connaître un peu Vidiadhar Surajprasad Naipaul.
   
   Le premier, porte un titre qui ne pouvait que nous aller droit au cœur: «Reading & Writing» il a été rédigé pour le Charles Douglas-Home Memorial Trust Award et constitue une sorte de courte autobiographie axée sur la vie littéraire de l'auteur dont il fixe le début à 11 ans. Il y oppose écriture de fiction et écriture documentaire, thème qui lui est cher. Il estime, après avoir commencé par l'écriture romanesque, qu'il n'aurait pu aller plus loin s'il n'était passé à l'écriture de voyage. «La fiction, exploration de la situation personnelle immédiate, m'avait fait parcourir une bonne partie du chemin. Le voyage m'avait conduit plus loin.» (35)
   
   Le deuxième texte, «L'écrivain et l'Inde» qui commence par: «L'inde fut une grande blessure » exprime la douleur de ce monde d'expatriés indiens, immigrés dans les Caraïbes, coupés de leurs racines, vivant dans une Inde «remémorée» se délitant peu à peu. Tout cela, V.S. Naipaul, né à Trinidad, l'a vécu dans sa chair et ne pouvant résoudre cette situation déséquilibrée, devait constater que le voyage qu'il fit plus tard en Inde ne résolvait rien.  «Je suis allé en Inde, la patrie de mes ancêtres, pendant un an; ce voyage a brisé ma vie en deux.» dit-il plus loin, lors de son discours de réception du Prix Nobel (83). Il considère comme fondateur l'absence de moule culturel dont souffraient tous ceux de son peuple quand les références qu'on leur offrait étaient occidentales.
   Il y passe ensuite à des considérations sur le roman et ses limites, très intéressante, même si on ne partage pas son point de vue. Quand on lit «Une maison pour Monsieur Biswas» on ne peut que se dire que Naipaul est injuste avec la fiction et sous estime la valeur des romans, les siens et les autres. Mais il avait à fonder une culture pour un peuple qui n'en avait plus.
   
   Le troisième texte est son discours de réception du Prix Nobel qu'il obtint en 2001. Il y reprend sa biographie soulignant de quelle façon son travail d'écrivain lui a permis de percer lez zones d'ombre (culturelle) qu'il sentait tout autour de lui dans son enfance quand il se trouvait incapable de lire la littérature qui lui était offerte, paralysé par une absence totale de références dans sa réalité.
   
   
   Extrait: la façon dont V.S. Naipaul considère le roman, c'est un peu long mais cela vaut vraiment la peine d'être lu.:
    « Dans l'Europe du 19ème siècle, pendant soixante ou soixante-dix ans, le roman se développa à une vitesse phénoménale entre les mains d'une succession de maitres pour devenir un outil extraordinaire. Il réalisa ce qu'aucune autre forme littéraire -essai, poème, théâtre, histoire,- ne pouvait accomplir. Il donna à la société moderne industrielle ou en voie d'industrialisation, une idée très claire d'elle-même. Il montra ce qui n'avait jamais été montré; et il déforma la vision. Certains aspect de la forme purent être modifiés ou manipulés par la suite, mais le modèle du roman moderne avait été mis en place et son programme défini. Nous tous qui sommes arrivés ensuite, nous avons été les suiveurs. Nous ne pourrons jamais être de nouveau les premiers. Nous pouvons aller chercher très loin des sujets nouveaux, le programme que nous réalisons a été établi pour nous. (…)
   La littérature, comme tout art vivant est toujours en mouvement. Que sa forme dominante doive perpétuellement changer fait partie de sa vie. Aucune forme littéraire -le drame shakespearien, le poème épique, la comédie de la Restauration, l'essai, l'ouvrage historique- ne peut maintenir longtemps la même hauteur d'inspiration. Si chaque talent doit toujours se consumer, chaque forme littéraire arrive toujours à la fin de ce qu'elle peut accomplir.
   Le nouveau roman donna à l'Europe du 19ème siècle une certaine forme d'information. La fin du 20ème siècle, gavée de nouvelles, culturellement beaucoup plus désorientée, menaçant de redevenir un ramassis de mouvements tribaux ou claniques comme au temps de l'Empire romain, exige un autre type d'interprétation. Or le roman, qui, malgré les apparences imite toujours le programme de ses initiateurs du 19ème siècle, qui continue de nourrir la vision qu'ils ont créée, peut subtilement déformer une nouvelle réalité peu accommodante. En tant que forme, il est maintenant suffisamment courant, et limité, pour qu'on l'enseigne. Il encourage partout une multitude de petits narcissismes, qui se piquent d'originalité et donnent à la forme une illusion de vie. C'est l'une des futilités de l'époque (et le triomphe de la propagande commerciale) que le roman continue d'être l'expression ultime et la plus élevée de la littérature. »
   (pp.55 & 60)

   
   Je ne partage pas pour ma part tout à fait les conclusions de cette analyse, mais c'est lui le Prix Nobel, pas moi.

critique par Sibylline




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La moitié d’une vie - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Chemin de vie
Note :

   On voyage à travers ce livre. En Inde puis à Londres et enfin en Afrique. On voyage également dans la pensée d’un homme jeune puis moins jeune. On découvre, on participe, on ressent, on avance avec Willie Chandran. La moitié d’une vie.
   
   Première époque en Inde, Willie apprend de la bouche de son père le pourquoi de son deuxième prénom «Somerset». Mais surtout, il apprend d’où il vient et pour quelles raisons son père a épousé une femme d’une basse caste «backward». Son père raconte son choix idéologique d’une épouse qui en plus de n’être pas très jolie ne lui était pas destinée au départ. Puis on suit la vie de ce père, de cette mère, de cette sœur Sorijini qui composent la famille de Willie.
   
   Deuxième époque à Londres où Willie vit sa vie étudiante de jeune homme, un peu désorienté. A la recherche de sa vocation qu’il pense avoir trouvé en écrivant, à la découverte de sa sexualité, avec l’accompagnement d’amis successifs Percy Cato, Roger et Richard, un rédacteur en chef qui lui permettra de publier un recueil de nouvelles. C’est ce livre qui lui fera rencontrer Ana avec qui il va partir 18 ans sur le continent d’origine de cette dernière, en Afrique.
   
   Troisième époque donc en Afrique où Willie devient un homme. Où il continue à se chercher, sans exercer d’activités précises. Mais toujours à la recherche de son identité. Où l’Histoire d’une colonie portugaise en proie aux mouvements d’émancipation lors de la décolonisation se choque avec la vie individuelle de ses habitants. Et enfin où Willie sent qu’il n’a pas encore véritablement entamé sa vie bien qu’elle en soit déjà à sa moitié.
   
   J’ai beaucoup aimé ce livre parce qu’il mélange Histoire et histoire. Parce qu’il parle de la difficile conquête d’une vie par un homme dont l’origine est compliquée, dont le déracinement permanent ne facilite pas la tâche, dont l’entourage ne montre pas une voie évidente. C’est sans fioriture, sans pathos et c’est plein d’humanité. A lire.
   
   
   Titre original: Half a Life – (2001)

critique par OB1




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Semences magiques - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Garam massala
Note :

   Son père dirige un ashram dans le sud de l'Inde. Il a fait des études en Angleterre parce qu'il est de haute caste, puis un mariage avec Ana qui dirige une plantation en Mozambique. Au bout de dix-huit ans il quitte brusquement Ana et l'Afrique quand éclatent des troubles et qu'une révolution menace les biens de la dame. Trouvant refuge à Berlin-Ouest auprès de sa sœur Sarojini qui travaille avec un réalisateur allemand à des documentaires politiques, notre homme se voit reprocher par elle son manque d'engagement. Il en convient.
   
   Elle lui suggère alors de rejoindre en Inde un mouvement révolutionnaire et paysan voué à la libération des castes inférieures. Là, à peine introduit dans la guérilla rivale de celle de Kandapalli qu'il voulait rejoindre, il commence à en éprouver un sentiment de rejet. Il s'est encore trompé sur le sens de sa vie. Il s'avère plus difficile de quitter une guérilla que de prendre le métro: s'étant livré aux autorités, il est toutefois condamné et emprisonné avec d'autres guérilleros — qui l'insupportent par leurs discours gorgés d'idéologie. Sarojini, en grande sœur qui remplace les parents, obtient son expulsion vers l'Angleterre où elle ne vit plus, ayant choisi de revenir en Inde pour reprendre l'ashram familial et le convertir en attraction touristique.
   
   De nouveau à Londres, cette fois-ci en pleine révolution des mœurs, notre homme rejoint un couple désuni d'amis du temps de ses études universitaires: Perdita, qui l'attire physiquement, et Roger, un riche avocat qui a contribué à sa libération des geôles indiennes. Roger lui expose en détail son aventure sexuelle avec une femme de milieu populaire. Grâce à un ami de Roger, snob et corrompu, il trouve un job dans une revue d'architecture. Au chapitre douze – intitulé "semences magiques" – il accompagne Roger à un mariage un peu particulier à l'ombre d'un château effondré. Son ami Marcus marie son fils très noir à une aristocrate anglaise très claire mais ruinée qui lui a donné une petite-fille blanche — c'était paraît-il le but que s'était fixé le grand-père.
   
   Il y a donc des gens qui se fixent des buts à atteindre et les atteignent parce qu'ils ont prise sur leur destinée. Willie Chandran ne fait pas partie de ce monde-là! Ce personnage hésitant et falot –que Naipaul a déjà présenté dans "La moitié d'une vie"– n'est évidemment pas un héros. Ni en Inde, ni en Afrique, ni à Londres. Ailleurs ce serait la même chose… Certaines nuits, pour faire venir le sommeil, Willie compte les lits où il a dormi. C'étaient tous les lits des autres, jamais le sien. L'allusion est limpide: Willie, exilé où qu'il vive, n'a pas réussi grand-chose dans sa vie...
   
   Parlons clair: à la page 175, vous pouvez refermer le livre car il y a de grandes chances que l'ennui vous assaille définitivement par la suite qui se déroule à Londres. J'ai aimé ce livre jusqu'à la page 174 parce que j'ai été principalement intéressé par l'aventure indienne de Willie. Il y a encore aujourd'hui en Inde des révoltes de ce genre — on pense en premier lieu aux naxalistes — elles se réclament du maoïsme et ravagent quelques campagnes du sud et de l'est du pays sans améliorer le sort des paysans qu'elles n'hésitent pas à abattre pour leur sécurité. Willie le constate suffisamment sur le terrain pour décider de rompre avec son désir de révolution sous les tropiques, désir qu'il n'avait pas eu durant son séjour en Afrique. Voilà qui ne place pas Naipaul en odeur de sainteté chez les tiers-mondistes — mais ce n'est pas nouveau.
   
   
   Titre original: Magic Seeds – (2004)

critique par Mapero




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Le regard de L’Inde - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Des racines oubliées
Note :

   Lors de ma lecture de "L’Inde, un million de révoltes", l’essai monumental que V.S. Naipaul a consacré à la terre de ses ancêtres, j’ai été profondément marquée par le mélange, passionnant mais parfois inconfortable, de familiarité et d’étrangeté qui imprégnait son regard sur ce pays. Un pays que ce petit-fils d’émigrés indiens à Trinidad n’a découvert qu’à l’âge de trente ans. Et "Le regard de l’Inde", tout justement, revient plus en détails sur ce que V.S. Naipaul en connaissait avant de pouvoir s’y rendre en personne: une vision sans aucun doute très fragmentaire qui s’alimentait à une histoire familiale elle-même tronquée car ainsi que nous le confie l’auteur, "Je connais mon père et ma mère, mais je ne peux aller au-delà. Mon ascendance est brouillée. Mon père a perdu son père lorsqu’il était encore bébé. Telle est l’histoire qui m’est parvenue, et tout ce qui remonte si loin n’est qu’une histoire de famille, sujette à des enjolivures ou à l’invention pure et simple, si bien qu’on ne saurait s’y fier." (p. 9)
   
   Entre les premières migrations de travailleurs indiens vers Trinidad, dans les années 1880, et les premiers pèlerinages des descendants des émigrants au pays de leurs origines, dans les années qui suivirent la deuxième guerre mondiale, tout un pan de mémoire s’est perdu que V.S. Naipaul, suivant l’exemple de son père, a tenté de retrouver à travers ses lectures. "Le regard de l’Inde" passe ainsi, presque brutalement, de l’évocation de souvenirs familiaux à l’exercice d'une critique littéraire portant tout particulièrement sur les autobiographies de Rahman Khan - un ouvrier indien émigré au Surinam, et dont la trajectoire est sans doute comparable à celle des grands-parents de V.S. Naipaul – puis de façon à première vue plus surprenante, du Mahatma Gandhi et de son compagnon du combat pour l’Indépendance, Nehru, trois sources auxquelles V.S. Naipaul s’est nourri pour se forger une image de l’Inde – on l’a dit - décidément très fragmentaire, et biaisée en outre par bon nombre d'influences étrangères, néerlandaises dans le cas de Rahman Khan, anglaises, sud-africaines ou même russes dans le cas de Gandhi... L’ensemble peut paraître des plus disparates, et "Le regard de l’Inde" du même coup quelque peu décousu. Mais ce n’en est pas moins un bon complément à la lecture de "L’Inde, un million de révoltes" auquel il offre en quelque sorte un point de départ.
   
   Extrait:
   "La première migration, depuis l’Inde, avait eu lieu entre 1880 et 1897. Je suis né en 1932. La plupart des adultes que j’ai connus dans mon enfance devaient se souvenir de l’Inde.. Mais on n’en parlait jamais. Ceux qui finirent par en parler, huit ou dix ans après ma naissance, appartenaient à la nouvelle génération, éduqués à la nouvelle mode, et leur discours était politique : il évoquait le mouvement de libération et le nom de ses héros. L’Inde du mouvement de libération, un pays dont parlaient les journaux, semblait étrangement distincte de l’Inde plus domestique et plus intime d’où nous étions venus. De cette Inde-là, nous n’entendions rien dire.
   Non que nous ayons oublié ou voulu oublié, en tant que colons, d’où nous venions. Au contraire. L’Inde de nos origines ne se laissait pas oublier. Elle imbibait nos vies, notre religion, nos rites, nos fêtes, une grande partie de notre calendrier sacré, et jusqu’à nos idées sur la société; l’Inde continuait de vivre en nous, même quand nous commençâmes d’en oublier la langue. C’est peut-être à cause de cette persistance complète de l’Inde que nous ne pensions jamais à demander des nouvelles du pays à des gens venus de là-bas et dont les souvenirs devaient être assez frais. Et quand nous perdîmes cette notion d’entièreté et qu’un nouveau sentiment de l’histoire nous conduisît à nous interroger sur les circonstances de notre migration, il était trop tard. Beaucoup des personnes âgées que nous aurions pu questionner sur leur vie là-bas étaient mortes (…)" (pp. 18-20)

   
   
   Titre original: A Writer's People: Ways of Looking and Feeling (2007)

critique par Fée Carabine




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