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Auteur des mois d'octobre & novembre 2010
Thomas Bernhard

   Les deux mois précédents nous avaient emportés vers les étoiles avec L'Âge d 'or de la Science Fiction, il était temps que nos pieds touchent terre à nouveau, ce qui ne pouvait manquer d'arriver avec l'un des plus terre à terre des écrivains modernes: Thomas Bernhard.
   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D' OCTOBRE & NOVEMBRE 2010
   
    Thomas Bernhard est un écrivain autrichien né en 1931 aux Pays Bas et mort d'une maladie pulmonaire en 1989 en Autriche.
   
    Auteur de romans et de nombreuses pièces de théâtre, sa liberté de propos était totale et il tenait avant tout à critiquer vertement les tendances nationales-socialistes de son pays ce qui lui valut plusieurs scandales dont il accommodait fort bien.
   
    Après une éducation douloureuse pour lui en internat, toute son existence a été marquée par les maladies pulmonaires qui firent leur apparition dans sa vie alors qu'il avait 17 ans.
   
    Il commença dans l'écriture en 1952 en tant que journaliste à la plume très acérée, ses poèmes furent plus tard réunis en 5 recueils. Son premier roman ("Gel") parut en 1962 lui valut immédiatement le succès. Il écrivit plus de 20 textes en prose: romans, nouvelles autobiographies romancées
   
    Mais Thomas Bernhard adorait le théâtre et il laissa 18 pièces de théâtre. (Certaines représentations en avaient été très houleuses).
   
    On lui attribua de nombreux prix littéraires bien que leur remise fut souvent (grâce au récipiendaire) l'occasion de scènes peu agréables pour le jury.
   
    Finalement, pour ancrer son horreur de ce qu'il appelait la mentalité autrichienne, Thomas Bernhard interdit par testament toute édition ou représentation de ses œuvres en Autriche.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Maîtres anciens
  La Platrière
  L'origine
  La cave
  Minetti. Portrait de l'artiste en vieil homme
  Le souffle
  Oui
  Avant la retraite
  Les Mange-pas-cher
  Le froid
  Le neveu de Wittgenstein
  Un enfant
  Le naufragé
  Déjeuner chez Wittgenstein
  Dramuscules
  Extinction
  Place des Héros
  Mes Prix littéraires
  Des arbres à abattre
 

Maîtres anciens - Thomas Bernhard

Comédie
Note :

   Une des dernières œuvres de T. Bernhard. Ecrite en 1985. Le titre de l'oeuvre est bien «Maîtres anciens», sous titré «Comédie». Un sens particulier de la comédie, il faut bien le dire, avec cette écriture si particulière de T. Bernhard, et ses obsessions: l'Autriche, les Autrichiens, l'Art?
   
   L'action se déroule intégralement au Musée des Arts Anciens de Vienne (Kunsthistorisches Museum). Le vieux Reger, critique musical, a donné rendez-vous à 11H30 à Atzbacher, son ami (?) (il n'y a pas d'ami chez T. Bernhard) pour un motif qu'on découvrira à la dernière page.Atzbacher est là en avance, il observe Reger à la dérobée et l'intégralité de la «comédie» est constituée par les réflexions que porte Atzbacher sur ce qu'il sait, a su de Reger, ses supputations, ses spéculations. Atzbacher comme Reger, et surtout comme T. Bernhard, sont des désabusés, des revenus-de-tout pour qui l'Art, les hommes ne sont que vanités et prétexte à vilipendages.
   
   Le tout dans le style de T. Bernhard. C'est à dire aucune respiration dans l'écriture, pas de chapitre, pas de retour à la ligne, de la première à la 219ème page. Les lignes s'enfilent les unes derrière les autres sans discontinuer. Etouffant! En outre, il n'y a pas de dialogue. Tout en style indirect, renforcé par le fait que le narrateur, Atzbacher, rapporte le plus souvent les propos de Reger. Et les phrases sont alors inévitablement ponctuées de «dit-il», «dit Reger». Si l'on ajoute que les répétitions ne font absolument pas peur à T. Bernhard, on comprendra que l'impression d'ensemble n'est pas précisément «aérienne»!
   
   Un texte de T. Bernhard évoque tout de même assez facilement la possibilité de pathologies chez l'auteur telles l'obsession, l'idée fixe, des phobies?
   C'est très lourd à lire et pourtant digne d'intérêt.
   « Sa femme avait atteint l'âge de quatre-vingt-sept ans, mais elle aurait sûrement pu dépasser de loin la centaine si elle n'avait pas fait une chute, voilà ce qu'a dit Reger, ce jour là, à l'Ambassador. La Ville de Vienne et l'Etat autrichien et l'Eglise catholique, a dit Reger, ce jour là, à l'Ambassador, sont coupables de sa mort, car si la Ville de Vienne, à laquelle appartient le chemin du Msée d'art ancien, avait sablé le chemin du Musée d'art ancien, ma femme ne serait pas tombée, et si le Musée d'art ancien, qui appartient à l'Etat, avait prévenu Police-Secours tout de suite et pas seulement une demi-heure après, ma femme ne serait pas arrivée une heure seulement après sa chute, à l'hôpital des Frères de la Charité, et les chirurgiens de l'hôpital des Frères de la Charité, qui appartient à lEglise catholique, n'aurait pas bousillé l'opération, voilà ce qu'a dit Reger, ce jour-là, à l'Ambassador. La Ville de Vienne et l'Etat autrichien et l'Eglise catholique sont coupables de la mort de ma femme, a dit Reger, à l'Ambassador, ai-je pensé assis à côté de lui sur la banquette de la salle Bordone, me dis-je? »
   
   Quant aux Maîtres anciens, ils sont habillés pour l'hiver!
   
   
   Prix Médicis étranger en 1988.
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critique par Tistou




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Un exercice d’exécration
Note :

   Le narrateur de "Maîtres anciens", Atzbacher - écrivain très secret puisqu'il se refuse catégoriquement à publier la moindre ligne de ses écrits – s'est rendu au Kunsthistorisches Museum de Vienne bien en avance pour y retrouver son ami, Reger – musicologue renommé en Angleterre, mais méconnu dans sa patrie autrichienne. En attendant l'heure exacte de leur rendez-vous, il met à profit ses quelques instants de liberté pour observer Reger, assis à sa place habituelle, sur la banquette de la salle Bordone, face à "L'homme à la barbe blanche" du Tintoret, et pour se remémorer quelques unes de leurs conversations, ou encore d'autres discussions que lui avait rapportées Irrsigler, le gardien de service dans la salle Bordone, lui aussi très proche de Reger. Et le texte de "Maîtres anciens" n'est finalement rien d'autre que le long monologue intérieur d'Atzbacher, un long monologue tissé des propos de Reger et Irrsigler, et des opinions, goûts et surtout dégoûts de Reger.
   
   Car "Maîtres anciens" est, plus que tout, un long exercice d'exécration – claquant sec et nu au terme de la dernière phrase de la dernière page, "exécrable" est d'ailleurs le mot de la fin. Tout y passe. L'Etat et l'Eglise, évidemment. Les historiens de l'art et les guides des musées dont les bavardages interminables détruisent l'art. Mais aussi l'art lui-même, et les artistes qui l'ont créé, "Les soi-disant maîtres anciens n’ont jamais fait que servir l’Etat ou servir l’Eglise, ce qui revient au même, ne cesse de dire Reger, un empereur ou un pape, un duc ou un archevêque. Tout comme le soi-disant homme libre est une utopie, le soi-disant artiste libre a toujours été une utopie, une folie, c’est ce que dit souvent Reger." (pp. 52-53) Étonnamment, dans la bouche du musicologue qu'est Reger, la musique n'est pas mieux traitée que la peinture: Brückner ou Mahler se font ratiboiser, et quant à Beethoven... Hé bien, disons qu'aux yeux de Reger, il n'est pas si génial que ça... Quoique le plus à plaindre soit peut-être encore l'écrivain Adalbert Stifter dont l'œuvre est littéralement passée à la moulinette d'une ironie dévorante.
   
   Même la défunte épouse de Reger – que son mari regrette pourtant profondément - n'échappe pas totalement à ce traitement décapant, se trouvant prise à partie pour son goût du mobilier Jugendstil que Reger, lui, a en horreur. Mais c'est tout justement cela, le mélange complexe de sentiments que dissimule mal cette détestation perpétuelle et par moments quelque peu forcée, qui donne tout son prix à ce livre hors norme, plus encore que l'extraordinaire virtuosité ou que l'énergie folle que déploie Thomas Bernhard dans l'art du ressassement, de la répétition et de la variation infinitésimale. Les espoirs fiévreux, les exigences astronomiques, les attentes déçues... et la résignation, au bout du compte, et comme en désespoir de cause, à se satisfaire à défaut de mieux du peu que l'on peut vraiment avoir, et des vertus – même insuffisantes - de l'art des maîtres anciens: "Hé oui, a dit Reger, même si nous le maudissons et même si, parfois, il nous paraît complètement superflu et si nous sommes obligés de dire qu’il ne vaut tout de même rien, l’art, lorsque nous regardons ici les tableaux de ces soi-disant maîtres anciens, qui très souvent et naturellement avec les années nous paraissent de plus en plus profondément inutiles et vains, et de plus, rien d’autre que des tentatives impuissantes pour s’établir habilement sur la terre entière, tout de même rien d’autre ne sauve les gens comme nous que justement cet art maudit et satané et souvent répugnant à vomir et fatal, voilà ce qu’a dit Reger." (pp. 197-198)
   
   Extrait:
   
   "Depuis des dizaines d’années, les guides de musée disent toujours la même chose et naturellement quantité de sottises, comme dit M. Reger, me dit Irrsigler. Les historiens d’art ne font qu’inonder les visiteurs de leur bavardage, dit Irrsigler qui, avec le temps, a repris à son compte de nombreuses phrases de Reger, sinon toutes, mot pour mot. Irrsigler est le porte-parole de Reger, presque tout ce que dit Irrsigler, Reger l’a dit, depuis plus de trente ans Irrsigler répète ce que Reger a dit. Lorsque j’écoute attentivement, j’entends Reger parler à travers Irrsigler. Quand nous écoutons les guides, nous entendons tout de même toujours le bavardage sur l’art qui nous tape sur les nerfs, l’insupportable bavardage sur l’art des historiens d’art, dit Irrsigler, parce que Reger le dit si souvent. Tous ces tableaux sont sublimes, mais pas un seul n’est parfait, voilà ce que dit Irrsigler, d’après Reger. Tout de même les gens ne vont au musée que parce qu’on leur a dit qu’un homme cultivé doit y aller, pas par intérêt, les gens ne s’intéressent pas à l’art, quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l’humanité, en tout cas, ne s’intéresse pas le mois du monde à l’art, voilà ce que dit Irrsigler, d’après Reger, mot pour mot." (pp. 13-14)

critique par Fée Carabine




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La Platrière - Thomas Bernhard

La maison du ouïr
Note :

   C'est l'un des premiers romans de l'écrivain autrichien (Das Kalkwerk, 1970) et l'un des plus anciennement traduits en français. Autant dire qu'un lecteur d'aujourd'hui peut être tenté d'y rechercher la genèse de ses thèmes favoris: l'échec, la folie, la récrimination par exemple, sans compter que son écriture caractéristique s'y trouve déjà établie.
   
   De quoi s'agit-il? Un homme âgé, Konrad, et sa femme infirme, sont installés depuis cinq ans dans les bâtiments d'une ancienne usine vouée à la fabrication du plâtre, loin de toute grande ville. Le site est très isolé: l'hiver le chasse-neige municipal ne vient plus jusqu'à la Platrière depuis que l'usine est morte. Par ailleurs, Konrad n'a pas souhaité installer le téléphone par souci de travailler dans la plus grande tranquillité. Comme Koller dans les "Mange pas cher", il a en tête l'essai qu'il a choisi d'écrire. Il ne répond plus à ses correspondants et limite ses relations à quelques voisins et notables de sa campagne, principalement Wieser et Fro, intendants de deux domaines proches. Jadis riche héritier, Konrad a fini d'épuiser sa fortune en aménageant la Platrière et il a même dû vendre de nombreux meubles à un antiquaire véreux. Mais il a conservé son tableau de Francis Bacon et le piano sur lequel il interprète — de moins en moins — ses musiciens préférés. Elle et lui étaient passionnés de musique classique et écoutèrent jusqu'à s'en lasser la symphonie Haffner. Sinon, c'est la lecture de Kropotkine et d'Ofterdingen qui occupe ses pauses dans ses prétendus travaux sur l'ouïe.
   
   En fait ceci appartient au passé. Le roman commence par la fin: Konrad a assassiné sa femme à coups de carabine, la police est venue l'arrêter, il a été jugé et jeté en prison. Tout le texte — il n'y a aucun rebondissement et aucune surprise finale qu'il faudrait éviter de dévoiler ici — tout le texte, disais-je, est constitué des propos rapportés de Wieser et Fro avec Konrad, voire d'interventions d'un très épisodique narrateur qui vend des polices d'assurances. Ces conversations, où l'on rapporte aussi bien des hypothèses sur le drame que des souvenirs sur les occupations quotidiennes du couple, font aussi état d'autres interlocuteurs, tels Höller un voisin qui apporte au couple de reclus des plats préparés à l'auberge voisine, ou Koller le garde-chasse, ou encore l'architecte qui a aménagé la Platrière. Naturellement toutes ces conversations s'inscrivent dans un texte sans alinéa et donc très compact, assez redoutable à lire, et très riche en lentes variations des sujets abordés. Mais la patience paie: on apprend que Konrad et sa femme ont visité les grandes villes d'Europe sans compter leurs dépenses et qu'après "des dizaines d'années" le couple s'est disputé pour décider du lieu de sa retraite. Ou bien Toblach où Mme Konrad avait grandi, ou bien cet ermitage sinistre coincé entre un lac et de hauts buissons, aux fenêtres protégées de barreaux, et aux immenses pièces quasi vides, une sorte de prison sans gardien où l'emménagement tient quelque part du suicide du couple qui possède par ailleurs quantité d'armes à feu.
   
   Konrad prétend travailler à un Traité sur l'Ouïe. "Oui, avait dit Konrad à l'architecte (selon Wieser), il n'y a pas d'ouvrage concluant sur l'ouïe, le seul ouvrage honorable, de quelque valeur, sur l'ouïe, remonte à trois cents ans. Tout le reste à ce sujet est un bousillage…" Il s'y prépare en appliquant jour après jour la méthode du docteur viennois Urbantschitch, répétant à sa femme prisonnière de son infirmité des séries de mots à voix basse ou à voix haute, à l'oreille gauche puis droite, tout en faisant parfois des pauses de lecture. Sa femme est ainsi soumise à une sorte de tension proche de la torture, ce dont elle se venge aimablement… "Au moment précis où il lui citait Wittgenstein, elle l'envoyait chercher du cidre à la cave (avait dit Konrad à Fro)."
   Des heures durant, inlassablement, Konrad poursuit l'expérience. Qu'en tire-t-il? On ne sait. Mais il prend des notes. Quant à la rédaction du traité, ce n'est jamais le bon moment. On voit bien que l'échec tient à de multiples facteurs, principalement l'indécision de Konrad (écrire le traité ou répondre au courrier?), son vertige devant la page vierge — ce qui peut renvoyer aux angoisses de Thomas Bernhard lui-même — mais surtout au fait qu'il n'a rien à dire. Sa recherche est une impasse; elle symbolise une vie gâchée, et toujours à deux doigts de la folie. Outre le meurtre, des rêves faits par Konrad vont dans ce sens. L'un où le Traité est fini et où l'épouse, de nouveau bien vaillante, s'introduit dans le bureau du chercheur et jette tout dans la cheminée: "Voilà l'Essai brûlé, tout ton Essai est brûlé! dit Mme Konrad. A présent tu peux de nouveau te casser la tête en te demandant comment tu vas le rédiger, te casser encore la tête quelques dizaines d'années, sur sa rédaction, il n'est plus là!"Un autre où Konrad peint tout en noir dans toutes les pièces de la Platrière, objets et femme compris!
   
   Par rapport à d'autres "romans" de Thomas Bernhard, il y a ici encore peu de récriminations contre l'Autriche, thème qui ira croissant jusqu'à l'apothéose de la pièce "Place des Héros", mais ce n'est pas une raison pour bouder son plaisir, à condition sans doute d'avoir déjà lu un texte plus facile (et plus récent) du même auteur.

critique par Mapero




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L'origine - Thomas Bernhard

Enfance d'un insoumis
Note :

   Premier des cinq ouvrages écrits de 1975 à 1982 qu'il consacra à son autobiographie et qu'il appelle "romans autobiographiques", (mais est-ce jamais autre chose?) disons que cela le met à l'abri des procès, bien que "l'oncle Franz" lui en fera un et obtiendra quelques gommages. Le personnage est tantôt "Lui", "Il", tantôt "Je", mais le récit est là et ne raconte qu'une seule personne.
   
    "L'origine" couvre la période qui va de 1943 (l'auteur avait 12 ans) à 1946. Ce sont les années collège, deux collèges en fait, en internat. Le premier est national-socialiste, ensuite, la page d'histoire ayant été tournée, vient le collège religieux. Mais comme le dit l'auteur, on a juste remplacé le portrait d'Hitler par un crucifix, c'est le même clou. Et un très mauvais clou. Les deux systèmes de pensées sont mortifères. Bernhard, maintenant de taille à "gueuler" sa haine et sa révolte, revient sur les mauvais traitements subis et le désespoir infini des enfants confiés à ces institutions. On les détruit, chacun ne couve que des rêveries de suicides. Quatre morts en un an à son arrivée. Toute fantaisie, toute créativité, toute liberté d'esprit est écrasée en eux par des méthodes sadiques, C'est pourtant son grand-père bien aimé qui l'a placé là. C'est que le vieil homme, bien que plein de bonne volonté, ne concevait pas que l'on put se faire une place dans le monde intellectuel sans avoir suivi le cursus classique, s'être assuré de cette culture. Mais de la culture, comme le constate rapidement Th. Bernhard, il y en a très peu, et de l'intelligence, pas du tout. Ce ne sont pas des qualités que l'on encourage là. Les collèges et lycées sont des outils d'asservissement et non d'élévation comme le croyait son grand-père.
   
   C'est avec "L'origine" que j'ai découvert Thomas Bernhard. C'est un texte compact, monobloc, sans ouverture, aussi bien du point de vue de la simple calligraphie que de celui du contenu. Le lecteur est face à des pages et des pages sans un retour à la ligne. Des phrases qui s'enchainent les unes aux autres et se dévident implacablement, tout comme s'enchainent tout aussi implacables souvenirs et idées, sans cesse repris, répétés, creusés jusqu'à l'usure. Quel ancien ennemi pourrait espérer y échapper? Bernhard rongera jusqu'à l'os les faux semblants de ces années là. On a blessé gravement l'enfant qu'il était -et d'autres avec lui, bien qu'il ne les évoque guère- et il entend en tirer vengeance. On ne lui échappera pas. Il étend sa détestation à toute la ville et Salsburg en prend vraiment pour son grade. Il écrit poussé par la haine et la rancune; sa condamnation est sans nuance et l'invective est son arme.
   "- que cette ville a toujours été pour lui la ville qui l'a blessé, qui s'est même uniquement ingéniée à maltraiter son esprit et son âme, l'a sanctionné, puni sans relâche pour des délits et des crimes qu'il n'a pas commis, qui a étouffé en lui tout sentiment, toute sensibilité."
   Mais être poussé par la haine, ce n'est pas être libre et puis, peut-on haïr une ville? Qu'à cela ne tienne, il étend sa détestation aux habitants: "En cette ville les habitants sont froids jusqu'à la moelle des os et leur pain quotidien est la bassesse, le calcul abject est leur marque particulière."
   Un homme qui savait se faire aimer de ses concitoyens, notre Thomas, mais comme il le dira dans "La Cave": "Je ne suis pas un homme qui laisse tranquille, je ne veux pas être d'un caractère de cette sorte-là."
   
   Son écriture aussi est tout à fait particulière. Cette façon de répéter, de reprendre sans cesse, cela rebute le lecteur au début, mais peu à peu, on constate que cela produit un effet de «rouleau compresseur» qu'on aurait du mal à arrêter, même pour une pause, la lecture est prise dans cet enchainement qui se révèle difficile à briser et qui est hypnotique.
   
   Les souvenirs se suivent, certains m'ont laissée un peu dubitative, comme le nombre de morts d'asphyxie dans les tunnels (des centaines à chaque fois?) et un souvenir formateur unique est repris deux fois dans deux versions assez différentes – et éclairantes- (dans la cave avec la femme du directeur). On rejoint là la notion de roman autobiographique.
   A lire en tout cas et pas une si mauvaise façon de commencer avec Thomas Bernhard.
   
   
   
   Les romans autobiographiques:
   
   1. L'origine (1975)

   2. La cave (1976)
   3. Le souffle (1978)
   4. Le froid (1981)
   
   Le 5ème: "Un enfant" (1982), peut être lu seul, sans chronologie par rapport aux quatre autres
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critique par Sibylline




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L’apprentissage de la révolte
Note :

   Premier titre d’une série autobiographique, ce livre est un long monologue serré relatant les années d’internat de Bernhard. Le penchant de l’écrivain autrichien pour le nihilisme semble déjà présent à ce jeune âge alors qu’il déblatère sur l’autorité et exprime son profond dégoût pour la ville de Salzbourg.
   
   Son passage coïncide avec la montée du nazisme. La direction de l’école est alors occupée par un fasciste. Après la guerre, l’internat devient catholique sous le joug d’un autre directeur. Bernhard n’est tendre avec personne. Son témoignage lucide et enragé ne fait pas de quartier.
   
   À la longue, j’ai trouvé ce court texte extrêmement agressant et déprimant. Il semble que Bernhard ait volontairement évacué tous les moments heureux qu’il aurait pu vivre, choisissant de peindre l’internat comme un endroit pire qu’une prison turque! À cet égard, il fait preuve de mauvaise foi. De même, il se vautre dans ses certitudes : «Le temps où l'on est élève et étudiant est principalement un temps de pensée suicidaire et celui qui le nie a tout oublié.»
   
   Dommage que toute cette arrogance intellectuelle et cette propension à l’exagération gâchent des réflexions qui ne sont parfois pas bêtes.

critique par Benjamin Aaro




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La cave - Thomas Bernhard

L'arrière-petit-fils de Jojo du saindoux
Note :

   Nous avions vu, dans le 1er volume de ces romans autobiographiques, "L'origine", l'auteur souffrant infiniment de son sort d'élève en internat, nous le découvrons ici le jour où, alors même qu'il rejoignait son établissement, il a soudain bifurqué et, semble-t-il sans préméditation, mit fin à ses études et se rendit directement à l'agence de placement pour y trouver un apprentissage.
   
   Comme il le répète plusieurs fois, c'est ainsi que cela s'est passé: un matin qu'il se rendait à ses cours, il a soudain fait demi-tour pour se rendre directement au bureau de placement et demandé -et obtenu, il n'y avait pas alors de chômage- une place d'apprenti non seulement à l'inverse des ambitions intellectuelles et théorique qu'il avait acceptées jusqu'alors, mais également à l'inverse géographiquement des quartiers bourgeois vers lesquels il était sensé vouloir migrer. Quittant son statut d'élève, d'entretenu par sa famille, d'apprenti bourgeois et intellectuel pour devenir commerçant, gagnant son pain et évoluant dans un des quartiers les plus défavorisés et partant les moins flatteurs, c'est vraiment à tous points de vue un demi-tour qu'il a fait ce jour-là et ce demi-tour lui valut les mois les plus heureux de sa vie. Car alors que je m'attendais plus ou moins à ce que le terme «cave» avec ses connotations négatives désigne un lieu où il eut à souffrir, tout au contraire, cette cave, car s'en était bien une néanmoins, abritant un magasin très populaire d'alimentation pour gens très modestes, fut un royaume où il se dépensa sans compter tout en s'estimant toujours pleinement payé de ses efforts. Enfin il se trouvait une place, un rôle, une réussite, un statut honorable et un avenir!
   
   Il avait dit que les collèges et lycées étaient des outils d'asservissements, Bernhard a le plaisir de constater que dans les classes plus basses de la société, qui n'ont pas été soumises à ce «dressage», il peut retrouver des gens vrais avec lesquels il s'entendra toujours bien et aisément, parmi lesquels il se trouvera toujours à l'aise, ce qui ne sera jamais le cas dans les milieux plus sociabilisés. Ainsi le voyons-nous se vanter amplement de ses ancêtres commerçants dans l'alimentaire comme d'autres font briller une lointaine noblesse.
   
   Et au moment où il se trouve cette empathie avec un milieu et un équilibre dans son rôle professionnel, une place dans la société, un nouveau grand bonheur s'ajoute: il découvre la musique qui restera toujours la grande joie de son existence. La musique et ses capacités pour le chant qui, les cours aidant, lui permettent de rêver à une carrière de chanteur lyrique et élèvent son existence, ses rêves et ses plaisirs.
   
   Mais son emploi comprend le déchargement de camions de pommes de terre, et parfois sous la neige... et c'est ainsi qu'ayant pris froid, mal soigné, en partie par pauvreté en partie par trop grande hâte à retrouver son royaume souterrain, il se ferma les portes de son paradis tout en ouvrant celles d'une série d'hôpitaux et sanatorium où il replongera en enfer.
   
   
   Et là encore, avec ce deuxième tome, il se confirme que le lecteur est tombé entre les mains d'un radoteur de génie qui soudain nous éblouit par une interprétation infiniment juste de quelque phénomène (comme par exemple lorsqu'il parle de la cité pauvre et en analyse les fondement et le fonctionnement). auteur étonnant, fascinant, attachant, une fois dépassé la surprise de la première rencontre, sa lucidité crue a des fulgurances marquantes. Plus on le lit, plus on l'apprécie. Il a une place tout à fait à part je trouve. Une personnalité tout à fait originale et digne de la plus grande estime.
   
   
   Les romans autobiographiques:
   
   1. L'origine (1975)
   2. La cave (1976)

   3. Le souffle (1978)
   4. Le froid (1981)
   
   Le 5ème: "Un enfant" (1982), peut être lu seul, sans chronologie par rapport aux quatre autres
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critique par Sibylline




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Le choix de la direction opposée
Note :

   « Je suis toujours resté le trouble-fête à chacune de mes respirations, dans chacune des lignes que j’écris. Toute ma vie mon existence a dérangé. J’ai toujours dérangé et j’ai toujours irrité. Tout ce que j’écris, ce que je fais est dérangeant, irritant. Ma vie entière en tant qu’existence n’est rien autre qu’une volonté constante de déranger et irriter. En attirant l’attention sur les faits qui dérangent et irritent. Les uns laissent les gens tranquilles, les autres – je fais partie de ceux-là – dérangent et irritent. Je ne suis pas un homme qui laisse tranquille, je ne veux pas être un caractère de cette sorte-là. » P 37
   
   Utilisant un art consommé de la répétition et des phrases à rallonge (style envoûtant de Bernhard apparemment), l’auteur nous raconte son choix décisif et assumé, à quinze ans, de quitter son lycée pour prendre une «direction opposée». Il travaille alors dans une épicerie en «sous-sol» (d’où le titre «la cave»). Ce commerce est situé à Salzbourg dans un quartier qu’on dirait bêtement «sensible» à notre époque. Il est tenu par un nommé Podlaha, homme cultivé et travailleur. La clientèle populaire est diverse et variée mais socialement défavorisée. Le jeune Bernhard s’accomplit dans son travail, redoutant puis appréciant la partie physique de la tâche et se révélant comme bon commerçant. Il exprime sa satisfaction d’actif.
   « Ces trois éléments: le chant, la musicologie et l’apprentissage du commerce, firent soudain de moi un être existant sans cesse dans la tension la plus grande et effectivement chargé jusqu’à la limite de ses forces, ils facilitèrent la présence dans ma tête et dans mon corps d’un état idéal.» P.119
   
   Le jeune homme décidé vit entassé à neuf dans un appartement familial de trois pièces. Il se passionne pour la musique. Passion qu’il partage avec son patron ainsi qu’avec son grand-père qui le poussera à prendre des cours de chant.
   
   Insérées au récit, de longues et brillantes plages de pensées sont délivrées. La condition humaine, le travail, la liberté, la connaissance de soi…
   « On n’avait pas seulement le droit de penser ce que l’on voulait, on avait aussi le droit d’exprimer aussi ce que l’on pensait au moment et sous la forme que l’on voulait, aussi fort qu’on le désirait. On n’avait pas besoin de risquer constamment d’être attaqué parce qu’on avait du caractère, soudain la personnalité cessait d’être massacrée, broyée par les règles de la société bourgeoise qui est un appareil dévastateur pour les êtres humains. » P.104   i>
   Musique des mots, l’écriture est pleine de la liberté et de l’honnêteté revendiquées par l’auteur. Thomas Bernhard imprime en nous sa volonté d’indépendance, par la peinture qu’il nous fait de sa jeunesse, par les idées qu’il instille en nous.
   « Toute ma vie j’ai toujours voulu dire la vérité même si je sais à présent que ce que je disais était mensonge. Au bout du compte, ce qui importe seulement c’est la part de vérité qu’il y a dans le mensonge. » P.40

critique par OB1




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Minetti. Portrait de l'artiste en vieil homme - Thomas Bernhard

Le rôle de Michel Bouquet !
Note :

   Écrite pour le célèbre acteur Minetti, et à lui dédiée en 1976, cette pièce offre, par la mise en abyme, une intéressante réflexion sur l'illusion théâtrale. Certes la parole occupe l'espace ; mais elle le dispute à une réelle construction scénique : trois scènes d'intérieur et un épilogue en extérieur. Tout marque le vieillissement et le délabrement : dans le hall d'un vieil hôtel, dans Ostende enneigée un soir de Saint Sylvestre, le vieil acteur Minetti, sa valise et son parapluie, attend en vain le directeur du théâtre de Flensburg... Passent, toujours de gauche à droite, un vieil homme, un vieux couple, un nain et un infirme à masque de chien : au registre dramatique se mêlent le comique et le grotesque : l'attache du caleçon de Minetti pend sur son pantalon... La logorrhée de l'artiste submerge, en faux monologue, une dame qui résiste à sa fin grâce à l'ivresse du champagne, et un jeune couple qui, lui, file vers l'avenir...
   
   Théâtralisation de la vieillesse, la pièce l'est surtout du statut de l'acteur: «son existence entière est toujours une autre existence» puisqu'il endosse tous les rôles que «tout au long de la vie nous simulons» pour faire prendre conscience au public de ses illusions. Le thème du masque est donc central dans cette pièce : celui du Roi Lear et tous ceux du réveillon de Saint-Sylvestre. «Troubler [la] quiétude» du public, telle est la fonction du véritable acteur. Or «le monde veut de la distraction» et non éprouver un malaise; le grand acteur, pour Bernhard, est un grand provocateur rejeté par le public qui refuse «le bonnet de l'esprit», qui refuse de voir représenté ce qu'il ne veut pas voir. C'est pourquoi «le théâtre est un art monstrueux»; hors de ses rôles le comédien n'est que vide: «l'art dramatique c'est l'art de la folie» et l'acteur subit de telles tensions qu'il en explose et finalement se suicide. Si, depuis trente ans Minetti n'est plus remonté sur scène, c'est en raison de son intransigeance, de son refus de jouer du théâtre classique, celui qu'aime le public car il ne le perturbe pas. Minetti reste fixé sur le Roi Lear, dont il transporte le masque dans sa valise... On retrouve là l'attirance de Bernhard pour l'Angleterre et sa haine de l'Allemagne, de Lübeck qui l'a chassé.
   
   Ce vieil acteur tient autant du "Roi se meurt" de Ionesco que de la clochardise de Godot ; ne lui reste que la parole, et son obsession de rejouer encore... Il se croit un Juste et une Victime quand il n'est plus qu'un vieil acteur face à la pire des fins: pour avoir voulu nous révéler notre goût dangereux pour l'illusion, il n'a jamais été personne.

critique par Kate




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Le souffle - Thomas Bernhard

Le monde merveilleux de la médecine
Note :

   Nous avions laissé Thomas Bernhard, pas encore 18 ans, qui venait de déclarer une sérieuse pneumopathie après avoir déchargé un camion de pommes de terre sous la neige et surtout, avoir mal soigné ce coup de froid. Il en résulta une pleurésie purulente qui le conduisit tout droit à l'hôpital pour la première d'une longue série d'hospitalisations. Et cette prise de contact avec le milieu hospitalier fut d'autant plus rude qu'il se trouva immédiatement relégué dans un mouroir de 12 lits d'où l'on ne sortait qu'exceptionnellement autrement qu'entre quatre planches. Et quand je dis "mouroir", je dois ajouter "section des pauvres", en Autriche, en 1949, si vous voulez bien saisir l'ambiance.
   
   Chacun étant visible de tous dans ce mouroir communautaire, les infirmières emmenaient le patient dans la salle de bains lorsque les derniers moments leur semblaient venus, (à moins que le lieu ne soit déjà occupé). Étant l'hôte de l'un de ces douze lits, entouré d'agonisants, l'état du jeune T. Bernhard était si grave qu'il ne tarda d'ailleurs pas à aller passer une nuit dans la dite salle de bains jusqu'à ce que les infirmières doivent admettre qu'elles avaient perdu leur pari et le réintégrer dans la salle commune. Je suis sûre que vous devinez bien comme ce premier contact avec la maladie et le milieu hospitalier a pu être instructif pour Bernhard. D'autant que, son état s'améliorant lentement, il finit par pouvoir observer ce qui se passait autour de lui et commencer à pratiquer son art de l'observation impitoyable ne s'encombrant d'aucune bienveillance imméritée. Et il y avait à voir.
   
   Dans le même temps, son bien-aimé grand-père était hospitalisé dans une autre aile de l'établissement et, là encore contrairement aux attentes, ne devait pas, lui, en ressortir, suite à une erreur de diagnostic. La longue histoire d'amour entre Thomas Bernhard et le corps médical commençait. Ce fut un vrai massacre. Ils ne lui firent aucun cadeau et il eut l'audace de le dire haut et fort sans se soucier d'enjoliver.
   "Ces vieilles gens dans le mouroir ne devaient plus, sous aucune condition, revenir à la vie, ainsi ne pouvais-je m'empêcher de penser en observant les médecins lors de la visite, ils étaient déjà passés par profits et pertes, déjà rayés des contrôles de la société humaine, et, comme si les médecins avaient eu l'obligation de ne l'empêcher à aucun prix, chacun de leurs actes, leur inactivité, leur froideur affective et intellectuelle retiraient la vie à ces êtres pitoyables du mouroir, qui désormais étaient réduits à la seule assistance qui venait d'eux, les médecins. (…) Chez les infirmières, tout n'était plus que mécanique, comme travaille une machine qui, dans son activité, doit s'en tenir au mécanisme qui lui est incorporé et à rien d'autre. Toutes les fois la visite m'avait montré s'avançant, vêtue de blanc, l'impuissance de la médecine. Son apparition n'avait toujours laissé derrière elle que froideur glaciale, et avec cette froideur glaciale, les doutes sur son art et sa justification."

   
   Le jeune Thomas qui les découvre trouve donc les médecins plus nuisibles qu'utiles et se convainc que c'est seul et même contre eux qu'il doit guérir. Il exagérait? Jugez-en: comme sa robuste constitution surmonte la pleurésie et qu'il lui faut maintenant assurer sa convalescence, ils l'enverront dans un sanatorium où il n'y a que des tuberculeux et où il est impossible que le jeune homme sain qu'il est encore à ce moment ne contracte pas le bacille de Koch.
   
   Mais c'est également pendant -et sans doute à cause de- cette hospitalisation qu'il découvre la littérature.
   
   Je suis encore une fois admirative devant l'extraordinaire clairvoyance de l'auteur qui, même lorsque cela ne l'avantage pas, a une vision remarquablement claire, impartiale et juste de ce qui se passe et, sans aucune référence à la psychanalyse, analyse avec lucidité ses propres rapports ambigus à la maladie, au monde hospitalier. Cette finesse de compréhension des évènements est aussi remarquable que son acharnement à dire les choses sans concession.
   
   
   Les romans autobiographiques:
   
   1. L'origine (1975)
   2. La cave (1976)
   3. Le souffle (1978)

   4. Le froid (1981)
   
   Le 5ème: "Un enfant" (1982), peut être lu seul, sans chronologie par rapport aux quatre autres

critique par Sibylline




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Oui - Thomas Bernhard

Une remarquable inaptitude au bonheur
Note :

   C’est ce qui me frappe après avoir absorbé plusieurs ouvrages du maître autrichien ; il présente une remarquable inaptitude au bonheur. C’en est un vrai … bonheur!
   
   Bon, non, ce n’est pas un bonheur. Lire Thomas Bernhard c’est, à coup sûr, devoir s’armer d’un moral d’acier pour résister à ses détestations corrosives et à sa capacité de démoralisation impressionnante. Encore que, dans «Oui», il ne «radote» pas autant que dans d’autres ouvrages, franchement pénibles, tels «Les Mange-pas-cher» par exemple.
   
   Il y a un fil conducteur dans «Oui» - bon, n’exagérons pas, ténu le fil – et il y a un indéniable attrait ou une indéniable obsession pour le suicide.
   
   Un couple, lui Suisse, elle d’origine Persane, débarque dans le bled –immanquablement pourri le bled, normal puisqu’en Autriche et que nous sommes avec Thomas Bernhard – du narrateur (raisonnablement Thomas Bernhard lui-même), et devient très vite acquéreur d’un terrain insalubre, dont personne ne veut, au grand bonheur de Moritz, l’agent immobilier et par la même occasion confident et soutien moral du narrateur.*
   
   Le narrateur présente une grosse tendance suicidaire au début de l’œuvre qu’il transfère rapidement sur celle qu’il appellera «la Persane». Belle étude psycho-sociologique sur ce couple suisso-persan (et au passage c’est au bazooka qu’il tire sur les Suisses, le Bernhard! Et une autre détestation, une!) et sur ce qui a amené le Suisse à acheter ce terrain. Ça finit mal (l’inaptitude au bonheur, je l’ai titré, plus haut!).
   
   Il y a bien des redondances, des re-re-re-redites (on est chez Thomas Bernhard), des déclarations confondantes de naïveté, mais ça reste un Thomas Bernhard lisible. Au style toujours aussi particulier tout de même. Autant être prévenu, amateur de phrases courtes et concepts simples s’abstenir! La première phrase de l’œuvre court quand même sur 2 pages et demi! N’importe qui d’autre se permettant ce genre de fantaisie serait taxé d’écrivaillon, j’en suis persuadé. Quelquefois je me demande s’il n’y a pas un snobisme Bernhard? Allez, le début de ladite phrase:
   « Le Suisse et sa compagne s’étaient présentés chez l’agent immobilier Moritz juste au moment où, pour la première fois, non seulement j’essayais de lui faire entrevoir scientifiquement, les symptômes d’altération de ma santé affective et mentale, mais où j’avais justement fait irruption chez Moritz – qui était sans doute à ce moment-là l’être dont je me sentais le plus proche – pour lui déballer tout à trac et sans le moindre ménagement la face cachée, pas seulement entamée, mais déjà totalement dévastée par la maladie, de mon existence, qu’il ne connaissait jusque-là que par une face externe pas trop irritante et donc nullement inquiétante pour lui, ne pouvant par là que l’épouvanter et le choquer, ne serait-ce que par la soudaine brutalité de l’expérience à laquelle je me livrais, du fait que cet après-midi-là, sans crier gare, je découvrais et dévoilais complètement tout ce que, en dix ans de relations et d’amitié avec lui, je luis avais caché, … »

   
   (J’arrête, j’ai pitié, ça fait 2 pages et demi !)
   Un pour qui j’ai une pensée émue, c’est Jean-Claude Hémery. C’est le traducteur!
   
   
   * situation très proche de ce que vécut T. Bernhard
    ↓

critique par Tistou




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Douleurs existentielles
Note :

   L’histoire contée par ce roman tourne autour d’une scène initiale – une scène clé – au cours de laquelle le narrateur dépressif, qui vient de passer plusieurs mois dans une solitude abrutissante et destructrice, se présente chez son ami Moritz – un agent immobilier plus ou moins malhonnête – et lui fait une longue déclaration colérique et haineuse. Au moment où le narrateur a l’impression que sa déclaration est en train de le mener trop loin et qu’il est sur le point de basculer dans la folie, deux personnages font irruption dans la pièce : un couple d’une soixantaine d’années, l’homme étant un Suisse (désigné tout au long du roman comme "Le Suisse") qui vient d’acquérir par le biais de Moritz un terrain lugubre et jusque-là invendable, et la femme étant une persane peu loquace (désignée tout au long du roman comme "la Persane") qui fascine aussitôt le narrateur et à laquelle il propose une promenade dans la forêt. (…)
   
   Le style de ce livre est tout à fait particulier et donne l’impression d’être pris dans un tourbillon verbal : les répétitions de mots et d’idées sont nombreuses, et les phrases font parfois plusieurs pages. La présence de toutes ces répétitions, couplée à cette impression de logorrhée, donne le sentiment que le narrateur est effectivement perturbé, en proie à des idées fixes, et qu’il est dans une sorte de continuel ressassement de ses problèmes, ce qui s’accorde bien à son caractère dépressif.
   
   L’histoire m’a semblé marquée par une profonde désespérance : chacun – notamment le narrateur mais aussi la Persane – est confronté à la solitude et les tentatives faites pour sortir de cette solitude et nouer une communication véritable sont vouées à plus ou moins court terme à l’échec.
   
   L’histoire de la Persane est particulièrement cruelle : elle suivait dans sa jeunesse de brillantes études et se montrait douée et intelligente, mais elle rencontre le Suisse et décide de sacrifier son avenir pour lui et de mettre à sa disposition son réseau d’amis et de relations, son ambition et ses capacités. Au lieu d’en être finalement remerciée, elle en sera au contraire cruellement punie par le Suisse, qui la pousse à la réclusion et à la destruction.
   
   J’ai bien aimé ce sombre roman, à l’écriture entraînante et énergique, j’ai trouvé qu’il illustrait brillamment l’absurdité de la vie et la difficulté des relations humaines.
   
   Voici un extrait qui m’a paru révélateur de la philosophie de ce roman (pages 49-50) :
   "Mais tout ce qui doit être écrit a constamment besoin d’être recommencé à zéro et constamment tenté à nouveau, jusqu’au moment où c’est au moins approximativement réussi, mais jamais de manière pleinement satisfaisante. Et, aussi désespéré, aussi épouvantable et voué à l’échec que cela soit, chaque fois qu’on a un sujet qui, sans cesse et sans répit, vous torture obstinément, qui ne vous laisse pas en paix, il faudrait malgré tout essayer. Tout en ayant conscience que rien n’est jamais certain, que rien n’est jamais parfait, nous devons, même au milieu de la pire incertitude et des pires doutes, entreprendre et poursuivre la tâche que nous nous sommes donnée. Si nous renonçons toujours avant même d’avoir commencé, nous finissons dans le désespoir, et, pour finir, nous ne pouvons sortir de ce désespoir définitif et nous sommes perdus. De même que, chaque jour, il nous faut nous réveiller, commencer et poursuivre la tâche que nous nous sommes donnée, c’est-à-dire vouloir continuer à exister, tout simplement parce qu’il nous faut continuer à exister, de même une entreprise comme celle de fixer le souvenir de la compagne du Suisse, il nous faut la commencer, la poursuivre et ne pas nous laisser décourager par la première pensée qui nous vient à l’esprit, et qui, probablement, y reviendra constamment : celle que nous ne pouvons qu’échouer dans cette entreprise. Après tout, il n’existe que des tentatives échouées."

critique par Etcetera




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Avant la retraite - Thomas Bernhard

"Une comédie de l’âme allemande", vraiment?
Note :

   Sous-titré "une comédie de l’âme allemande", "Avant la retraite" nous immerge dans le huis-clos oppressant qu’est la vie de Rudolf Höller, de ses sœurs Vera - avec laquelle il entretient une relation incestueuse - et Clara – que les blessures qu’elle a encourues pendant un bombardement ont clouée dans un fauteuil roulant -, et de leur bonne sourde-muette... Certainement pas par hasard, ainsi que le constate Vera :
   "Une qui entendrait et qui parlerait
   serait mieux naturellement d’une part
   mais d’autre part il est bon
   qu’elle ne puisse pas entendre
   ni parler
   c’est là-dessus que tout repose
   qu’elle n’entende pas
   et ne parle pas
   imagine
   qu’elle parle
   et qu’elle entende." (pp. 11-12)

   
   Ancien SS et commandant d’un camp de prisonniers, Rudolf a échappé aux procès de l’après-guerre grâce à de faux papiers qui lui avaient été fournis par Himmler. Devenu par la suite juge dans sa ville natale, une fonction qu'il est à présent sur le point de quitter, atteint par la limite d'âge, il célèbre depuis lors chaque 7 octobre l’anniversaire de son sauveteur, et cela comme de bien entendu dans la plus stricte intimité. La comédie de l’âme allemande annoncée par le sous-titre apparaît dès lors comme celle d’un esprit imprégné d’un antisémitisme irréductible car "telle est la nature allemande" (p. 40), sans que les protestations de Clara - ses convictions politiques sont diamétralement opposées à celles de sa sœur et de son frère dont elle est par ailleurs dépendante - puissent y changer quoi que ce soit. Portrait-charge – mais on a connu Thomas Bernhard plus virulent -, comédie ou drame, "Avant la retraite" m’a en tout cas semblé curieusement privé d’enjeu, une longue suite de confrontations certes non dénuées de brio mais d’autant plus artificielles que leurs protagonistes ne sont que trop conscients d’y jouer un rôle écrit d’avance, obéissant à des règles précises encore que mystérieuses.
   
   Extrait:
   
   "Mais ce dont il s’agit
   C’est de perfectionner
   le rôle que nous jouons
   parfois nous ne comprenons pas cela nous-mêmes
   alors nous sommes plongés dans le malaise
   mais nous savons exactement ce que nous avons à faire
   Toi c’est avec le fauteuil roulant
   c’est au moins aussi cruel
   que moi avec Rudolf
   Nous ne pouvons pas faire autrement
   nous nous mentons
   mais que c’est beau en fin de compte
   ce que nous faisons
   en le jouant
   et ce que nous jouons
   en le faisant
   Contrevenir à nos lois
   n’est plus possible" (p. 42)

critique par Fée Carabine




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Les Mange-pas-cher - Thomas Bernhard

Pas cher peut-être, étouffant sûrement!
Note :

   Du Thomas Bernhard dans toute sa splendeur. Noir, touffu, répétitif, autistique, … Le texte, comme à l’accoutumé chez T. Bernhard est sans aération aucune; ni retours à la ligne, ni paragraphes, si sauts de page … Vous embrayez page 11 et arrivez au but page 119 sans avoir vu le moindre blanc dans les pages. Mais dans ces «Mange-pas-cher», il y a pire, me semble-t-il. Il n’y a … rien. Rien qui puisse porter l’attention, soutenir l’intérêt du lecteur. Je me suis surpris à plusieurs reprises à regarder le numéro de page, en soupirant inéluctablement parce que ces numéros ne défilaient pas assez vite! Rétrospectivement, j’ai une pensée émue. Une pensée émue pour Claude Porcell. Claude Porcell, c’est le traducteur de cet ouvrage. J’en soupire pour lui. Imaginez ça, c’est la première phrase de l’ouvrage:
   
   « Sur le chemin qu’il empruntait depuis des semaines vers le soir, et, depuis trois jours régulièrement, vers six heures du matin aussi, aux fins d’études, jusqu’au Wertheimsteinpark où, eu égard aux conditions naturelles idéales qui régnaient précisément au Wertheimsteinpark, il avait, disait-il, pu revenir, après une longue période, d’une pensée parfaitement sans valeur concernant sa Physiognomonie à une pensée utilisable et même en fin de compte incomparablement utile, et donc à la reprise de son écrit, que, dans un état d’incapacité à toute concentration, il avait laissé en plan depuis le temps le plus long déjà, et dont l’aboutissement, disait-il, conditionnait finalement un autre écrit dont l’aboutissement conditionnait de fait un autre écrit dont l’aboutissement conditionnait un quatrième écrit sur la physiognomonie reposant sur ces trois écrits qu’il fallait absolument écrire, et qui conditionnait son travail scientifique futur et subséquemment son existence future tout court, il était allé tout à coup et le plus soudainement du monde, dit-il, non pas comme il en avait déjà l’habitude vers le vieux frêne, mais vers le vieux chêne, et de ce fait en était venu à ceux qu’il appelait les Mange-pas-cher, avec lesquels pendant de nombreuses années, les jours de semaine, et donc du lundi au vendredi, à la Cantine Publique Viennoise, et donc à ce qu’on appelle la CPV, et plus précisément à la CPV de la Döblinger Hauptstrasse, il avait mangé pour pas cher. »

   
   Imaginez maintenant que le reste est du même acabit: morose, répétitif, maladif. Et bien vous y êtes!
   
   Thomas Bernhard a réellement commis des choses plus intéressantes, comme «Le naufragé», que je critiquerai par ailleurs, mais là …? Le clavier m’en tombe et je renonce même à décrire ce qui, de toutes façons, ne constitue même pas une trame!
   ↓

critique par Tistou




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Pas d'escalope viennoise pour Koller
Note :

   La publication originale de ce texte chez l'éditeur Suhrkamp, sous le titre "Die Billigesser", remonte à 1980. Il a donc fallu vingt-cinq ans pour que le lecteur français y ait accès, oui: vingt-cinq ans! Avant les mouvements à la mode "Slow Food" et "Cittaslow" les éditeurs français avaient donc inventé la "Traduction Lente" sans le savoir.
   
   L'auteur autrichien décédé en 1989 était un fervent spécialiste du style indirect et un apôtre de la répétition. C'est assez douloureux pour le lecteur novice que l'on voudrait bien réconforter ici: au bout d'une trentaine de pages le phénomène de rejet devrait disparaître. C'est ainsi que page 33, après avoir fait connaissance en style indirect avec les ratiocinations de l'infirme Koller, on rencontre le narrateur qui nous accompagnera jusqu'au bout, seul autre personnage principal de ce "texte" — le mot roman ne figurant pas en couverture. Quelques pages avant la fin, nous découvrirons la description des Mange-pas-cher sur qui Koller se fait fort de fonder sa "Physiognomonie". Quatre personnages dont les noms figurent à la deuxième page de l'incipit: Einzig, Goldschmidt, Grill et Weninger — mais peu importe.
   
   On prend peu à peu plaisir à suivre Koller dans ses raisonnements et le narrateur dans ses souvenirs. L'action nous mène au nord de Vienne, dans le secteur de Döbling entre le Wertheimsteinpark et le Turkenschanzpark, en cheminant par Billrothstrasse, Döblinger Hauptstrasse, et Nussdorfer Strasse, en allant d'une cantine bon marché à une auberge populaire pour boire une bière. C'est dans ces parcs que Koller a vu sa vie basculer du point de vue physique et intellectuel. Et c'est dans cette cantine municipale qu'il s'assoit à la table des "Mange-pas-cher".
   
   Mais l'essentiel est sans doute ailleurs. Thomas Bernhard qui passe pour un auteur qui dénigre son pays, s'avère ici, à travers la figure de Koller, comme un redoutable adversaire de la famille, de l'école et de la société. Même si en réalité Koller n'est qu'un parasite et un pseudo-intellectuel, le lecteur pourra s'attacher à cette figure de râleur et d'original: «L'être de l'esprit, selon lui, devait prendre littéralement pour condition préalable et pour principe de son existence de ne suivre aucun conseil ou du moins de faire toujours exactement le contraire de ce qu'on lui a conseillé.»
   
   Le lycée et l'université sont voués aux gémonies par l'infirme ambulant et gesticulant, bousculant les bases de la société moderne. Le Lycée? «Il n'avait jamais désigné les professeurs que comme les valets de ce processus de délitement et de destruction et d'anéantissement de la nature, par lequel quatre-vingt-dix pour cent de l'humanité intelligente sont détruits chaque année.»
   L'université? «Le premier établissement de destruction de l'esprit en Autriche, d'où d'après Koller n'étaient d'ailleurs sortis tous les ans que des centaines et des milliers d'esprits détruits, auxquels en fin de compte notre pays et notre État devait sa débilité et sa stupidité et son ridicule.»
   
   Mais qui donc avait pris l'ex-Kakanie pour le nombril de la débilité et du ridicule? Thomas Bernhard ne serait-il pas un provocateur de la meilleure (ou pire) espèce? Quant à la "Physiognomonie", pour en savoir plus relisez Lavater!
   ↓

critique par Mapero




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Le boléro de Bernhard
Note :

   De longues phrases. Des répétitions permanentes à l’intérieur de ces longues phrases. Des rappels répétitifs au fil du livre. Voilà pourquoi j’ai pensé au boléro pour caractériser ce style d’écriture. Comme une musique avec une rythmique marquée par les répétitions. L’impression d’une ronde qui n’en finit que pour repartir sur une nouvelle ronde (j’avance peut-être un non-sens musical!) et toujours des rappels aux motifs précédents.
   « En mettant le pied à l’œil de Dieu il avait dit plusieurs fois que le fait qu’il entrait à l’œil de Dieu était une mémorable bassesse, qu’il s’autorisait cependant pour l’amour de la Physiognomonie. Je ne devais pas tirer du fait qu’il était maintenant entré avec moi à l’œil de Dieu la conclusion qu’il était maintenant d’accord avec l’œil de Dieu, il n’avait pas changé d’avis sur l’œil de Dieu, les circonstances l’avaient contraint à aller à l’œil de Dieu, mon apparition la plus soudaine du monde, le fait que j’étais sur le chemin de l’œil de Dieu et que lui n’avait plus été en mesure de repousser encore son exposé face à moi, ç’avait été naturellement pour lui la plus grande abnégation ne fût-ce que de penser à aller à l’œil de Dieu[…] » P.71

   
   Ce titre étant mon premier contact avec l’auteur, je ne sais si c’est propre au livre ou global à son œuvre. A découvrir grâce aux autres critiques qui seront proposées «chez nous».
   
   Impossible de dire si j’ai aimé le livre, mais à l’évidence il m’a intéressé. Malgré le début obscur et l’histoire minimaliste, le livre berce de sa logorrhée.
   
   Deux personnages (ou un seul qui se parle à lui-même, je me suis demandé?), le narrateur et un penseur à la dérive, Koller. Le narrateur, employé de banque, récolte les pensées de son ami comme autant de pierres précieuses. Ce Koller apparait comme une penseur suprême, «total», détaché de toutes contingences. «L’homme exclusivement de l’esprit». Avec en gestation, sa «physiognomonie» (étude des traits du visage et de l’apparence permettant de tirer des conclusions sur le caractère d’une personne, nous dit le dictionnaire) soit disant chef d’œuvre de sa pensée.
   
   La narration débute par une explication du destin, «l’instant décisif», de ce penseur supérieur, son choix d’aller vers le vieux chêne au lieu de se diriger vers le vieux frêne. Ce choix, qu’il n’imputera pas au hasard par la suite, induisant le reste. La morsure d’un chien. Son infirmité à une jambe… Et tout au bout son évolution vers la pensée physiognomonique.
   
   Et le titre alors, les Mange-pas-cher! (titre accrocheur qui m’a poussé à le choisir). Ce sont quatre personnages présentés dans les 20 dernières pages du livre d’une manière beaucoup plus simple. Ils fréquentent la CPV (Cantine Populaire Viennoise) pour y manger pour très peu cher et ont accepté dans leur cercle le fameux penseur! Penseur qui les regarde de son œil supérieur!
   « Il était, avait-il dit une fois, possédé par lui-même, et devait en tirer les conséquences, et il restait, même s’il en tirait les conséquences constamment et de fait sans interruption, cependant lui-même et ainsi de suite. Naturellement, il n’aurait jamais pu être un autre, parce que nous savons ce qu’est l’histoire, dit-il. Et de fait il n’aurait jamais voulu être un autre, tandis que moi, j’aurais très souvent voulu être un autre. J’avais très souvent voulu être lui, mais il n’avait jamais voulu être moi. » P.69

   
   Est-ce que ce personnage est un charlatan prétentieux qu’on devrait détester? Est-ce qu’il délire et que son admirateur de narrateur en fait un penseur? Je me le suis demandé tout le long de la lecture. Mystérieux et entêtant comme une chanson dont on ne comprendrait pas vraiment les paroles mais qu’on aimerait écouter quand même.

critique par OB1




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Le froid - Thomas Bernhard

Adieux à la santé
Note :

   Nous avions quitté le jeune Thomas Bernhard quand les médecins l'avaient enfin laissé sortir du sanatorium de Grossmain. Maintenant tuberculeux, il rentre brièvement chez lui pour revoir en particulier sa mère, hospitalisée, atteinte d'un cancer incurable. Ce quatrième tome de son roman autobiographique ne sera qu'une succession d'allers et retours entre le désespérant sanatorium de Grafenhof (longs séjours) et le domicile familial en ruine (courts séjours). Sa méfiance envers le corps médical ne fera que s'accroitre (il nous dira pourquoi). Il sera victime de plusieurs erreurs médicales catastrophiques sans que les médecins se départissent jamais de leur air de supériorité méprisante, (ce qu'il saura apprécier à sa juste valeur) et qui le laisseront handicapé à vie.
   
   Sa peinture du milieu hospitalier est crue et sans pitié, tant pour lui que pour les autres et, sans prendre les accent d'un accusateur public, il dit tout. Il peint les relations des malades entre eux, les pratiques médicales, tant dans les soins que dans les relations aux malades. Je garde en particulier souvenir de la très lente agonie du socialiste, maltraité par tous, autres malades mais pire, médecins et infirmières qui sont des religieuses, pour ses idées bolcheviques. Le jeune Thomas Bernhard en tire une leçon: quelles que soient ses affirmations de générosité, religiosité et honnêteté, la foule est sans pitié pour le rebelle et n'a de cesse de l'avoir anéanti. Il lui en restera toujours une belle méfiance. Ce qui m'a également frappée dans ces narrations, c'est le peu d'évocations de sa douleur physique qui a pourtant dû être intense et très répétée; pas plus qu'il n'évoque sa crainte de cette douleur. C'est un peu étonnant. Il évoque ses souffrances morales mais semble compter pour rien ses douleurs physiques.
   
   C'est à ce moment que T. Bernhard, tant en raison de son âge que de son état s'intéresse de près à ses origines et glane le plus de renseignements possible non seulement sur sa famille maternelle qu'il connaît déjà mais également sur sa famille paternelle alors que jusqu'alors tout ce qu'il savait de son père était qu'il avait abandonné femme et fils sans jamais se soucier de leur devenir. Mais à cette étape de sa vie, l'auteur éprouve la nécessité impérieuse de connaître de ses racines tout ce qui peut en être connu, qui plus est dans l'urgence de la disparition des derniers témoins.
   
   Une chose est remarquable tout au long de ces quatre tomes autobiographiques, c'est qu'emporté par son discours hypnotique, Bernhard semble à chaque narration éprouver encore entièrement les sentiments qu'il dépeint, dussent-ils appartenir à sa jeune enfance. On jurerait qu'il est encore entièrement soumis aux émotions d'alors, comme s'il ne savait pas ce qui va se passer ensuite et même si justement ses sentiments ont évolué par la suite. C'est tout à fait remarquable et je dirais que c'est en particulier en cela que ces ouvrages sont des romans. Dans une autobiographie, le narrateur corrige constamment son récit de ce qu'il a su ou jugé ensuite.
   
   Plus facile à lire que ses romans et aidant d'ailleurs beaucoup à les comprendre, cette autobiographie en 4 ou 5 tomes me semble être à conseiller pour découvrir cet auteur qui se connaissait bien:
   "D'où ai-je d'une part l'assurance absolue, d'autre part l'affreux sentiment de détresse, la faiblesse de caractère sans équivoque? De ma méfiance, à présent plus aiguisée que jamais, où est la raison?"
   
   
   Les romans autobiographiques:
   
   1. L'origine (1975)
   2. La cave (1976)
   3. Le souffle (1978)
   4. Le froid (1981)

   
   Le 5ème: "Un enfant" (1982), peut être lu seul, sans chronologie par rapport aux quatre autres

critique par Sibylline




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Le neveu de Wittgenstein - Thomas Bernhard

Contre l'establishment
Note :

   Les Wittgenstein? Des milliardaires et un philosophe! Le philosophe c'est Ludwig, l'auteur du "Tractatus" qui avait passé à Linz une année scolaire à côté d'Adolf Hitler. Or le philosophe avait un neveu, Paul, un peu fou — lui aussi — dont notre écrivain — un peu fou lui aussi à ce qu'il prétend — a fait son ami une douzaine d'années durant à Vienne. Ce texte de 1982 qui lui est consacré nous apprend en fait beaucoup plus sur Thomas Bernhard, sans faire strictement partie de ses écrits autobiographiques.
   
   Les deux hommes partageaient la même passion pour la musique, l'opéra et le théâtre. Le récit de leur amitié commence en 1967 quand ils se retrouvent en même temps dans un hôpital viennois, le Wilhelminenberg, mais dans des pavillons différents. L'auteur est opéré d'une tumeur au poumon. Paul est dans le service psychiatrique. Périodiquement les crises de folie s'emparaient de lui et provoquaient son internement, et devant le brutal traitement de son ami par électrochocs, Thomas Bernhard estime que «les psychiatres sont en fait les vrais démons de notre époque.» Mais c'était peut-être l'oncle Ludwig «le plus fou de la famille» car «un multimillionnaire instituteur de village, c'est quand même du vice, tu ne trouves pas?» lui disait Paul.
   
   La honte de la famille, Paul l'était aussi parce qu'il s'était ruiné en dilapidant son argent à courir les opéras dans le monde entier et à commander du champagne dans les cafés de Vienne. «On le voyait à dix heures du matin à la terrasse du Sacher dans un complet blanc, à onze heures et demie au Bräunerhof dans un gris à rayures, à une heure et demie à l'Ambassador dans un noir et à trois heures et demie de l'après-midi de nouveau au Sacher dans un pain brûlé...» Mais pour Thomas c'était un ami providentiel qui pouvait le mettre à l'abri des «gendelettres» des cafés littéraires viennois, et le soutenir lors des plus vives tensions entre Bernhard et les autorités locales.
   
   Lors d'une remise de prix, un ministre émerge des discours de circonstances qui l'avaient assoupi pour lancer à haute voix «Mais où est donc passé l'écrivaillon?» Une autre fois, c'est le ministre Piffl-Perčevič qui, ne comprenant pas la réponse de Bernhard à l'éloge qu'on lui décerne, le traite de «saligaud» et quitte la salle entraînant à sa suite toute l'assistance. Sauf l'ami Paul évidemment. Son livre posthume "Mes prix littéraires" revient plus amplement sur ce "mépris" qu'il éprouve pour les notables viennois de la politique et des arts. Et quand les comédiens du Burgtheater refusent de laisser le premier rôle d'une de ses pièces au comédien suisse Bruno Ganz, puis, aux dires de Thomas Bernhard, sabordent délibérément l'interprétation, c'est encore l'ami Paul qui est présent pour partager le point de vue du dramaturge et le rassurer.
   
   Paul est celui qui écarte l'écrivain des prétendus cafés littéraires où l'on médit de lui. S'ils se donnent rendez-vous au café Sacher, ce n'est pas par gourmandise, c'est là que l'écrivain peut lire des heures entières le "Monde" et le "Times" au lieu de la presse germanique. «Que serait mon univers s'il dépendait des journaux allemands, qui, l'un dans l'autre, ne sont que de vulgaires feuilles de chou, sans même parler des autrichiens, qui ne sont même pas des journaux, mais seulement des feuilles inutilisables de torche-cul paraissant tous les jours que Dieu fait…»
   
   La métropole est donc vitale pour son esprit. Mais elle est fatale pour ses poumons. Sur ordre des médecins, il doit alterner les séjours à Vienne et à la ferme d'Ohlsdorf, couramment appelée Nathal dans ce récit. «En réalité, j'aime tout sauf la nature» dit l'auteur qui ne deviendra jamais un écrivain du terroir: «À la campagne l'esprit ne peut jamais s'épanouir, seulement à la ville, mais aujourd'hui les gens fuient la ville pour la campagne, parce qu'au fond ils tiennent trop à leurs aises pour faire usage de leur tête, qui est, naturellement, radicalement mise à l'épreuve à la ville…» Très vite, il faut quitter la ferme et reprendre le mouvement perpétuel de l'insatisfaction. «Comme quatre-vingt-dix pour cent de l'humanité, je voudrais au fond toujours être là où je ne suis pas.»
   Heureux en voiture entre l'endroit qu'il vient de quitter et celui vers lequel il roule, il est «le plus malheureux des arrivants…»
   
   Ce récit n'est probablement pas LE chef-d'œuvre de Thomas Bernhard, mais il aide à cerner l'écrivain. Il ne faut pas le lire seulement pour y puiser des anecdotes sur le milieu littéraire et artistique viennois: l'intérêt est davantage de voir comment le portrait de l'un dessine en creux le portrait de l'autre et ainsi comprendre quelques unes des idées fixes du célèbre grincheux disparu en 1989. Enfin, "Le neveu de Wittgenstein" apporte un démenti formel à l'idée que l'écriture sans paragraphe de Thomas Bernhard découragerait les lecteurs français.
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critique par Mapero




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Une amitié
Note :

   1ere publication 1982.
   
   
   
   Ce roman est autobiographique, car l’auteur s’y met lui-même en scène pour nous emmener d’abord dans une clinique où il se remet d’une opération du poumon, au Baumgartnerhöhe dans les environs de Vienne. Son ami Paul Wittgenstein est lui aussi hospitalisé dans l’établissement de soin adjacent le Steinhof, qui est un hôpital psychiatrique.
   
   Le narrateur hésite à aller rencontrer Paul que pourtant il chérit, vu les circonstances difficiles qui pourrait rendre cette entrevue pénible.
   
    En fait, ils se verront deux fois, et peu de temps avant d’être "libérés" tous les deux
   
   Ce début en univers concentrationnaire est fort sombre, mais pour la suite du récit, l’auteur nous transporte dans les cafés qu’il fréquenta avec Paul, et dans des lieux extrêmement divers.
   
   Si le récit est d’abord pathétique, quoique relaté froidement, la suite comporte quelques passages
   humoristiques lorsque l’auteur évoque les cérémonies ratées à l’occasion de deux de ses prix littéraires; il nous fait rire aussi en brossant au vitriol quelques portraits de convives dans les cafés de Vienne, et d’autres personnes, tels ce couple de musicologues subitement atteints du syndrome du «retour à la nature» qui abandonne tout rapport à la musique et à l’intellect pour se transformer en agriculteurs.
   
   Le titre fait évidemment songer au "Neveu de Rameau". Il ne s’agit pourtant pas ici d’un dialogue entre le philosophe et le "fou" à propos de quelques sujets d’importance. L’auteur et Paul ont bien plus de points communs.
   
    Thomas Bernhard développe un monologue sans chapitre avec d’importants ressassements, comme à l’ordinaire, dans ses récits, mais ce roman ne fait pas partie de ceux dont la lecture peut-être considérée comme difficile.
   
   Il peut se lire en même temps que ses autobiographies ( L'Origine, la Cave, le Froid, le Souffle publiés de 1978 à 81 juste avant celui-là). Cependant, relire plusieurs œuvres de Bernhard à la suite ne me convient pas vraiment.
   
   Malgré l'affirmation de sa personnalité, ( autodestruction et vouloir-vivre) qui occupe l'espace du récit Bernhard réussit à nous faire sentir la présence de Paul et à mettre en scène leur complicité et leurs débats.
   
   D’autre part, l’auteur n’est pas plus philosophe que son ami Paul, et ils le sont un peu l’un et l’autre.
   
   Le neveu de Rameau n’était fou que dans le sens de la bouffonnerie et de la marginalité. Paul est également fou au sens premier du terme, il souffre de désordres mentaux.
   
   L’auteur partage avec lui l’amour de la musique, la marginalité, certains symptômes délirants, et la critique féroce de la société dans laquelle ils vivent.
   
   Les Wittgenstein sont une famille d’entrepreneurs et de mécènes. Paul en est plus ou moins la brebis galeuse, mais il a plus d’un point commun avec Ludwig «Ludwig c’est sa philosophie qui l’ a rendu célèbre, l’autre Paul peut-être plus fou, mais il se peut que nous croyions du Wittgenstein philosophe que c’est lui le philosophe que parce qu’il a couché sur le papier sa philosophie et pas sa folie, et que nous croyions de l’autre Paul, que c’est lui le fou, que parce qu’il a refoulé sa philosophie au lieu de la publier, et n’a exhibé que sa folie. Tous deux étaient des être extraordinaires et des cerveaux tout à fait extraordinaires, l’un a publié son cerveau l’autre pas».
   Bref nous devons considérer les êtres au-delà des rôles qu’ils sont contraints de jouer, sans pouvoir en faire l’impasse, car il n’est possible d’exister qu’à l’aide de ces rôles, non sans s’en défendre…
   
   J’ai voulu en savoir davantage sur Paul Wittgenstein, et n’ai pas trouvé grand-chose sur Internet ni ailleurs.

critique par Jehanne




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Un enfant - Thomas Bernhard

Un de ses cinq romans autobiographiques
Note :

   «Un enfant». C’est lui l’enfant. «Un enfant» est l’un de ses cinq romans autobiographiques. A ce titre (?), il m’a paru beaucoup plus aisé à lire que ses romans. On y est moins confronté aux répétitions, aux ressassements incessants. Et au fil de ce qu’il nous confie, on accède à certaines clés qui peuvent nous donner l’impression de mieux comprendre l’être Thomas Bernhard. Pas le plus simple des êtres!
   
   Par contre, la construction m’a paru du coup bâclée. Comme s’il avait eu la matière pour raconter des faits saillants – oh, pas des dizaines! – et qu’à la fin, il avait eu envie de finir là. Comme ça. Comme ça venait. Et ça vient bizarrement, une fin abrupte. On me dirait qu’il a été pris par le temps et qu’il a dû rendre rapidement le manuscrit que je n’en serais pas davantage surpris.
   
   Il y a, très présent, l’amour pour son grand-père, l’attitude ambigüe de sa mère, et déjà ses attitudes tranchées, cette absence de confiance en lui qui le fait en permanence se torturer les méninges pour la moindre chose et balancer d’une option à l’autre, pour finir pour décréter détestable telle chose ou telle ville ou telle personne ou … S’il fallait dresser la liste des détestations de Thomas Bernhard … Pour paraphraser Georges Brassens, je dirais: «quand même, Thomas Bernhard est un écrivain bien singulier!» Bien singulier, oui.
   
   Mais «un enfant», donc, est accessible. Et c’est l’occasion de toucher un peu du doigt, et sans complaisances, la réalité de l’atmosphère en Autriche et dans le sud de l’Allemagne à l’orée de la seconde guerre mondiale. Il a neuf ans au début de la guerre.
   
   « En été je me vois avec ma mère poussant à travers la ville un petit chariot à ridelles. Je ressentais cela comme une honte énorme. Nous étions en route pour les forêts avoisinantes et nous allions chercher les écorces d’arbres laissées par les bûcherons. Avec ces écorces nous nous chauffions en hiver. La moitié du grenier était pleine d’écorces qui là-haut étaient sèches en peu de temps. Le plus souvent je devais aller seul dans la forêt avec le chariot à ridelles. Je bourrais la charrette d’autant d’écorces que possible, il me fallait peiner pour la tirer. A partir de la hauteur de la caserne, je m’y étais assis et j’étais allé en ville en dirigeant le timon avec les jambes.»

   
   Indéniablement son grand-père –singulier le grand-père aussi! – aura eu une grande influence sur Thomas Bernhard.
   
   
   Les romans autobiographiques:
   
   1. L'origine (1975)
   2. La cave (1976)
   3. Le souffle (1978)
   4. Le froid (1981)
   
   Le 5ème: "Un enfant" (1982), peut être lu seul, sans chronologie par rapport aux quatre autres
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critique par Tistou




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(Auto)portrait d’un petit vaurien, ou plutôt de sa famille
Note :

   Ouvrant "Un enfant" par le récit d'un des exploits les plus marquants de ses huit ans – une escapade sur la bicyclette de son beau-père, bicyclette irrémédiablement endommagée dans l'aventure -, Thomas Bernhard entame ce dernier titre d'une série de cinq livres autobiographiques par ce qui pourrait bien passer par son autoportrait en jeune vaurien, dont le premier et peut-être bien le pire des crimes reste sa naissance illégitime. A cette naissance cachée aux Pays-Bas, et au poids que celle-ci fit toujours peser sur ses relations avec sa mère, Thomas Bernhard consacre d'ailleurs ici des pages aussi belles que douloureuses.
   
   Mais par-delà ses souvenirs d'une enfance turbulente, indisciplinée et très, très solitaire, il nous livre avant tout le portrait d'une famille – sa famille maternelle - divisée entre ses aspirations à la prospérité et à la respectabilité d'une part, et d'autre part l'esprit libertaire qui animait ses grands-parents et tout particulièrement son grand-père, athée, anarchiste et misanthrope, l'écrivain Johannes Freumbichler. Une déchirure qui fut jusqu'à s'incarner dans le paysage environnant, alors que la famille de Thomas Bernhard s'était installée en Bavière, Thomas vivant, avec sa mère et son beau-père, dans la petite ville de Traunstein tandis que ses grands-parents s'étaient établis à Ettendorf: "Traunstein, en bas, est situé sur une colline de moraine mais Ettendorf est situé encore beaucoup plus haut; de la montagne de la Sagesse, on abaissait pour ainsi dire les regards sur les bas-fonds de la petite-bourgeoisie, dans laquelle, comme mon grand-père disait infatigablement le catholicisme brandissait son sceptre stupide. Ce qui était au-dessous d’Ettendorf ne méritait que le mépris. Le petit esprit des affaires, le petit esprit en général, la bassesse et la sottise. Stupides comme des moutons les petits boutiquiers se groupent autour de l’église et se tuent à bêler jour après jour. Rien n’était plus répugnant que la petite ville et précisément une petite ville du genre de Traunstein était ce qu’il y avait de plus écœurant." (pp. 30-31)
   
   Traunstein, c'est aussi l'école, que Thomas déteste, et ce qui est pire encore, dans l'Allemagne de la fin des années 1930, les séances obligatoires d'entraînement du Jungvolk, l'équivalent pour les enfants des jeunesses hitlériennes. Par contraste, les moments que le jeune garçon passe avec son grand-père dont les opinions bien tranchées l'influencèrent durablement, et leurs promenades qui "n’étaient constamment pas autre chose qu’histoire naturelle, que philosophie, mathématiques, géométrie, pas autre chose qu’un enseignement qui remplissait de bonheur." (p. 77), n'apparaissent que plus lumineux, des instants de répit sans lesquels Thomas Bernhard n'aurait peut-être – du moins le pensait-il - pas résisté à la barbarie ambiante de cette période. Ce sont à vrai dire les rares points lumineux dans la longue coulée verbale qu'est "Un enfant" dont le texte s'étire en un seul et unique paragraphe sur plus de 150 pages. Un récit souvent âpre et dur qui, sans nul doute, en dit long, très long, sur son auteur, son goût de la solitude et sa détestation de ce qu'il désignait sous le nom d'esprit petit-bourgeois.
   
   Extrait:
   
   "J’avais atteint un échelon dangereux de ma carrière de criminel. J’avais démoli la précieuse bicyclette, sali et déchiré mes vêtements, trahi de la façon la plus abjecte toute la confiance mise en moi. Le mot de repentir, instantanément je le trouvai déplacé. Tout en poussant mon vélo à travers l’Enfer, je calculais et recalculais tout sans cesse du commencement à la fin, j’additionnais, divisais, soustrayais, le verdict devait être effrayant. Le mot impardonnable marquait constamment ces pensées. A quoi cela servait-il que je pleure et que je me maudisse? J’aimais ma mère mais je n’étais pas pour elle un fils chéri, rien n’était simple avec moi, tout ce qu’il y avait de compliqué de mon côté était au-dessus de ses forces. J’étais cruel, j’étais abject, j’étais sournois et, c’est le pire, j’avais été fait ni vu ni connu. Quand je pensais à moi-même, j’étais rempli de dégoût." (pp. 17-18)

critique par Fée Carabine




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Le naufragé - Thomas Bernhard

Le meilleur sinon rien…
Note :

   Ils étaient trois jeunes et brillants pianistes, mais dès le moment où ils eurent rencontré Glenn Gould, venu comme eux à Salzbourg pour y suivre les cours d'Horowitz, le narrateur et son ami Wertheimer renoncèrent à leurs carrières de virtuoses: "Nous commençons comme pianistes virtuoses et nous devenons des fouineurs et des farfouilleurs en sciences humaines et en philosophie et nous nous dégradons. Parce que nous n’avons pas poussé jusqu’à l’extrême et au-delà de l’extrême, pensai-je, parce que nous renoncé en rencontrant un génie dans notre spécialité." (pp. 20-21) Et à présent, il ne reste plus que le narrateur, Wertheimer ayant fini par se suicider après avoir appris la mort soudaine de Glenn... "Ah, si nous n’avions pas rencontré Glenn, dit Wertheimer. Si le nom d’Horowitz n’avait rien signifié pour nous. Si nous n’étions pas allés à Salzbourg! dit-il. Dans cette ville, nous avons trouvé la mort, en étudiant chez Horowitz et en faisant la connaissance de Glenn Gould. Notre ami a signifié notre mort. Nous étions meilleurs que la plupart de ceux qui étudiaient chez Horowitz mais Glenn était meilleur qu’Horowitz lui-même, dit Wertheimer, je l’entends encore, lui non. Tant de gens de son entourage étaient morts jusque-là, tant de parents, d’amis, de connaissances, aucun de ces décès ne l’avait ébranlé le moins du monde alors que la mort de Glenn avait été un coup mortel, le mot mortel fut articulé par lui avec une terrible précision. Après tout, il n’est pas besoin de vivre dans la proximité immédiate d’un homme pour être attaché à lui plus qu’à nul autre, dit-il." (pp. 39-40)
   
   Ils étaient trois jeunes et brillants pianistes, donc, mais leurs destinées n'en prirent pas moins des allures de naufrage. Musicien génial, Glenn Gould sombra dans une misanthropie pathologique, tandis que ses deux amis se détournaient de la musique à défaut de pouvoir, chacun, être le meilleur pianiste du monde, préférant somme toute une existence velléitaire, radicalement inaboutie, aux seconds rôles sur la scène musicale. Ce fut leur malheur. Un malheur que le narrateur ne cesse de ressasser pour lui-même, seul dans une petite auberge de village, l'après-midi de l'enterrement de Wertheimer. Rythmé par le motif continuellement répété de ses "disait-il pensai-je", brassant pêle-mêle quelques uns des thèmes chers à Thomas Bernhard – la musique, le système judiciaire, le conformisme social ou encore la révolte contre la famille... -, son long monologue n'en paraît que plus obsessionnel et désespéré, annonçant à bien des égards – par sa noirceur, mais aussi par son art subtil des variations infinitésimales dans le ressassement -, et en à peine moins ébouriffant, l'époustouflant exercice d'exécration des "Maîtres anciens".
   
   Extrait:
   
   "Ce qui le fascinait, c’étaient les hommes dans leur malheur, ce n’étaient pas les hommes proprement dit qui l’avaient attiré mais leur malheur, et ce malheur il le rencontrait partout où il y avait des hommes, pensai-je, il était avide d’hommes parce qu’il était avide de malheur. L’homme c’est le malheur, disait-il sans cesse, pensai-je, il n’y a que les sots pour prétendre le contraire. C’est un malheur que de naître, disait-il, et aussi longtemps que nous vivons, nous ne faisons que prolonger ce malheur, seule la mort y met un terme. Mais cela ne signifie pas que nous sommes seulement malheureux, notre malheur est la condition préalable en vertu de laquelle nous pouvons aussi être heureux, il n’y a que par le détour du malheur que nous pouvons être heureux, disait-il, pensai-je." (pp. 74-75)

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critique par Fée Carabine




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Glenn Gould et le «sombreur»
Note :

   Thomas Bernhard se met dans la position d’un jeune pianiste doué qui se serait retrouvé dans la même Masterclass de piano, dirigée par Horowitz, que Glenn Gould et un dénommé Wertheimer. Trois jeunes pianistes d’exception donc; le narrateur, Wertheimer et Glenn Gould, à Salzbourg au Mozarteum. Trois d’exception, hélas, l’un l’est davantage, ou plutôt il est carrément génial. C’est le seul personnage réel de l’affaire; le regretté Glenn Gould. Il s’agit donc, par raccroc, aussi d’un roman sur Glenn Gould. Sauf que, s’agissant de Thomas Bernhard, le terme de roman n’est pas vraiment adapté. Plutôt d’un long monologue perpétuellement recommencé, ressassé, comme un soc de charrue vient passer et repasser pour former le sillon dans une terre aride et vierge.
   
   C’est également une réflexion sur ce qui peut vous pousser au suicide, ce qui peut vous porter comme ce qui peut vous abattre.
   
   « Glenn Gould aussi, notre ami et le plus important pianiste virtuose du siècle, n’a atteint que cinquante et un ans, pensai-je en entrant dans l’auberge.
   Sauf qu’il ne s’est pas suicidé comme Wertheimer mais qu’il est mort de sa belle mort, comme on dit.
   Quatre mois et demi à New York, et encore et toujours les "Variations Goldberg" et "L’art de la fugue", quatre mois et demi d’exercices pianistiques comme Glenn Gould le répétait sans cesse, et en allemand uniquement, pensai-je. »

   
   Au cours de la relation de ce qui s’est passé pendant cet été au Mozarteum, puis par la suite - le génie de Glenn Gould carbonisant littéralement ses deux comparses l’un va abandonner rapidement, l’autre se suicider - Thomas Bernhard va se livrer à son exercice favori; l’expression de ses détestations. En vrac; l’Autriche, les Autrichiens, Salzbourg, la campagne autrichienne, les auberges, le costume autrichien … Bien peu de choses trouvaient grâce à ses yeux, il faut le reconnaître. Et on va retrouver le style tout en introspection de Thomas Bernhard, avec ses incessants «pensai-je», «disait-il» et autres «dis-je».
   
   Une petite détestation ?
   
   « Le trajet de Vienne à Linz est un trajet semé uniquement de laideur. De Linz à Salzbourg, cela ne s’arrange pas. Et les montagnes du Tyrol m’oppressent. J’ai toujours haï le Vorarlberg au même titre que la Suisse, lieu d’élection de l’abrutissement, comme mon père l’a toujours dit, et sur ce point, je ne le contredisais pas. Je connaissais Coire pour m’y être plusieurs fois arrêté avec mes parents, c’est-à-dire chaque fois que nous envisagions d’aller à Saint-Maurice et passions la nuit à Coire, toujours au même hôtel où cela puait la tisane de menthe ; mon père y était connu et on lui consentait un rabais de vingt pour cent parce qu’il était resté fidèle à l’hôtel pendant plus de quarante ans. C’était ce que l’on est convenu d’appeler un bon hôtel au centre-ville, je ne sais plus comment il se nommait, peut-être Hôtel du soleil, si je ne m’abuse, bien qu’il fût situé dans le plus sombre recoin de la ville. Dans les tavernes de Coire, on vous versait le plus mauvais vin et on vous servait les saucisses les plus insipides. Avec mon père, nous prenions toujours le repas du soir à l’hôtel, il commandait, comme on dit, un petit quelque chose et appelait Coire une étape agréable, ce que je ne comprenais absolument pas car j’avais toujours trouvé Coire spécialement désagréable. Je trouvais les gens de Coire aussi haïssables que les Salzbourgeois, et même davantage car il n’est rien de pire que l’abrutissement en haute montagne./”

   
   Le texte est, à l’accoutumée, touffu, sans respiration, absolument pas aéré. Thomas Bernhard ne cherche pas à aider le lecteur. On se lance dans sa lecture comme on entre en sacerdoce. Une seule issue: la fin. C’est comme un long tunnel étouffant durant lequel on sait qu’il n’y aura pas d’échappatoires.
   
   A noter que si Thomas Bernhard n’était pas pianiste, il a effectivement étudié au Mozarteum, mais dans le domaine du violon.

critique par Tistou




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Déjeuner chez Wittgenstein - Thomas Bernhard

Déjeuner en paix…
Note :

   Pièce en trois actes, intitulée en allemand "Ritter, Dene, Voss" du nom des acteurs préférés de Thomas Bernhard.
   
   Voss c'est Ludwig le philosophe, Dene sa sœur aînée, Ritter sa sœur cadette. L'action se passe à Döbling dans la maison riche en souvenirs qu'habitent les deux femmes. Dans le premier acte, Dene prépare le déjeuner tandis que Ritter lit le journal. Elles se disputent sur l'opportunité d'avoir sorti leur frère de Steinhof, l'hôpital psychiatrique où il distribue entre les pensionnaires les cadeaux qu'elles lui apportent. On apprend aussi que Dene est la plus attachée à son frère et qu'elle s'est sacrifiée pour dactylographier ses écrits, rester à Döbling pour lui rendre régulièrement visite à l'asile; sinon la maison aurait été vendue et les deux femmes seraient reparties savourer Rome ou Venise. Elles se retrouvent aujourd'hui avec Ludwig pour déjeuner, et prendre le café. Il est facile de constater que Ludwig est très dérangé mentalement et que tous les sujets de conversations tournent à l'affrontement, qu'il s'agisse des profiteroles au dessert, des caleçons en coton, des tableaux de la salle à manger, ou du théâtre qui intéresse les deux sœurs.
   
   Le philosophe illuminé, malade, ne s'en prend pas qu'à son médecin; il s'en prend à l'art contemporain d'autant plus violemment que les Wittgenstein ont été des mécènes: hier ses parents, maintenant les deux sœurs commandent leurs portraits à de jeunes artistes: «Celui qui vient en aide à un jeune artiste le détruit et l'anéantit… Moi le mécénat m'a toujours répugné... Il ne manquait plus que cela que mes sœurs se fassent peindre en cette période d'anti-art…» Le génie de la famille est plein de haine contre elle, contre sa mère autant que contre son père qu'il entendait dire «philosophe philosophe il n'est même pas bon pour faire un acteur…» Le théâtre est pour lui quelque chose de répugnant, «Faire du théâtre c'est quand même un art abject» comme la philosophie des auteurs qu'il a lus: Schopenhauer et Nietzsche sont « amitiés fatales / relations de papier ... à la fin rien que des nausées.» La haine de soi fait des ravages, pousse à l'autodestruction et à la violence contre les autres et contre les choses; le mal-être de Ludwig réapparaît en permanence et seule la musique classique a le pouvoir de le calmer. Pour un temps. Et l'envie de s'isoler dans une cabane de rondins en Norvège.
   
   Avec peu de personnages mais beaucoup de casse — dans la vaisselle et les cervelles — ce drame qui est devenu un classique du théâtre contemporain est un condensé de l'esprit acide de l'auteur autrichien.

critique par Mapero




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Dramuscules - Thomas Bernhard

Dramuscules comme minuscules
Note :

   Ce recueil réunit 9 très courtes "piécettes" publiées de 1988 à 1990. De deux à quatre-vingt-dix-huit personnages (Le fameux "déjeuner allemand" dans la soupe duquel il y a trop de nazis et pas assez de nouilles), ces saynètes dressent un portrait de l'Autriche telle que la perçoit (et la dénonce) Thomas Bernhard, chacune s'attachant à un problème particulier (nazisme, racisme, police etc.) et le saisissant avec la rapidité de trait, l'exactitude et la force des caricatures. Mis à part deux de ces piécettes qui peignent d'une façon amusée le monde du théâtre avec le directeur ami de Bernhard, Claus Peymann.
   L'auteur se met lui-même en scène dans trois de ces pièces.
   
   Et je disais «Dramuscules comme minuscules», mais également comme drame car, si la caricature fait rire, elle souligne également des faits cruels et inadmissibles, en tout cas pour un esprit libre et Bernhard le fut toujours. Ce que l'auteur nous apprend sur l'Autriche, nous permet de mieux comprendre ses positions irréductibles et son opposition sans concession et volontiers insultante à ce pays toujours enclin au nazisme.
   
   "Un mort": Est-ce un cadavre dissimulé sous un grand papier que deux femmes découvrent un jour en sortant de la messe?? Non, ce n'est qu'un rouleau d'affiches nazies que le mari de l'une a laissé tomber de son camion. Ouf! Pas de drame. Quoique...
   
   "Le mois de Marie": Geissrathner, Autrichien prospère, a traversé sans regarder et il est mort. Voyons un peu sa vie et comparons-la à celle de ce Turc qui n'avait rien à faire là avec sa voiture.
   
   "Match": Quand l'agent de police rentre du boulot après une rude journée de travail (eh oui, il y a des manifestants, je vous demande un peu!) il entend bien regarder son match tranquille et l'esprit en roue libre (ce qu'il fait le mieux) même s'il a épousé une femme très bavarde.
   
   "Acquittement" Les procès de criminels de guerre, c'est tellement plus facile quand les suspects de crime contre l'humanité sont devenus des juges. On retrouvera dans "Avant la retraite" un ancien nazi devenu juge, tout cela devait bien reposer sur quelque chose... Bref, dans "Acquittement" la vie est belle pour les dignitaires à ce jeu-là...
   
   "Glaces" Mais on ne gagne pas toujours.
   
   "Le déjeuner allemand" a des problèmes avec sa soupe aux nouilles, nous l'avons dit
   
   "Tout ou rien" nous montre que la politique est un jeu radiophonique où gagne le plus... ce qui n'est pas faux, on a beau dire.
   
   Et les deux dernières piécettes: "Claus Peymann quitte Bochum et va à Vienne comme directeur du Brugtheater" et "Claus Peymann s'achète un pantalon et va déjeuner avec moi" illustre bien combien rien de cela n'est simple à faire (par "cela", j'entends diriger un théâtre ou acheter un pantalon)
   
   Le tout sans ponctuation (même les points d'interrogation) qui est remplacée par les retours à la ligne et je me suis surprise plusieurs fois à involontairement marmonner comment moi, je le dirais -alors que je n'ai aucun penchant de comédienne.
   
   Et pour conclure par une citation, je m'en voudrais de reprendre pour la Nième fois celle de la soupe aux nazis et je vous ferai plutôt profiter de quelques fortes pensées sur la mort:
   
   "quelqu'un qui se tue
   c'est quelqu'un de dangereux
   Seulement on le sait qu'après
   quand il s'est tué
   que c'était quelqu'un de dangereux"
   
   
   "Une belle mort il disait toujours mon père
   on se la souhaite
   mais c'est les autres qui l'ont"
   
   
   "Mon père disait toujours
   La mort c'est rien du tout
   c'est mourir qui est idiot"

   ("Le mois de Marie")
   
   et finalement, pour tout dire, injonction à lui lancée:
   
   "abattez tout simplement une bonne fois d'un trait de plume toute la littérature universelle
   enfoncez-la tout simplement une bonne fois sous terre
   prenez votre courage à deux mains Bernhard et d'un coup de plume crevez le ventre à l'univers
   donnez un grand coup de pied faites-nous prendre un pied universel Bernhard"
   ("Claus Peymann s'achète un pantalon et va déjeuner avec moi")

critique par Sibylline




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Extinction - Thomas Bernhard

Dernier roman
Note :

   Le dernier roman de Bernhard, publié en 1986.
    
         Franz-Josef Murau professeur à Rome, doit rejoindre ses sœurs à Wolfsegg en Autriche. Il a reçu un télégramme l’informant du décès de ses parents et de son frère dans un accident de voiture.
   Il ne s’est jamais senti bien avec sa famille, et regrette d’avoir à se rendre là-bas, assister à des funérailles, et régler les histoires d’héritage.
      
         Riche mais sans culture, inintelligente, ne songeant qu’à faire fructifier ses possessions, sa famille lui déplaisait jusqu’au point de la haïr, en outre il s’est toujours profondément ennuyé en leur compagnie, lorsqu’il ne se révoltait pas. Car cette famille a des accointances politiques particulièrement détestables, dans un pays, qui plus qu’un autre, est constamment dirigé par des hauts fonctionnaires qui ne dissimulent même pas leur penchant pour le national socialisme.
      
   Deux longs monologues (Le Télégramme et le Testament) nous enlisent  dans les pensées pessimistes du narrateur, nous fouettent de ses invectives, accompagnent, sans l’accomplir, son deuil particulier mais réel. Son arrivée à Wolfsegg le pays détesté, lui permet d’évoquer son apprentissage d’une espèce de vraie vie, et de s’acheminer vers une décision à propos de l’emploi de son héritage.
    
   Pendant 500 pages le narrateur explique pourquoi il déteste autant sa famille et son pays, comment il a découvert une autre façon de vivre, une vraie façon de vivre, grâce à son oncle Georg, comment il a pu se sortir de ce pétrin où l’avait plongé sa lamentable famille et aussi comment il ne s’en est pas vraiment sorti… à quel point il aime sa famille, tout en la détestant (ces derniers temps c’est la haine qui prévaut). D’un sujet à l’autre, il va et vient et revient, critique radical et corrosif, loufoque parfois, lucide souvent.
    
   C’est un livre important, qui se lit petit à petit, vingt pages de temps en temps, le type même du livre de chevet, que l’on garde toujours à portée de main. Aussi suis-je loin de l'avoir terminé, d'en avoir pris toute la mesure, et je ne suis pas pressée non plus d'en avoir fini.
    ↓

critique par Jehanne




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Un épouvantable grand livre
Note :

   L’auteur qui vit à Rome reçoit un télégramme de ses deux sœurs l’informant du décès dans un accident de voiture, de leurs parents et frère. Murau quitte la capitale italienne et rentre en Autriche dans le domaine familiale de Wolfsegg afin d’assister à l’enterrement et prendre possession de cette vaste propriété qui désormais lui revient.
   
   Ces quelques jours vont être le prétexte pour Murau à se livrer à une critique incendiaire de tout et tout le monde. Critique de sa famille, son père national-socialiste, sa mère bête, inculte, cupide et trompant son père sans amour pour ses enfants, son frère falot, ses sœurs qui n’ont jamais vécu car restées sous la coupe de leurs parents même si l’une Caecilia a épousé un crétin de fabricant de bouchons de bouteilles de vin. Critique de son pays l’Autriche, trop attachée au national-socialisme et au catholicisme.
   
   Un roman terrible où les critiques succèdent aux critiques, d’autant plus dures qu’elles sont dirigées contre sa propre famille et son pays. Cinq cents pages sans paragraphes ni saut de lignes, des phrases mises bout à bout constituent ce bouquin découpé en deux chapitres, "Le télégramme" qui se déroule en Italie et "Le testament" en Autriche, à Wolfsegg. J’avoue que les premières pages furent éprouvantes, cette diarrhée de propos acerbes contre les siens m’a semblé insupportable puis au fil de ma persévérance j’ai accepté le parti pris de Thomas Bernhard et je l’ai suivi jusqu’au bout, car derrière la forme du propos s’est dégagé un style puissant. Un épouvantable grand livre.
   
   Thomas Bernhard écrivain autrichien (1931-1989) a livré en 1986 avec "Extinction" son tout dernier livre, apogée de son style fait de phrases longues et répétitives, comme pour marteler son propos et nous le faire entrer dans le crâne de gré ou de force. Toute sa vie l’écrivain fera scandale dans son pays par ses textes diffamatoires ou attaquant l’Etat, néanmoins il est reconnu comme un grand écrivain par la critique et reçoit de nombreux prix.
   
   "Les Autrichiens n’ont pas le moindre goût, en tout cas ils n’en ont plus depuis longtemps, partout où l’on jette les yeux règne le pire mauvais goût. Et quel manque d’intérêt généralisé. Comme si l’unique centre était l’estomac, ai-je dit, et que la tête fût entièrement mise hors circuit. Un peuple si bête ai-je dit, et un pays si merveilleux dont, en revanche, la beauté est inégalable. Une nature à nulle autre pareille et des gens qui se désintéressent à tel point de cette nature. Une si haute culture, si ancienne, ai-je dit, et une si barbare absence de culture aujourd’hui, une inculture catastrophique. Ne parlons même pas de la situation politique déprimante. Quelles abominables créatures détiennent aujourd’hui le pouvoir en Autriche!"

critique par Le Bouquineur




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Place des Héros - Thomas Bernhard

Fin de partie
Note :

   L'action se passe en 1988, juste avant la mort de Thomas Bernhard, disparu à la veille de la "générale" et c'est un peu le "baisser de rideau" de l'auteur. Un demi-siècle auparavant Hitler fut applaudi par les Viennois au moment de l'Anschluß, c'était sur la Heldenplatz, la Place des Héros, au centre de la Vienne monumentale de l'empereur François-Joseph.
   
   La première scène sert de manière classique à l'exposition par la bouche de Madame Zittel la gouvernante d'un universitaire juif. Or, ce professeur Josef Schuster vient de se suicider en se défenestrant de son appartement qui donne sur cette fameuse place et sur la Hofburg. En 1938, alors que, déjà, son jeune frère s'était suicidé à Neuhaus, il s'était exilé en Angleterre et y avait enseigné. En 1955, à la signature du traité mettant fin à l'occupation alliée de l'Autriche, il était rentré à Vienne mais c'était une erreur: sa femme Hedwige — dont la fortune vient d'une fabrique de … vinaigre — n'a jamais été à l'aise à Vienne. Depuis des années elle y entend les clameurs nazies montant de cette sinistre place. Rien n'y a fait, même pas des séjours à Steinhof, l'hôpital psychiatrique où «la bonne société viennoise […] est tout entière allée au moins une fois» pour subir des électrochocs. D'où, finalement, la vente de l'appartement et les préparatifs pour retourner en Angleterre. Le précieux piano Bösendorfer est déjà expédié et les malles sont prêtes, étiquetées pour Oxford.
   
   Dans la scène finale, après les obsèques, tous les personnages sont réunis dans la salle à manger et s'interrogent sur le retour en Carinthie dans la grande maison familiale de Neuhaus achetée par le grand-père en 1917. Au fil de la pièce se précisent le portrait de Josef Schuster, l'image d'une famille traumatisée, et d'un pays où «tout est en cours de décomposition». Avant de disparaître, Thomas Bernhard règles ses comptes avec l'Autriche et Josef Schuster est en quelque sorte son double. Le professeur Robert se fait le porte-paroles de son défunt frère comme de l'auteur: «Ce petit Etat est un gros tas de fumier» ou encore «un cloaque.» En effet, les deux frères redoutent le retour des nazis au pouvoir puisqu' «il y a aujourd'hui plus de nazis à Vienne qu'en trente-huit.» L'Autriche est présentée par les personnages de Thomas Bernhard comme un pays où tout homme politique est «un porc corrompu» élu par «des débiles styriens et des idiots salzbourgeois.» Le défunt concluait: «être Autrichien c'est mon plus grand malheur.»
   
   Le pays en est arrivé là à cause des partis politiques, de l'Eglise, de l'industrie, des théâtres, des journaux «tous ensemble fossoyeurs de leur pays». L'actualité semble donner raison à l'auteur: au moment où il vit ses derniers moments, la République est présidée par Kurt Waldheim, un ancien de la Wehrmacht qui a servi en Grèce et en Yougoslavie, sous les ordres du général Löhr plus tard condamné à mort comme criminel de guerre. Le président Waldheim tenta d'empêcher la représentation de cette pièce …
   
   Comme dans les romans, le ressassement est une technique où le lecteur reconnaît la signature de l'auteur; c'est un outil de son écriture théâtrale tandis que l'irritation est fréquemment son registre. Ceci n'évite pas les scènes triviales, tel le repassage des chemises du professeur dans la scène d'exposition. Malgré le caractère exceptionnellement noir de cette ultime pièce du dramaturge autrichien on y retrouve assez systématiquement le thème du dégoût que l'on voit dans ses autres œuvres. Il existe à l'égard de tout ce qui est autrichien (et allemand), depuis le passé nazi jusqu'à la presse actuelle — seule la "Neue Zürcher Zeitung" relève le niveau de la presse germanique comme dans "Le neveu de Wittgenstein"! Ce dégoût gâte l'existence et contamine tout sauf peut-être la musique. «Moi , dit Robert, c'est à cause de la musique que je suis revenu à Vienne.» Quant au théâtre? «Ça n'est pas une occupation intellectuelle pour ces gens — le théâtre ne sert en fait qu'à réguler la digestion» .

critique par Mapero




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Mes Prix littéraires - Thomas Bernhard

Avec distinction
Note :

   Féroce et réjouissant, drôle et méchant, sincère et mensonger, le livre étant tout petit il est bon de lui trouver une grande quantité de qualificatifs.
   J’ai lu et parfois aimé, mais pas toujours, Thomas Bernhard, je savais qu’il détestait son pays et que celui-ci le lui rendait bien mais j’étais loin de me douter qu’il a failli être enseveli sous les prix littéraires, parfois à des périodes difficiles de son existence «comme si je venais de tomber sans rémission dans un épouvantable puits sans fond. J’étais persuadé que l’erreur d’avoir placé tout mes espoirs dans la littérature allait m’étouffer»
   
   On découvre ainsi avec un brin de jalousie que nous ne sommes pas les seuls à cultiver les prix, nos voisins ne sont pas avares non plus. Et plus surprenant que chez nous, il arrive que ces prix soient donnés par d’improbables académies, fédérations industrielles, cercles et associations de tous poils.
   Parfois la récompense lui semble un peu imméritée «Le Président Hunger se leva, rejoignit l’estrade et proclama l’attribution à ma personne du prix Grillparzer. Il lut quelques phrases élogieuses au sujet de mon travail, non sans citer quelques titres de pièces dont j’étais censé être l’auteur, mais que je n’avais pas du tout écrites»
   
   Il fait ainsi de multiples voyages qui sont pour lui l’occasion de voyager au frais de la princesse littérature vers des villes qu’il n’aime pas «le Danube ne cessait de s’étrécir, le paysage ne cessait de s’embellir, avant de redevenir d’un seul coup morne et fade, et me voilà arrivé à Ratisbonne»
   
   Les cérémonies sont l’occasion pour lui de s’offrir un costume neuf ou une magnifique Triumph Herald ("la première voiture de ma vie, et quelle voiture!") et pour nous de faire connaissance avec sa tante/compagne qui l’accompagne partout.
    
   Thomas Bernhard fulmine, se moque, se répand dans son allocution en propos hargneux ou inintelligibles et lorsqu’il se voit traité d’«écrivaillon» par une ministre, il quitte simplement la salle mais ...empoche le prix et en fait très bon usage.
   
   Vous me direz il y a un côté «je crache dans la soupe» oui mais c’est avec un tel talent et un tel humour, les situations racontées sont tellement drôles ou tellement choquantes qu’on y résiste pas même si tous les récits ne se valent pas.

critique par Dominique




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Des arbres à abattre - Thomas Bernhard

«Forêt, forêt de haute futaie, des arbres à abattre»
Note :

   Déstabilisé par l'annonce du suicide de Joana, une amie très proche, le narrateur de "Des arbres à abattre" a commis l'erreur – imprudence ou inconséquence en tout cas – d'accepter une invitation à dîner – plus précisément un dîner artistique - chez un couple d'anciens amis, rencontrés par hasard sur le Graben, les Auersberger, pour le soir-même des funérailles. Une décision qu'il a immédiatement regrettée, ainsi qu'il nous le confie: "Le fait est d'ailleurs que je n'ai cessé de me demander, tout au long des journées qui se sont écoulées depuis le moment où j'ai été invité à ce dîner artistique jusqu'au jour où celui-ci devait avoir lieu, si j'allais vraiment me rendre chez les Auersberger, tantôt je pensais, je vais chez les Auersberger, tantôt se pensais, je ne vais pas chez les Auersberger, tantôt je me disais, j'y vais, tantôt je n'y vais pas, j'y vais, je n'y vais pas, j'avais failli devenir fou à force de jouer avec ces mots dans ma tête tous ces derniers jours, et le soir même encore, donc peu avant d'être finalement quand même allé chez les Auersberger, je n'avais pas encore su avec certitude si j'irais effectivement chez les Auersberger." (p. 59) C'est que pour notre homme, écrivain autrefois fort en vue dans les milieux culturels viennois mais expatrié en Angleterre depuis de longues années, les Auersberger représentent la quintessence de ce monde – celui des cercles artistiques viennois - qu'il avait certes aimé autrefois mais qui l'irrite à présent au plus haut point.
   
   Enfin, ce qui est fait est fait, et lorsque s'ouvre "Des arbres à abattre", le narrateur se trouve bel et bien dans le salon des Auersberger, à attendre la vedette de leur dîner artistique, un comédien qui vient de s'illustrer au Burgtheater dans "Le canard sauvage" d'Henrik Ibsen, et que notre homme déteste déjà, avant même de l'avoir vu. Et le texte de "Des arbres à abattre" est tissé tout à la fois des propos qu'il capte autour de lui, et de son monologue intérieur, de ses souvenirs et des réflexions suscitées par le petit monde qui l'entoure et qu'il dissèque sans vergogne, selon son propre aveu: "Ils le voyaient bien: je suis l'observateur, l'ignoble individu qui s'est confortablement installé dans le fauteuil à oreilles et s'adonne là, profitant de la pénombre de l'antichambre, à son jeu dégoûtant qui consiste plus ou moins à disséquer, comme on dit, les invités des Auersberger. Ils m'en avaient toujours voulu de les avoir toujours disséqués en toute occasion, effectivement sans le moindre scrupule, mais toujours avec une circonstance atténuante; je me disséquais moi-même encore bien davantage, ne m'épargnais jamais, me désassemblais moi-même en toute occasion en tous mes éléments constitutifs, comme ils diraient, me dis-je dans le fauteuil à oreilles, avec le même sans-gêne, la même grossièreté, la même indélicatesse." (p. 63)
   
   Au jeu de massacre qui se met en place au cours de cette soirée, il n'y a finalement que la morte, Joana, qui s'en tire à peu près honorablement, se voyant évoquée avec une émotion sincère: "(...) la Joana, l'artiste du mouvement qui a eu absolument tout pour être heureuse et qui a finalement quand même seulement été malheureuse. J'entendis sa voix et tombai sous le charme de ses phrases, de son rire, de sa réceptivité au beau, car la Joana avait eu, comme personne d'autre dans ma vie, le don de voir aussi constamment le beau côté de toute la laideur monstrueusement omniprésente, destructrice et annihilante, en somme un don que peu de gens possèdent." (p. 197) Joana, et dans une moindre mesure, le comédien du Burg, dont la devise – "Forêt, forêt de haute futaie, des arbres à abattre" – répétée à satiété mènera le dîner, sinon vers sa minute de vérité, du moins vers sa minute philosophique, tout en permettant à Thomas Bernhard de dresser un état des lieux de ses relations conflictuelles – oh combien! - avec les milieux culturels de sa patrie.
   
   
   Note du Postmaster:
   A savoir: Ce roman valut un procès à Thomas Bernhard qui fut attaqué par le compositeur Gerhard Lampersberg pensant avoir servi de modèle et s'en estimant diffamé. Bernhard l'emporta.

critique par Fée Carabine




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