Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'avril & de mai 2011
Yachar Kemal

   Notre goût du dépaysement qui nous fait sauter depuis des années à travers la planète comme une puce géante en folie et nous avait menés de Paris à New York, nous a ramenés de la moderne mégalopole aux montagnes arides des Turkmènes nomades.
   Et c'est ainsi que Yachar Kemal a succédé à Don DeLillo, simplement parce qu'ils ne se ressemblaient pas... du tout.
   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2011
   
    « Yachar Kemal (de son vrai nom Kemal Sağdıkgöğceli) est né en 1922 dans un village de Cilicie, de parents venus de l'Est de la Turquie. Il commence tout enfant à improviser des chants à l'imitation des chanteurs ambulants d'Anatolie, et c'est pour être capable d'en garder la mémoire qu'il décide d'apprendre à lire et à écrire. Il ne peut cependant poursuivre ses études au-delà de la seconde année d'école secondaire. Il fait alors divers métiers: ouvrier d'usine ou agricole, employé du gaz ou écrivain public...
   
    Soupçonné d'activités subversives il est arrêté en 1950 et acquitté après un an de prison, mais ne cesse d’être persécuté par la police. Il gagne alors Istanbul, prend son actuel pseudonyme et devient journaliste au "Cumhuriyet".
   
    Il publie en 1952 un recueil de nouvelles, puis en 1955 le premier Mémed qui devient immédiatement un immense succès.
   (Source l'éditeur)

   
   Il meurt en 2015, à l'âge de 92 ans.
   
    Son œuvre, comptant de nombreux titres, est traduite dans la plupart des langues et lui a valu de nombreux prix.
   

Bibliographie ici présente

  La légende du Mont Ararat
  Le pilier
  Mèmed le Mince
  Mèmed le faucon
  L'herbe qui ne meurt pas
  La légende des mille taureaux
  Tu écraseras le serpent
  Alors, les oiseaux sont partis...
  Dès 10 ans: Le roi des éléphants et Barbe rouge la fourmi boiteuse
  Salih l'émerveillé
  Entretiens avec Alain Bosquet
  Regarde donc l’Euphrate charrier le sang
  La tempête des gazelles
  Et la mer se fâcha…
 

La légende du Mont Ararat - Yachar Kemal

L'oiseau blanc et l'ombre du cheval
Note :

   "Chaque année, quand le printemps s'éveille sur l'Ararat où a échoué l'Arche de Noé, les bergers viennent dès l'aube au bord du lac de Kup et jouent de la flûte, pour célébrer le Mont. Au coucher du soleil, un mystérieux oiseau blanc vient par trois fois toucher l'eau de son aile, et disparaît dans le ciel. Alors les bergers se retirent." Ainsi parle la légende.
   
   Toute légende a ses racines dans un fait réel, toute légende se voit un jour revécue.
   
   Un matin, un superbe cheval blanc, richement harnaché, attend devant la porte d'Ahmet le berger. A qui peut-il bien appartenir? A un puissant, c'est certain. Par trois fois, le père Sofi tente d'éloigner le cheval blanc, par trois fois ce dernier est revenu attendre devant la porte d'Ahmet le berger. La tradition veut qu'alors l'animal appartienne, définitivement et sans conteste, à celui qui a été choisi... Ahmet en l'occurrence. Ce qui n'est pas du tout du goût du pacha, de Mahmout pacha, cruel despote inféodé aux Ottomans auxquels il doit son pouvoir.
   
   Ainsi, le beau cheval blanc, va-t-il devenir la pomme de discorde entre le riche et le pauvre, entre le juste et l'injuste, entre le Bien et le Mal, entre le fort et le faible, entre la liberté et le despotisme. Mahmout pacha, ivre de pouvoir, de richesses, irascible despote, n'aura de cesse d'anéantir Ahmet le berger. Aussi, le fera-t-il emprisonner, après avoir mis aux fers ses proches, au mépris des promesses et du droit. Mais Ahmet ne plie ni ne rompt provoquant la colère du pacha. Colère décuplée quand ce dernier apprend que sa fille, Gulbahar, follement éprise d'Ahmet, a bravé tous les interdits pour lui appartenir. Mahmout pacha est seul, isolé dans sa haine, malgré les grondements sourds et inquiétant de l'Ararat, mont sacré aux terribles colères, mêlés à ceux de la foule descendue des montagnes pour soutenir Ahmet. En effet, Mahmout s'est mis à dos non seulement le menu peuple, attaché aux traditions et coutumes immémoriales, mais encore les personnalités religieuses et les beys…
   
   Yachar Kemal raconte des histoires éternelles: la lutte entre le fort et le faible, l'amour impossible entre un berger et une princesse. Bien entendu, Mahmout pacha demandera l'impossible à Ahmet: se rendre au sommet de l'Ararat, là où les hommes un jour dérobèrent le feu, et d'en rapporter la preuve. S'il en revient vivant, muni de la preuve, il aura non seulement la vie sauve mais pourra épouser Gulbahar la Souriante. L'Ararat se laissera-t-il conquérir par l'amant désespéré? L'Ararat aura-t-il pitié des amours impossibles?
   
   Avec des mots d'une intense poésie, Yachar Kemal, fait revivre une sublime légende, rappelant les amours de Tristan et Yseult, la transformation de la fée Mélusine et le vol du feu perpétré par Prométhée. Il emmène le lecteur aux confins de la montagne, aux confins des plaines turques, aux confins de l'imaginaire des hommes. Il permet un sublime voyage au pays de l'enfance, où les contes et légendes ensemencent l'imaginaire, cet imaginaire qui nourrit les hommes, cet imaginaire indispensable pour grandir et mûrir.
   
   Une lecture qui laisse un sillage doux et rafraîchissant. Un auteur à découvrir et à apprécier.
   
   La scène d'ouverture:
   "Il est un lac sur le flanc du Mont Ararat, à quatre mille deux cents mètres d'altitude. On l'appelle le lac de Kup, le lac de la Jarre, car il est extrêmement profond, mais pas plus grand qu'une aire de battage. A vrai dire, c'est plus un puits qu'un lac. Il est entouré de toutes parts par des rochers rouges, étincelants, acérés comme la lame du couteau. Le seul chemin menant au lac est un sentier, creusé par les pas dans la terre battue, moelleuse, et qui descend, de plus en plus étroit, des rochers jusqu'à la rive. Des plaques de gazon vert s'étalent çà et là sur la terre couleur de cuivre. Puis commence le bleu du lac. Un bleu différent de tous les autres bleus; il n'en est pas de semblable au monde, on ne le retrouve dans aucune eau, dans aucun autre bleu. Un bleu marine moelleux, doux comme le velours.
   
   A la fonte des neiges, chaque année, quand le printemps ouvre les yeux, quand une immense fraîcheur explose sur l'Ararat, les rives du lac et leur mince couche de neige se couvrent de petites fleurs au parfum pénétrant. Leurs couleurs sont éclatantes. Même la plus petite flamboie, bleue, rouge, jaune, violette; son éclat se voit de très loin. Les eaux bleues du lac, la terre couleur de cuivre répandent des parfums d'une violence enivrante. Des senteurs que l'on perçoit de très loin." (p 9 et 10)

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critique par Chatperlipopette




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Fable légendaire
Note :

   Un cheval blanc majestueux se poste devant la porte d’Ahmet le berger. Chassé trois fois, il revient. La tradition, expliquée par le vieux et sage Sofi, veut que le cheval ait choisi son maître. C’est un don de Dieu, incontestablement. Mais un mois plus tard, le propriétaire d’origine, le puissant Mahmout Kahn, exige de le récupérer. Ce despote riche, violent et soutenu par les Ottomans ne peut se laisser voler ce cheval sans perdre la face. Il fait enfermer le voleur et ceux qui le soutiennent. Il exige le rendu du fameux équidé. A son tour, Ahmet ne peut accepter de le restituer sous peine de devenir un paria pour ses congénères montagnards. Pendant sa captivité, Gulbahar troisième fille du pacha tombe amoureux d’Ahmet, et ne supporte pas l’idée que ce dernier soit condamné à mort en raison de l’intransigeance de son père. Et c’est sans compter sur Memo le geôlier, puis sur «la multitude» vivant dans les montagnes…
   
   On est dans la légende. Les contraires s’affrontent: le riche et le pauvre, le citadin et le montagnard, le faible et le fort… Les fiertés masculines sont exacerbées. Les traditions s’opposent. L’amour impossible à la Roméo et Juliette tend une situation déjà bien étirée. Les situations conflictuelles se succèdent.
   
   Le merveilleux des lieux et des situations ne sont soutenues que par une écriture (ou une traduction) que j’ai trouvé relativement plate. Dommage. Du coup, les personnages sont peu attachants. J’aurais aimé mieux les aimer mais cela n’a pas fonctionné.
   
   En bref, une lecture qui ne m’a pas entièrement emporté.
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critique par OB1




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Lyrisme exotique
Note :

   L'amour éternel
   
   Un jour, un cheval blanc s'arrête devant la maison du berger Ahmet. En vertu de la coutume, la bête est ramenée trois fois à son domicile original, si elle revient chaque fois, l'homme de la maison en devient son nouveau propriétaire. Ce phénomène se produit et cause tout un remous dans la contrée kurde, car le cheval appartient au Pacha. Ce dernier ordonne l'emprisonnement du berger sans se douter que sa fille tomberait amoureux du captif.
   
   La parabole fait penser aux contes des 'Milles et une nuit' par son lyrisme exotique. D'ailleurs elle a été adaptée en Opéra pour célébrer le 75e anniversaire de la République de Turquie. On y retrouve les éléments clés des grandes tragédies. L'amour, le sacrifice, l'honneur et du réalisme magique pour justifier les improbables comportements des personnages archétypaux.
   
   J'ai été totalement envoûté par cette magnifique légende. La prose de Kemal n'est pas impressionnante. Simple et efficace au mieux. Toutefois, l'abondance de rebondissements et la beauté du récit m'ont fasciné au point de dévorer chaque page.
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critique par Benjamin Aaro




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La grande colère de la montagne
Note :

   « Et chaque année, quand le printemps s'éveille sur l'Ararat, des bergers grands et robustes, aux beaux yeux noirs mélancoliques et aux longs doigts fins, s'en viennent avec leurs flûtes au lac de Kup. Ils étalent leurs houppelandes au pied des rochers rouges, sur la terre couleur de cuivre, sur le printemps millénaire, ils s'installent en formant un cercle sur les rives du lac. Un peu avant l'aube, sous les masses d'étoiles qui palpitent au dessus de la montagne, ils saisissent leurs flûtes et célèbrent par leur jeu la grande colère de l'Ararat. Cela dure du point du jour au coucher du soleil. Et alors, à l'instant même où le soleil disparaît à l'horizon, un oiseau minuscule, blanc comme neige, surgit au dessus du lac. Un oiseau long et pointu qui ressemble à l'hirondelle. Il vole en tournant très vite au dessus de l'eau, il trace sans cesse de vastes cercles blancs, dont l'ombre retombe sur le bleu intense du lac. Les joueurs de flûte cessent de jouer à l'instant où disparaît le soleil. Ils remettent leurs flûtes dans leurs ceintures et se redressent. L'oiseau blanc, qui vole à toute vitesse au dessus du lac, s'élance, rapide comme l'éclair, il plonge une aile dans l'eau, s'élève à nouveau. Par trois fois, il se jette ainsi vers l'eau, puis s'envole à tire-d'aile et disparaît dans le ciel. L'oiseau blanc, une fois disparu, les bergers s'éloignent l'un après l'autre, et se perdent silencieusement dans l'obscurité.»
   
   C'est ainsi que commence «La légende du Mont Ararat», ce très beau roman signé Yachar Kemal qui nous emmène au Nord-Est de la Turquie sur les contreforts de ce sommet mythique où se serait – paraît-il – échouée l'arche de Noé.
   
   Un matin, Ahmet le berger trouve un cheval devant sa maison. L'animal, dont la robe est aussi blanche que les neiges éternelles qui recouvrent le sommet du Mont Ararat, est richement équipé: «La selle du cheval était une belle selle tcherkesse niellée d'argent. Les éperons étaient d'argent ouvré. [...] Les rênes, ornées de fils d'or, étaient passées sous le pommeau rehaussé de nacre de la selle. Une couverture de selle, faite d'un feutre que l'on devinait, même de loin, foulé avec un soin extrême, s'allongeait jusqu'à la croupe du cheval. Sur la couverture, on avait brodé l'antique emblème du disque solaire. D'un orange très vif. Et, derrière le soleil, s'élevait un immense arbre de vie. Sur le flanc gauche du cheval, on retrouvait le même soleil et le même arbre. [...] Ces images étaient certainement le blason d'une tribu ou d'un clan de vieille noblesse.»
   
   A qui appartient ce cheval?
   Par trois fois, Ahmet va reconduire l'animal sur la route. Par trois fois, le cheval revient devant la porte de sa maison. Ahmet demande alors conseil au vieux Sofi, le sage du village. Puisque l'animal est revenu par trois fois, c'est qu'il est un don de Dieu fait au berger. Par conséquent, le cheval lui revient de droit. Telle est la tradition dans la région d'Ararat.
   Mais voici qu'un mois plus tard arrivent au village les hommes du Pacha. Mahmout Khan revendique la propriété de l'animal et exige qu'Ahmet restitue celui-ci. Il lui donnera même en compensation une somme d'argent afin de le dédommager. Peine perdue, Ahmet refuse. «Un cheval qui est un don du Ciel ne saurait être rendu à son propriétaire, fût-il bey ou pacha.»
   Après les négociations vient le temps des menaces. Si Ahmet ne restitue pas son bien au pacha, celui-ci le lui fera enlever de force, il punira par l'emprisonnement et par la mort Ahmet et tous les villageois ses complices. Rien n'y fait. Ahmet, soutenu par ses voisins, les habitants des villages alentour ainsi que par les beys kurdes de la région, va devoir affronter la colère de Mahmout le cruel.
   Trahi, livré aux mains du pacha, Ahmet sera emprisonné dans les geôles du château. Pour le punir d'avoir osé lui résister, et parce que le jeune berger ne veut toujours pas révéler où il a caché le cheval, Mahmout Khan décide le mettre à mort.
   Mais c'est sans compter sur Gulbahar, la troisième fille du pacha, qui s'est secrètement éprise du jeune prisonnier. Aidée de Mémo le geôlier, elle va tenter l'impossible pour délivrer celui qu'elle aime par dessus tout.
   
   Avec ce très beau récit, Yachar Kemal fait revivre sous nos yeux une légende traditionnelle de cette région de l'Ararat, région fortement marquée par les influences turques, arméniennes et kurdes qui composent depuis toujours sa population.
   
   Rehaussant les couleurs ternies sous la patine des siècles , Yachar Kemal apporte aussi à cette légende une touche de poésie et d'universalité qui, tout en respectant le style traditionnel du récit, le rend plus lisible et plus abordable pour notre sensibilité contemporaine.
   
   Cette légende – dont les motifs et les péripéties puisent dans le vieux fonds indo-européen qui, des monts du Caucase aux rivages de l'Irlande, des tragédies antiques aux sagas scandinaves, d 'Homère à Shakespeare, imprègnent toute la littérature traditionnelle – transcende cultures et frontières pour nous offrir une variation sur les thèmes universels de l'amour, de la mort, de la convoitise, de la colère, du châtiment divin, du destin irrémédiable qui est le sort de tout un chacun...
   
   Une légende intemporelle et universelle, un beau conte d'amour et de mort, coloré et délicat comme une miniature persane médiévale.
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critique par Le Bibliomane




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« Sur l’Ararat, tout est tradition... »
Note :

   "Sur l’Ararat, tout est tradition..."
   Par un beau matin, un cheval blanc richement harnaché s’est présenté à la porte d’Ahmet, modeste berger du Mont Ararat. Par trois fois, Ahmet l’a éloigné, et par trois fois, le cheval est revenu, s’affirmant ainsi comme un don du ciel qui, selon la tradition, ne pourra en aucun cas être rendu à son ancien propriétaire. "Sur l’Ararat, tout était tradition et personne ne pouvait s’écarter de la tradition." (p. 57) Cette coutume a donc pour les montagnards force de loi, mais Mahmout Khan, le cruel pacha de Beyazit, légitime propriétaire du cheval blanc et homme de la plaine, ne l’entend pas de cette oreille. Entre les montagnards et le pacha, le conflit est désormais inéluctable, et il ne fera que s’envenimer davantage lorsque Gulbahar, la fille du pacha, tombée amoureuse d’Ahmet emprisonné dans le cachot du château de son père, se mettra en tête de sauver le jeune homme d’une mort certaine.
   
   "La légende du Mont Ararat" ne laisse à son lecteur guère d’espoir d’assister à un happy end. Et il faut sans doute porter au crédit de la réelle puissance de conteur de Yachar Kemal l’envie irrépressible que l’on a de tourner une page après l’autre, et jusqu’à la dernière, de ce bref récit. Mais pourtant... Une fois tournée cette dernière page, force m’est de reconnaître que je suis loin d’être tout à fait séduite, voire même un peu agacée par la litanie des "comme" répétés çà et là jusqu’à satiété – à croire que Yachar Kemal ne connaît pas d’autre formule pour introduire une métaphore -, et par ces personnages brossés à gros traits, taillés à l’emporte-pièce mais sans vraie profondeur, avec à leur tête Gulbahar la Souriante, surnom dont l’ironie – involontaire? – prête en effet à sourire se trouvant ainsi accolé au prénom d’une héroïne qui passe l’essentiel du livre à se morfondre et à pleurnicher.
   
   Extrait:
   
   "L’Ararat est un univers à part, majestueux et grave, qui domine notre univers à nous. La plupart du temps, son front se perd dans les nuages. Parfois, des pluies d’étoiles viennent prendre la place des nuages. Des étoiles en masses, qui tournoient, s’envolent en tempête. Après les longues nuits, le soleil surgit brusquement sur le flanc de la montagne, comme un brasier écarlate.
   La nuit, l’Ararat paraît encore plus grand, plus massif et majestueux. Vous avez l’impression que le monde entier n’est plus que l’Ararat. Des grondements terrifiants déchirent le silence sans bornes, d’une extrémité à l’autre de la montagne... L’Ararat bouillonne dans le silence. Par les nuits les plus sombres, l’Ararat ne s’efface pas, il ne disparaît pas dans l’obscurité, telle une autre nuit, encore plus sombre, encore plus solitaire, il avance doucement dans le ciel, en scintillant légèrement. La nuit, son aspect est impressionnant. Ses ténèbres sont épaisses comme des murailles. Dans les nuits les plus noires, sans étoiles, des grondements étouffés montent de la montagne; ils semblent surgir d’un passé de milliers d’années." (pp. 97-98)

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critique par Fée Carabine




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Une légende qui ne fait pas dans le simplisme!
Note :

   «Il est un lac sur le flanc du Mont Ararat, à quatre mille deux cents mètres d’altitude. On l’appelle le lac de Kup, le lac de la Jarre, car il est extrêmement profond, mais pas plus grand qu’une aire de battage. A vrai dire, c’est plus un puits qu’un lac. Il est entouré de toutes parts par des rochers rouges, étincelants, acérés comme la lame du couteau. Le seul chemin menant au lac est un sentier, creusé par les pas dans la terre battue, moelleuse, et qui descend, de plus en plus étroit, des rochers jusqu’à la rive. Des plaques de gazon vert s’étalent ça et là sur la terre couleur de cuivre. Puis commence le bleu du lac… »
   
   Il est acquis, en ce pays du Mont Ararat, qu’un cheval qui vient de lui-même attendre à la porte d’une habitation appartient au propriétaire de cette habitation. Le berger Ahmet trouve un beau matin un magnifique cheval blanc l’attendant à la porte de sa maison. Par trois fois, il l’éloignera sur la route. Par trois fois le cheval reviendra marquant ainsi sa nature de cadeau du Tout-Puissant. Problème: ce magnifique cheval blanc était en fait la propriété de Mahmout Khan, le Pacha ottoman. Autre problème: se débarrasser d’un cadeau réputé venir du «Tout-Puissant» est impensable. Dès lors tous les ingrédients sont en place pour une tragédie humaine au pied du Mont Ararat, à l’Est de la Turquie.
   
   Yachar Kemal narre cette tragédie sur un mode épique. Les tourments de Ahmet, et de Gulbahar, la fille de Mahmout Khan, qui tombe évidemment en amour avec Ahmet, emprisonné et voué à la mort, ne nous paraissent pas pour autant totalement «exotiques» et en dehors du monde réel. Il faut dire que le traitement psychologique de cette tragédie est très fin et rend à cette légende une parcelle de réalité virtuelle.
   
   Il n’y a pas de recherche forcenée de la victoire du Bien sur le Mal, et d’abord, ce qui forme le Bien ou le Mal dans cette légende est étroitement imbriqué. Et la révolte du peuple d’Ararat suite à l’injustice faite à Ahmet sonne terriblement juste en ces temps de «révolutions» arabes, tunisienne ou égyptienne. Peut-être écrira-t-on un jour la légende de Kasserine ou du Caire? Pas avec un cheval blanc, mais avec un équivalent du Mahmout Khan!

critique par Tistou




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Le pilier - Yachar Kemal

Descente en enfer
Note :

   "Dès que s'annonce l'automne, sans y laisser une mouche, les villages qui se trouvent sur le versant arrière du mont Taurus, descendent tous à Tchoukour-Ova. (…) Il ne reste personne dans les villages. On emmène aussi les malades, les chétifs, les vieux et les bébés. On ne laisse même pas un gardien dans ces villages déserts." (29)
   
   A la saison, tous vont à Tchoukour-Ova récolter le coton. Ce déplacement et ce travail sont indispensables à leur survie car les maigres salaires serviront à régler la note de l'épicier pour l'année. Pour indispensable qu'elle soit, cette migration saisonnière n'en est pas moins très problématique pour les plus vieux, les plus faibles, les malades. Ainsi, le vieux Kodja-Halil qui, traditionnellement donne tous les ans le signal du départ ne se décide-t-il pas cette année parce qu'il pense qu'il ne pourra pas faire le voyage à pied et qu'il n'a trouvé personne qui pourrait le laisser monter sur un âne, cheval ou autre. Il vise en particulier le très vieux cheval d'Ali, mais hélas pour lui, Méryémdjè, la mère d'Ali est son ennemie tout à fait irréductible et n'entend en aucun cas partager la monture avec lui. L'animal hors d'âge menace d'ailleurs de mourir à tout instant.
   Le départ prend ainsi du retard, les meilleures places pour la récolte seront prises quand ils arriveront. D'ailleurs, depuis quelques années, le Mouhtar (chef du village) s'entend sur leur dos avec de mauvais fermiers pour amener moyennant bakchich ses concitoyens sur leurs champs aux maigres récoltes. Ainsi, comme ils sont payés au poids récolté, la misère de tous (sauf lui) s'accroit-elle.
   Ils partent enfin, Kodja-Halil est à pied comme Ali et sa famille. Le vieux cheval avance comme il peut, Méryémdjè et les bagages sur son dos. Mais très vite, Kodja-Halil ne semble plus pouvoir marcher et Ali cède à son bon cœur et fait monter le vieillard, ce que Méryémdjè ne lui pardonnera jamais, d'autant que, peu après, le cheval meurt (par sa faute?) et ils se retrouvent tous à pied, distancés par les autres villageois (et Kodja-Halil d'ailleurs) alors que la vieille femme elle-même ne peut pas faire cette marche. Nous suivons alors le terrible calvaire qu'est pour la famille cette route jusqu'à Tchoukour-Ova. Chemin faisant, le conflit ne s’apaise pas entre Ali et Méryémdjè .
   
   
   La première chose à faire, lorsqu'on attaque ce gros roman, c'est de s'habituer au langage extraordinairement violent, excessif et imagé des protagonistes qui vous cueille dès la première page. On a souvent affaire à un vrai délire verbal. On sait que les méridionaux retiennent moins leurs mots que les nordiques, mais là, "boosté" par la grandiloquence du conte oral qui inspire Kemal (surtout dans ce 1er roman), cela passe tout! Ce qui n'empêche pas les imprécateurs de se contredire et de se réconcilier parfois dans la minute avec ceux à qui ils ont dit de telles choses que, sous une autre culture, tout rapprochement serait définitivement impossible. S'y mêlent d'ailleurs des traits d'humour (involontaire) comme lorsqu'un parent traite son enfant de "fils de chien"ou "enfant de putain".
   
   Cet "obstacle" -si c'en est un- passé, l'on découvre un monde poignant dont les personnages profonds et bien rendus se débattent dans une pathétique misère sans rien perdre de ce qui les fait si humains. Leurs portraits très réussis étant parfois cernés en quelques lignes seulement. L'humour n'est pas absent:
   "C'était un homme doux, d'une grande piété. Dans le village, il n'y avait que lui qui n'eût jamais abandonné sa prière, la faisant tous les jours des douze mois de l'année. Son plus grand désir était d'aller à La Mecque. C'est pour cela que malgré son âge avancé, c'était toujours lui qui, parmi les villageois, ramassait le plus de coton. Il ne dépensait pas un sou de ce qu'il gagnait, il n'achetait jamais de quoi vêtir ses enfants et sa femme. Ils se seraient promenés tout nus s'ils ne tissaient eux-même ce qu'il fallait pour se vêtir." (455)
   
   Les situations n'ont pas d'âge, elles pourraient avoir mille ans comme se passer en ce moment. Les soubresauts d'une prise de conscience sociale, voire politique, se brisent sur la réalité de l'exploitation impitoyable et de la faim. Clairement seule une révolution violente pourrait sortir ces malheureux de ce cycle infernal et, tout aussi clairement, trop exigeante en vies, elle ne se fera que lorsqu'ils seront vraiment acculés. Mais elle se fera, car l'atroce cupidité des exploitants ne connait même pas les limites permettant sa pérennité. La mort est sur eux, les trouvera-t-elle dans la soumission ou dans la révolte, c'est ce que nous saurons avec les 2 tomes suivants : "Terre de fer, ciel de cuivre" et "L'herbe qui ne meurt pas". En ce premier tome, on ne le sait pas encore; et ce n'est d'ailleurs pas ce qui fait le cœur du récit. Le cœur en est cette progression hallucinée, ce calvaire aux terribles étapes qui mènera Ali et sa famille de son cheval mort au champ de coton.
   
   Un récit poignant, les apparences les plus badines cachent une totale cruauté, en une progression impitoyable vers une dureté qui a dépassé ce que j'avais envisagé.
   
    "Le visage maigre d'Ali s'était allongé davantage. Son regard était voilé, soucieux. Il y a des visages qui cachent les sentiments, puis, soudain, un beau jour, ils les révèlent. Les visages rompent alors leurs digues. Les digues du visage d'Ali étaient rompues. La fatigue, la tristesse, la souffrance s'y lisaient de façon palpable."(221)
   
   
   Trilogie "Au-delà de la montagne"
   
   1 - "Le pilier"

   2 - "Terre de fer, ciel de cuivre"
   3 - "L'herbe qui ne meurt pas"

critique par Sibylline




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Mèmed le Mince - Yachar Kemal

Mandrin et Robin des bois à la turque
Note :

   C’est une grande saga que vient de rééditer Gallimard, les quatre volumes des aventures de Mèmed le héros de Yachar Kemal
   Les quatre tomes ont été publiés entre 1955 et 1987 c’est dire qu’il a pris son temps!
   Ma lecture de Kemal est toute récente, sa trilogie "Une histoire d’île" dont les deux premiers tomes sont parus m’a beaucoup plu.
   
   Mais commençons par le commencement et le roman d’ouverture "Mèmed le mince".
   Nous voilà transporté sur «les contreforts montagneux du Taurus» en Anatolie.
   Cinq villages vivent sous la coupe du terrible Abdi Agha, la terre est ingrate, la récolte de coton ne nourrit pas les familles, les villageois subissent le joug d’Abdi Agha, trafics, corruption,  bastonnades et brimades en tous genres, tout est bon pour pressurer les villageois.
   
   Mèmed est le bouc émissaire du tortionnaire et il tente de s’enfuir et pendant quelques jours «Il se sentit soudain léger comme un oiseau paisible.» mais le bonheur est de courte durée car toute opposition est vaine et pour protéger sa mère il est contraint de rentrer.
   Mèmed le Mince est pauvre «la maison de Mèmed n’a qu’une seule pièce», il est tout en jambes, maigrelet mais plein d’astuce et de courage, affamé aussi mais autant de justice que de pain. Mais ce sont ses yeux qui disent tout «sa vitalité, sa haine, son amour, sa peur, sa force».
   
   Pourrait-on imaginer un village sans Agha pour le gouverner? Y a t-il une fatalité qui fasse que Hatçe la belle, l’amour de Mèmed soit fiancée de force au neveu d’Abdi Agha? Toutes ces questions tournent dans la tête de Mèmed, et si Abdi Agha mourrait?
   Et voilà Mèmed qui passe de la colère à la rébellion, qui va lier son sort à celui de brigands et prendre le maquis en s’enfuyant dans les montagnes.
   Et bientôt «Dans la Çukurova et dans les montagnes du Taurus, l’histoire de Mèmed le Mince circulait de bouche à oreille en s’amplifiant.»
   
   Voilà un sympathique héros, un Robin des bois moderne, un Mandrin d’Anatolie. Il y a tout dans ce récit, les poursuites, la révolte, le courage et la ruse du jeune homme, l’amour contrarié pour sa belle. Par dessus tout il y a la lutte contre l’asservissement de l’homme, la soif de justice et de liberté.
   
   C’est une Turquie moyenâgeuse et féodale, que Yachar Kemal nous dépeint. Dans cette belle chanson de gestes digne des bardes qui de villages en villages chantaient le courage des bandits d’honneur, il y a tout l’amour de l’auteur pour cette terre âpre qui est la sienne. Lui qui a fait tous les métiers pour pouvoir écrire il tient là sa revanche, Mèmed le Mince c’est lui.
   A très bientôt ici la suite des aventures de Mèmed
   
   
   PS: En préface de l'édition groupée Gallimard Quarto, on peut lire le condensé du livre d’entretiens d’Alain Bosquet avec Yachar Kemal, qui parle de son enfance, de ses lectures, de son évolution comme écrivain, de ses combats politiques en tant que Kurde. Très éclairant.
   
   
   La saga de Mèmed le mince
   
   1 - Mèmed le mince

   2 - Mèmed le faucon
   3 - Le retour de Mèmed le mince
   4 – Le dernier combat de Mèmed le mince

critique par Dominique




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Mèmed le faucon - Yachar Kemal

2me livre des aventures de Mèmed
Note :

   Nous voilà de retour dans la plaine de l’Anavarza, une terre qu’il faut célébrer car"L’ajonc pousse dans la terre la plus belle, la plus fertile. Sa taille ne dépasse pas celle de l’homme, mais d’une seule racine jaillissent plusieurs pieds. L’ajonc, quand il est jeune, est couleur de miel. A mesure qu’il prend de l’âge, sa couleur s’assombrit, vire du miel au noir. Au printemps, c’est l’ajonc qui, le premier, bourgeonne et se couvre de feuilles, le premier dont les fleurs jaunes éclosent."
   C’est cette terre qui manque à Mèmed, les années ont passé depuis qu’il s’était fait redresseur de torts et défenseur des opprimés mais aujourd’hui il est de retour au village et vit caché chez le vieil Osman.
   
   Il a tué Abdi Agha mais la mauvaise graine c’est comme le chiendent et Ali Safa Bey a pris la place avec un seul but: mettre la main sur toutes les terres disponibles de la région.
   Pour devenir propriétaire Ali Safa est prêt à tout, même à donner ce qu’il a de plus cher. Un plan germe alors dans la tête de Hasan fils du dévot qui conclut avec Ali Safa un marché, il donnera sa terre si en échange Ali lui donne son alezan magique, l’accord est conclu. Mais quelques temps après la maison d’Hasan part en fumée, il peut tout juste s’échapper, l’écurie est en flamme et alors qu’il tente de sauver le cheval celui-ci "se cabra, arracha sa bride aux mains d’Hasan, galopa vers la place du village (...) puis dévala vers la plaine et se perdit dans les ténèbres.» Ali Safa n'a pas tenu parole, la guerre va commencer.
   Mais Mèmed me direz-vous? son souvenir est toujours présent, sa résistance a pris l’allure d’une épopée, mais le village souhaite-t-il vraiment son retour?
   
   Mèmed est toujours au service de la défense des petits et le combat va à nouveau s’engager entre Ali Safa représentant des nantis, de la corruption, du pouvoir et Mèmed. Heureusement les forts se battent parfois entre eux! De nouveau s’engage le combat inégal, pièges, embuscades, représailles, la montagne où Mèmed trouve refuge grouille de gendarmes et il va lui falloir tout son talent et beaucoup de complicités pour leur échapper. Bataille pour les terres, bataille pour l’eau indispensable à la vie du village.
   
   Dans ce deuxième roman le récit est plus resserré, l’art de Yachar Kemal s’épanouit. Le merveilleux se mêle au réalisme du récit, la notoriété de Mèmed s’amplifie, il devient le Faucon, il fait un miracle " les eaux se mirent à couler en cascade vers la plaine" en rendant l’eau au village. Il est invincible, il monte la jument du Prophète, il devient une légende...
   
   
   La saga de Mèmed le mince
   
   1 - Mèmed le mince
   2 - Mèmed le faucon
   3 - Le retour de Mèmed le mince
   4 – Le dernier combat de Mèmed le mince

critique par Dominique




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L'herbe qui ne meurt pas - Yachar Kemal

Escroquerie sur la marchandise?
Note :

   Sans doute faut-il attribuer au prix du meilleur roman étranger, qui avait couronné ce livre lors de sa parution en France en 1978, le fait que "L'herbe qui ne meurt pas", troisième tome de la trilogie "Au-delà de la montagne", se retrouve dans les collections de la bibliothèque que je fréquente, sans les deux tomes qui devaient le précéder ("Le pilier" et "Terre de fer, ciel de cuivre"). Il m'a donc fallu en quelque sorte sauter dans le train en marche en entamant ma lecture, mais ce fut pour m'apercevoir assez vite que cela ne posait guère de problèmes, tant les enjeux de ce livre sont simples, en fait: chaque été, les paysans du village de Yalak dans le Taurus sont obligés – pour gagner de quoi rembourser leurs dettes au terrible Adil Effendi - de se louer comme journaliers dans la plaine de la Tchoukourova, pour la cueillette du coton. Et chaque été, ils traînent dans leur transhumance les divers griefs, les motifs de jalousie, les haines, les rancœurs et les désirs de vengeance de la vie au village. "L'herbe qui ne meurt pas", c'est tout simplement cela: une histoire de vengeances (où le pluriel est significatif).
   
   Voilà pour planter grossièrement le décor de ce billet qui sera sans doute le plus assassin de tous ceux que j'ai pu écrire en tout de même quelques années de critique (je n'aime pas trop ce mot, mais enfin gardons-le faute de mieux...) littéraire sur la toile. Et dont j'espère qu'il le restera, car rarement lecture m'a-t-elle à ce point ennuyée, énervée et finalement laissé complètement écœurée!
   
   Une lecture ennuyeuse, donc, pour commencer. Car je n'avais pas encore franchi le cap de la page 100 que je n'en pouvais déjà plus de m'entendre répéter jusqu'à plus soif que
   - les champs de coton de la Tchoukourova étaient comme un steppe couverte de neige
   - les chemins et les sentiers dessinaient dans la plaine une toile d'araignée
   - le fleuve Djeyhan s'écoulait dans la plaine (sans bornes, forcément, et ressemblant à une steppe couverte de neige à cause des champs de coton, mais ça, je vous l'avais déjà dit...) comme un ruban d'argent en fusion, tandis que les aigles tournoyaient au-dessus des rochers de l'Anavarza
   Et je vous épargne les métaphores suscitées par les hanches larges des femmes, tendant l'étoffe de leurs robes (comme quoi, autres lieux, autres canons de beauté féminine...), le parfum de la marjolaine, la chaleur écrasante, les moustiques etc, etc, etc... Inutile de compter sur quelque forme de suspense que ce soit pour soutenir l'intérêt, car la quatrième de couverture révèle en une petite page tout, absolument tout, de ce qui se passe tout au long de ces interminables 396 pages dont le reste n'est au fond que du remplissage: steppe couverte de neige, toile d'araignée, ruban d'argent et aigles tournant en rond. Inutile aussi de compter sur les personnages: les jérémiades de la souriante (sic) Gulbahar m'avaient déjà un tantinet agacée, mais que dire alors de Mémidik, mélange de bébé geignard, de crétin des Alpes et de brute épaisse, et de tous ses pays, qui n'ont au fond rien à lui envier. Bref, tout ça, c'est parfait, vraiment, pour tuer le temps, à supposer que ce soit ce que le lecteur souhaite, qu'il ne veuille vraiment rien de plus de ses heures passées à lire, car sinon, c'est bien le lecteur, pauvre de lui, qui risque de périr d'ennui!
   
   J'en serais sans doute restée là - sur l'impression d'un ennui abyssal – si Yachar Kemal n'avait pas été notre auteur des mois d'avril et mai, et si un obscur sens du devoir ne m'avait pas poussée à continuer ma lecture malgré tout, non sans recourir à quelques trucs et astuces pour enrober cette amère pilule. Lire devant la télé allumée, intercaler une autre lecture entre deux chapitres de cette herbe qui n'en finissait décidément pas de ne pas mourir, j'ai tout essayé, et c'est sans doute ce dernier procédé, et la compagnie – tellement plus intelligente, stimulante, agréable... tellement plus tout, en fait - de Nina Berberova, Francis Dannemark ou F. Scott Fitzgerald qui, par l'effet d'une comparaison devenue aussi inévitable qu'impitoyable, m'a fait passer de l'ennui à l'écœurement pur et simple. Que ces 396 pages de médiocrité ronronnante aient pu se voir couronnées du prix du meilleur livre étranger passe ma compréhension. Que la quatrième de couverture tente de les vendre comme s'élevant "avec un inimitable naturel, aux dimensions de la légende" relève à mes yeux du mensonge éhonté. Et pour exprimer le fond de ma pensée, faut-il encore dire que le point d'interrogation dans l'intitulé de ce billet est purement rhétorique?
   
   
   Extrait:
   
   "«Et voilà, se dit-il. Quiconque viendra regarder à l'intérieur du puits pourra le voir... Et les gens ont coutume d'aller regarder dans les puits. Il n'est personne au monde qui n'aille aussitôt fourrer sa tête dans un puits. On s'y voit plus beau que dans un miroir et plus net.»
   Mémidik regarda son propre visage, à côté de la tête au longues moustaches, tout au fond du puits. Un petit visage, gros comme le poing, brûlé par le soleil; les joues creuses, les yeux enfoncés dans les orbites. Son menton tressaillait.
   «J'ai très peur, dit Mémidik à l'homme au fond du puits. Maudit sois-tu, tu ne me causes que des emmerdements. Que vais-je faire de toi? Où pourrais-je bien te transporter? Ils te trouveront partout où je t'emmènerai. Quoi que je fasse, ils sauront que je t'ai tué. Que vais-je faire de toi? Que pourrais-je bien faire? Dis-le moi donc, je t'en prie!»
   Il se mit à pleurer. Et au fond du puits, son reflet pleurait aussi, la lèvre boudeuse comme celle d'un enfant, les yeux plissés. Et la tête aux grands yeux vitreux, aux longues moustaches, pleurait elle aussi." (pp. 97-98)

   
   
   Trilogie "Au-delà de la montagne"
   
   1 - "Le pilier"
   2 - "Terre de fer, ciel de cuivre"
   3 - "L'herbe qui ne meurt pas"

critique par Fée Carabine




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La légende des mille taureaux - Yachar Kemal

Une œuvre exceptionnelle
Note :

   Je n'ai lu que quelques livres de Yachar Kemal, mais de ceux que j'ai lus, celui-ci est le meilleur et je le conseille particulièrement à ceux qui, ne connaissant pas Kemal, désireraient le découvrir en un seul volume, puisque beaucoup d'autres romans de cet auteur sont organisés en copieuses trilogies.
   
   Comme on le sait, l'art de Kemal est issu de la culture orale des chanteurs ambulants d'Anatolie qu'il avait voulu imiter enfant, avant de découvrir que le monde était maintenant passé à l'écrit. Il entreprend ici de conter comment les nomades turkmènes ont été sédentarisés de force (et sans douceur) par les Ottomans, détenteurs du pouvoir. Y. Kemal sertit son récit-témoignage entre deux "nuits des étoiles": celle du 5 au 6 mai -justement la date à laquelle je lisais ce roman, pur hasard, mais terriblement évocateur-. Cette nuit-là, le monde s'arrête, toute vie, tout mouvement sont suspendus l'espace d'un bref instant, le temps que deux étoiles se rencontrent et si, résistant au sommeil et scrutant les cieux, on a la chance de les voir, on peut très vite faire un vœux, il sera bientôt exhaussé. C'est du moins ce qu'explique Maître Haydar à son petit fils. Actuel représentant d'une longue lignée de forgerons prestigieux, il incarne le savoir faire inégalable, capable d'ébahir les rois, dont les Turkmènes peuvent aussi se glorifier et qui s'éteindrait avec eux. Irrémédiablement, mais dans l'indifférence générale.
   
   Tous les hivers, depuis la nuit des temps, la tribu nomade de Süleyman, quitte ses montagnes à l'arrivée de l'hiver pour passer, avec ses troupeaux la mauvaise saison sur les terres plus clémentes de la vallée. Mais si eux suivent un mode de vie immuable, ce n'est pas le cas de la vallée justement (la Tchoukoura, déjà vue dans "Le pilier") qui connait au contraire la modernisation et l'agriculture intensive. Ainsi, d'année en année, les terres en friches sont-elles annexées à la culture et les nomades ont de plus en plus de mal à trouver des espaces où dresser leurs tentes et mettre à paître leurs troupeaux. Lorsqu'il tentent de s'installer sur la moindre parcelle, tous les paysans du coin accourent et exigent d'eux des loyers exorbitants alors même qu'ils ne sont pas propriétaires du terrain. A payer ces bakchich, les nomades, riches à l'origine, s'appauvrissent jusqu'à la vraie misère et lorsqu'il ne leur reste plus rien, la traque que leur font les paysans devient encore plus cruelle, allant généralement jusqu'au meurtre. Les camps sont attaqués, incendiés, lapidés, les nomades errent sans trêve ni repos et nul lieu dans toute la Turquie où ils puissent s'arrêter sans voir accourir aussitôt une bande d'exploiteurs exigeant leurs biens ou leur départ, et en fait, les deux. Acculés, les nomades répondent bientôt par des combats dont ils ne peuvent, à terme sortir vainqueurs d'autant qu'accourt alors une police aux ordres des résidents permanents et leur faisant porter la totale responsabilité de tous dégâts et troubles.
   
   Nous suivons dans ce roman la tribu de Süleyman et Maître Haydar pendant sa dernière année, celle qui viendra à bout de sa résistance. Les vœux de la nuit du 5 mai, d'avoir un campement d'hiver n'ont pas été exhaussés et cette année-là verra l'épuisement de leurs dernières richesses, de leurs dernières forces, de leur derniers espoirs. Seuls survivent ceux qui, à bout de résistance se sédentarisent et qui, tirant une maigre pitance d'une terre durement acquise et exploitée, deviendront bientôt, l'exemple le montre abondamment, aussi cruels que les autres envers les nomades encore en route.
   
   C'est de la fin de toute cette civilisation des Turkmènes nomades que Yachar Kemal témoigne dans ce roman exceptionnel. Il nous donne à vivre de l'intérieur la fin d'un monde, d'un mode de vie, d'une culture basée sur l'honneur, les coutumes, des mythes, un savoir faire, une vision centrale de l'homme (naïve bien sûr, mais qu'est-ce que cela veut dire?); remplacé par un monde entièrement soumis aux règles de la rentabilité et du profit, seuls étalons de valeur, seules façons d'exister.
   
   
   Titre original: Binboğalar Efsanesi

critique par Sibylline




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Tu écraseras le serpent - Yachar Kemal

Drame de la vengeance
Note :

   Yachar Kemal est turc et sa démarche d’histoires racontées, de son pays, de sa culture et de ses mythes, renvoie un peu à ce qu’on peut imaginer de ce qu’étaient les Aèdes dans la Grèce ancienne. Non point que Yachar Kemal nous chante les épopées, mais il y a quelque chose…
   
   Ici le fil conducteur est très clairement identifié et pèse d’ailleurs par moments par sa redondance sur le récit, le faisant paraître long, étiré. Halil, mari d’Esmé (beauté reconnue comme telle, avec toute l’exagération dont sont capables les peuples méditerranéens) et père d’Hassan, petit garçon de six ans, Halil donc est assassiné d’un coup de fusil à travers la fenêtre alors qu’il est attablé à manger, chez lui. C’est Abbas qui l’a tué. Abbas ensorcelé par la beauté d’Esmé et qui a voulu éliminer le mari. Abbas est rapidement retrouvé et tué. Mais cela ne suffit pas à la grand-mère d’Hassan, mère de Halil. Elle tient Esmé pour responsable et n’a de cesse que d’inciter ses fils, et à défaut Hassan, à tuer Esmé afin de libérer le fantôme de Halil qui ne sera en paix que sa mort vengée.
   
   Le roman c’est le harcèlement, le conditionnement d’Hassan par sa grand-mère pour le convaincre de tuer sa mère, qu’il aime par ailleurs. Hassan, car les frères de Halil – et fils de la grand-mère – se défileront tous quant au fait d’aller eux-mêmes venger Halil. C’est qu’Esmé est trop belle et la tuer leur parait impossible. C’est là que le roman peut contenir certaines longueurs, dans ces longs et redondants passages de conditionnement d’Hassan par sa grand-mère. Une belle entreprise de destruction de personnalité en vérité.
   
   Il y a aussi des passages magnifiques sur la nature et la vie rurale de l’est de la Turquie (Yachar Kemal vient de Cilicie), et une espèce de naïveté déconcertante dans ces histoires racontées par Yachar Kemal. Ça me fait penser à ces gravures modernes qui illustrent des activités industrielles, mais traitées humoristiquement à l’époque moyenâgeuse, avec profusion de personnages occupés à des tâches incongrues, gravures qui renvoient à un inconscient des temps anciens forcément heureux…
   
   « Les aigles tournoyaient au-dessus des rochers de l’Anavarza, si proches les uns des autres que leurs ailes se touchaient. Les asphodèles aux fleurs blanches se tendaient vers le soleil. Au loin, le vent rabattit un nuage, son ombre vint frôler le marécage, puis repartit vers Doumlou. Sur les asphodèles, étincelaient des guêpes noires, bleues, pointillées, des abeilles rondes. Les fleurs d’un bleu très pur des chardons surgissaient des rochers. Hassan glissait sur les pierres comme une perdrix. L’abîme à ses pieds lui donnait le vertige. Il était descendu dans le ravin jusqu’aux nids d’aigles sans y découvrir un seul oisillon. Pas le moindre œuf. A son approche, les aigles se détachaient des parois lisses comme des murailles, ils voletaient entre les rochers en battant l’air de leurs ailes gigantesques. Sur les pierres brûlantes sous le soleil de printemps, s’étalaient des violettes, des euphorbes bleues, des safrans des prés orangés. Le thym était sur le point de fleurir, son parfum violent s’élevait sous le soleil.»
   
   Une lecture comme en dehors du temps, avec un souffle d’épopée.
    ↓

critique par Tistou




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Vengeance à la turque
Note :

   La vengeance! Laver l'honneur de la Famille... On sait l'importance du sujet pour les sociétés méditerranéennes, balkaniques, et autres. En lisant jadis "les froides fleurs d'avril" d'Ismaïl Kadaré, j'ai découvert le Kanoun, et ses règles régissant la vendetta familiale. De l'Albanie de Kadaré à la Cilicie de Yachar Kemal, il n'y a qu'un voyage au sein de l'empire ottoman. Celui-ci a disparu avant la naissance du romancier turc, mais les sociétés ne changent pas à la vitesse de l'histoire politique.
   
   Le sang a coulé. Et Hassan l'a vu à l'âge de six ou sept ans. Sa mère, la belle Esmé, une beauté comme il n'y en a qu'une par siècle et encore, la belle Esmé donc, qui est au moins la plus belle femme du village, est accusée par la rumeur publique d'avoir fait tuer Halil, le mari, par Abbas, l'amant. Vous avez déjà lu ça quelque part? Moi aussi. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Abbas, l'amant meurtrier, est à son tour éliminé par la famille de Halil. Or, tradition oblige, ça ne suffit pas aux yeux de la grand-mère de Hassan, d'autant qu'Esmé réussit à cacher le cadavre de son amant dans la montagne. Pour l'aïeule, Abbas a seulement été manipulé et la vraie responsable c'est Esmé. C'est elle, la trop belle Esmé, qui doit payer. Pourtant elle avait déjà payé:
   « Autrefois, Abbas avait demandé Esmé en mariage. On ne la lui avait pas accordée. À cause d'Esmé, Abbas avait tiré sur trois hommes, tous les trois en étaient restés infirmes. Abbas fut frappé d'une lourde peine de prison, on l'expédia très loin, à la prison de Diyarbakir. Halil était tombé amoureux d'Esmé, lui aussi. Mais elle ne voulait pas de lui. Une nuit, suivi de six hommes, il vint l'enlever, il la ligota, il tenta de la violer. En vain. Une semaine plus tard, il lui fit boire un sirop où il avait mis de l'opium, et arriva à ses fins.»
   
   C'est ainsi que Halil prit Esmé pour épouse et que Hassan vint au monde... Maintenant Halil est mort et le sang doit couler encore. La tradition, toujours elle, commande que le meurtre du père soit lavé par un homme de la famille et comme les oncles ont trop peur de se retrouver en prison, il n'y a que le fils pour venger le père! Or, au début de cette histoire Hassan est trop jeune pour venger son père. L'autre difficulté est qu'il devrait tuer sa mère. Rien que ça! Toute l'intrigue réside dès lors dans l'impossibilité du crime opposée à sa nécessité. Les années passent. Hassan grandit et prend de plus en plus conscience de la beauté de sa mère et il est désormais d'autant plus torturé par ce "devoir" qu'on lui rappelle et qui lui crée l'envie de fuir, seul ou avec sa mère.
   
   L'auteur accentue le suspense en chahutant la chronologie tandis que le jeune "héros" subit une pression psychologique croissante du fait de la transformation de son père en revenant qui vient hanter ses cauchemars et, par contagion, les jours et les nuits de tout un village, et que se produisent de plus et plus d'événements étranges. Et puis un jour, on offrit à Hassan un pistolet bulgare...
   ↓

critique par Mapero




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Des voix qui bruissent, bruissent, bruissent, jusqu'à la folie
Note :

   Ma dernière tentative pour approcher l'œuvre de Yachar Kemal m'a portée vers ce bref roman – 150 pages à peine au compteur – dans l'espoir, qui s'est d'ailleurs vérifié, d'y trouver un texte plus dense, plus resserré, qui me révélerait l'auteur de "L'herbe qui ne meurt pas" sous un meilleur jour. Le terrain, pourtant, reste familier. C'est à nouveau une histoire de vengeance: une vieille femme dont le fils a été tué par l'amant de son épouse n'est pas satisfaite par l'exécution du meurtrier, et se met en tête d'obtenir aussi la mort de sa bru, Esmé, manipulant pour ce faire le jeune Hassan, le fils unique de cette dernière. Et ça se passe toujours dans la plaine de la Tchoukourova où le Djeyhan scintille de tous ses reflets argentés tandis que les aigles tournent en rond, au-dessus des rochers de l'Anavarza – il faut croire qu'ils aiment vraiment ça ;-)!
   
   Mais si "Tu écraseras le serpent" joue toujours volontiers de la répétition et du ressassement qui prenaient dans "L'herbe qui ne meurt pas" des proportions proprement insupportables, ceux-ci ont cette fois pour effet de scander et de rythmer un roman coloré et sensuel, qui bruit continuellement des voix des villageois prenant parti les uns pour la mort d'Esmé, les autres pour la vie de cette jeune femme trop belle que la mort de son mari a de surcroît rendue fort riche. Chacun y va à tout instant de son avis, de ses expériences, superstitions ou histoires de fantômes, certains n'hésitant du reste pas à changer de camp d'un jour sur l'autre. On observe ainsi – impuissant et fasciné – comment ces voix qui bruissent, bruissent, bruissent sans arrêt amènent petit à petit un gosse ordinaire, au fond, et sans doute un peu déboussolé, vers la folie et vers le drame. Et – vraiment - c'est plutôt réussi.
   
   
   Extrait:
   
   "Il termina son pain beurré dans le jardin aux grenadiers. Il se sentait le ventre bien plein. Il saisit son fusil, puis le remit à sa place. Des reflets bleuâtres s'allumèrent, s'éteignirent, flamboyèrent à nouveau dans la nacre de la crosse. Un long moment, il contempla l'arme, immobile, les mains à plat sur le sol à ses côtés, la tête légèrement penchée vers la droite. Le fusil étincela, s'éteignit à nouveau. Sa mère allait et venait dans la cour. Qu'elle était belle! On aurait dit une petite jeune fille. Par contre, son père était très vieux, il avait la barbe et les cheveux tout blancs. Il s'en souvenait très bien, de son père... Sa mère avait les cheveux très, très longs, ils lui descendaient à la taille. Tout le monde le disait, sa mère était la plus belle femme de la Tchoukourova, la plus belle femme du monde peut-être. De tous les coins de la plaine, des gars venaient lui proposer le mariage. Mais sa mère éconduisait tous ses soupirants. Elle ne voulait pas se séparer de son fils unique. Car si jamais elle partait pour se marier, Hassan, lui, devrait rester au village. Ses oncles ne confieraient jamais Hassan à sa mère. Alors, elle ne se remariait pas, pour ne pas le quitter. Si elle se mariait et s'en allait vivre dans un autre village, elle ne reverrait plus Hassan, jamais plus." (pp. 13-14)

critique par Fée Carabine




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Alors, les oiseaux sont partis... - Yachar Kemal

Cages sur la Corne d'Or
Note :

    On a déjà vu cette pratique classique dans bien des pays: le touriste paie pour délivrer des oiseaux qui mourront de faiblesse ou regagneront leurs cages. Yachar Kemal, le grand écrivain turc,a publié en 78 ce court roman dont l'action s'étend sur une durée restreinte. En ce sens "Alors,les oiseaux sont partis..." s'apparente à l'art de la nouvelle, quelques adolescents turbulents, un "oncle" sentimental en qui on peut voir sans risque Yachar Kemal, la tentaculaire Istamboul, plus celle des quartiers modestes que de Topkapi. Ces trois miséreux piègent les passereaux du Bosphore,comme des centaines d'autres, un moyen de survie peut-être dans la multitude byzantine. C'est étonnant comme l'adjectif byzantin s'est dissocié de la réalité stambouliote, jusqu'à une réelle antinomie. Peu de véritable mouvement dans "Alors,les oiseaux sont partis..." mais...des points de suspension.
   
      Des points de suspension qui laissent la part belle au rêve possible, le rêve de ces gamins moqués et moqueurs, dans cette mégalopole où plus personne ne semble tenté de gagner son paradis à l'aide de quelques livres turques pour offrir à ces oiseaux emprisonnés l'air libre de ces deux continents. Indifférence et incompréhension parmi le petit peuple de Constantinople, sentiment de dérision et d'impuissance. Comme une main semble avoir du mal à s'ouvrir. Le beau récit modeste et déjà ancien de Yachar Kemal peut être un accès à son œuvre, importante et par exemple à "Regarde donc l'Euphrate charrier le sang",déjà chroniqué ici. Lecture/Ecriture a fait de Yachar Kemal son écrivain du mois. Bonne idée.
    ↓

critique par Eeguab




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A la croisée des mondes
Note :

   Pour ma première prise de contact avec cet écrivain turc très prolifique, j’ai choisi ce roman au titre prometteur: "Alors les oiseaux sont partis"… Cet intitulé me semblait susciter une inspiration poétique qui annonçait du Bon… En effet, ce récit de Yachar Kemal ouvre un horizon métaphorique assez large. Au prétexte de nous conter la quête pour survivre de trois gamins déshérités, l’écrivain emmène ses lecteurs sur une bande de terre isolée, à l’écart de la grande Cité d’Istanbul, pour mieux illustrer le combat de son pays entre tradition et modernité (même si l’ouvrage date de 1978), à la frontière ténue du choix des valeurs de ce peuple en permanente mutation. .
   
   À travers le regard quelque peu hostile de Tougroul, dont nous ne savons rien, nous sommes amenés à observer le campement sauvage de trois gamins débrouillard et démunis. Le narrateur se situe lui-même en observateur attentif de ces différents groupes, ce qui nous conduit à attendre la confrontation.
   
   En réalité, l’attention se reporte rapidement sur ce groupe des trois enfants venus d’un village lointain, pour chasser les innombrables oiseaux qui ne vont pas manquer de faire halte sur le Plan de Florya au cours des migrations de Septembre. Répondant à une tradition en voie d’oubli, les trois enfants collectionnent leurs petites proies vivantes dans de grandes cages afin de les revendre aux croyants des différentes communautés d’Istanbul. Les acheteurs de ces oiseaux les relâcheront en prononçant un vœu pour s’assurer un bon accueil au paradis.
   
   De ces trois enfants, nous ne saurons jamais grand-chose, si ce n’est qu’ils appartiennent à cette foule d’enfants d’origine très pauvre, obligés de développer très tôt toutes les stratégies de survie possibles. Ils vivent au jour le jour, et comptent beaucoup sur leur chasse pour acquérir les quelques sous qui leur permettraient de se construire un avenir plus sûr… Ou réparer quelques vilenies accomplies par nécessité. Ils ne sont pas voyous par plaisir, mais à chaque ligne, nous les percevons désillusionnés, habités d’une colère sans objet précis, de simples insurgés de la misère.
   Alors, au fur et à mesure qu’arrivent les oiseaux, ils tendent leurs pièges, remplissent les cages et se racontent qu’ils vivront mieux demain… Quand ils vendront enfin leurs oiseaux aux habitants de la ville…
   
   Seulement voilà, la piété a déserté la Cité. Plus personne ne veut dépenser quelques sous pour acheter un oiseau messager… Plus personne ne croit à ces superstitions d’un autre âge… Les oiseaux s’entassent dans les cages et vont mourir…
   Alors, avant que le désespoir ne les pousse à tuer eux-mêmes leurs prisonniers, le narrateur vient offrir son aide aux trois gamins révoltés. …
   
   Ce récit simplissime nous offre une halte intemporelle dans la course du temps. Nous sommes à la croisée des mondes, entre les activités, le bruit, les agitations stériles de la vie moderne et les traditions en apparence cruelles issues du passé. Mais où se niche la véritable cruauté? Les enfants du campement ne peuvent percevoir la barbarie de leur chasse, tant leurs destins sont enracinés dans le filet des traditions anciennes et ils ne possèdent pas les outils pour s’en affranchir. Ils ne peuvent imaginer d’autres solutions pour gagner ces quelques sous.
   
   C’est donc une sorte de photographie verbale que nous propose Yachar Kemal. De cette lutte sans espoir que mènent Sémih, Souleyman et Hayri, l’écrivain ne tire aucune morale… Il ouvre nos yeux sur ces chasseurs d’oiseaux piégés à leurs rets comme une population accrochée à ses illusions. Yachar Kemal choisit cette métaphore pour tenter d’éveiller ses compatriotes à leurs contradictions, à leur perte d’identité également. J’ai abordé ce récit non comme un roman au sens du développement d’une intrigue, mais comme une lente mélopée ancienne, illustrant l’intemporalité de cette lagune couverte de cardères. Tant que les oiseaux y feront halte, le peuple turc s’y reconnaîtra… Mais si les oiseaux désertent les cardères…

critique par Gouttesdo




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Dès 10 ans: Le roi des éléphants et Barbe rouge la fourmi boiteuse - Yachar Kemal

Oppression et manipulation, leçons pour débutants
Note :

   N'allez pas croire, sous prétexte que les personnages sont des éléphants, des huppes et des fourmis, que cette histoire s'adresse aux tout petits. Il n'en est rien. Ils seraient d'ailleurs bien incapables, les pauvres, de déchiffrer les presque 300 pages en petits caractères de ce conte animalo-politique. J'y ai souvent songé à "la ferme des animaux" d'Orwell.
   
   N'allez pas croire, sous prétexte que l'on vous dévoile les rouages de la politique, que cette histoire s'adresse aux adultes. Il n'en est rien. Ils ne sont d'ailleurs pas tous capables, les pauvres, de saisir les finesses cachées sous des apparences de plumes ou de poils...
   
   Il s'agit d'un conte qui explore de façon aussi intelligente que légère les voies de la dictature ainsi que les mécanismes de l'oppression et de la manipulation des peuples, que ce soit par l'usage d'un «ennemi extérieur» ou d'une forme soutenue de travail et de jeux (télévisés ou autre) pour que les esprits soient occupés 24h sur 24.
   
   Nous voyons d'abord comment il est facile et utile d' imposer sa version des évènements historiques même avec la pire mauvaise foi. Ainsi, apprenant par le roi des huppes envoyé en observateur que le peuple des fourmis était très riche et prospère, le roi des éléphants décide de les envahir, de les soumettre et de s'emparer de leurs biens. Ce qu'il fait dans un grand massacre. Aussitôt les fourmis écrasées il impose sa version selon laquelle ce sont elles qui ont attaqué le royaume des éléphants, y ont fait des dégâts et que ces derniers ne les ont envahies que pour se défendre. Sous la menace de poursuite des hostilités, les fourmis sont obligées d'accréditer cette version. La paix est conclue au bénéfice exclusif des éléphants qui laissent les fourmis se réparer moyennant quoi elles doivent en un an leur bâtir un énorme palais de cristal plein de trésors au sommet de la plus haute montagne. Ce travail de forçat ne laisse pas aux fourmis le temps de préparer leurs propres réserves et quand la famine viendra, seule les plus soumises bénéficieront de la "générosité" des éléphants dont elles leur seront très reconnaissantes...
   
   Yachar Kemal montre aussi au passage comment une réorganisation totalitaire détruit les équilibres en place, fragilise tout et soumet plus encore chacun à des rapports de domination et d'exploitation: Ainsi, le roi des éléphants donne une forêt aux huppes. Il leur dit que cette forêt n'est plus qu'à elles seules. Elles en chassent donc tous les occupants dont elles se font ainsi haïr. Les éléphants font fuir ceux qui tentent de résister, créant une population déracinée corvéable. Parallèlement, les huppes n'ont plus besoin de chasser les insectes et autres nourriture: les fourmis les leur fourniront. En échange, les huppes consacrent leur temps à espionner pour les éléphants. Sans s'en rendre compte, chacun perd son autonomie. Mais tout cela, bien sûr, ce n'est pas de l'exploitation (d'ailleurs le mot est interdit) c'est une meilleure organisation, c'est donc: la liberté!
   
   Et l'on retrouve évidemment le célèbre «diviser pour régner», un classique toujours pleinement opérationnel: «Il fallait tout d'abord amener le peuple des fourmis à se fragmenter en quinze, vingt, quarante, mille coteries différentes, puis faire en sorte que ces divers clans éprouvent les uns envers les autres une haine implacable. Dans ces conditions, les fourmis n'arriveraient jamais à être fortes et demeureraient captives jusqu'à la fin des temps.»
   
   Les exemples tous aussi finement observés se succèdent sans être rébarbatifs grâce aux personnages-animaux amusants et aux multiples rebondissements de cet impérialisme des éléphants. Et ce conte se révèle être un véritable petit manuel de domination du monde, aussi divertissant à lire que passionnant, d'autant que des illustrations assez nombreuses et explicites viennent l'égayer..
   
   Je n'ai pas arrêté de penser en particulier à l'Afrique, du nord au sud. Les enfants ne le feront pas, bien sûr, mais inversement, quand ils apprendront plus tard l'histoire de ces pays, ce conte qu'ils auront lu petits leur permettra de saisir immédiatement les tenants et aboutissants cachés. Les contes enseignent la vie.
   Alors, tous en cœur avec Barbe rouge la fourmi boiteuse:
   « Fourmis de tous les pays, unissez-vous!»

critique par Sibylline




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Salih l'émerveillé - Yachar Kemal

L’enfant et la mouette
Note :

   C'est l'histoire d'un gamin nommé Salih. Il a recueilli une mouette blessée, et cherche quelqu'un pour la soigner afin qu'elle vole de nouveau. L'action se passe non loin d'Istanbul, dans un petit port de mer Noire, depuis le début de l'hiver et jusqu'au début de l'été quand arriveront les touristes et que repartiront les pêcheurs. Chaque soir les gamins du bourg aident les marins à décharger les caisses de poisson. Parfois pour le bonheur des chats.
   
    La famille de Salih vit du tissage. Au métier à tisser officie la «vieille sorcière», la grand-mère Dilber qui peste sans cesse: «Ce maudit gamin passe son temps à bayer aux corneilles, à s'occuper de mouettes, de fourmis, de grenouilles, de serpents ou de cloportes! Bouché bée tout le jour, béat d'admiration!» Une autre fois l'apostrophe est:«Sale bâtard!» et Salih est très furieux contre elle: «Elle va nous tuer, ma mouette et moi…» Salih passe beaucoup de nuits dehors, souvent dans un arbre, pour épier les allées et venues de Métine dans le jardin voisin. Il dort le jour et ne va pas à l'école... Sa mère, Hadjar travaille avec la grand-mère tandis qu'Osman, le père a la réputation d'aller jouer et se saouler à la taverne d'Abdi; en fait il travaille pour Métine, ce qui explique ses absences.
   
    Salih connaît beaucoup d'adultes qu'il regarde travailler ou va déranger avec ses questions. Il y a ainsi maître Ismaïl le forgeron, Hadji Nousret le boutiquier, Ali le Magicien qui est le rebouteux, Osman Ferman l'avocat, le docteur Yassef qui a combattu aux Dardanelles, Fazil bey le pharmacien, Haydar le barbu qui est vétérinaire mais n'exerce pas, Témel le patron pêcheur, et surtout Métine le voisin contrebandier.
   
    Le roman décrit une Turquie riche d'histoire. «Ali parcourut l'Anatolie avec sept compagnons, vingt-cinq ans durant. Ils fouillèrent partout, piochèrent dans tous les tumulus, ils découvrirent un très grand nombre de statues antiques, beaucoup d'or et de pierres précieuses.» Ali le Magicien fascine le jeune Salih en lui parlant du trésor de Cléopâtre prétendument enseveli en Cilicie. Malgré la récitation de «quarante-et-un versets du Coran, cinquante-trois prières chrétiennes, vingt-neuf psaumes juifs, trois cantiques yézides, soixante-sept hymnes alévis…» Ali ne parvint qu'à récupérer des miettes de ces trésors. Aujourd'hui la contrebande fournit d'autres ressources.
   
    Salih reste un enfant: l'action se déroulant sur six mois. Quand il ne pense ni à sa mouette ni à son camion, Salih rêve des personnages des contes: le roi des pirates qui règne sur les Sept Mers, le serpent son fils qui étouffe ses fiancées jusqu'à ce qu'on lui trouve une sirène plus futée, pêchée par Témel reïs… Salih rêve: il s'imagine marié à la fille de Témel, blonde aux yeux bleus. Il possède alors sept bateaux de pêche, tous peints en bleu… Revenons aux réalités: une boutique de la grand-rue est la première à vendre un camion. Ce jouet remplace pendant deux cents pages l'intérêt de Salih pour sa mouette blessée. Las, il est acheté par l'avocat pour son fils et peu après toutes les boutiques de la grand-rue proposent de tels jouets. À partir de ce jour-là Salih ne s'intéresse plus aux jouets, se débarrasse des siens, et retrouve sa passion pour la mouette blessée.
   
    Salih deviendra-t-il pêcheur? ou forgeron? ou contrebandier comme son père et son voisin? La lecture de ce roman m'a pris beaucoup de temps: on se lasse en effet de voir Salih ressasser l'histoire de sa mouette blessée... On peut considérer que la mouette blessée est une métaphore de la Turquie qui aspire à plus de liberté que le pouvoir de l'armée ne lui en laisse à cette époque.

critique par Mapero




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Entretiens avec Alain Bosquet - Yachar Kemal

Deux ou trois choses que je sais de moi
Note :

   En réponse aux questions de l'écrivain français d'origine russe qu'est Alain Bosquet, le romancier turc dévoile ses origines et sa carrière d'écrivain.
   
   • Ses parents (père turkmène et mère kurde) avaient dû quitter en 1915 la région de Van à cause de l'invasion russe. Cette région de Van restera mythique dans son œuvre. Né en 1923 dans un village de Cilicie où ses parents avaient échoué, l'auteur est familier de la culture paysanne de cette région. Son père est assassiné à la mosquée alors qu'il n'a que quelques années — "Salman le solitaire" en a été influencé. Sa mère se remarie avec le frère de la victime: il règne alors une atmosphère familiale de vendetta contre l'assassin, ce qui n'est pas sans évoquer le sujet de "Tu écraseras le serpent".
   Enfant, Kemal aime la liberté, vagabonder, fuguer plusieurs jours de suite et découvre les villages de Cilicie, Çukurova en turc, les paysans pauvres et illettrés dominés par quelques féodaux ou Aghas, le travail dans les champs de coton. La nature est pour lui un appel permanent: «Nous n'avions jamais connu de jouets achetés en ville, faits par d'autres, fussent-ils des maîtres.» Il observe les abeilles et les guêpes, il s'amuse avec une perdrix qui ne le quitte plus, il recueille un aigle blessé et cherche qui peut le guérir: «Il y avait comme par miracle, la Mère Ève qui n'avait pas son pareil pour concocter les onguents à partir d'herbes sauvages…» Ces anecdotes inspirent "Salih l'émerveillé". Comme dans le bourg de Salih, «on mentionnait peu la religion dans notre village. Il y avait une seule mosquée, sans minaret. Les villageois les plus âgés allaient y faire leurs prières.»
   
   • Tout jeune, Kemal est introduit dans l'univers des contes. Il les apprend et les récite à ses camarades. Après "Don Quichotte" lu à dix-sept ans, il découvre Nazim Hikmet et la poésie turque. Puis s'enthousiasme pour les écrivains français et russes: Stendhal, Zola, Balzac, et Gogol, Dostoievski, Tchekov… Mais il critique Zola dont le naturalisme est à son avis «une conception erronée de l'humain.» C'est Homère et son Iliade qui reste la référence incontournable en matière de récit. En 1951 Kemal entre au quotidien "Cumhuriyet" comme reporter. En douze ans au journal il a publié quatre romans. En 1963 il est licencié par suite de pressions politiques. Durant les dix années suivantes, il publiera plus de dix romans, mais ce sera une période difficile et son épouse Thilda devra travailler. La Turquie a changé d'alphabet en 1928; lui, il prend un nom de plume: Kemal Sadik Gökceli devient Yachar Kemal. "Mèmed le mince" d'abord paru en feuilleton dans Cumhuriyet est publié en librairie en 1955: le roman lui donne l'occasion de célébrer sa Çukurova, réelle ou imaginaire, et la société inégalitaire dominée par les Aghas. La vie de bandit est sans issue, Mèmed est un "homme obligé" de se révolter, un activiste du sentiment de révolte. En cette époque de pouvoir militaire, le film ne put être tourné en Turquie et Peter Ustinov le fit en Yougoslavie. Les Aghas du temps de Mèmed étaient des petits tyrans semi-féodaux, puissants de leur terre et de leur cheptel. « Aujourd'hui, dit Kemal en ressortant sa lecture de Marx, ma colère se porte sur un nouveau type d'Aghas, des semi-capitalistes (…) Qu'ils vivent dans les grandes métropoles comme Ankara, Istanbul, Izmir ou Adana, qu'ils possèdent des usines ou des holdings, ils ne sont pas parvenus à acquérir les valeurs bourgeoises.»
   Et pourtant en littérature, «l'imitation de l'Occident est devenue une véritable obsession.» Contre l'excès, le romancier d'aujourd'hui doit continuer de fonder sa créativité sur l'identité et les racines: sur les valeurs populaires. Plus que la petite Cilicie, l'Anatolie entière est terre d'histoires, résultat d'une «sédimentation millénaire» de cultures variées qui sont présentes aujourd'hui dans le pays: l'apport des Hittites voisine avec l'influence d'Homère et l'éloge de la minorité alévi. Mais l'auteur n'est pas prisonnier des traditions qui survivent. "La légende du Mont Ararat" est un livre qui a été mal compris: «aucune tradition turque ou kurde n'a le moindre rapport avec mon roman.» Il estime aussi que la critique n'a pas bien lu la "Légende des mille taureaux"; il s'y attache au personnage de Maître Haydar le forgeron, à l'épée précieuse qu'il fabrique, à son lignage, et pas seulement à la répression du nomadisme traditionnel des Turkmènes coupés de leur accès aux monts Taurus.
   Alors qu'Alain Bosquet lui affirme: «Il n'y a plus d'écrivain français qui s'occupe vraiment de la France profonde» sa réponse est de dénoncer une littérature occidentale qui ne veut plus raconter des histoires et qui reste dans le "cafouillage" du "stade expérimental". Il revendique d'être le fidèle pilier de la narration romanesque. Mais il a besoin de marcher pour écrire et il écrit ses romans debout, en séjour à Sile petit port près d'Istanbul sur la mer Noire, ou à Abant près du lac. Yachar Kemal affirme ne pas penser au lecteur en écrivant. Son style peut s'adapter d'un roman à l'autre mais il reste une constante dans le sujet: il s'agit de héros face à l'apprentissage de la vie.
   
   • Collégien, il avait rencontré à Adana des socialistes et il en resta proche; en 1950, il connut la prison pour propagande communiste. Il fut huit ans durant un des dirigeants du Parti ouvrier de Turquie, interdit dans les années 70 à cause de la question kurde. «On ne m'a plus emprisonné depuis 1971», dit-il, ajoutant cependant que «le proche avenir de la Turquie ne me semble pas très brillant.» La Turquie a-t-elle changé depuis la publications de ces "Entretiens…" où il dénonçait déjà la situation des prisons turques? Il fut condamné en 1996 par la cour de sûreté de l'Etat à un an et huit mois de prison pour un article contestant le traitement de la question kurde par l'État turc. Les écrivains turcs continuent d'avoir des démêlés avec la justice. Ce sont les accusations qui changent…
   
   J’ai appris que ces “Entretiens avec A. Bousquet” ont été réédités en tête du Quarto regroupant les “Mèmed” que lit Dominique. Sinon c’était un livre quasiment introuvable.

critique par Mapero




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Regarde donc l’Euphrate charrier le sang - Yachar Kemal

Terrible intrusion de la guerre au Paradis…
Note :

   Ce roman est le premier tome d’un ouvrage en deux parties intitulé "Une histoire d’île".
   Yachar Kemal nous ramène en ce premier quart du XXème siècle, alors que s’achève enfin le terrible conflit commencé lors de la première guerre mondiale (l’empire Ottoman s’étant déclaré aux côtés des puissances allemandes et austro-hongroises). Conséquences directes des affrontements, l’Empire Ottoman fragilisé connaît sa révolution, sous l’influence du chef militaire Mustafa Kemal (Atatürk), et la République turque est proclamée en 1923. C’est à ce moment précis que débute ce présent roman.
   
   L’île Fourmi appartient au territoire de la nouvelle entité turque. Elle est cependant peuplée depuis des siècles par une communauté d’origine grecque, qui a amalgamé au fil du temps les langues et les usages grecs et turcs, sans échelle de valeur. Les accords signés par Atatürk pour stabiliser la région prévoit cependant le rapatriement des communautés dans leurs "patries" d’origine. C’est un gigantesque déplacement de populations, sans lien avec leur destination. Une tragédie invraisemblable à laquelle les îliens refusent de croire. Ils partent cependant, persuadés de revenir avant peu… Sauf Vassilis, pêcheur de son état, mais surtout ancien combattant des Dardanelles et «des montagnes d’Allahüekber avec leur linceul de neige»
   .
   Mais pour lors, c’est un étrange marin qui débarque le premier sur l’île désertée. Un personnage hors norme, dont le comportement montre la détermination et le courage;
   «Poyraz Musa ramait depuis la veille au soir, presque sans reprendre souffle, sans hâte, avec un rythme régulier, en parfaite harmonie avec l’onde.»

   Cette harmonie cependant sera de courte durée. Poyraz Musa perçoit parfaitement une ombre fugace qui semble le surveiller. S’installe alors, malgré les multiples détours du récit, une longue partie de cache-cache entre le fantôme et l’aventurier au passé obscur.
   Car les deux hommes sont hantés par leurs souvenirs des combats, aussi âpres et cruels pour l’un que pour l’autre. Vassilis a laissé sur les champs de batailles gelés une partie de sa raison, et a refusé d’abandonner son île, dont il a doublement gagné le droit par son courage et son endurance pendant la guerre. Les terribles souvenirs des "milliers de soldats d’un corps d’armée gelés sur pied, pétrifiés sur les flancs de la montagne… Quoiqu’il fasse ces visions d’horreur ne s’effaçaient pas de son souvenir. Et leur arrivée au Mont Ararat? Chaque jour, des soldats qui mourraient par centaines, vaincus par le typhus. Et les déserts de Mésopotamie où une poignée de survivants de la grande armée ottomane crevaient de la malaria ? Chaque fois que ces images lui revenaient en mémoire, Vassilis mourrait de honte en pensant qu’ayant vu tout cela on ne pouvait plus regarder un autre être humain dans les yeux…" 
   
   Yachar Kemal nous entraîne ainsi dans les souvenirs et les délires de ces deux personnages, par la magie de sa langue foisonnante, riche d’échos lyriques et d’images saisissantes. Qu’il s’agisse des descriptions de combats ou de la mise en scène de la tempête, Yachar Kemal nous ensorcelle de ses mots justes et poétiques. Surtout, la lente métamorphose du lien entre ces deux personnages antagonistes, ennemis ou frères d’armes tend le récit d’une fraternité obsessionnelle. Le lecteur souhaite leur rencontre, voudrait que les tamaris ou la roselière cesse enfin d’abriter leurs ombres… Mais il nous faut attendre que Vassilis renaisse à l’autre: « Il se rassit, se prit la tête entre les mains; "Ah si je pouvais sauver cet homme, ah! s’il avait la vie sauve; je le tuerais non pas une mais mille fois. Ah, si au moins il avait la vie sauve!"»
   
    Mais Yachar Kemal ne nous livrera le suc de son humanité qu’après nous avoir longuement préparés à en apprécier l’incomparable saveur. Jusqu’au bout de l’ouvrage, il parsème le récit de rencontres flamboyantes, et donne la parole à l’émir qui sauve Poyraz Musa à double titre, en le soustrayant d’abord à ses poursuivants, mais aussi et surtout en lui ouvrant les yeux sur l’Humanité et la tolérance de ses victimes.
   «  Il y a une telle force intérieure chez l’être humain qu’il résiste à tout, ne se corrompt pas, se renouvelle. Comme la terre, comme la lumière, comme l’eau. Je ne suis pas yézidi moi-même, mais j’admire et je respecte leur résistance, leur amitié. Eux ne tuent pas. … Ils disent que la guerre est un massacre collectif. Ils font tout pour ne pas faire la guerre. Des siècles durant, on les a saignés. Leur sang a coulé à flots. Ils ont été réduits à manger de l’herbe, mais jamais leurs cœurs n’ont noirci. En toutes circonstances, ils ont trouvé refuge dans les montagnes ; ils ont vécu comme des aigles.»

   
   À l’image de cette leçon d’Humanité aux échos toujours actuels, Kemal démontre que ces personnages s’expriment aisément en de multiples langues. Il dresse ainsi un portrait d’une société d’avant Babel où la compréhension entre communautés différentes ne serait pas empêchée par la Parole.
   
   Vassilis le Grec et Poyraz le Tcherkesse peuvent-ils vivre en Paix sur le même sol? Nul doute que Yachar Kemal nous convie à l’imaginer.
   
   
   Série "Une histoire d'île"
   
   1 - "Regarde donc l’Euphrate charrier le sang"

   2 – "La tempête des gazelles"
   ↓

critique par Gouttesdo




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Une histoire d’île – 1
Note :

   Lire Yachar Kemal, c’est accepter de toutes façons de s’embarquer pour des contrées de nous peu connues, supputées et simplement imaginées à partir d’éléments tels les contes des mille et une nuits. «Regarde donc l’Euphrate …» ne fait évidemment pas exception à la règle, de la même manière que sa manière de dérouler cette histoire ne fait pas exception à son style, à la fois épique et enfantin. Problème: ce qui passe pour un ouvrage de petite taille («La légende du Mont Ararat») et qui fait furieusement penser à une fable ou un conte, peut s’avérer moins digeste pour des ouvrages plus lourds, tel celui-ci. Il m’a paru en effet par moments long, long, avec même la frayeur de contempler le nombre de pages qui me restaient à lire (mauvais signe, ça!).
   
   Il y est question d’une île, certes, mais aussi de redoutables conflits dont nous n’avons eu que peu l’écho dans notre Occident entièrement tourné vers son nombril: les guerres qui se sont déroulées début du XXème siècle dans les Dardanelles, le Caucase …
   
   Yachar Kemal traite tout cela en même temps et ça m’a paru bizarre d’agréger tout ceci dans ce qui produit au bilan une histoire à la fois enfantine et byzantine.
   
   Dans le cadre du Traité de Lausanne, en 1923, il est prévu d’évacuer nombre de populations qui ne sont pas au bon endroit; des grecs en territoire turc et des turcs en territoire grec. C’est le cas de ces grecs vivant sur la paradisiaque Ile-Fourmi, qui n’ont rien demandé à personne et qui se voient brutalement contraints de tout abandonner, tout ce qui fondait leur vie. Exode et malheur. Pour tous les habitants. Sauf un, Vassilis qui a décidé de se cacher sur l’île, d’y rester, et de tuer le premier qui débarquera sur l’île. C’est que Vassilis est un des rares rescapés des conflits sus-cités et qu’il estime n’avoir plus grand-chose à perdre. Pour nous le prouver, Yachar Kemal fera quelques incursions dans le passé pour décrire l’horreur de ces guerres moyen-orientales.
   
   Et puis un premier arrivant finit par débarquer, un turc évidemment, Poyraz Musa, à l’histoire personnelle pas piquée des vers, elle non plus. Et Yachar Kemal va longtemps s’amuser au cache-cache sur l’île entre ces deux là. Puis s’embarquer dans l’histoire récente de Poyraz Musa qui, il faut bien le dire, n’a pas grand rapport avec ce qui précédait dans le roman… D’où un sentiment de vertige et de perdition pour le pauvre Tistou qui a eu du mal, bien du mal à finir le roman!
   
   En fait, il y aurait une suite … Pas sûr que …
   
   Et pourtant il y a de très plaisants passages où tout l’amour de Yachar Kemal pour ces contrées transparait. Mais l’ensemble est par trop décousu.
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critique par Tistou




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Un roman superbe!
Note :

   Faire connaissance avec un écrivain avec le premier tome d’une trilogie, c’est s’assurer un triple plaisir
     Il y a longtemps que je voulais lire Yachar Kemal, j’ai fait coup double, satisfaire ma curiosité et avoir cette délicieuse impression que l’on est entré dans une maison amie.
   
   Après la Première Guerre Mondiale, la toute jeune Société des Nations se prononce sur le différend qui sépare toujours la Grèce et la Turquie, après la chute de l’Empire Ottoman et la naissance de la République Turque, les deux états décident d’échanger leurs populations.
   Les habitants de l’île-Fourmi n’y croient pas, mais il faut se rendre à l’évidence un beau jour la nouvelle tombe «il y aura échange» et ils devront, parce qu’ils sont grecs, abandonner cette île où les grecs vivent depuis 3000 ans, Mustafa Kemal Atatürk en a ainsi décidé.
   Un beau matin de printemps ils embarquent et laissent derrière eux «Tout ce que nous avions, nos ruches, les fleurs de notre jardin, la plus belle vigne de l’île, notre maison...» Il est loin le temps où tout était prétexte à agapes, où, tous grecs et turcs venaient festoyer sur l’île «Les nattes étaient disposées sous les platanes, les pains tout chauds et fumants sortis du four étaient posés près de la vaisselle en cuivre étamée. Une merveilleuse odeur de pain sorti du four imprégnait les lieux.»
   
   Sur l’île ne reste plus que Vassilis Atoynatanoghlou, lui il est resté, il ne comprend pas comment il aurait pu quitter «sa mer, son jardin, ses oliviers plantés de ses mains ses pêchers et ses cerisiers». Et il promet de tuer le premier qui prendra pied sur son île.
   Il a des provisions, de quoi soutenir un siège, il a le souvenir de sa bien aimée dont le parfum le poursuit où qu’il aille et il a son chat qui a échappé au massacre des animaux domestiques.
   Pour lui tenir compagnie il a aussi ses souvenirs, ceux de la guerre, de sa marche à travers la campagne enneigée, la neige à hauteur d’homme, lui les pieds nus et couvert de poux «Et ces dizaines de milliers de soldats saisis par le gel, le vent et les tempêtes de neige.»
   Alors le jour où, Poyraz Musa un turc, prend pied sur l’île, une formidable partie de cache cache va commencer entre ces deux ennemis qui ont chacun à leur façon affronté les horreurs de la guerre, supporté le fracas des armes, deux survivants de la bataille des Dardanelles.
   Poyraz, vient s'installer sur l'île où il a acheté une propriété, il est riche et par chance il est malin, il a usé de flatterie pour arriver à ses fins mais le voilà propriétaire d’une belle maison et d’un moulin. Il est heureux car l’île est magnifique «Le ciel, la mer, la terre, les fleurs, les oiseaux, les arbres, les verts, les orangés, le violet, tout avait viré à ce rose de pêcher en fleurs.»
   Les deux hommes vont s’épier, se chercher, se deviner, s’ignorer mais vont-ils pouvoir cohabiter? L’un certain de la nécessité de tuer cet envahisseur, l’autre sûr d’avoir enfin trouver le paradis sur terre.
   
   Un roman superbe, flamboyant de couleurs, un conte épique comme devaient savoir en raconter les poètes ambulants de l’antiquité, ces rhapsodes qui chantaient l’Iliade de village en village.
   
   Les personnages de Yachar Kemal sont issus de sa terre anatolienne, une mère aux bras chaleureux, un bandit d’honneur, tous hauts en couleur et chaleureux. Les situations même les plus dures sont teintées de cocasserie. Mais là où il est impérial c’est lorsqu’il parle de sa terre, de ses parfums, des arbres, des abeilles, de la pêche, de la beauté de cette île allégorique où chacun peut trouver son propre paradis.
   
   Chance le deuxième tome de cette trilogie est déjà paru et je vais pouvoir poursuivre l’aventure sur l’île-Fourmi.
    ↓

critique par Dominique




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L'autre grand écrivain turc
Note :

    "Regarde donc l'Euphrate charrier le sang" du grand écrivain turc Yachar Kemal est une allégorie de la guerre et plus encore de la paix impossible suroît quand il s'agit d'ennemis héréditaires qui ne savent plus pourquoi mais se détestent au delà des générations. L'Ile Fourmi, au centre de ce roman, pourrait bien ressembler à Chypre par exemple. Après la Grande Guerre, celle qui a tout changé, Grèce et Turquie ont fait un curieux échange d'îles et de populations. Deux hommes se retrouvent dans une île déserte et vont créer une situation presque amicale jusque dans l'absurde de ce no man's island.
   
    Il m'arrive d'acheter un livre surtout pour son titre et c'était un peu le cas pour "Regarde donc l'Euphrate charrier le sang" qui me paraissait prometteur. Je ne l'ai pas regretté car il règne sur ce roman un souffle baroque très vivifiant.

critique par Eeguab




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La tempête des gazelles - Yachar Kemal

Retour en Anatolie
Note :

   Ma rencontre avec Yachar Kemal est toute récente et chance j’ai démarré par une trilogie ce qui me garantit un plaisir prolongé.
   Dans le premier tome de cette "Histoire d’île", "Regarde donc l’Euphrate charrier le sang", Kemal nous installait sur les lieux, l’île Fourmi en pleine mer Egée, un petit paradis qui sert de havre de paix à tout une série personnages en recherche d’un lieu où vivre après avoir été chassés de chez eux par la guerre et les terribles décisions de modifier les frontières et de déplacer des populations prisent en 1920 après la défaite de l’Empire Ottoman.
    
   
   Dans ce deuxième volet cette petit île voit se multiplier sa population, les réfugiés affluent par familles entières, elles sont de provenance différentes, les croyances ne sont pas les mêmes, les traditions vont se rencontrer.
   Tous les nouveaux arrivants ont une histoire à nous conter, ils ont laissé derrière eux toute leur vie passée. Tous ne sont pas animés de bonnes intentions mais tous sont habités d’une formidable envie de vivre.
   
   J’ai aimé la lenteur même du récit, on vit au jour le jour avec la population, les repas partagés, la pêche pour nourrir tout le monde, tous ces gestes quotidiens viennent nous dire que la vie s’est réinstallée avec ce qu’elle a de banal et de répétitif. On trouve, parmi les réfugiés, des hommes de la mer, des dresseurs de chevaux, des gens des montagnes, ceux qui élèvent les abeilles.
   
   Cette vie est entrecoupée de récits durs, violents, des souvenirs qui affleurent et qui se racontent. Les ravages de la guerre sont toujours évoqués car ils sont ancrés chez tous les personnages "Toute personne ayant vécu une telle catastrophe porte en elle une blessure inguérissable" et les histoires individuelles tissent un vaste histoire collective.
   Kemal dévoile ce besoin de liens, de fraternité et nous dit que le cœur de l’homme est assez grand pour pardonner, pour rêver, pour aimer même après l’indicible, ce que Boris Cyrulnik a appelé la résilience.
    
   Le paradis retrouvé
   "Et à présent cette île avec son poirier géant chargé de toutes les fleurs du monde et cette mer ridée de fines vaguelettes une fois de plus m'ont envoûté."
   "La mer toute blanche étincelait à travers les branches des arbres. Il entra dans le moulin à vent. Une araignée avait tissé sa toile et se tenait tapie à l'une de ses extrémités. Trois grains de blé avaient formé un parfait triangle sur la meule. Ses pas l'emmenèrent ensuite vers l'oliveraie. En chemin son regard fut attiré par deux coccinelles posées sur une grande feuille verte, un défilé de fourmis, des scarabées et des fleurs de verveine bleues d'une espèce inconnue du lui."

   Je suis totalement sous le charme de Yachar Kemal: j’ai tout aimé, ses personnages, ses descriptions de la nature magnifiques, son amour pour sa terre d’Anatolie, cette capacité à nous rendre présent à la fois la beauté de sa terre et les horreurs de son histoire.
   Je ne vous dirai rien du style car je me suis laissé porter par le récit, par les rencontres, par la beauté de cette terre et cela signe le talent du conteur.
   Le premier tome a été publié en 2004 le second en 2010 j’espère ne pas attendre 6 ans pour avoir le bonheur de lire le dernier.
   
   
   Série "Une histoire d'île"
   
   1 - "Regarde donc l’Euphrate charrier le sang"
   2 – "La tempête des gazelles"
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critique par Dominique




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Si tous les Greco-Turcs se donnaient la main…
Note :

    Il s’agit ici du second tome d’une série appelée "Histoire d’île". Si j’ai désiré prolonger la découverte de cet auteur Turc né en 1923, c’est que son écriture, par son style autant que par ses thèmes, constitue un lien viscéral entre les êtres de chair et de sang qui chantent et pleurent l’Histoire par les histoires des personnages de papier.
   Après "Regarde donc l’Euphrate charrier le sang," il était difficile d’en rester à la réconciliation inattendue entre Vassilis, pêcheur turc d’origine grecque et Poyraz Musa, personnage aussi mystérieux que solitaire, originaire quant à lui de l’immense plateau anatolien, tous deux dépossédés de leurs racines par la tourmente de la guerre et la folie des lois internationales. L’histoire de l’île Fourmi devient l’emblème d’une arche de Noé où se retrouvent peu à peu des hommes et des familles contraintes à l’errance.
   
   Au cours du premier ouvrage, Yachar Kemal avait dressé le portrait d’hommes déboussolés par les combats inhumains qui ont ravagé la vie de millions d’hommes au cours des batailles sur le front des Dardanelles ou du Caucase. Avec un talent inouï, il évoquait la rémanence de la folie meurtrière en entretenant une confusion temporelle au sein même des différentes étapes de son récit.
   
    Ce second volet est davantage centré sur les conséquences du traité de Lausanne pour les populations de la région. C’est un fait dont nous, lecteurs occidentaux, n’avons pas réellement pris conscience. Ce fameux accord international signé le 24 juillet 1923, fonde effectivement la première République Turque. Il en délimite les frontières, mais il entérine également le premier déplacement officiel de population: près d’un million et demi d’habitants du nouveau territoire, d’origine grecque depuis parfois des siècles, voire depuis l’Antiquité, sont contraints d’abandonner leurs terres, demeures et métiers pour réintégrer la Grèce, tandis que les Grecs "restituent" environ trois cents milles personnes établies dans les îles. Ce chassé-croisé constitue un précédent inouï de déplacements de population, avec l’aval de la SDN à peine constituée. Il recèle la source de conflits encore vifs qui opposent toujours les populations arménienne, turque, kurde, grecque, crétoise ou chypriote, sans nommer évidemment toutes les peuplades nomades ou sédentaires dont les civilisations ont de tous temps coexisté dans l’immense mosaïque que formait l’Empire Ottoman. La force de Kemal est de ne pas défendre de positions politiques: ni nostalgie d’une puissance engloutie dans les démêlés du premier conflit mondial, ni glorification de la première république Turque. Au contraire, au fur et à mesure des récits entrecroisés, l’auteur souligne la distanciation infranchissable qui s’établit entre le pouvoir et la destinée des êtres. Là réside me semble-t-il le principal intérêt de ce genre d’ouvrage.
   
   Sur l’île Fourmi arrivent donc successivement des familles hagardes, femmes, enfants, vieillards à demi morts de faim, de fatigue, de désespoir surtout. Les îliens déjà installés procurent les premiers soins, ils nourrissent, vêtent, occupent ces fantômes afin de leur redonner dignité et goût de survivre à leurs malheurs. Sur le ton des longues logorrhées qui lui sont propres, Yachar Kemal dévoile peu à peu ou tout à trac les histoires de chacun de ces représentants d’une humanité en déroute. Chaque fois, il est question de misère, d’errance, de malversations, d’abandon forcé… Kemal force rarement le trait, il développe peu de scènes abruptes de violence complaisante, il réserve sa verve et son goût de l’allégorie pour exalter la solidarité, la fraternité, la richesse intense du partage et de l’entraide. Les maisons abandonnées sont redistribuées, les relations avec les autorités du bourg côtier montrent le caractère improvisé des mesures de rapatriements. La vie se réorganise progressivement et une nouvelle microsociété s’agglutine autour d’un chef improvisé, Poyraz Musa dont le charisme et les qualités de meneur sont définitivement établis.
    Kemal s’amuse alors en dotant son mystérieux héros de deux épicentres antagonistes: en lien avec le premier tome, le rappel de son passé tumultueux se manifeste par une menace confuse et impalpable: énigmatiques espions ou tueurs velléitaires instillent une menace troublante dans le petit paradis insulaire. Mais le trait qui fragilise réellement ce personnage héroïque se rélève d’une tout autre nature: l’arrivée sur l’île de Musa Kazim, antérieurement riche éleveur de chevaux crétois, et de ses deux filles Zehra et Necibe. Le cœur de Poyraz s’enflamme, mais l’homme est plus valeureux au combat qu’à la conquête du cœur de sa bien-aimée. Yachar Kemal gère les menées sentimentales de son personnage avec un amusement de joueur, ce qui allège heureusement la charge allégorique de l’ensemble du récit.
   
   Car là se tient l’ambivalence de cette saga. Le ton lyrique qu’utilise fréquemment l’auteur finit par "sucrer" un peu trop la menée du récit. À force de soutenir et d’illustrer l’idée d’une providentielle réparation par le peuple, s’instaure une lourdeur pédagogique. Mais entendons-nous bien: il faut entrer dans les ouvrages de l’écrivain sans a priori, l’esprit ouvert et la mémoire en alerte. Ce que montre Yachar Kemal, ce qu’il démontre et développe appartient au patrimoine des Hommes de Bonne Volonté, quelles que soient leurs origines et leurs appartenances. Il faut lire Yachar Kemal comme on voyage; au lecteur occidental d’accepter l’exubérance et la luxuriance des personnages et des situations, les circonvolutions du récit, le mélange équivoque des temps dans la narration, au final tout ce qui apparaît parfois grandiloquent à notre rigueur cartésienne. En fin de compte, la lassitude due à l’abondance d’effets peut être largement compensée par la délivrance d’un message humaniste de grande ampleur.
   
   Vous ai-je suffisamment alléché? que diriez-vous d’une petite dégustation de quelques lignes, consacrée à la rencontre d’Uso, le joueur de flûte Kurde dont le portrait évoque d’autres légendes sur l’hypnotique pouvoir de la musique...
   " Uso se leva et revint peu après avec son instrument. Il s’assit en tailleur sur l’herbe qui garnissait le sol de la petite place sous les platanes. Sa femme Hacé s’assit près de lui. Retirant d’un geste lent et caressant sa flûte de son étui, Uso la frotta plusieurs fois de haut en bas, la porta à ses lèvres et souffla dedans avant de commencer à jouer. Le son de la flûte exprimait la joie et, à mesure qu’Uso jouait, cette joie allait crescendo. En peu de temps, elle s’établit dans le cœur des auditeurs et s’empara de tout leur être. Les enfants ne tenaient plus en place. Ils coururent jusqu’au rivage, grimpèrent aux arbres, dansèrent en rondes improvisées sans faire de bruit. Puis ils regagnèrent leurs places et prêtèrent une oreille attentive au son de la flûte qui s’élevait, solitaire, dans un silence de cathédrale. La mer elle-même s’était tue et les feuilles des arbres avaient cessé de bruire. Le son de la flûte s’était insinué dans la terre, la pierre, l’eau, les arbres, de sorte que toutes les créatures de l’île, insectes, oiseaux, papillons, étaient ivres de joie." (extrait page 423. Traduction d’ Alfred Depeyrat.)
   
   Au son magique des mots de Kemal, n’entend-t-on pas là l’héritier du chant de l’Aède antique, sous les murs de Troie et sur les rivages de l’Odyssée?

critique par Gouttesdo




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Et la mer se fâcha… - Yachar Kemal

Individu contre multitude
Note :

   Deux personnages principaux qui se croisent et se connaissent, qui vivent en parallèle à Ménekché, village de pêcheurs proche d’Istanbul. Deux personnages solitaires, liés par le sol, liés par le meurtre que perpétue Zeynel sur Ihsan le maquereau.
   
   Le premier personnage est le jeune Zeynel obligé de fuir. Il devient ennemi public n°1, pourchassé par la police, tour à tour protégé ou trahi. La légende de ses méfaits grandit, il endosse meurtres et exactions qu’il n’a pas commis, les journaux l’accusent de tout.
   
   Le deuxième personnage (bien plus intéressant) est Sélime le Pêcheur. C’est un idéaliste. Un quasi ermite vivant dans ses pensées. Un homme respecté ou craint. Mais un homme seul. Un homme de ceux qui font parler à tort et à travers.
   
   L’apogée de cette histoire réside au moment où Sélime, amoureux des dauphins de la Marmara, se rebelle face au massacre de ces derniers, source facile de haut revenu pour les pêcheurs pauvres des villages alentours. Mais il ne peut rien, la masse ne peut s’empêcher de tuer pour vivre et s’enrichir. Traumatisme du pêcheur solitaire et respectueux. Impossibilité d’une quelconque solution, d’une quelconque vengeance. Le solitaire est contraint à l’acceptation. Le pouvoir de l’argent, la volonté de la masse l’emporte.
   
   De nombreux personnages croisent la route de Zeynel ou de Sélime. Ils sont la multitude silencieuse ou complice de ce qui arrive à ces deux victimes plus ou moins consentantes.
   «Qu’est-ce qui est le plus réel, notre vie à Ménekché ou l’île de nos rêves, je défie quiconque de répondre catégoriquement à cette question. Qui peut affirmer que notre vraie vie n’est pas dans nos rêves, dans notre île?» P 30

   
   Des passages plutôt longs et répétitifs alternent avec d’autres beaucoup plus forts. J’ai trouvé la lecture trop laborieuse avec quelques personnages malheureusement escamotés. Au crédit, un œil perçant et acéré sur la nature humaine. Un personnage mystérieux et libre auquel on s’attache alors qu’on ne s’attache que peu aux autres. Un livre aux qualités déséquilibrées et inégales.

critique par OB1




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