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Auteur des mois de juin & juillet 2017
Richard Wright

   Deux Américains se suivent dans nos auteurs du mois, ce qui est exceptionnel (si ce n'est unique, car nous aimons la diversité) mais il y a un monde, un univers, entre Nick Tosches et Richard Wright. La diversité est respectée. Vous allez voir:
   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2017
   
    Richard Wright est un journaliste et écrivain américain, né en 1908 à Natchez (Mississippi) et décédé d'une crise cardiaque en 1960, à Paris. Il avait pris la nationalité française en 1947.
   
   Petit-fils d'esclave, il connait une jeunesse très misérable à Memphis où sa mère l'élève seule, ainsi que son frère. Il n'est pas un enfant facile, mais il croit néanmoins à l'intéret des études (non favorisées au niveau familial) et parvient à assurer son éducation. Quand il partira pour Chicago, cela lui permettra de mieux vivre.
   
   Il devient journaliste, adhère au Parti communiste pour quelques années. Il le quittera, ne s'y sentant pas assez libre.
   
   "Un enfant du pays" sera le premier roman écrit par un Afro-Américain à être un bestseller et à intégrer la sélection du Book of the Month Club.
   
    Il se consacre ensuite à l'écriture et ses livres sont des succès
   
    Pour échapper au maccarthysme, Richard Wright s'installe en France en 1946 avec sa famille.
   
   Il y rencontre Sartre et Camus et sympathise avec les Existentialistes. Il mènera encore plusieurs combats pour les droits des Noirs.
   
    Il est mort d'une crise cardiaque à Paris à 52 ans. Il a été incinéré et ses cendres sont au Père-Lachaise

Bibliographie ici présente

  L'homme qui a vu l'inondation – Là-bas, près de la rivière
  L'homme qui vivait sous terre
  Les Enfants de l'Oncle Tom
  Un enfant du pays
  Black boy
  Le transfuge
  Une faim d'égalité
  Huit hommes
  Le barbare du 7ème jour
 

L'homme qui a vu l'inondation – Là-bas, près de la rivière - Richard Wright

Inondations
Note :

   Folio 2€ a choisi d'extraire ces deux nouvelles de deux recueils différents pour nous les présenter ici.
   
    La première, "L'homme qui a vu l'inondation", tirée de "Huit hommes", est très brève, à peine dix pages. Elle nous fait découvrir une famille noire, les parents, la fille, qui retrouvent le peu qu'il reste de leur misérable logis quand l'inondation commence à redescendre. Ils n'avaient presque rien, ils ont moins encore, à part des dettes chez le commerçant local (blanc) qu'ils ne pourront jamais rembourser. Théoriquement, ils ne sont pas esclaves, mais la différence n'est pas probante, au point qu'ils songent à s'enfuir, comme s'enfuyaient les esclaves noirs d'autrefois; mais le commerçant aussi y a songé et il veille à ce que tout reprenne comme avant dès la décrue. Ne pas se décourager.
   
   La seconde nouvelle, "Là-bas, près de la rivière", extraite des "Enfants de l'Oncle Tom", est encore plus dramatique. Nous sommes pendant une inondation. La crue se poursuit au moment où nous découvrons la famille noire de Mann et Loulou. Bientôt, grimper au plus haut des maisons ne suffira plus, déjà, il faudrait gagner les collines environnantes, mais pour cela, encore faut-il avoir un bateau. Ceux qui n'en ont pas seront si possible ramassés par les navettes organisées par les autorités. Les choses ne pourraient pas aller plus mal. Alors que l'eau atteint la maison misérable, Loulou livre un autre combat : elle tente de mettre son bébé au monde, mais les choses se présentent mal. Elle lutte depuis quatre jours et ne parvient pas à expulser le nouveau né. Il faut absolument l'emmener à hôpital mais pour cela il faudrait un bateau... Les bateaux, seuls les Blancs en ont, jusqu'à ce qu'ils soient réquisitionnés pour les sauvetages. Mann a envoyé son frère Bob essayer d'en avoir un, mais Bob ne revient pas.
   
   Cette longue nouvelle n'est qu'une lutte contre la mort qui attaque sous tous les angles : inondation, accouchement dramatique, ségrégation. La vie d'un Noir ne vaut pas cher. Pour certains Blancs, elle ne vaut même rien. Pour d'autres, plus justes, elle ne vaut quand même pas autant que celle d'un blanc. Partout où ils se rencontrent, les Blancs donnent les ordres et les Noirs obéissent. Les jugements sont expéditifs et sans nuances, on a vite fait de pendre un Noir soupçonné, là où un Blanc s'en tirerait avec de la prison. Des morts, il y en aura plusieurs, même pas noyés. Tous victimes de l’intolérance et du non-respects d'autrui. Cette nouvelle est encore plus dramatique que la première qui était pourtant déjà désespérée et désespérante.
   
   Les nouvelles sont précédées d'une préface de Julia Wright, qui établit le parallèle avec Katrina qui ravagera la région 70 ans plus tard et la persistance en ces lieux et en ces circonstances, des ravages de l'injustice humaine. Mais Katrina n'aurait-elle pas eu lieu que ces deux nouvelles poignantes nous toucheraient quand même. Elles ont toutes deux quelque chose à nous dire. Elles nous parlent d'un monde où les conditions de vie, déjà dangereuses et éprouvantes à cause des éléments, sont encore aggravées par une folie humaine appelée ségrégation, par les lois de l'exploitation de l'homme par l'homme, un monde où la bêtise et la misère tuent autant que les tornades et les inondations.

critique par Sibylline




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L'homme qui vivait sous terre - Richard Wright

A savoir sur l'Amérique du 20ème siècle
Note :

   Folio a extrait cette nouvelle du recueil "Huit hommes" pour nous la livrer seule ici dans sa collection Folio 2€, comme il l'a fait dans un autre opus avec "L'homme qui a vu l'inondation". Le but est atteint, je suis assez décidée maintenant à lire tout le recueil.
   
   Nous découvrons ici un homme noir, fugitif affolé, poursuivi en ville pour meurtre, par la police. Il est innocent, mais le traitement qu'il a subi au commissariat l'a obligé à signer des aveux avant de parvenir à s'échapper. Il pense que les flics savent qu'il n'a pas tué, mais a bien compris que cela ne changera rien. Il leur faut un coupable, de préférence noir. Il est parfait. Acculé, épuisé, il parvient à leur échapper de façon inespérée en se jetant dans un égout et en y découvrant un accès aux sous-sols du quartier. Une fois sous terre, il explorera l'une après l'autre les caves à sa portée, les pillant comme un gamin pillerait un magasin de jouets ou une pâtisserie, c'est à dire sans même se soucier de la valeur marchande des choses. Il considère par exemple, qu'il n'a aucun besoin d'argent, et utilise un magot qu'il a dérobé pour décorer les murs et le sol de son refuge.
   
   De sa cachette, il lui arrive aussi d'observer les humains et est ainsi témoin de certaines choses qu'il n'aurait pas dû voir... dont un meurtre.
   
   Parallèlement, comme nous le suivons tout au long de ce récit, nous assistons à l'écroulement mental de cet homme. On peut supposer qu'il a toujours été inculte et même ignorant, nous en venons peu à peu à penser qu'il est également psychologiquement fragile et sans doute au moins un peu intellectuellement débile. Et que ce qu'il a vécu depuis son arrestation, lui a fait perdre ses repères et son équilibre. Vraiment, un coupable idéal. Mais maintenant, un fugitif bien peu armé pour se sortir de cette situation. Si bien qu'alors qu'il avait des atouts dans son jeu, il finit par décider de retourner voir la police pour leur expliquer... vous découvrirez les conséquences.
   
   Richard Wright nous décrit une jungle urbaine où l'homme noir est gibier et chair à canon. Il y a quelque chose de dramatique au sens antique du terme dans ces destins d'hommes noirs que cet auteur nous présente avec tant de réalisme et de relief, quelque chose de l'ordre du fatum. L'homme blanc, violent ou simplement indifférent à l'injustice qui frappe, est l'environnement hostile. La situation qu'il nous dépeint ne pouvait qu'aboutir aux mouvements de révolte noirs. Il fallait qu'ils adviennent ; et certains faits divers récents nous amènent à nous demander si le travail est terminé. On en doute, malgré le paradoxe d'un président noir.

critique par Sibylline




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Les Enfants de l'Oncle Tom - Richard Wright

Ségrégation in the USA
Note :

   Titre original : Uncle Tom's Children (1938)
   
    Guggenheim Fellowship (1939)

   
   "Les enfants de l'Oncle Tom" est un recueil de quatre longues nouvelles :
   "Le feu dans la nuée", "Le départ de Big-Boy", "Long-chant-noir" et "Là-bas, près de la rivière"
   
   La première raconte un mouvement de revendication noir de sa genèse (famine) à sa conclusion. Il est nettement inspiré de ce que Richard Wright lui-même a vécu. Un pasteur honnête homme, qui a le respect de ses ouailles, subit de violentes pressions des autorités d'un côté et des membres de la cellule locale du PC pour les idées desquels il a des sympathies, de l'autre. Mais comme l'auteur, il est un homme de convictions personnelles et il ne peut accepter de consignes venues d'en haut. Le parallèle entre les deux pouvoirs (l'un quand même beaucoup plus destructeur que l'autre) est un problème qui a beaucoup préoccupé Wright. Il illustre ici le dilemme de façon poignante.
   
   "Le départ de Big-Boy" est un récit dramatique qui montre les dérapages inévitables et terriblement violents dû aux heurts de deux mondes gouvernés par le racisme le plus total. La catastrophe est à tous les coins de rue. C'est très stressant et peint avec une justesse sidérante.
   
   La troisième nouvelle est encore une illustration du racisme. Un noir ne refuse aucun effort ni sacrifice depuis des années pour arriver à acquérir une petite ferme qui, selon lui, lui permettra d'être un homme à part entière et non plus cette image dégradée que lui renvoient les Blancs qu'il déteste. Et puis un grain de sable...
   
   Enfin, le récit "Là-bas, près de la rivière" traduit par Boris Vian a récemment été réédité en Folio 2€ commenté ici.
   
   Quatre textes superbes d'un point de vue littéraire, quatre textes brûlants comme la lave, pour dire le racisme dans le sud des états unis au milieu du 20ème siècle encore. Un racisme qui tue énormément, et pour pas grand chose.

critique par Sibylline




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Un enfant du pays - Richard Wright

Ne lisez pas la quatrième de couverture !
Note :

   Titre original : Native Son (1940)
   
   Ce livre est un roman exceptionnel dans la mesure où Richard Wright s'y est fixé un but incroyablement ambitieux et où, mieux encore, il est parvenu à l'atteindre. Je pense que c'est un des meilleurs, sinon LE meilleur livre que j'aie lu sur ce sujet. Il traite du racisme, de la ségrégation et de ses conséquences. Mais c'est un roman, pas une thèse, ni un essai, alors il a su donner corps à ses convictions par l’intermédiaire de personnages poignants (tous ! Et c'est une des énormes qualités de ce livre), d'une intrigue de roman noir (meurtres, fuite etc.) et un suspens que tient sans faillir pendant 500 pages.
   
   Les personnages, ou du moins les principaux :
    Bigger Thomas, un noir d'un peu plus de vingt ans, un voyou violent et mauvais, perpétuellement en colère et ne sachant réagir que par les coups tant il est incapable de porter le moindre regard clairvoyant sur lui-même et sa situation. Il est très antipathique. Il s'est déjà livré avec ses copains à quelques cambriolages et sort juste de trois mois de maison de redressement (pas redressé du tout). Il vit avec sa mère et ses frère et sœur cadets dans une seule pièce minuscule. Il n'éprouve pas d'affection pour eux, mais une sorte de statut quo règne néanmoins. La famille vit des aides car personne n'a d'emploi, cela irait mieux si Bigger travaillait, ce qui ne l'enchante guère. Cependant, il est sorti de la maison de redressement avec une offre d'emploi et il doit s'y présenter comme chauffeur. Il découvre alors un monde qu'il ne soupçonnait même pas. Monsieur Dalton, multimillionnaire local et son épouse, aveugle. Ils sont tous deux bienveillants. M. Dalton tient à donner une seconde chance à des jeunes "partis sur la mauvaise voie", dans la mesure où ils sont décidés à s'amender, et Mme Dalton, tient à leur faire compléter leurs études précaires pour qu'ils puissent améliorer leurs débouchés. Il est logé dans une chambre plus belle que celle ou loge toute sa famille, et touche immédiatement un premier argent. Ce même jour, il rencontre la fille Dalton, progressiste, petite fille riche qui sympathise avec les idées communistes et n'est absolument pas raciste et son fiancé qui partage ces idéaux. Cette attitude qu'il rencontre pour la première fois chez un blanc déstabilise et inquiète fortement Bigger qui ne s'y retrouve pas et préfèrerait de loin des rapports classiques. Il déteste cela, ce que les jeunes gens sont loin de soupçonner.
   
   Pour le roman noir, je ne veux pas vous dévoiler les crimes et je vous déconseille d'aller découvrir ailleurs, à commencer par la quatrième de couverture. C'est malheureux quand même ! On ne sait pas avant la page 105 que Bigger va tuer et qui, et pourtant, l'éditeur pense que ce n'est pas grave de l’annoncer dès la quatrième de couverture ! On croit rêver. Je vous assure que pour ceux qui, comme moi, ne le savaient pas, cela prend une tout autre ampleur. On sent monter la tension, mais on ne sait pas à quoi elle va aboutir. C'est cela que voulait l'auteur et c’est très réussi. Arrivée à ce point, j'ai pour ma part refermé le livre pour un bon moment, le temps de digérer le choc. Alors, si on le sait avant même de commencer... au moins, l'ancienne édition Livre de Poche ne le faisait pas.
   
   Bref, Bigger, que Wright ne tente pas du tout de rendre sympathique, va devenir un criminel et voir s'abattre sur lui la colère des blancs.
   
   La thèse de Wright n'est pas du tout de soutenir que Bigger subit une injustice dans le châtiment, ni qu'il est innocent, ni même lui trouver des excuses. Il le dit plusieurs fois. La thèse de Wright est de montrer que les conditions de vie complètement désespérantes imposées aux noirs, ne peuvent que produire, parmi une foule de personnes écrasées par le système, aliénées par la religion, un certains pourcentage de "monstres", produits logiques de conditions monstrueuses. Il montre par des exemples tout à fait concrets à quel point toute issue est fermée à tout noir. M. Dalton, l'humaniste, est aussi un gros propriétaire immobilier qui loue aux noirs plus cher qu'aux blancs et seulement dans certains quartiers, les maintenant dans un ghetto misérable. Mme Dalton éduque les noirs auxquels son mari, ni d'autres blancs, ne proposeront pas d'emploi au niveau qu'elle leur aura fait atteindre. Et ils ne sont pas conscients de cela. Ils pensent être des philanthropes. Même chose pour les jeunes communistes qui ne comprennent pas plus Bigger que lui ne les comprend.
   
   Ajoutez à cela une réelle qualité littéraire, Richard Wright maitrise son art. Chaque moment est amené avec le maximum d'efficacité. Il est excellent dans ses scènes et ses dialogues. On y est vraiment. Les mots, les phrases, les réactions, tout est juste, vivant. On peut croire à chaque personnage. Mais ce qui m'a le plus "épatée", c'est la parfaite analyse de la situation. Wright sait de quoi il parle.
   
   Vraiment : un projet très ambitieux et une belle réussite.
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critique par Sibylline




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La faim des hommes
Note :

   Richard Wright, j'ai fait sa connaissance, il y a près de dix ans, avec "Black Boy". Comment oublier ce roman ? Comment oublier cette faim dévorante de l'auteur-narrateur, une faim aussi bien physique qu'intellectuelle ? La faim est un thème essentiel chez Wright, au point qu'elle apparaît dans l'un de ses titres : "American Hunger", œuvre de publication posthume, traduite en français par le titre "Une faim d'égalité". La faim, c'est le désir ardent de combler les brèches, bien plus les trous béants que des siècles d'Histoire ont creusés entre les hommes, entre les peuples : non seulement la conscience d'appartenir à des mondes différents est vive, mais même la communication est faussée entre eux. Comment se comprendre ? Il est absolument indispensable d'apprendre à se parler, à s'écouter, à se considérer les uns les autres sous le seul angle qui vaille : celui d'êtres humains ayant en partage une terre commune. C'est le but de Richard Wright.
   
   Son premier roman, "Un enfant du pays", publié sous le titre original de "A native Son", en 1940, est l'expression de cette faim de justice, d'égalité, de réparation des brèches, de dialogue entre deux populations que l'Histoire a soigneusement dressées l'une contre l'autre, et qui pourtant ont le devoir de se donner la main pour marcher vers une Amérique plus apaisée, plus épanouie. "Un enfant du pays", c'est en quelque sorte la forme romanesque de l'idéal que Martin Luther King exprimera dans son "I have a dream", quelques années après la mort de Richard Wright, survenue en 1960, à Paris.
   
   Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi happée par une lecture ! La scène initiale du roman n'est qu'un avant-goût du stress que connaîtra le lecteur, un stress qui augmente progressivement, jusqu'à se muer en une tension insupportable. J'ai dû volontairement suspendre la lecture alors même que je brûlais d'impatience de savoir comment cela allait se terminer pour Bigger Thomas. Mais de toutes façons la quatrième de couverture de l'édition Folio gâche tout ! Il était nécessaire pour moi de respirer un peu, de prendre une bouffée d'oxygène, avant de me replonger dans cette lecture qui vous fait souhaiter d'intervenir dans le roman, afin de faire dévier la trajectoire de la Fatalité. La Fatalité, ou, pour reprendre le titre de la troisième partie, le destin, c'est comme un train qui va à son rythme, vous laissant croire que vous avez le temps de l'éviter, mais qui fonce sur vous aussi sûrement que vous croyez être hors de sa portée.
   
   Bigger est l'aîné de la famille Thomas, celui qui doit jouer le rôle du père disparu, du chef de famille. C'est lui qui affronte le rat énorme qui s'invite dans leur appartement (si on peut appeler cette pièce unique et délabrée un appartement), et réussit à le tuer avec l'aide de Buddy, son petit-frère, pendant que sa sœur Véra et sa mère manquent de faire une crise à la vue de cette bête qui, consciente du sort qu'on lui réserve, se bat rageusement pour sauver sa vie. La peur domine tous les autres sentiments à ce moment précis, du côté des hommes comme de celui de la bête. Le rat, traqué, acculé, fait preuve d'une audace surprenante en se jetant sur Bigger et ce dernier sait qu'il doit être extrêmement vigilant et agile pour réussir à tuer l'animal.
   
   Cette scène préfigure ce qui va suivre. Mû par la peur permanente dans laquelle il vit, peur que les Blancs interprètent mal ses regards, ses paroles, ses gestes, peur de franchir la ligne que l'on a délimitée autour des populations noires et en même temps haine de cette ligne qui l'empêche de se réaliser en tant qu'homme, Bigger finit par agir de manière instinctive, sans se demander si sa manière de faire est la meilleure. Il sait seulement que c'en est fait de lui s'il ne réagit pas. Il lui faut sauver sa peau. Toute sa vie, il a appris à faire profil bas devant les Blancs, et quand deux jeunes Blancs, Mary Dalton, la fille de son employeur, et son petit ami Jan, qui est communiste, lui parlent et agissent avec lui comme s'il était leur égal, cette attitude déconcerte Bigger. Les choses auraient pu être différentes s'il n'y avait pas eu cette incompréhension qui brouille les rapports, si Bigger, acculé dans la chambre de Mary, avait simplement expliqué les circonstances qui l'avaient conduit à se trouver là, mais cette explication, qui peut paraître simple aux yeux du lecteur du XXIème siècle ne l'est absolument pas si l'on se replace dans le contexte de l'époque.
   
   Et, à tout bien considérer, les choses n'ont pas tant changé que ça. L'impression qu'un Noir est foutu avant de venir au monde" (p. 435) est encore d'une brûlante actualité. Parqués dans des ghettos, faisant l'objet d'innombrables "bavures policières" dont les auteurs ne risquent rien ou presque, quand bien même elles auront entraîné la mort des victimes... comment ne pas ressentir un cruel sentiment d'injustice ? La vie d'un homme ou d'une femme noire aux Etats-Unis vaut si peu de choses à côté de celle d'un Blanc. Et la Justice en est le reflet le plus cruel car au lieu de contribuer à rétablir le sentiment d'égalité, elle officialise au contraire la différence de traitement. "Les Blancs ne recherchaient jamais les Noirs lorsqu’ils avaient commis un crime sur la personne d'un autre Noir. Il avait même entendu dire que les Blancs se frottaient les mains lorsqu'un Noir en tuait un autre ; pour eux, c'était un Noir de moins à combattre. Un Noir ne commettait un crime que lorsqu'il avait mis un Blanc à mal, tué un Blanc ou endommagé ce qui appartenait aux Blancs." (p. 411)
   

   Le sentiment que la couleur de la peau influe sur le regard que l'on porte sur les individus n'est pas seulement ressenti aux Etats-Unis. En France aussi ce sentiment est présent. Et pour aller plus loin, on pourrait dire que la catégorisation des populations est le grand problème de notre siècle, de notre monde, et se trouve à la racine de tant de drames. Noir, Blanc, Juif, Arabe... Que de catégorisations ! Que de barrières érigées ! Des barrières qui cependant n'empêchent pas les catastrophes de se produire. Et ceux qui détiennent toute la puissance matérielle, technologique, financière, morale se leurrent s'ils croient pouvoir tout maîtriser, tout contrôler.
   
   "Notre avenir est assombri par des images de violence. La rancune, les aspirations contrariées, refoulées, se manifestent tous les jours dans ce pays, avec plus ou moins d'intensité, plus ou moins consciemment. La conscience de Bigger Thomas et celle de millions d'hommes plus ou moins semblables, Blancs et Noirs, sont, étant donné la pression que nous avons exercée sur eux, les sables mouvants sur lesquels reposent les fondations de notre civilisation. Qui sait si quelque choc léger, rompant l'équilibre délicat entre l'ordre social et les aspirations déchaînées, ne causera pas l'écroulement de nos gratte-ciel ?" (p. 494-495)
   

   Parmi les motifs récurrents dans le roman, il y a la capacité à voir ou à ne pas voir. Richard Wright invite la société à ne pas être aveugle, à prendre conscience que d'entretenir la peur, la méfiance, la honte chez des êtres ne fait qu'exacerber une haine qui explose tôt ou tard.
   
   J'avais été marquée par la lecture de "Black Boy", mais maintenant que je suis remontée à la source en lisant "Un enfant du pays", j'ai le sentiment que ce premier roman est encore plus puissant !

critique par Liss Kihindou




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Black boy - Richard Wright

Autobiographie T1
Note :

   (1945)
   
   J'ai intitulé ma chronique "Autobiographie Tome 1" car il faut savoir que ces souvenirs d'enfance vont de la naissance jusqu'à un peu plus de 20 ans quand il quitte le Sud pour Chicago, et qu'il était dès le départ prévu qu'il serait suivi d'un tome 2, même si de nombreuses années devaient séparer les deux parutions. Le second tome s'intitulait "American Hunger" traduit en français pas "Une faim d'égalité".
   
   L'enfance de Richard Wright a été placée sous le signe de la misère la plus noire. Il a pratiquement tout le temps souffert de la faim, parfois au pont de s'évanouir. Plus tard, quand il a commencé à gagner quelques sous, cela a continué car d'une part, il était très peu payé, et de l'autre, il voulait à tout prix économiser pour ses projets d'une vie meilleure et, considérant qu'il était bien entrainé pour jeûner, il a continué à se priver et là encore, souvent trop. Je pense que cette malnutrition permanente de toute sa jeunesse a pu jouer un rôle dans sa mort prématurée par "crise cardiaque". Mais je ne suis pas médecin.
   
   Cet ouvrage nous ouvre donc un monde comme on voudrait tant qu'il n'en existe pas. Un père qui, bien sûr décide bien vite qu'il serait mieux loti à garder sa maigre paie pour lui seul et laisse femme et enfants (deux frères) survivre comme ils peuvent. Une mère qui elle, ne songe jamais à les abandonner mais qui a bien du mal à élever seule deux fils turbulents et qui ne se rendront compte que plus tard de son mérite. Mais cette mère pratique aussi les châtiments corporels extrêmes, comme elle l'a toujours vu faire... Une maison où l'on a froid et faim, heureux encore quand on a un toit. Voilà la vie qu'a connue l'auteur. La famille aide parfois mais en échange d'une soumission complète à leurs convictions d'une bigoterie absolue, le fanatisme religieux ordinaire rajoutant encore des chaines à celles déjà portées par tout Noir.
   "Chaque fois que je rencontrais la religion dans ma vie, je trouvais le désaccord, la lutte, la tentative d'un individu ou d'un groupe de gouverner l'autre au nom de dieu. La convoitise du pouvoir semblait toujours marcher dans le sillage d'un cantique."
   
Mais Richard est fort réfractaire à tout cela. Il est la brebis galeuse d'un troupeau misérable.
   
   Et puis il y a l'incroyable découverte de la lecture et toute une vision du monde qui bascule.
   "Les intrigues et l'action des romans m’intéressaient moins que le point de vue qu’ils révélaient. Je me donnais sans réserve à chaque roman, sans chercher à le critiquer. La lecture était comme une drogue, un stupéfiant. Les romans créaient en moi des états d'âme qui persistaient durant des semaines."

   Entrainant la soif d'études.
   
   Bientôt suivi de la découverte du monde des Blancs, dont il avait été jusqu'alors séparé et de leur incroyable racisme qui vaut à tout Noir d'être perpétuellement en danger de mort.
   "Il fallait dire "oui Monsieur, non Monsieur" , et me comporter de façon que les Blancs ne pensent pas que le m'imaginais être leur égal."
   
Il est même obligé de faire semblant de ne pas savoir lire et d'emprunter ses livres à la bibliothèque en se faisant passer pour commissionnaire avec la carte d'un Blanc (les bibliothèques ne prêtent pas aux Noirs et malheur à celui qui donnerait l'impression de vouloir s'instruire!). On comprendra que son départ vers le Nord sera tout simplement une fuite. Nous le quittons au moment où il part pour Chicago.
   
   Un récit poignant de bout en bout mais aussi, plein d'espoir. Il montre que même dans les pires conditions, on trouve des hommes qui redressent la tête et même parviennent à surmonter tous les obstacle car on sait déjà que Richard Wright connut tout de suite un grand succès. Il fut le premier noir américain à publier des best sellers. Quand on songe d'où il est parti...

critique par Sibylline




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Le transfuge - Richard Wright

Le roman d'un tricheur
Note :

   Titre original : The Outsider (1953)
   
   Attention, ce commentaire divulgue l'action du roman
   
   Le titre américain "The Outsider" n'est certainement pas traduit correctement ici par le mot "transfuge" ! Cross Damon, postier à Chicago, tenu pour mort dans un accident du métro mais survivant chanceux qui décide de s'éclipser pour se refaire une nouvelle vie — loin de sa femme, de ses fils et de sa maîtresse enceinte — n'a rien d'un transfuge au sens que la guerre froide a donné à ce terme, d'autant qu'il ne devient pas non plus communiste, bien au contraire, après avoir rencontré des membres du Parti. Cela se passe vers 1950.
   
   Damon vole l'identité d'un jeune homme noir comme lui, Lionel Lane, pour démarrer sa nouvelle vie à New York et peut-être commencer de nouvelles études car il est passionné par des auteurs sérieux et difficiles comme Nietzsche. Le hasard, qui l'a conduit à défenestrer un collègue de travail rencontré dans un bordel après son accident, le fait peu après rencontrer dans le train à la fois Bob, un Antillais qui assure le service dans le wagon-restaurant et Houston, le District Attorney bossu de la métropole. Cherchant à s'installer dans Harlem, Lionel rencontre chez Bob un cadre du parti communiste, Gil, et invité par celui-ci lui à louer une chambre chez lui, il tombe amoureux de son épouse Eva et lit en secret son journal. Gil et le Parti ayant lancé une opération de combat antifasciste, Lionel se laisse manipuler par Gil : son rôle consistera à exciter le propriétaire fasciste de l'immeuble, Herndon. Intervenant dans la bagarre qui éclate ensuite entre Gil et Herndon, Lionel massacre les deux hommes puis tue un autre communiste, Hilton, qui a manifesté des doutes sur la personne de Lionel. Le serial killer athée et borderline va-t-il s'arrêter à ce quatrième meurtre ? La police saura-t-elle le démasquer ? Ou le Parti va-t-il le liquider ?
   
   Le lecteur en service commandé qui a supporté les six cents pages de ce roman balourd s'irrite régulièrement contre le mélange d'infantilisme, d'inconséquence et de prétention du protagoniste, et à travers lui, contre le romancier. Auparavant, Richard Wright s'était rendu célèbre par ses livres sur la condition noire, mais ici ça ne sert vraiment à rien de ressortir ce sujet et de tenter de nous faire croire que Cross-Lionel est une victime du racisme de la société blanche. Il est d'abord un tricheur et un salaud. Je me suis parfois demandé si la fréquentation par Wright des existentialistes parisiens entre 1945 et 1950 ne l'avait pas poussé à s'enliser dans ce prêchi-prêcha épicé de dénonciations maladroites de l'absurdité de la condition humaine.
   
   À cette question insoluble s'ajoute un autre malaise, né des situations improbables que multiplie un roman qui se veut pourtant réaliste. Les procédés par lesquels Cross devient Lionel sont tellement capilotractés que la rigolade s'imposerait si l'intrigue n'était pas aussi lourdingue. Néanmoins, les communistes que Lionel rencontre sont présentés comme des personnages tellement antipathiques qu'on est bien près de se réjouir de leur liquidation, tandis que les improbables façons de faire du District Attorney ajoutent au manque de vraisemblance. L'idée générale de l'intrigue n'était pourtant pas mauvaise.
   
   Après le suicide de la belle Eva, peintre abstraite trompée par son mari, et critiquée par le Parti qui ne croit qu'au réalisme socialiste, la culpabilité de Cross-Lionel ne fait aucun doute aux yeux du District Attorney, mais celui-ci n'a pas de preuves et ce sont les tueurs du Parti qui liquident le "transfuge" comme si on avait lu un roman sur la mafia. Une lecture dispensable !

critique par Mapero




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Une faim d'égalité - Richard Wright

Autobiographie T2
Note :

   Titre original : American Hunger
   
   Prévue et même rédigée dès la parution de "Black Boy" en 1945, cette suite ne fut publiée qu'après la mort de Richard Wright. Mais avec son accord.
   
   Nous avions quitté l'auteur alors qu'à 19 ans, il abandonnait le Mississippi pour Chicago qu'il espérait moins raciste. Et en effet, elle l'était. Ce fut lui, en fait, conditionné par tout ce qu'il avait vécu auparavant qui eut du mal à s'habituer à ce que les Blancs ne voient aucun problème à le côtoyer, voire à le toucher. Mais Chicago n'était pas la terre promise, là aussi, il lui fallut lutter contre la misère. Il s'acquitta de nombre de petits boulots (mais des Blancs, les faisaient aussi) et finalement, enfin, il obtient un emploi à la poste : "Je gagnais soixante-dix cents l'heure et j'allais me coucher le soir l'estomac plein, pour la première fois de ma vie."
   
   Hélas, il ne parvient pas à se faire titulariser et les difficultés reprendront bientôt. Mais ce qui fait le corps de ce deuxième volume (dont on garde le sentiment qu'il aurait dû être suivi d'un troisième), c'est le récit de son expérience communiste. Richard Wright, entré progressivement en contact avec une cellule, a été pendant plusieurs années un communiste convaincu, occupant même un poste de responsabilité au sein de sa section. Cependant, comme la plupart des intellectuels, il ne pouvait que se heurter à la logique du Parti où le mot "Intellectuel" était une injure, voire un crime, et on le voit pendant de longs mois se débattre dans d'infinis méandres dont il ne réalise pas d'emblée qu'ils n'ont pas d'issue. On sent que cette expérience a ôté à Wright nombre de ses illusions car ses convictions demeurent jusqu'à sa mort celles qui l'avaient poussé à adhérer et aussi parce qu'il y avait parmi les communistes beaucoup de gens pour qui il éprouvait de l'estime et de l'affection. Des idéalistes, comme lui qui se heurtaient et se heurteraient partout à la "Ligne du Parti".
   
    Il profitera de ces années pour se faire raconter et écouter quantité d'expériences des Noirs déshérités, qu'il utilisera plus tard dans ses romans et ses nouvelles. C'est là-dessus qu 'il voulait écrire. C'est de cela qu'il voulait témoigner. C'est pendant ces années au PC que Richard Wright devint écrivain, ainsi qu'il avait toujours voulu le devenir. Il eut d'ailleurs à régler pour son compte le dilemme d'écrire au service du Parti, comme on le lui demandait, de la propagande, officielle ou romancée. Mais, ne vivant pas en URSS, il n’envisagea jamais vraiment de le faire. Il avait une autre idée de son rôle d'écrivain. Il s'étonna même plutôt que ses camarades ne le comprennent pas.
   "J'avais fui des hommes qui n'aimaient pas la couleur de ma peau et je me trouvais maintenant parmi des hommes qui n'aimaient pas la nuance de mes pensées."
   
   "Je résolus de garder mes idées pour moi, ou mieux encore, de les consigner par écrit et de ne pas essayer de les transposer dans la réalité."

   
    La fin de ces années d'expérience communiste nous amène à la fin de ce tome.
   "Je passais en revue la vie que j'avais menée dans le Parti et je la jugeai très déplaisante."

    Plus tard, viendra le maccarthysme et R. Wright fuira en Europe et plus précisément en France, où il s'établira, y ayant connu Sartre et Camus. Ce troisième volume m'aurait bien intéressée aussi, mais il n'a jamais été écrit. Ce ne devait pas être facile...
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critique par Sibylline




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Suite de Black Boy
Note :

   Note de l’éditeur :
   Le présent ouvrage représentait à l’origine la deuxième partie d’une autobiographie que Richard Wright comptait faire paraître sous le titre de "American Hunger". Ce volet devait s’intituler "The Horror and the Glory".
   Les deux parties furent disjointes avant leur publication. La première partie parut en 1945 sous le titre de "Black Boy", la deuxième étant destinée à être éditée ultérieurement. Des passages de cette deuxième partie parurent dans diverses publications au cours des années 40, mais ce volume en constitue le premier texte intégral.
   

   1927, Richard Wright avait 19 ans. C’est en cette année 1927 que commence "Une faim d’égalité". Et pour l’essentiel ce sont les années trente qui vont être le sujet de cette "faim".
   
   1927, c’est l’année au cours de laquelle le jeune Richard Wright fuit son Sud natal, ce Sud si raciste, pour débarquer à Chicago où vit une tante. Et Richard Wright ne cache rien des difficultés quasi insurmontables qui attendent les Noirs venus chercher une vie meilleure et des moyens de subsistance dans la mégalopole.
   
   Sa lutte au quotidien pour trouver de quoi subsister, sa lutte au quotidien vis-à-vis du racisme, ses débuts délicats en tant qu’écrivain, les conflits surréalistes au sein de la cellule communiste John Reed qu’il intègre sont les vrais sujets "d’une faim d’égalité". Une vraie faim, et particulièrement compliquée à assouvir !
   
   C’est à ce titre un fabuleux témoignage sur la situation des pauvres et des Noirs dans le Middle West au débouché de la crise de 1929. Et sur la seconde moitié de l’ouvrage un témoignage à charge sur le fonctionnement kafkaïen des cellules communistes au pays de l’Oncle Sam. Des cellules dont les leaders ont surtout pour obsession de mettre tout le monde au pas et sur la même ligne de pensée plutôt qu’à combattre impérialisme et capitalisme. Etonnant !
   
   Le style de Richard Wright est fluide et sa franchise manifestement absolue. Je regrette d’ailleurs de n’avoir pas lu "Black Boy", la partie précédente de cette autobiographie qui traite des problèmes d’un garçon noir dans le Sud raciste des Etats-Unis. C’est que Richard Wright n’a pas sa langue dans sa poche dans le domaine de la dénonciation des injustices... et que cela ne lui valut pas de débuter facilement sa vie.

critique par Tistou




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Huit hommes - Richard Wright

Tensions raciales
Note :

   Titre original : Eight Men
   
   Dans ces nouvelles parues en 1961, R. Wright, célèbre romancier noir, construit huit figures d’hommes noirs pauvres, certains anonymes, qui luttent pour survivre, sans cesse confrontés au racisme. Sans aucune qualification ils cherchent du travail et quelque reconnaissance. Isolés, habités par la peur et la haine des blancs, ils en viennent à se haïr eux-mêmes. Même si l’on fait preuve de bienveillance à leur égard, ces hommes restent suspicieux et méfiants. R. Wright maîtrise l’art de la nouvelle et sait varier les situations narratives — fable, intrigue policière par exemple, — comme les registres, le fantastique, le sarcasme ou l’humour noir. La dernière nouvelle, "L’homme qui alla à Chicago" se distingue des autres : le narrateur s’y nomme Wright et semble un truchement du romancier pour exprimer son ressenti personnel face à cette situation.
   
   Ainsi se demande-t-il "s’il y a jamais eu dans toute l’histoire une atteinte à la personnalité humaine plus corrosive et destructrice que l’idée de discrimination raciale". Blancs et Noirs : deux mondes qui ignorent tout l’un de l’autre, "séparés par un vaste fossé psychologique". "L’Amérique a peur de ce qu‘elle ne peut pas comprendre" et "le désir effréné de pacotille aveugle le pays". Les Blancs n’accordent d’importance qu’à l’argent et au consumérisme ; les Noirs "ont élaboré leurs propres règles de morale". Cette fracture raciale a des conséquences dramatiques sur le psychisme de ces hommes. Traité de "singe", de "sale nègre de noir", l’homme de couleur ne se sent plus un être humain. Ainsi, pour rester libre et fuir ce "monde de mort" où la police tue les noirs, "l’homme qui vivait sous terre" choisit de se réfugier dans les égouts. Dans "l’homme à tout faire", Carl emprunte les vêtements de sa femme pour un job de bonne de maison qui lui permet, après bien des coups de théâtre, de rembourser deux cent dollars. Même face à un homme noir placide, le pauvre ne peut réprimer sa peur ni sa haine. Portier de nuit dans un hôtel louche de Copenhague, Olaf Jenson peine à contenir "un sentiment primitif de haine" face à un nouveau client, véritable géant noir. À la chute du récit ce brave homme se montrera généreux et Olaf aura honte de ses réactions. Cas plus grave, Saul Saunders, autiste et psychopathe, perçoit les blancs comme des "ombres". Harcelé par une femme provocante, il la tue... Babou, jeune africain ramené à Paris comme domestique, a peut-être assassiné son patron, incarnation de Dieu à ses yeux. Dans son esprit, les juifs ont tué Jésus et Dieu a rendu l’homme blanc puissant. Babou veut "la même chose pour l’homme noir", pour corriger cette injustice de la religion faite par et pour les Blancs, car "Dieu n’est pas comme ça".
   
   Outre leurs propos racistes, R. Wright décrit des Blancs alcooliques et pervers, hommes comme femmes : aucun sens moral ne semble plus éclairer leur conscience. À l’inverse les huit hommes font preuve de beaucoup de courage et d’honnêteté quand ils ne sont pas harcelés.
   
   Ces nouvelles permettent de comprendre à quel point, dans les années 1960, la haine raciale détraquait le psychisme des Blancs comme des Noirs, bien que de manière différente. Hélas, un siècle après, cette tragique fracture entre les deux mondes ne s’est guère résorbée aux USA, comme le montrent les œuvres récentes de Ta-Nehisi Coates, "Une colère noire", et "Le grand combat".
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critique par Kate




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Huit hommes, huit nouvelles
Note :

   Huit hommes noirs, huit nouvelles. On connait le militantisme de Richard Wright pour la cause noire aux USA. Cet ouvrage est dans cette droite ligne, c’est un plaidoyer contre le racisme, contre l’injustice et l’état d’aliénation dans lequel sont (étaient ?) tenus les hommes noirs aux USA. Edité en 1962, on peut supposer que la cause a fait des progrès depuis, il faut bien sûr se replacer dans le contexte historique.
   
   Pourtant ces nouvelles ne me convainquent pas autant que la partie plus autobiographique que j’ai pu lire de Richard Wright ("Une faim d’égalité"). Comme si l’auteur n’était pas vraiment à l’aise avec le format court des nouvelles. Ou peut-être plutôt qu’il n’est pas à l’aise avec un style très direct, un style où les dialogues prennent une grande place. Et je dirais que Richard Wright, les dialogues, ce n’est pas son truc...
   
   La dernière de ces nouvelles "L’homme qui alla à Chicago" est purement autobiographique puisqu’on la retrouve reprise in extenso dans "Une faim d’égalité", au moment où le jeune Richard Wright quitte son Sud raciste pour aller à Chicago chez sa tante pour tenter de s’en sortir dignement. A cette occasion, deux traductions différentes et l’occasion de jauger l’une par rapport à l’autre ; j’ai préféré celle de Andrée R. Picard dans "Une faim d’égalité".
   
   A chaque nouvelle, c’est l’occasion pour Richard Wright de mettre en lumière une iniquité, une situation qui met systématiquement en porte à faux des hommes noirs qui n’y peuvent mais.
   
   Dans "L’homme qui était presque un homme", Dave ne se comporte pas très intelligemment et sa condition de noir exacerbe l’erreur commise. Il part... Il fugue... et l’avenir qu’on peut lui imaginer parait des plus sombres.
   
   "L’homme qui vivait sous terre" est limite fantastique, "Kafkaïen". Et ça se finit comme ça devait se terminer dans le Sud quand un Noir était en cause ; élimination pure et simple.
   
   "Un grand brave homme noir" est l’histoire d’une méprise, là encore engendrée par la perception particulière à laquelle sont exposés les Noirs.
   
   "L’homme qui a vu l’inondation", très courte nouvelle est proprement déchirant. Pas d’espoir en vue...
   
   "Homme à tout faire" a un côté... amusant. Au moins cette nouvelle ne se termine-t-elle pas mal...
   
   "L’homme qui croyait que "Dieu n’est pas comme ça"" déborde le cadre américain pour s’intéresser à un Noir d’Afrique ramené comme boy par des Américains à Paris, et... ce n’est pas à proprement parler plus... réjouissant.
   
   "L’homme qui tua une ombre", pas plus d’espoir. Où il est démontré qu’il vaut mieux être blanche même "toc-toc" que Noir et obligé de subir et d’avoir forcément... tort !
   
   Pas convaincu pourtant par le procédé. Le plaidoyer bien sûr est crédible et valable. La forme ne suit pas, à mon sens. S’il faut choisir mieux vaut lire "Une faim d’égalité".

critique par Tistou




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Le barbare du 7ème jour - Richard Wright

Richard Wright se trompe
Note :

   Au dos du livre, cette assertion de Richard Wright himself :
   "Je crains que les lecteurs n’abordent ce roman en se disant que c’est la façon dont un noir voit les blancs."

   Quand je suis tombé là-dessus, ayant fini l’ouvrage, j’ai mis du temps à comprendre que Richard Wright était... noir ! Et écrivain très engagé dans la cause, qui plus est. Mais, ne m’étant pas documenté sur l’auteur avant de commencer la lecture du "barbare du 7ème jour", la réflexion m’a paru complètement incongrue ; rien dans le roman ne laisse à penser que l’auteur est un activiste noir (activiste au sens «qui agit»). Absolument rien. Richard Wright se trompe donc dans son appréciation. Elle aurait tout à fait sa place au dos de "Une faim d’égalité" par exemple, OK, mais là ?
   
   Il s’agit d’une étrange histoire, de la descente aux enfers de Erskine Fowler, un cadre d’une compagnie d’assurances, persuadé d’y être indispensable et qui se fait débarquer un peu sauvagement. Perturbé, il rejoint son appartement et l’enfer s’enchaîne inexorablement, suite invraisemblable de hasards foireux, de mauvaises décisions et de fautes à "pas de chance". On pense irrésistiblement à un Kafka, à Hitchcock aussi...
   
   Il va passer en un temps record de cadre débarqué à tueur, sans trop le faire exprès d’abord, consciemment ensuite. Un magnifique engrenage fatal, ça oui. Mais où Richard Wright a-t-il vu que le lecteur se dirait que c’est la façon dont un noir voit les blancs ? Où donc ? Là, mystère et boule de gomme.
   
   J’ai dit que c’était une étrange histoire dans la mesure où le démarrage, la partie durant laquelle on le voit se faire éjecter de son poste n’a pas un rapport évident avec ce qui va suivre (l’engrenage fatal). Disons que ce départ était dispensable.

critique par Tistou




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